Ballade des dames du temps jadis

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La Ballade des dames du temps jadis est une œuvre de François Villon. Partie centrale de son recueil Le Testament (connu aussi comme Le Grand Testament), elle précède La Ballade des seigneurs du temps jadis et La Ballade en vieil langage Françoys, avec lesquelles elle forme un triptyque.

Comme pour les autres pièces du Testament, le titre provient de l'édition de Clément Marot. Villon n'en a pas proposé, comme l'attestent les premières éditions de son œuvre.

Ce texte illustre l'érudition médiévale, jusque dans ses erreurs de traduction des auteurs antiques. Sa célébrité provient de son refrain énigmatique : « Mais où sont les neiges d'antan ? ».

Georges Brassens a mis cette ballade en musique en 1953.

Thème[modifier | modifier le code]

Comme dans La Ballade des seigneurs du temps jadis, François Villon reprend le thème du tempus fugit et, surtout, de l'ubi sunt.

Forme[modifier | modifier le code]

Il s'agit d'une ballade, forme la plus fréquente dans l’oeuvre de Villon (petites ou grandes ballades). Utilisant l'octosyllabe, elle obéit aux règles de composition suivantes :

  • trois huitains suivis d'un quatrain nommé envoi ;
  • trois rimes en A, B et C ;
  • les rimes sont disposées en ABABBCBC dans les huitains et en BCBC dans l'envoi.

Lecture critique[modifier | modifier le code]

Son refrain (« Mais où sont les neiges d'antan ? ») a rendu ce poème célèbre.L'image, aussi belle qu'inattendue, marque l'esprit du lecteur et s'y grave durablement.[non pertinent]

Le terme antan est ambivalent. En langage médiéval, il signifie au sens premier de l'an passé, mais peut aussi vouloir dire de jadis. L'intention de Villon reste donc incertaine.

Une étude de Paul Verhuyck (nl)[1] fournit une interprétation de l'expression les neiges d'antan : elle rappelle la coutume populaire qui consistait, jadis, à fabriquer des personnages géants avec de la neige ou de la glace, lorsque les circonstances météorologiques le permettaient. En observateur scrupuleux du quotidien, Villon aurait été frappé par ce genre de statues dressées dans les rues, qui auraient nourri son inspiration.

Villon énumère des femmes de conditions sociales, d'époques et de lieux divers. Il mêle personnages :

Sa vision embrasse toute l'échelle du temps alors connue : remontant à la plus haute antiquité gréco-romaine, elle s'arrête à une héroïne française morte depuis quelques décennies mais déjà entrée dans l'Histoire. Elle inclut même deux personnages masculins (les penseurs Pierre Abélard et Jean Buridan), ce qui contredit le titre de la ballade. Toutefois, quelques femmes restent difficiles à identifier (la reine au teint blanc et à la voix suave, probable archétype médiéval de la beauté féminine ; Alix).

Si l'on exclut la trouvaille géniale du touchant vers-refrain[non pertinent], on constate que Villon se livre avant tout à un exercice de rhétorique où il fait preuve d'érudition.[interprétation personnelle] Mais l'inexorable fuite du temps qui conduit à la mort ne suscite guère chez lui qu'un flot de questions sans réponse, à tel point qu'en désespoir de cause il se tourne vers la Sainte Vierge, interlocuteur divin par excellence pour l'homme médiéval.[interprétation personnelle] Objectivement, on ne trouve pas ici les interrogations angoissées, déchirantes parce qu'intimes, qui imprègnent d'autres poèmes du Testament (Quand je considère ces testes / Entassées en ces charniers, / Tous furent maistres des requestes / Au moins de la Chambre aux deniers / Ou tous furent portepaniers : / Autant puis l'ung que l'autre dire / Car d'évesques ou lanterniers / Je n'y congnois rien à redire...).[non pertinent]

Texte et transcription[modifier | modifier le code]

Voici le texte[2] et sa transcription en français moderne :





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Dictes moy ou, n'en quel pays,
Est Flora, la belle Rommaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruyt on maine
Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.
Mais ou sont les neiges d'antan ?

Ou est la très sage Hellois
Pour qui chastré fut et puis moyne
Pierre Esbaillart a Saint Denis ?
Pour son amour ot ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust geté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d'antan ?

La royne Blanche comme lis
Qui chantoit a voix de seraine,
Berte au grant pié, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jehanne la bonne Lorraine,
Qu'Englois brulerent a Rouan,
Ou sont ilz, Vierge souveraine ?
Mais ou sont les neiges d'antan ?

ENVOI
Princes, n'enquerez de sepmaine
Ou elles sont, ne de cest an,
Qu'a ce reffrain ne vous remaine :
Mais ou sont les neiges d'antan ?

Dites-moi, où et en quel pays
Est Flora, la belle romaine,
Alcibiade et Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ?
La nymphe Écho, qui parle quant on fait du bruit
Au-dessus d'une rivière ou d'un étang
Et eut une beauté surhumaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très savante Héloïse
Pour qui fut émasculé puis se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
C'est pour son amour qu'il souffrit cette mutilation.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût enfermé dans un sac et jeté à la Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La reine blanche comme un lys
Qui chantait comme une sirène,
Berthe au Grand Pied, Béatrice, Alix,
Arembour qui gouverna le Maine,
Et Jeanne, la bonne lorraine
Que les Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

ENVOI
Prince, gardez-vous de demander, cette semaine
Ou cette année, où elles sont,
De crainte qu'on ne vous rappelle ce refrain :
Mais où sont les neiges d'antan ?

Explications[modifier | modifier le code]

Les traductions proviennent du Lexique de l'Ancien français de Frédéric Godefroy (Librairie Honoré Champion, éditeur).

