Maison des Esclaves

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14° 40′ 04″ N 17° 23′ 50″ O / 14.667705, -17.397269 ()

Page d'aide sur les redirections Cet article concerne le monument situé sur l'île de Gorée au Sénégal. Pour la Maison des esclaves au Togo, voir Maison Wood.
L'escalier à deux flèches et le couloir central.

La Maison des Esclaves[1] est un édifice historique situé sur l'île de Gorée, tout près de Dakar au Sénégal. L'actuelle Maison des Esclaves daterait de l'année 1776. Elle est située dans la rue Saint-Germain, sur le côté est de l’île. Elle se trouve face au Musée de la Femme Henriette-Bathily.

En dépit des études historiques qui ont montré que la Maison des Esclaves n'a joué aucun rôle dans la traite des Noirs, elle reste un lieu qui revêt pour beaucoup une grande portée symbolique en tant qu'emblême de la traite négrière.

Le récit du conservateur[modifier | modifier le code]

Au fil des décennies, les récits de son conservateur Boubacar Joseph Ndiaye ont contribué à faire connaître la Maison des Esclaves dans le monde entier.

La porte du « voyage sans retour ».

Cette maison aurait été la dernière esclaverie en date à Gorée. La première remonterait à 1536, construite par les Portugais, premiers Européens à fouler le sol de l'île en 1444. Au rez-de-chaussée se trouve les cellules (hommes, enfants, chambre de pesage, jeunes filles, inapte temporaire). Dans celles réservées aux hommes, faisant chacune 2,60 m sur 2,60 m, on mettait jusqu’à 15 à 20 personnes, assis le dos contre le mur, des chaînes les maintenant au cou et aux bras. On ne les libérait qu'une fois par jour afin de leur permettre de satisfaire leurs besoins, généralement dans cette maison, ils y vivaient dans un état d'hygiène insupportable. L'effectif dans cette petite maison variait entre 150 à 200 esclaves. L'attente de départ durait parfois près de trois mois, ces esclaves ayant affaire à des voiliers pour leur transport. Dans cette maison, le père, la mère et l'enfant dans les cellules étaient séparés.

Un peu à l'écart, à droite du porche d'entrée, se trouve le bureau du maître des lieux, tapissé de documents et de citations humanistes, telles cette déclaration d'Hampâté Bâ : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle » ou d'autres aphorismes et incantations de son propre cru : « Qu'à tout jamais, pour la préservation de ces lieux, les générations se souviennent pieusement des souffrances endurées ici par tant d'hommes de race noire. ».

La cellule destinée aux hommes.

Tous partaient vers les Amériques, mais le pays de destination dépendait des besoins des acquéreurs, le père pouvait — par exemple — partir en Louisiane aux USA, la mère au Brésil ou à Cuba et l'enfant à Haïti ou aux Antilles. Ils partaient de Gorée sous des numéros de matricule et jamais sous leurs noms africains.

Le regard du visiteur est immédiatement attiré par une ouverture lumineuse au milieu du couloir central. Donnant de plain pied sur la côte rocheuse, c'est la porte du « voyage sans retour », là où les esclaves embarquaient pour une vie de souffrances dans le Nouveau Monde, dont beaucoup mourraient en mer, encadrés par des gardiens armés au cas où ils auraient tenté de s'évader.

Un large escalier à double flèche conduit à l'étage qui sert surtout aujourd'hui de salle d'exposition.

Jusqu'à sa mort en février 2009[2], l'infatigable octogénaire reprenait son récit[3], plusieurs fois par jour, bien déterminé à éveiller la conscience de son auditoire, et son message de compassion et de tolérance faisait mouche le plus souvent. Les touristes noirs américains, auxquels certaines agences d'Amérique du Nord proposent des « Black-History Tours » [4], étaient particulièrement sensibles à ce discours. Les collèges locaux envoyaient leurs élèves l'écouter, par classes entières.

La consécration par l'UNESCO[modifier | modifier le code]

Dès les années 1960 la détermination de Boubacar Joseph Ndiaye a attisé l'attention des médias, des gouvernants et des organismes internationaux sur une île que l'organisation du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966 avait déjà sortie de l'anonymat[5]. Un vaste plan de sauvegarde se met en place. En 1975, Gorée est inscrite sur l'inventaire des monuments historiques du Sénégal et en 1978 sur la liste du patrimoine mondial.

Sous l'égide de l'UNESCO, un timbre français consacré à la Maison des Esclaves est émis en 1980 dans la série « Patrimoine mondial »[6].

Les postes sénégalaises ont, à plusieurs reprises (notamment en 1985, 1994 et 1998[7]) émis des timbres dédiés à la sauvegarde de Gorée et en particulier à la sauvegarde de la Maison des Esclaves.

En 1990 celle-ci est restaurée avec l'aide de l'UNESCO, ainsi que de nombreux organismes — dont la fondation France Libertés — et des fonds privés.

Cette consécration internationale lui a conféré une apparence de légitimité et l'organisation onusienne est allée jusqu'à la qualifier de « centre historique du commerce triangulaire », la désignant comme « un lieu hautement symbolique de l'histoire des peuples »[8].

