Papesse Jeanne

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La papesse Jeanne en habits pontificaux, tenant un bébé, gravure provenant de la Chronica universalis de Hartmann Schedel (1493)

La papesse Jeanne est un personnage légendaire qui, au IXe siècle, aurait accédé à la papauté en dissimulant son sexe féminin. Son pontificat est généralement placé entre 855 et 858, c'est-à-dire entre celui de Léon IV et Benoît III, au moment de l'usurpation d'Anastase le Bibliothécaire. L'imposture aurait été révélée quand elle aurait accouché en public lors d'une procession de la Fête-Dieu. Un rite, tout aussi légendaire, aurait été instauré par l'Église catholique pour éviter que cette mésaventure ne se reproduise : lors de l'avènement d'un nouveau pape, un diacre (ou le plus jeune des cardinaux) serait chargé de vérifier manuellement, au travers d’une chaise percée appelée sedia stercoraria, la présence des testicules, et s'exclamerait « Duos habet et bene pendentes » (« Il en a deux, et bien pendants »), ce à quoi le chœur des cardinaux répondrait : « Deo gratias » (« Rendons grâce à Dieu »)[1].

Le récit[modifier | modifier le code]

L'accouchement de Jeanne, gravure ornant le chapitre que Boccace consacre à la papesse dans ses Dames de renom

Vers 850, une jeune fille originaire de Mayence en Allemagne, nommée diversement Jeanne, Agnès, Marguerite ou Gilberte suivant les sources[2], quitte sa famille pour entreprendre des études, ou pour suivre son amant étudiant[3]. Déguisée en homme, elle est connue sous le nom de Johannes Anglicus (Jean l'Anglais)[2], ce qui dénote une origine anglaise[3]. Elle étudie dans une université en Angleterre puis part avec son compagnon étudier la science et la philosophie à Athènes[2].

Après la mort de son amant, elle se rend à Rome où elle obtient un poste de lecteur des Écritures saintes[4] avant d'entrer à la Curie. Selon certaines sources, elle est nommée cardinal. Tous s'accordent pour dire qu'elle est élue pape par acclamation, le peuple romain appréciant son érudition et sa piété[4]. Deux ans plus tard, la papesse, séduite par un simple clerc ou par un cardinal plus clairvoyant que les autres, accouche en public  : en célébrant la messe ou à cheval, ou encore lors de la procession de la Fête-Dieu, entre la basilique Saint-Jean-de-Latran et la basilique Saint-Pierre. Selon le chroniqueur dominicain Jean de Mailly, elle est lapidée à mort par la foule pour avoir trompé l'Eglise sur son sexe ; selon Martin d'Opava, elle meurt en couches ; selon d'autres encore elle est simplement déposée, du fait qu'étant une femme, elle ne peut continuer à assurer sa fonction[4].

L’aventure contraint depuis l’Église à procéder à une vérification rituelle de la virilité des papes nouvellement élus[5]. Un ecclésiastique doit examiner manuellement les organes génitaux, au travers d’une chaise percée. L’inspection terminée, il peut s’exclamer « Duos habet et bene pendentes » (« Il en a deux, et bien pendantes »), ce à quoi le chœur des cardinaux répond : « Deo gratias » (« Rendons grâce à Dieu »).

De plus, les processions pontificales, pour éviter de remuer des souvenirs douloureux, éviteraient désormais de passer par la basilique Saint-Clément-du-Latran, lieu de l’accouchement, dans leur trajet du Vatican au Latran ; cependant, une statue installée à l’endroit fatidique commémore l’incident[5].

Les faits[modifier | modifier le code]

Il s'agit d'une légende[réf. souhaitée], qui fut pourtant accréditée jusqu'au XVIe siècle par l'Église elle-même. Les chaises exhibées à l'appui, effectivement utilisées dans la cérémonie de couronnement des papes depuis la fin du XIe siècle, le sont au titre (douteux)[réf. souhaitée] de chaises curules, censées symboliser le caractère collégial de la Curie romaine[5].

Aucune chronique contemporaine n'accrédite l'histoire et la liste des papes[6] ne laisse aucun interstice dans lequel le pontificat de Jeanne pourrait s'insérer. En effet, entre la mort de Léon IV, le et l'élection de Benoît III, entre lesquels Martin le Polonais place la papesse, il ne s'écoule que peu de temps, même si Benoît III n'est pas couronné avant le 29 septembre de la même année, du fait de l'antipape Anastase. Ces dates sont confirmées par des preuves solides, telles que des monnaies et des chartes. La chronique de Jean de Mailly suggère quant à elle un placement de Jeanne peu avant 1100. Or il ne s'écoule que quelques mois entre la mort de Victor III () et l'élection d'Urbain II (), et quelques jours seulement entre la mort de ce dernier () et l'élection de Pascal II ().