Vers 1 : cette attaque réussie prouve combien Villon maîtrise les procédés de la rhétorique, l'un des sept arts libéraux inscrits au programme de ses études.

Vers 1 : ne (ici élidé en n' ) est une particule issue du latin, signifiant est-ce-que ?. D'un point de vue grammatical, sa présence ne se justifie pas dans cette phrase interrogative. Son utilisation apparaît comme purement euphonique, pour éviter un hiatus entre ou et en.

Vers 1 : Il faut prononcer l'S final de pays, comme c'était la règle du temps de Villon.

Vers 2 : d'après l'auteur romain Lactance, la courtisane Flora légua toute sa fortune à Rome à condition que des fêtes fussent célébrées chaque année en son honneur. Elle fut donc divinisée. Toutefois, par pudeur, on en fit une déesse des fleurs, invoquée pour favoriser la végétation.

Vers 3 : la courtisane imaginaire « Archipiades » semble être l'homme d'État athénien Alcibiade. La confusion de personnages - et de sexe - provient de l'erreur de traduction[3] d'un texte du philosophe latin Boèce commise à la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe siècle. En toute bonne foi, Villon l'aura reprise à son compte.

Vers 3 : ne est la même particule interrogative qu'au vers 1. Grammaticalement, son emploi ne se justifie pas puisque la tournure de la phrase est interrogative ; il est même pléonasmique. C'est une cheville.

Vers 3 : Thaïs, courtisane athénienne du IVe siècle av. J.-C.

Vers 4 : Alcibiade (pris pour une courtisane nommée « Archipiades ») et Thaïs ne pouvaient être cousins puisque ayant vécu à un siècle d'écart. Leur parenté ne reposerait donc que sur la beauté physique ou la condition sociale.

Vers 5 : Écho, nymphe de la mythologie grecque. Après sa mort, ses ossements furent transformés en pierres qui devinrent une source.

Vers 6 : la métamorphose en source des restes pétrifiés d'Écho explique l'allusion à la rivière et à l'étang.

Vers 8 : au sens premier, antan signifiait l'an passé. Plus généralement, il voulait dire naguère, autrefois.

Vers 9 : l'adverbe très est une cheville.

Vers 9 : savante.

Vers 9 : Héloïse. Il faut prononcer l'S final de Hellois, comme c'était la règle du temps de Villon.

Vers 10 : il faut prononcer mouène, comme c'était la règle du temps de Villon.

Vers 11 : Pierre Abélard.

Vers 11 : il faut prononcer l'S final de Denis, comme c'était la règle du temps de Villon.

Vers 12 : empêchement (d'être un homme pour cause de mutilation). Il faut prononcer essouène, comme c'était la règle du temps de Villon.

Vers 13 : Blanche de Bourgogne, épouse de Charles IV le Bel et éphémère reine de France. Son inconduite notoire l'impliqua dans l'affaire de la tour de Nesle. Il faut prononcer rouène, comme c'était la règle du temps de Villon.

Vers 14 : le philosophe Jean Buridan fut l'instigateur du scepticisme dans la pensée européenne. Sa mémoire survit dans le paradoxe de l'âne de Buridan.

Vers 15 : cette tentative de noyade, lors de l'affaire de la tour de Nesle, relève de l'imaginaire.

Vers 17 : des générations de commentateurs ont voulu voir ici une allusion à la reine Blanche de Castille. Selon d'autres, il s'agirait de Blanche de Bourgogne, évoquée au vers 13 ; le procédé énumératif utilisé par Villon tout au long du poème rend toutefois un tel développement improbable, d'autant plus que cette reine fut tout sauf vertueuse. Or la syntaxe du vers ne laisse aucun doute sur la cohérence du syntagme blanche comme un lis. La majuscule à l'adjectif blanche apparaît plutôt comme une coquille d'éditeur, que les éditions successives auront pérennisée.

Vers 18 : cette souveraine aux dons de cantatrice reste difficile à identifier. Aucune chronique ne prête pareil talent à Blanche de Castille ni à Blanche de Bourgogne. À la rigueur, la voix de séductrice pourrait faire allusion à la vie dissolue de cette dernière. Mais il semble plus vraisemblable que teint blanc et voix suave résument l'archétype médiéval de la beauté féminine.

Vers 19 : Bertrade de Laon, mère de l'empereur Charlemagne.

Vers 19 : il semble s'agir de l'hypothétique Beatrice Portinari, aimée du poète italien Dante.

Vers 19 : s'agit-il d'Aliénor d'Aquitaine ? Ou de sa fille Alix ?

Vers 19 : selon certains commentateurs[4], les trois dames du vers 19 seraient inspirées d'une chanson de geste du XIIIe siècle, Hervis de Metz (ou Mes)[5].

Vers 20 : Erembourg, comtesse du Maine, morte en 1126.

Vers 21 : Villon serait né à l'été 1431, donc quelques mois après le supplice de Jeanne d'Arc. Si la date de sa naissance est exacte, pareille coïncidence n'aura pas manqué de le marquer, sachant son obsession de la douleur physique et de la mort.

Vers 23 : pour elles. Cette inexactitude grammaticale paraissant difficilement concevable, la marque du masculin semble traduire l'universalité d'une condition humaine vouée à la mort.

Vers 25 : la double négation rend le sens de cette phrase peu clair. Faut-il comprendre : Qu'il ne s'écoule ni une semaine, ni une année sans que vous demandiez... ou, au contraire, Ne demandez pas, ni cette semaine, ni de toute l'année...

Vers 27 : rappelle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

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