Massacre des Innocents

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Saints Innocents
Image illustrative de l’article Massacre des Innocents
Représentation du massacre des Innocents au verso du folio 15 du codex Egberti (manuscrit du Xe siècle).
Saint
Décès Ier siècle 
Palestine
Vénéré par Église catholique, Église orthodoxe
Fête 28 décembre en Occident, le 29 décembre en Orient
Sujets controversés historicité incertaine

Le massacre des Innocents est un épisode relaté dans l'Évangile selon Matthieu en même temps que la fuite en Égypte : le meurtre de tous les enfants de moins de deux ans dans la région de Bethléem. Selon le récit évangélique, ce massacre a été commis sur l'ordre d'Hérode, craignant l'avènement d'un roi des Juifs annoncé par ses propres devins, ou mages, dans la période même de la naissance de Jésus. L'ensemble des Églises les honorent comme martyrs au cours du Jour des Saints Innocents ; cet événement est fêté le 28 décembre en Occident et en Orient catholique, et le 29 décembre en Orient orthodoxe.

L'historicité de ce récit a été remise en cause par quelques chercheurs, d'après lesquels il serait calqué sur un passage de l'Ancien Testament où Pharaon ordonne la mort de tous les nouveau-nés israélites mâles, avant que Moïse ne survienne pour le salut du peuple (cf. Ex 1, 16-22). Parmi les historiens qui contestent l'historicité de ce massacre, Géza Vermes et E. P. Sanders[1],[2] Mais d'autres nombreux historiens, dont Paul Veyne, s'appuient sur le témoignage de Macrobe pour estimer que cet épisode a une base historique, bien qu'elle ne se rapportent pas explicitement à la naissance du Christ. Daniel J. Harrington déclare que l'historicité de l'événement est « une question ouverte qui probablement ne peut jamais être définitivement close »[3]. Paul L. Maier estime, quant à lui, que les biographes récents d'Hérode rejettent la réalité de ce massacre[2]. Cependant, pour les Églises, cet événement du massacre d'enfants nouveau-nés est une réalité attestée par la véracité de l'Évangile, lequel, selon elles, ne peut relater des événements imaginaires.

Le texte de l'Évangile[modifier | modifier le code]

L'Évangile selon Matthieu, chap. 2, versets 16-18[4] : « Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire, selon la date dont il s'était soigneusement enquis auprès des mages. Alors s'accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète Jérémie : 'Ainsi parle l'Éternel : On entend des cris à Rama, des lamentations, des larmes amères ; Rachel pleure ses enfants ; elle refuse d'être consolée sur ses enfants, car ils ne sont plus[5]. »

Autres sources[modifier | modifier le code]

Cet épisode fait partie du Sondergut de Matthieu, selon la critique exégétique moderne. Il est absent des autres Évangiles canoniques et des premiers apocryphes. Il n'est pas non plus mentionné chez l'historien juif Flavius Josèphe, bien que, comme on le verra ici plus bas, cette omission n'est pas significative, Josèphe n'ayant pas cité, non plus, de nombreux autres massacres ayant eu lieu à son époque. Mais cette tradition est reprise dans le Protévangile de Jacques[6].

Dans la version slavonne de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe[7], figure, sans allusion à Jésus, le récit de la visite des Rois mages à Hérode, aussitôt suivie du massacre d'enfants[8]. Toutefois, ce texte médiéval comporte huit passages qui, par rapport à la version classique, sont des ajouts ayant pour thèmes Jésus ou Jean le Baptiste[9].

L'historien païen Macrobe (c. 395-436) parle donc d'un massacre d'enfants par Hérode, précisément en Syrie, du nom de la province de Syrie-Palestine qui est accordée, à partir de 135, au territoire où le roi Hérode avait son royaume: « Quand l'empereur Auguste apprit que parmi les enfants de Syrie de moins de deux ans qu'Hérode Roi des Juifs avait fait tuer, se trouvait son propre fils, il dit qu'il valait mieux être le cochon d'Hérode que son fils »[10].

