Aleksandr Kerenski

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Aleksandr Kerenski
Image illustrative de l'article Aleksandr Kerenski
Fonctions
Ministre-président du Gouvernement provisoire de la Russie
21 juillet8 novembre 1917
(3 mois et 18 jours)
Prédécesseur Gueorgui Lvov
Successeur Vladimir Ilitch Lénine
Biographie
Date de naissance 4 mai 1881
Lieu de naissance Simbirsk, Empire russe (auj. Oulianovsk, Fédération de Russie)
Date de décès 11 juin 1970 (à 89 ans)
Lieu de décès New York, États-Unis
Nationalité Russe
Parti politique Parti socialiste révolutionnaire
Profession Avocat

Aleksandr Fiodorovitch Kerenski [en russe : Александр Фёдорович Керенский] (4 mai 1881 (22 avril du calendrier julien) - 11 juin 1970) est un avocat et homme politique russe, membre du Parti socialiste révolutionnaire. Après la Révolution de Février, il occupa différents postes ministériels dans les deux premiers gouvernements du prince Gueorgui Lvov, puis prit lui-même la tête du Gouvernement provisoire, avant d'être chassé du pouvoir par les bolcheviks lors de la Révolution d'Octobre.

Les premiers pas politiques[modifier | modifier le code]

Aleksandr Fiodorovitch Kerenski est né à Simbirsk (rebaptisée Oulianovsk en 1924), ville où est également né Lénine dix ans avant lui, première rencontre indirecte avec le futur dirigeant bolchévique[1].

Petit-fils d'un prêtre orthodoxe, Kerenski doit à son père une éducation soignée. En effet, décidant de rompre avec la tradition familiale, celui-ci entre à l'université de Kazan, ce qui lui permet de devenir instituteur puis inspecteur et enfin proviseur de deux lycées – filles et garçons – à Simbirsk. Par ailleurs, élément qui appuie son ascension sociale, Feodor (1845-1912) réussit à épouser la fille d'un général, nièce d'un professeur de théologie à l'université de Kazan. Le père d'Alexandre obtient une nouvelle promotion en 1890. Il devient inspecteur dans une nouvelle région conquise par la Russie, le Turkestan. C’est ainsi que le futur révolutionnaire passe la plus grande partie de sa jeunesse à Tachkent.

En 1899, Kerenski entre à l'université de Saint-Pétersbourg pour étudier la philologie classique et l'histoire. Il visait, probablement influencé par ses racines familiales, une carrière académique, mais les conditions particulières du lieu, notamment l'effervescence révolutionnaire croissante des universités contre l'autocratie, en décident autrement. Après quelques péripéties liées à son engagement politique et ses critiques envers le pouvoir en place[2], passant de l'histoire au droit, Kerenski termine des études juridiques en 1904. Cette réussite lui permet ensuite de s'inscrire au barreau de la capitale.

L'année suivante, les événements politiques de l'empire le mettent au premier rang de la résistance légale au pouvoir impérial. Avocat engagé, il porte assistance à de nombreux militants soumis à la répression policière, notamment aux victimes du « Dimanche rouge », ce qui lui vaut d'être arrêté, puis exilé à Tachkent en décembre 1905 pour possession de littérature illégale. Libéré en avril 1906, les années qui suivent le voient s'engager de plus en plus dans la défense des prisonniers politiques, y compris ses futurs adversaires de la fraction bolchevique du POSDR[3]. Ses succès de prétoire favorisent, en 1912, son entrée à la IVe Douma comme député, sous l'étiquette travailliste. Avec cette position, sa défense des droits civiques prend de l'ampleur. Il est aussi, à cette époque, un des dirigeants francs-maçons les plus en vue de Saint-Pétersbourg.

Orateur brillant selon certains, Kerenski rejoint plus tard le groupe parlementaire du Parti socialiste révolutionnaire, considérant avec sympathie sa stratégie d'appui aux populations des campagnes qui est selon lui plus respectueuse de la réalité sociale du pays, le monde ouvrier n'étant encore, à l'époque, qu'embryonnaire dans l’empire. Cette position minoritaire n'empêche pas Kerenski de porter tous ses efforts pour radicaliser la chambre basse, tout en se préparant à son futur rôle révolutionnaire. Il est aussi un militant confirmé, véritable conspirateur professionnel pour lequel le repérage des espions, le contournement des filatures, la maîtrise des correspondances secrètes, sont devenus peu à peu une seconde nature.

