Noms et adjectifs de couleur

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« Il n'est guère de domaine peut-être ou le vocabulaire populaire ou le vocabulaire de métier ait eu à subir autant de débordante fantaisie que celui de la couleur. »

— Maurice Déribéré[1].

Les noms et adjectifs utilisés pour désigner les couleurs diffèrent selon les langues et les contextes culturels. Ils peuvent renvoyer soit directement à l'expérience perceptive, comme le mot rouge en français, soit évoquer à une matière ou un objet exemplaire d'une couleur, comme turquoise. Certains termes désignent des grandes catégories, ressenties comme une unité de couleurs, comme les rouges, les jaunes, les verts, les bleus : ces unités plus générales de couleurs s'appellent des champs chromatiques. Ils sont l'objet d'études linguistiques et anthropologiques.

Classes de noms de couleur[modifier | modifier le code]

L'usage d'une terminologie standardisée est bien évidemment critique dans la peinture, d'art ou industrielle, et plus généralement dans les arts graphiques, la communication visuelle, le textile, les colorants alimentaires... Différents systèmes sont en usage pour par exemple désigner les pigments utilisés en beaux-arts, les couleurs affichées sur un écran ou les teintes des nuanciers.

Du Moyen de nommer et de définir les couleurs de Michel-Eugène Chevreul, en 1861, à la norme AFNOR NF X08-010 « Classification générale méthodique des couleurs », en passant par le Répertoire de couleurs de la Société des chrysanthémistes, de nombreux ouvrages ont tenté d'assurer les dénominations de couleur. Mais, constate Félix Bracquemond, « La nomenclature des couleurs est considérable, et d'autant plus difficile à fixer qu'elle est toujours incomplète et variée par la fantaisie et l'allure d'esprit d'une époque. Elle augmente sans cesse. Elle diminue de même par l'abandon des noms de nuances qui désignent pendant un moment une teinte bien définie pour tout le monde[2] ». On distingue en général trois classes de noms et adjectifs de couleur :

  1. les termes de couleur primitifs ou basiques, que les locuteurs relient expressément à une couleur, comme blanc, noir, rouge, jaune ;
  2. les termes de couleur établis par métonymie en référence à un objet caractéristique, qui peut être une matière colorante, comme indigo, ou une référence visuelle comme la couleur lilas ;
  3. les termes de fantaisie, souvent inventés dans le domaine de la mode, dont seuls les initiés peuvent imaginer la teinte exacte, comme puce ou cuisse de nymphe, dont les noms peuvent être purement commémoratifs, comme magenta.

Le classement est souvent difficile, et ces catégories sont perméables. Souvent, le nom d'une matière, comme « beige », qui désignait la laine brute, finit par désigner une couleur, et si peu de personnes connaissent l'origine de terme, il est difficilement soutenable qu'il ne désigne la nuance que par métonymie. La couleur d'objets partageant un nom avec leur couleur peut aussi bien venir de celle-ci, que l'inverse, comme dans le cas de orange ou mauve.

Il n'existe pas d'ailleurs de correspondance univoque entre les termes et les couleurs : une même couleur est normalement décrite par plusieurs noms : le cyan de l'impression en couleurs peut être un turquoise ailleurs, et chaque nom désigne un ensemble de teintes proches, un champ chromatique de taille variable. Des adjectifs comme clair ou intense augmentent encore la variété des dénominations possibles. Ainsi un beige foncé peut-il s'appeler kaki, cachou, poil de chameau, fauveetc..

Cette confusion et ces difficultés millénaires à classer les termes de couleur se reflètent dans les règles complexes de l'accord des adjectifs et des noms de couleur[3].

Universalité et spécificités culturelles des termes de couleurs[modifier | modifier le code]

Les caractères physiques des lumières colorées sont identiques partout, et de même la physiologie de l'œil ne varie pas ; pourtant toutes les langues n'opèrent pas les mêmes regroupements des teintes dans des champs chromatiques. L'observation des variations dans les catégories du langage pour la couleur soutient des hypothèses sur la répartition entre une partie physiologique, commune à l'espèce, de la perception, et une partie cognitive, dépendante de la façon dont l'être humain apprend, dans sa culture, à observer son environnement.

D'un point de vue anthropologique, le recueil et l'analyse de la terminologie des couleurs dans les différentes langues font l'objet de travaux intenses. La comparaison de ces lexiques constitue en effet un cas-test dans la controverse opposant les tenants de l'hypothèse Sapir-Whorf, selon laquelle les catégories linguistiques (par exemple les termes de couleurs) influencent nos processus mentaux (par exemple notre perception des couleurs), aux travaux des anthropologues Brent Berlin et Paul Kay. En étudiant la façon dont s'organisaient les termes de couleurs dans plusieurs dizaines de langues de par le monde, ces derniers ont en effet établi une structure hiérarchique commune.