Historicité[modifier | modifier le code]

Bien que cohérent avec les autres actions documentées du roi Hérode, si l’on attribuait une valeur historique au passage biblique, et comme Bethléem était peu peuplée[11], l’estimation du nombre de garçons en bas âge tués à Bethléem et ses environs serait entre six et vingt selon les chiffres rapportés par la Catholic Encyclopedia[12] et les théologiens de la critique moderne[13],[14]. Cependant, de grande envergure ou réduit à un petit nombre, un massacre, en soi, reste le même ; c'est pourquoi les Églises aujourd'hui n'insistent sur aucun chiffre, ni majoré ni minoré, la signification de cet épisode évangélique ayant avant tout une portée spirituelle. Les opinions sur cette question dépendent avant tout de la véracité historique que l’on reconnaît aux Évangile canoniques.


D'ailleurs David Hill estime que l'épisode « ne contient rien qui est historiquement impossible. », et il considère que la véritable préoccupation de l'évangéliste Matthieu est surtout « ... le thème de l'accomplissement de l'Ancien Testament avec la réflexion théologique »[15]. Stephen L. Harris et Raymond Edward Brown soulignent également que l'objectif de l'évangéliste est de présenter Jésus comme véridiquement le Christ, et le Massacre des Innocents comme l'accomplissement de prophéties annoncées notamment par le prophète Osée (en référence à l'Exode), et par Jérémie (en référence à l'exil à Babylone)[16],[14].

Pour le pasteur André Gounelle, le récit de Matthieu de l'enfance de Jésus est, spirituellement parlant, parallèle à celui de la naissance de Moïse dans l'Ancien Testament ; cependant, il considère qu'il ne faut pas « [...] accuser les évangélistes de fraude ou de malhonnêteté, car ils utilisent des procédés d'écriture et de composition courants à leur époque et largement admis. »[17] et ont donc pu être frappés par le parallèle entre deux persécutions exercées par le pouvoir en place. Pour Michel Remaud, il s'inscrit dans la logique des massacres déjà attribués à Hérode le Grand, assimilé à Pharaon, dans le monde juif du Second Temple[18]. Toujours dans le même sens, Mireille Hadas-Lebel souligne qu'Hérode, « vers la fin de l'an -29, (... avait fait) exécuter la femme qu'il chérissait, son épouse hasmonéenne, Mariamne. Dès lors, il ne fut plus le même homme : (...) les exécutions se multiplièrent, dans le peuple comme à la cour, et jusque dans la famille royale. Ainsi se constitua pour la postérité l'image d'un Hérode massacreur d'innocents »[19].

Pour Gilbert Picard, on retrouve le même constat chez l'historien romain Suétone, cette fois à propos de la naissance d'Octave/Auguste[20].

Mais pour Paul Veyne, le témoignage du païen Macrobe (Saturnales, II, 11) atteste bien l'historicité d'un massacre d'enfants, même si « ce témoignage ne cite pas explicitement la naissance de Jésus-Christ à Bethléem. »[21].

Parmi les chercheurs qui reconnaissent l'historicité de ce massacre, R. T. France en soutient la plausibilité sur les motifs, entre autres, que « l'assassinat de quelques enfants dans un petit village [ne] fut pas le pire des assassinats les plus spectaculaires enregistrés par Josèphe »[22]. Rudolf Schnackenburg suit également cette même ligne de pensée[23], et Gordon Franz souligne que Josèphe, par ailleurs, a omis de mentionner bien d'autres événements clés dans le premier siècle de notre ère, comme « l'épisode des boucliers romains dorés à Jérusalem qui était la cause de l'animosité entre Hérode Antipas et Ponce Pilate »[24]. Dans la même veine, Barclay suit Carr pour trouver le silence de Josèphe comme non pertinent, en faisant un parallèle avec le chroniqueur John Evelyn et son échec à mentionner le massacre de Glencoe. Maier soutient que les sceptiques au sein de la critique exégétique moderne ont tendu largement à éviter une recherche historique vraiment approfondie du problème [2]. Après avoir analysé les arguments de la critique moderne contre l'historicité du Massacre des innocents, Maier conclut que tous ces arguments récents « ont des défauts très graves ». Maier, ainsi que Jerry Knoblet[25], réaffirme l'historicité de l'événement, rapporté par l'évangéliste Matthieu, sur la base des « profils identiques de la personnalité d'Hérode », profils déjà bien attestés, et tels qu'ils apparaissent et chez l'évangéliste et chez l'historien Flavius Josèphe.

La tradition chrétienne[modifier | modifier le code]

Massacre des Innocents, fresque de Giotto à la chapelle Scrovegni de Padoue (v. 1304-1306).