La légende comporte de nombreuses variantes mais beaucoup de détails mentionnés sont totalement anachroniques. Ainsi, Jeanne est censée étudier d'abord dans une université anglaise, alors que la plus ancienne, celle d'Oxford, date du XIIIe siècle[2]. Le baccalauréat remonte également à la même époque[2]. Athènes ne possède au IXe siècle aucune école susceptible de dispenser un enseignement de science et de philosophie et se trouve alors aux mains des « barbares »[2]. La Fête-Dieu n'est instaurée qu'en 1264, sous Urbain IV[4].

Histoire de la légende[modifier | modifier le code]

Origines[modifier | modifier le code]

La légende s'est développée au cours du Moyen Âge. La première mention connue de la papesse se trouve dans la Chronica universalis de Jean de Mailly (dominicain), du couvent de Metz, rédigée vers 1255[7] : « À vérifier[8]. Il s'agirait d'un certain pape, ou plutôt d'une papesse, car c'était une femme ; se déguisant en homme, il devint, grâce à l'honnêteté de son caractère, notaire de la curie, puis cardinal, enfin pape. Un jour qu'il montait à cheval, il engendra un enfant et, aussitôt, la justice romaine lui lia les pieds et le fit traîner, attaché à la queue d'un cheval ; il fut lapidé par le peuple sur une demi-lieue et on l'enterra là où il mourut ; en cet endroit on inscrivit : Pierre, Père des Pères, Publie la Parturition de la Papesse. Sous son pontificat, fut instauré le Jeûne des Quatre Temps, qu'on appelle Jeûne de la Papesse ». Les passages dans des textes antérieurs, dans le Liber Pontificalis, chez Marianus Scotus, Sigebert de Gembloux, Othon de Freising, Richard de Poitiers, Godefroi de Viterbe (1125-1202) et Gervais de Tilbury, sont des interpolations tardives, généralement du XIVe siècle[9]. La légende se propage ensuite rapidement et sur une large étendue géographique, ce qui laisse supposer qu'elle existait déjà auparavant et que le dominicain se soit contenté de la consigner par écrit. Vers 1260, l'anecdote se retrouve chez Étienne de Bourbon, également dominicain et de la même province ecclésiastique que Jean de Mailly, dans son Traité des divers matériaux de la prédication. C'est surtout le récit qu'en fait le dominicain Martin le Polonais, chapelain de plusieurs papes, dans sa Chronique des pontifes romains et des empereurs, vers 1280, qui lui assure le succès. L'accueil que font les milieux pontificaux à l'anecdote s'explique par l'intérêt du cas juridique, et sans doute par une volonté d'imposer une interprétation officielle à l'événement[5].

Boccace est le premier écrivain laïc à reprendre l'histoire de Jeanne dans Les Dames de renom[10] (1353).

Polémique[modifier | modifier le code]

La papesse Jeanne représentée comme la Grande prostituée, montée sur la Bête de l'Apocalypse

En effet, la légende est rapidement reprise à des fins polémiques. Le franciscain Guillaume d'Ockham dénonce une intervention diabolique en la personne de Jeanne, qui préfigure celle de Jean XXII, adversaire des « spirituels » (dissidents franciscains). Lors du Grand Schisme d'Occident, l'histoire de Jeanne prouve, pour les deux partis, la nécessité légale d'une possibilité de déposition. Jan Hus la mentionne devant le concile de Constance pour remettre en cause le principe de la primauté romaine : pour lui, Jeanne a définitivement mis fin à la succession apostolique[4]. Il est suivi sur ce point par Calvin[11], puis par Théodore de Bèze qui soutient cette thèse au colloque de Poissy[12]. De son côté, Luther témoigne avoir vu en 1510 un monument en l'honneur de la papesse, la représentant en habits pontificaux, un enfant à la main ; il conclut à l'endurcissement irrémédiable d'une papauté qui ne prend même pas la peine de détruire un tel édifice[11].

En Angleterre, le mouvement anti-papiste qui suit la création de l'Église anglicane produit un grand nombre de récits sur la papesse. À l'époque élisabéthaine, le mouvement culmine dans de fausses processions qui brûlent le pape en effigie : dans le même temps, sont publiés Un cadeau pour les papistes : vie et mort de la papesse Jeanne, où l'on prouve à partir d'ouvrages imprimés et de manuscrits d'écrivains papistes et d'autres, qu'une femme nommée Jeanne a bien été pape de Rome, où elle a accouché d'un bâtard en pleine rue, alors qu'elle prenait part à une procession solennelle[13], L'Histoire de la papesse Jeanne et des putains de Rome[14] et surtout une tragédie, La Femme prélat : histoire de la vie et de la mort de la papesse Jeanne, d'Elkanah Settle, qui ajoute de nouvelles péripéties au récit médiéval.

Réfutation[modifier | modifier le code]

Les premières attaques protestantes poussent l'érudit Onofrio Panvinio, moine augustin, à rédiger en 1562 la première réfutation sérieuse de la légende dans sa Vitæ Pontificum (Vie des Papes)[5]. Il est suivi par un juriste français, Florimond de Raemond, dans un ouvrage publié d'abord en 1587 de manière anonyme, Erreur populaire de la papesse Jeanne (également connu par la suite sous le titre L'Anti-Papesse), qui sera réédité quinze fois[15]. Au XVIIe siècle, les luthériens se rallient à cette argumentation[5].