Les remises en cause historiques autour de la « Maison des esclaves »[modifier | modifier le code]

L’article d’un journaliste du Monde, Emmanuel de Roux, en date du 27 décembre 1996, intitulé « Le mythe de la Maison des esclaves qui résiste à la réalité », remet en cause les chiffres colportés par Joseph Ndiaye. Emmanuel de Roux s’est notamment appuyé sur les travaux de deux chercheurs et conservateurs de l’IFAN (Institut fondamental d’Afrique noire), Abdoulaye Camara et le père jésuite Joseph Roger de Benoist. Gorée, prétendent-ils, n’aurait jamais eu l’importance que lui prête Joseph Ndiaye dans la traite négrière. Il ne s’agirait, poursuit l’article, que d'un mythe savamment entretenu. Ainsi:

  • Ce ne seraient pas les Hollandais qui construisirent la « Maison des esclaves » au XVIIe siècle, mais les Français et cela en 1783, donc à une période où la traite européenne avait cessé dans la région de la Sénégambie depuis plusieurs décennies. Une traite subsistait certes à cette époque, mais elle était à destination de l’Afrique du Nord et elle était pratiquée par des esclavagistes arabo-musulmans. Gorée ne fut pas concernée par elle.
  • Cette maison aurait été commandée par Anna Colas, une signare, c’est à dire une riche métisse.
  • Les « cellules » auraient été en réalité des entrepôts de marchandises.
  • Comme toutes les demeures coloniales de cette époque, la maison abritait une nombreuse domesticité et certainement même des esclaves qui y assuraient les tâches les plus ingrates, mais ce n’était pas une « esclaverie ».
  • À l’époque de la traite florissante, Gorée ne fut pas un centre esclavagiste. Au maximum du mouvement, c’est à dire au XVIIe et peut-être au début du XVIIIe siècle, les historiens estiment en effet entre deux cents et cinq cents le nombre d’esclaves qui y transitaient annuellement[9].
Le monument dédié à l’esclavage.

Gorée se vit tout à coup privée dans l’imaginaire public de la place centrale qu’elle occupait dans le commerce triangulaire et l’affaire suscita une grande émotion dans l’île. Une polémique s’ensuivit, impliquant divers autres experts, tels Philip Curtin, spécialiste américain des dénombrements de la traite atlantique, ou encore les historiens sénégalais Abdoulaye Bathily et M'Baye Guèye. Ces historiens soutiennent que la maison rose n’avait peut-être pas été construite par les Hollandais, mais par les Français, et non en 1777 ainsi qu’on l'a souvent écrit, mais plutôt en 1783. Le propriétaire en aurait été Nicolas Pépin, frère de la signare Anne Pépin, elle-même maîtresse du Chevalier de Boufflers. Dans les appartements et les bureaux de l’étage, les habitants de cette demeure bourgeoise se seraient surtout préoccupés du négoce de la gomme arabique, de l’ivoire et de l’or, faisant peu de cas des esclaves employés au rez-de-chaussée. Par ailleurs, la célèbre porte donnant sur l’océan n’aurait pu être utilisée pour l’embarquement, la côte rocheuse ne permettant pas l’accostage de navires.

La controverse publique a enflé suscitant l'organisation d'un colloque tenu en Sorbonne en 1997 sur le thème « Gorée dans la traite atlantique : mythes et réalités », afin d'apaiser les esprits. Le colloque a notamment permis de préciser les conditions dans lesquelles, à partir du roman d'un médecin-chef de la marine française, Paul-André Cariou, en poste dans l'île en 1940, a pu se forger le mythe de Gorée. Depuis la polémique rebondit parfois dans l'opinion publique (forums en ligne...).

Les musées des pays d'Afrique de l'ouest relatifs à l'esclavage tentent d'édifier une identité africaine en sublimant l'idée de nation. Ils privilégient le récit d'une Afrique animée de valeurs de solidarité et d'harmonie, ou résistant à la domination coloniale. Les questions essentielles sont ignorées : participation des intermédiaires africains, importance de la traite arabe, collaboration avec les pouvoirs coloniaux, conflits inter-ethniques etc. Les traites intra-africaines, quant à elles sont délibérément censurées.
Le seul musée à exposer les différents types de traite : arabe, européenne mais aussi indochinoise et chinoise et leurs conséquences sur les différents royaumes sénégalais est le musée historique situé à l'extrémité de l'île dans le Fort d'Estrées[10],[11].

Un lieu de mémoire et une destination touristique[modifier | modifier le code]

Chaque jour, à l'exception du lundi, les touristes se pressent à l'entrée. Leur nombre est estimé à 500 par jour[12], ce qui est considérable si l'on sait par ailleurs que le plus grand parc national du Sénégal, le Niokolo-Koba, n'en reçoit que 3 000 par an environ.