Au début de la guerre, en 1914, Kerenski fait peu parler de lui au sein de la Douma. Comme beaucoup d'hommes politiques russes, il est toutefois persuadé que le conflit va conduire à l'effondrement du régime tsariste. Il se construit un profil politique d'opposant absolu à l'autocratie tout en refusant les mots d'ordre marxistes.

Le leader de la première révolution[modifier | modifier le code]

Aleksandr Kerenski en 1917

La montée vers le pouvoir (février-mai)[modifier | modifier le code]

Quand éclate la révolution de Février (dite « bourgeoise » dans l'historiographie soviétique) en février 1917, Kerenski est l'un des chefs de l'opposition. Ce statut lui vaut de gravir les échelons politiques au fur et à mesure de la radicalisation des forces qui se disputent le pouvoir. Le 27 février, avec la chute de Nicolas II, se met en place dans le pays une double autorité : le comité provisoire de la Douma, formé de députés du centre de la gauche modérée d'un côté, le soviet des députés ouvriers de Petrograd que rejoindront ensuite les délégués des soldats. Installé au palais de Tauride, le soviet est alors présidé par le menchevik Tchkhéidzé, assisté par Kerenski, en tant que vice-président.

Une semaine plus tard, un gouvernement provisoire succède au comité de la Douma. Kerenski, dans ce gouvernement dirigé par le prince Georgy Lvov, accède au portefeuille de ministre de la justice, compte tenu de sa connaissance du droit liée à son passé d’avocat. Le nouveau pouvoir proclame toute une série de réformes qui font entrer la Russie dans la démocratie moderne, notamment la libération des prisonniers politiques, l’instauration du suffrage universel et la suppression de la peine de mort.

Alors que le mouvement bolchevik prend de l'ampleur avec le retour des exilés - dont Lénine - un second gouvernement provisoire est formé au mois de mai, une nouvelle fois sous la présidence du prince Lvov. Cette fois-ci, Kerenski s’impose aux yeux de ses collègues en prenant la responsabilité de la guerre, poste duquel il prépare l’offensive Broussilov menée en Galicie en juin.

Le maître de la Russie (mai-septembre)[modifier | modifier le code]

En juillet, la démission des ministres Cadets provoque une nouvelle crise ministérielle[4]. Au même moment, à Petrograd, des manifestations contre le gouvernement provisoire, soutenues par les Bolchéviques, poussent l'exécutif à réprimer ces désordres. Lénine doit se réfugier en Finlande.

La démission du prince Lvov, aussitôt après, permet à Kerenski de diriger un cabinet de transition. À la fin du mois de juillet, avec l'accord du soviet, il forme un nouveau gouvernement à majorité socialiste. Kerenski, pour la première fois maître du pays, va rester aux commandes de la Russie pendant près de 100 jours. À 35 ans, il est sur tous les fronts, toutes les scènes, toutes les estrades, menant de concert l'élimination des membres de l'ancien régime comme leur défense lorsque la populace menace leur vie. À cet instant, la popularité du chef du gouvernement est extrême.

La conférence d’État consultative (près de 2500 participants désignés dans toutes les catégories de la population) voit alors émerger la personnalité autoritaire du général Kornilov. Une semaine plus tard, sous le prétexte de prévenir un éventuel soulèvement bolchévique, celui-ci envoie des troupes dans la capitale tout en demandant le retrait des ministres « incapables ». Après quelques moments de flottement, Kerenski destitue Kornilov tout en s'appuyant sur les soviets pour bloquer l'avancée de ses partisans à Petrograd. À cet instant, Kerenski prend lui-même le commandement de l'armée et instaure une République russe le 14 septembre 1917.

À la fin du mois de septembre, il forme un troisième gouvernement de coalition. Son problème essentiel reste la gestion de la guerre. La Russie est épuisée par trois années de conflit tandis que la population aspire à la paix. Kerenski et les autres responsables politiques se sentent au contraire obligés de respecter leurs engagements vis-à-vis des Alliés, c'est-à-dire de continuer la guerre jusqu'à une victoire de plus en plus hypothétique. Ils craignent de plus que l'Allemagne n'exige des concessions territoriales importantes en échange d'un armistice.