Leur analyse part de l'observation qu'il est possible d'identifier dans chaque langue des termes de couleurs dits « basiques », définis par le fait qu'ils s'agit de mots simples, fréquemment usités et pour lesquels on observe une grande concordance d'usage entre les locuteurs. Selon Berlin et Kay, lorsqu'une culture ne possède que deux de ces termes alors, ils désignent d'un côté des teintes qu'on pourraient dire « sombres/froides » (noir, brun, bleu...) et d'un autres les teintes « claires/chaudes » (blanc, jaune, rouge, ...). Dans les langues où un troisième terme est utilisé, celui-ci sert à distinguer les tons « rouge » des autres. Puis si un quatrième est présent, c'est pour identifier les tons « vert » ou alors les tons « jaune ». Si un cinquième est présent, c'est pour désigner le « jaune » ou le « vert », respectivement. Puis « bleu », etc. Si bien que pour toutes les langues possédant au moins six termes de couleurs, on trouve un équivalent des termes : noir, blanc, rouge, vert, jaune et bleu. A contrario, il n'existe pratiquement pas de langues pour lesquelles le bleu serait distingué des autres couleurs sans que le rouge ne le soit aussi. Pour Berlin et Kay, ce résultat traduit le fait que ce sont les structures des processus mentaux qui déterminent les catégories du langage plus que l'inverse, et ce qu'il peut y avoir d'universel dans les premières, du fait de la communauté génétique de l'espèce humaine, explique l'universalité de certains aspects du langage comme, par exemple, l'organisation du lexique des termes de couleurs.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Félix Bracquemond, Du dessin et de la couleur, Paris, Charpentier,‎ 1885 (lire en ligne)
  • (en) Brent Berlin et Kay Paul, Basic Color Terms : Their Universality and Evolution, Berkeley, Ca, USA, University of California Press,‎ 1969.
  • Jacques Bouveresse, « Y-a-t-il une « logique des couleurs » », dans Jacques Bouveresse et Jean-Jacques Rosat (direction), Philosophies de la perception : Pḧénoménologie, grammaire et sciences cognitives, Paris, Odile Jacob, coll. « Collège de France »,‎ 2003 (ISBN 2738113524)
  • Michel-Eugène Chevreul, « Moyen de nommer et de définir les couleurs », Mémoires de l'Académie des sciences de l'Institut de France, t. 33,‎ 1861, p. 118 (lire en ligne)
  • Henri Dauthenay, Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des couleurs des fleurs, des feuillages et des fruits : publié par la Société française des chrysanthémistes et René Oberthür ; avec la collaboration principale de Henri Dauthenay, et celle de MM. Julien Mouillefert, C. Harman Payne, Max Leichtlin, N. Severi et Miguel Cortès, vol. 1, Paris, Librairie horticole,‎ 1905 (lire en ligne)
  • Henri Dauthenay, Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des couleurs des fleurs, des feuillages et des fruits : publié par la Société française des chrysanthémistes et René Oberthür ; avec la collaboration principale de Henri Dauthenay, et celle de MM. Julien Mouillefert, C. Harman Payne, Max Leichtlin, N. Severi et Miguel Cortès, vol. 2, Paris, Librairie horticole,‎ 1905 (lire en ligne)
  • Georges Kleiber, « Adjectifs de couleur et gradation : une énigme… « très » colorée » », Travaux de linguistique, no 55,‎ février 2007 ([www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2007-2-page-9.htm lire en ligne])
  • Annie Mollard-Desfour, « Les mots de couleur : des passages entre langues et cultures », Synergies Italie, no 4,‎ 2008, p. 23-32 (lire en ligne)
  • Annie Mollard-Desfour (préf. Michel Pastoureau), Le Bleu : Dictionnaire des mots et expressions de couleur. XXe et XXIe siècles, CNRS éditions, coll. « Dictionnaires »,‎ 2013 (1re éd. 1998)
  • Joseph Panier, Peinture et fabrication des couleurs : Traité des diverses peintures à l'usage des personnes des deux sexes qui veulent cultiver les arts, Paris, Roret,‎ 1856 (lire en ligne)

Resources en ligne[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Maurice Déribéré, La couleur, Paris, PUF, coll. « Que Sais-Je » (no 220),‎ 2014, 12e éd. (1re éd. 1964), p. 7 « Vocabulaire et terminologie »
  2. Bracquemond 1885, p. 35.
  3. Christian Molinier, « Les termes de couleur en français : Essai de classification sémantico-syntaxique », Cahiers de Grammaire, no 30,‎ 2006, p. 259-275 (lire en ligne).