Interprétation[modifier | modifier le code]

Les explications de la légende sont diverses. Le mythe fut peut-être imaginé à partir du surnom de « papesse Jeanne » donné de son vivant au pape Jean VIII pour sa faiblesse face à l'Église de Constantinople, ou bien du surnom de « papesse Jeanne » donné à la maîtresse autoritaire du pape Jean XI, Marozie. Enfin, le mythe renvoie aux inversions des valeurs rituelles, typiques des carnavals[5].

Un autre ressort de la légende vient peut-être de la prescription judaïque du Lévitique (21:20), qui interdit le service de l'autel à un « homme aux testicules écrasés », c'est-à-dire un eunuque. L'idée qui en découle, de vérifier que seuls les hommes « entiers » accèdent à la prêtrise, a probablement été à l'origine de la vérification cérémonielle, sujet tentant pour une disputatio de quo libet estudiantine du Moyen Âge.

La légende a séduit divers auteurs de fiction par son caractère romanesque, par exemple Emmanuel Roïdis dans La Papesse Jeanne, traduit en anglais par Lawrence Durrell[16] et en français par Alfred Jarry[17], ou plus récemment La Papesse Jeanne d'Yves Bichet[18]. Donna Cross a également publié La Papesse Jeanne (titre original : Pope Joan: a novel, 1996), une vie romancée de la papesse Jeanne selon la légende situant son règne au IXe siècle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Stéphane Bern, « Si les murs du Vatican pouvaient parler ...», émission Secrets d'histoire sur France 2, 26 mars 2013
  2. a, b, c, d, e et f Cf. Sher Tinsley, p. 382.
  3. a et b Cf. Boureau [2000], p. 953.
  4. a, b, c, d et e Cf. Sher Tinsley, p. 383.
  5. a, b, c, d, e, f et g Cf. Boureau [2000], p. 954.
  6. Annuario pontificio
  7. Cf. Boureau [2003], p. 954 ; Sher Tinsley, p. 383.
  8. Le mot latin est « Require », c'est-à-dire « À vérifier », « Référence nécessaire ». Voir Craig M. Rustici , The afterlife of Pope Joan: deploying the Popess legend in early modern England, University of Michigan Press, 2006, p. 4.
  9. Boureau 1984, p. 447
  10. Boccace, Les Dames de renom, chap. XCIX intitulé « De Ioanne Anglica papa ».
  11. a et b Cf. Sher Tinsley, p. 388.
  12. Le dossier de la papesse Jeanne par Claude Pasteur dans Historia - décembre 1986
  13. A Present for a papist, or, The life and death of Pope Joan plainly proving out of the printed copies and manuscripts of popish writers and others, that a woman called Joan was really Pope of Rome, and was there deliver'd of a bastard son in the open street, as she went in solemn procession, publié de manière anonyme en 1675, généralement attribué à Humphrey Shuttleworth.
  14. The History of Pope Joan and the Whores of Rome, publié de manière anonyme en 1687.
  15. Cf. Sher Tinsley, p. 381.
  16. The Curious History of Pope Joan, Derek Verschoyle, Londres, 1954.
  17. La Papesse Jeanne, roman médiéval, traduit par Alfred Jarry et Jean Saltas de l'œuvre grecque d'Emmanuel Rhoïdes, suivi du Moutardier du Pape, Opérette Bouffe (1908 et 1907), Nouvelles éditions Oswald, 1981, avec une préface de Marc Voline qui retrace la postérité littéraire de la légende (ISBN 2730400761).
  18. Fayard, 2005

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alain Boureau, « La papesse Jeanne — Formes et fonctions d'une légende au Moyen Âge », Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, no 3,‎ 1984, p. 446-464 (lire en ligne).
  • (en) Barbara Sher Tinsley, « Pope Joan Polemic in Early Modern France: The Use and Disabuse of Myth », Sixteenth Century Journal, vol. vol. 18, no 3,‎ automne 1987, p. 381-398.
  • Alain Boureau, La papesse Jeanne, Aubier, coll. « Collection historique »,‎ 1988 (lire en ligne), réédition Flammarion, coll. « Champs », 1993. (Recension dans Bibliothèque de l'école des chartes, 1990, vol. 148, n° 1, pp. 182-183.)
  • Rosemary et Darroll Pardoe, The female pope : the mystery of Pope Joan : the first complete documentation of the facts behind the legend, Crucible,‎ 1988 (lire en ligne).
  • Craig M. Rustici, The afterlife of Pope Joan : deploying the Popess legend in early modern England, University of Michigan Press,‎ 2006 (lire en ligne).
  • Florimond de Raemond, L’Anti-Papesse ou Erreur populaire de la Papesse-Jeanne, Jean de la Riviere, 1613

Liens externes[modifier | modifier le code]