Ce refus de désengagement, avec un certain nombre d'erreurs tactiques, sont la cause principale de sa chute. La propagande des partis de gauche, au premier rang desquels le parti bolchévique, promet au peuple « du pain, la paix et des terres ». Les soldats du front, très réceptifs à ce discours, désertent en masse pour regagner leurs villages en amplifiant la désintégration de l'armée.

La fin de gouvernement provisoire (septembre-octobre)[modifier | modifier le code]

Fin octobre, alors que les bolcheviks s'organisent pour la prise du pouvoir, la rupture entre le soviet, dominé par ces derniers, avec le gouvernement et la Douma est consommée. Lénine est déterminé à renverser le gouvernement de Kerenski avant qu'il ne puisse être légitimé par les élections prévues de l'Assemblée constituante.

Le coup d'État du 7 novembre (25 octobre) 1917 réussit sans grande difficulté. Petrograd est aux mains des soviets noyautés par les Bolcheviks. La « Grande Révolution socialiste d'Octobre » liquide ainsi le pouvoir bourgeois en quelques heures. Kerenski échappe à ses adversaires. Il se réfugie à Pskov, d'où il tente de rassembler des troupes loyales pour essayer de reconquérir la capitale. Son armée prend Tsarskoïe Selo, mais est battue le lendemain à Poulkovo.

Après la défaite de son armée et la reddition des Cosaques et du général Krasnov à Gatchina, celui-ci lui demanda de se rendre sous bonne escorte au Comité militaire révolutionnaire pour parlementer. Mais Kérensky s'enfuit, déguisé en matelot[5][réf. insuffisante].

Il vit les semaines suivantes dans la clandestinité chez des amis avant de pouvoir quitter le pays pour la France au printemps 1918, en passant par Mourmansk, avec l'aide des Britanniques. Juste avant son départ, Kerenski avait envisagé de se rendre par surprise à l'assemblée constituante, persuadé que son éloquence aurait pu retourner l'opinion. Ses proches réussirent à le dissuader de commettre une telle folie.

Un très long exil[modifier | modifier le code]

Dès cet instant, Kerenski qui vit à Paris jusqu'en 1940, va être au cœur des divisions et querelles qui divisent les exilés russes à l'étranger car beaucoup d'entre eux, notamment les monarchistes, voient en lui, non sans raisons, le fossoyeur du tsarisme. Toute sa vie, à partir de cet instant, ne sera qu'une longue justification de sa direction du gouvernement provisoire.

Installé à Paris, durant la guerre civile russe, pratiquant le juste milieu, il ne soutient aucune faction, s'opposant au régime bolchévique comme aux armées blanches dont les chefs tentent alors, avec l’aide des Alliés, de renverser le bolchévisme et, pour certains, de restaurer la monarchie. Écrivain prolixe, il écrit beaucoup sur la période révolutionnaire, publiant notamment La catastrophe (1927), La révolution russe - 1917 (1928), La crucifixion de la liberté (1934).

Quand les Allemands envahissent la France, Kerenski doit de nouveau fuir. Il gagne les États-Unis. Lors de l'offensive allemande contre l'Union soviétique en juin 1941, il offre son soutien à Staline mais cette initiative ne reçoit aucune réponse. Durant le conflit, il fait des émissions radiophoniques pour encourager l'effort de guerre des Alliés. La paix revenue, il organise un groupe nommé « Union pour la libération de la Russie », sans grand résultat. Son discours pèse peu devant les succès d'une URSS victorieuse qui a étendu son influence sur toute l'Europe orientale. Après un court séjour en Australie avec son épouse, Kerenski revient à Paris en 1949 avant de partir définitivement pour les États-Unis.

Installé à New York, il passe la majeure partie de son temps à l'Institut Hoover où il contribue à la mise en forme et au classement de l'énorme fonds d'archives détenu par ce centre de recherche. En 1955, toujours en quête de documentation sur la Russie, Kerenski se rend à Stanford, université dans laquelle il va diriger pendant plus de dix ans un séminaire. Il y utilise divers documents qu’il compile, traduit, annote et enfin publie, matériaux de ses mémoires présentés aux États-Unis à la fin de 1965 « Russia and History's Turning Point », traduites en 1966 en France sous le titre « La Russie au tournant de l'Histoire »[6].