De nombreuses personnalités font le voyage, tels le président du Sénégal Abdoulaye Wade, son prédécesseur Abdou Diouf, les présidents Omar Bongo, Houphouët-Boigny, Lula, François Mitterrand, Jimmy Carter, Bill Clinton et George Bush[13], l'empereur Bokassa Ier, l'impératrice Farah Diba et sa mère, le roi Baudouin et la reine Fabiola, Michel Rocard, Jean Lecanuet, Lionel Jospin, Régis Debray, Roger Garaudy, Harlem Désir, Bettino Craxi, Nelson Mandela, Jesse Jackson, Hillary Clinton et sa fille, Breyten Breytenbach, les chanteurs James Brown et Jimmy Cliff, la famille Obama etc. Le pape Jean-Paul II déclare le dans son discours à la communauté catholique de l'île : « (...) des hommes, des femmes et des enfants noirs (...) ont été victimes d'un honteux commerce auquel ont pris part des baptisés, mais qui n'ont pas vécu leur foi. (...) Il convient que soit confessé, en toute vérité et humilité ce péché de l'homme contre l'homme, ce péché de l'homme contre Dieu. (...) Nous implorons le pardon du ciel »[14].

La Maison des Esclaves a notamment inspiré un film, Little Senegal de Rachid Bouchareb, des romans, des livres pour enfants et même une bande dessinée.

Sans doute Léopold Senghor avait-il pressenti un tel engouement lorsque, dès 1967, il remercia le conservateur Joseph Ndiaye pour son éloquence et sa « contribution efficace au développement culturel et touristique du Sénégal »[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

L'entrée.
  1. On rencontre parfois l'expression "Maison dite des esclaves", une formulation qui reflète les polémiques à son sujet, mais le site de l'UNESCO et toute la signalétique locale confirment que la dénomination actuelle de l'édifice est bien "Maison des Esclaves".
  2. La maison des esclaves de Gorée perd le gardien de sa mémoire, RFI, 7 février 2009.
  3. Une visite guidée de la Maison des Esclaves a été filmée et mise en ligne sur le site de l'UNESCO : chacun peut ainsi se forger sa propre opinion (voir liens externes).
  4. Voir par exemple ce circuit au Sénégal intitulé « Return to Your Roots » [1]
  5. Historique de la campagne de sauvegarde de l'île de Gorée [2]
  6. Voir le timbre : [3]
  7. Voir ces timbres : [4]
  8. Propos de son directeur, Kōichirō Matsuura [5]
  9. Petite note sur la fausse "Maison des esclaves de Gorée" Article de Jean-Luc Angrand dans le Huffington Post, 22 février 2013.
  10. Roland Pourtier, « L'Afrique noire en représentation », Persée,‎ 1998, télécharger en pdf (451 Ko).
  11. Gaugue 1997, p. 49
  12. Selon Christian Saglio, Sénégal, Grandvaux, 2005, p. 53
  13. Lors de la visite du président américain à Gorée en 2003, tous les habitants de l'île durent évacuer leurs maisons.
  14. Site du vatican, « Voyage apostolique au Sénégal, en Gambie et en Guinée. »
  15. Citation en exergue à la plaquette de Joseph Ndiaye

Bibliographie (ordre alphabétique)[modifier | modifier le code]

  • (fr) Jean-Luc Angrand, Céleste ou le temps des signares (ISBN 2-916680-004)
  • (fr) Joseph Roger de Benoist, Abdoulaye Camara, F. Descamps, X. Ricou et J. Searing, Histoire de Gorée, Maisonneuve et Larose, 2003, 155 p.
  • (fr) Catherine Clément, Afrique esclave, Agnès Vienot, 1999, 200 p. (ISBN 2911606361)
  • (en) Philip D. Curtin, The Atlantic Slave Trade: A Census, University of Wisconsin Press, 358 p. (première édition 1969) (ISBN 0299054047)
  • (fr) Anne Gaugue, Les états africains et leurs musées: La mise en scène de la nation, L'Harmattan,‎ 1997, 232 p. (ISBN 978-2738452733)
  • (fr) Jean-Marie Homet, « Gorée, l'île aux esclaves », L'Histoire, avril 2001, n° 253, p. 84-89
  • (fr) Boubacar Joseph Ndiaye, La Maison des Esclaves de Gorée, brochure de 36 p., s.d. (vers 1990)
  • (fr) Paul Ohl, Black : Les Chaînes de Gorée, Montréal, Libre Expression, 2003 (ISBN 2764800479) (roman)
  • (fr) Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 2004, 468 p. (ISBN 2070734994)
  • (fr) Marie-Aude Priez, Gorée, mémoire du Sénégal, ASA, 2000, 128 p. (ISBN 2911589718)
  • (fr) Emmanuel de Roux, « Le mythe de la Maison des esclaves qui résiste à la réalité », Le Monde, 27 décembre 1996
  • (fr) Djibril Samb (sous la direction de), Gorée et l’esclavage. Actes du Séminaire sur Gorée dans la traite atlantique : mythes et réalités, (Gorée, 7-8 avril 1997), Dakar, IFAN-CAD, Initiations et Études Africaines n° 38, 1997, « Discours d’ouverture », p. 11-17
  • (fr) Éric Warnauts et Raives, Les suites vénitiennes. 4, La nuit de Gorée, Paris, Casterman, 1999, 48 p. (ISBN 2-203-35615-4) (bande dessinée sur l'esclavage à Gorée)

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