Kerenski meurt à New York en 1970, un des derniers acteurs des événements de 1917, ayant cru jusqu'à la fin que la « liberté renaîtrait dans sa patrie » et peu après une tentative avortée - en 1968 - de visiter l'URSS. L'Église orthodoxe russe lui refuse l'enterrement chrétien, le considérant comme l'un des principaux responsables de la prise du pouvoir par les communistes. Après ses obsèques, sa famille organise son inhumation à Londres, au cimetière de Putney Vale.

Vie privée et postérité[modifier | modifier le code]

Kerenski s'est marié deux fois. Sa première épouse, Olga Baranovski (1886-1975), fille d'un général et petite-fille d'un universitaire professeur de mathématiques à la faculté d'Helsinki, ne divorcera qu'en 1939 après plus de vingt ans de séparation. Près de trois ans après la Révolution d'Octobre, Olga réussit dans des conditions difficiles à fuir la Russie avec ses deux fils pour se réfugier en Grande-Bretagne. Celle-ci possédait dans son ascendance plusieurs scientifiques et techniciens, ce qui explique sans doute la destinée de ses enfants qui, tous les deux, notamment Oleg (1905-1984), sont devenus des ingénieurs britanniques de renom.

Son deuxième mariage eut lieu en août 1939 avec Lydia Tritton (1899-1946), journaliste d'origine australienne rencontrée à Paris à la fin des années 1930. Habitant en France, le couple doit fuir l'avancée allemande en rejoignant la frontière espagnole pour embarquer sur un navire anglais à Saint-Jean-de-Luz. Établi aux États-Unis, le couple s'installe à New York puis dans le Connecticut. La guerre terminée, son épouse souhaitant revenir en Australie, Alexandre s'établit à Brisbane où celle-ci, peu après leur installation, décède en avril 1946.

Kerenski, comme le surnomme Richard Abraham dans son ouvrage, a bien été le « premier amour de la Révolution ». C'est lui qui a offert à la Russie sa première transition démocratique, peu durable dans les faits mais définitive quant à la disparition de l'autocratie. Sa très courte période de gouvernement est à mettre en face du retentissement qu'elle a eu sur le plan historique. Cela tient sans doute aux réformes qu'il a entreprises, mais plus certainement à son exceptionnelle longévité - près de 60 ans d'exil - qui lui a permis, sans relâche, d'opposer sa courte action, selon lui positive, aux travers autoritaires du régime soviétique.

Sur le plan personnel, l'historiographie est souvent sévère avec le chef du gouvernement provisoire. Issu d'un parti travailliste inexistant hors de lui-même, un peu trop enclin à confondre la parole - emphatique, théâtrale, romantique - avec l'action, Kerenski a sans doute commis des erreurs face aux Bolchéviques, plus pragmatiques dans leurs stratégies de pouvoir. Pour autant, la fin récente du communisme légitime sans doute le crédo qui anime tous ses écrits pendant près de cinquante ans, celui du droit absolu de la Russie à bénéficier d'un régime démocratique à l'imitation de tous les États occidentaux.

Notes[modifier | modifier le code]

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  1. Les sources indiquent que le proviseur Kerenski rédigea une note de soutien au futur adversaire de son fils pour qu'il puisse, après l'exécution de son frère aîné, entrer à l'université de Kazan, ce qui fut fait. Lénine parlait toujours avec beaucoup de considération de Feodor Kerenski.
  2. Il raconte lui-même qu'il découvre la force de ses qualités oratoires lorsqu'il prend la parole, en 1902, dans une assemblée d'étudiants, cette découverte décide de son destin politique. En fait il aura des qualités d'orateur médiocres.
  3. Ainsi, il est avocat de Preobrajenski qui refuse la défense de son conseil trop modérée à son goût.
  4. En mois de juin, le congrès panrusse des soviets de l'unité des forces en présence. Sur 822 délégués, les socialistes révolutionnaires sont 285, les Menchéviques 248, les Bolchéviques 105.
  5. John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Éditions Sociales, Paris, 1974.
  6. Il participe alors à une émission de radio en France montrant qu'il n'a pas oublié sa très correcte maîtrise du français.

Sources[modifier | modifier le code]

  • Abraham Richard, Alexandre Kerensky, the first love of the Révolution, Columbia University Press, New York, 1987.

Liens[modifier | modifier le code]