Pour le christianisme, les Saints Innocents sont les enfants de moins de deux ans massacrés par Hérode à Bethléem. Dans l'Église catholique, la Constitution dogmatique Dei Verbum (1965), en son article 12 (Comment interpréter la Sainte Écriture), montre qu'il est certes nécessaire d'être attentif aux genres littéraires en pratique à l'époque de chacun des auteurs sacrés, lesquels ont tous été directement inspirés par Dieu, et qu'il n'est plus possible aujourd'hui de dire qu'un massacre est dû à la volonté de Dieu, mais que Dieu peut cependant permettre à un mal de s'accomplir, selon les plans mystérieux de la Providence divine, en vue justement de la défaite finale de ce mal.

Le culte[modifier | modifier le code]

L’Église a établi la fête solennelle des Saints Innocents dès le IIe siècle. L'Église catholique célèbre cette mémoire « pour honorer, dans les jours qui suivent la Nativité, ceux qu'on appelle en Orient les enfants tués par Hérode, et en Occident les Saints Innocents »[26].

En France, jusqu'à la veille de la Révolution française, le centre de Paris était occupé par le cimetière des Innocents. Une fontaine, la fontaine des Innocents, en perpétue le souvenir.

Dans la culture[modifier | modifier le code]

Le massacre des Innocents est un thème que de nombreux artistes, peintres et sculpteurs, ont illustré au fil des siècles, donnant lieu à des compositions parfois très complexes mettant en scène des corps entremêlés de soldats déchaînés, de mères se précipitant pour protéger leurs fils et de petits enfants déchirés à coups d'épée, au sein d'une action globale très violente.

Pour cela, certains artistes de la Renaissance se sont inspirés de bas-reliefs romains représentant la bataille entre les Lapithes et les Centaures pour représenter des personnages nus, tel par exemple le Massacre des Innocents par Amico Aspertini.

Le Massacre des Innocents de Guido Reni, peint en 1611 dans un format vertical inhabituel, se trouve à Bologne. Il a probablement inspiré Le Massacre des innocents de Nicolas Poussin, peint en 1625 et 1629, qui a lui-même inspiré certains des personnages de Guernica de Picasso (1937)[27],[28].

Plusieurs peintures de Pierre Paul Rubens illustrent ce thème. L'une d'elles, actuellement à Munich, fut gravée par Paulus Pontius en 1643, ce qui explique l'existence de reproductions dans des pays aussi lointains que le Pérou. Le Massacre des Innocents de Rubens fait partie des peintures les plus coûteuses du monde depuis qu'elle a été achetée par Kenneth Thomson pour 49,5 millions de livres sterling en 2002 lors d'une vente aux enchères organisée par Sotheby's[29],[30]. Kenneth Thomson en a depuis fait donation à l'Art Gallery of Ontario de Toronto.

Marc-Antoine Charpentier a composé une Histoire sacrée: Le massacre des innocents (Caedes sanctorum innocentium) H 411, pour solistes, chœur, 2 violons, et basse continue vers 1684.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Geza Vermes, The Nativity: History and Legend, London, Penguin, 2006, p. 22; E. P. Sanders, The Historical Figure of Jesus, Penguin, 1993, p. 85.
  2. a b et c Paul L. Maier : Herod and the Infants of Bethlehem dans (en) Jerry Vardaman (dir.), Chronos, Kairos, Christos II : Chronology, Nativity and Religious Studies in Memory of Ray Summers, Mercer University Press, , 320 p. (ISBN 9780865545823, lire en ligne).
  3. The Gospel of Matthew, Daniel J. Harrington. p. 47: Liturgical Press, 1991.
  4. Matthieu 2,16-18.
  5. Citation du Livre de Jérémie (31:15) Jérémie 31,15.
  6. Protévangile de Jacques le mineur, XXII.
  7. L'authenticité des passages ne figurant que dans la version slavonne est contestée.
  8. Étienne Nodet : Histoire de Jésus ? Nécessité et limites d’une enquête, éd. du Cerf, Paris, 2003, p. 219.
  9. Christian-Georges Schwentzel, Hérode le Grand, éd. Pygmalion, Paris, 2011, p. 94.
  10. Macrobe, Saturnales, II, 4, 11 « Cum audisset inter pueros quos in Syria Herodes rex Iudaeorum intra bimatum iussit interfici filium quoque eius occisum, ait: Melius est Herodis porcum esse quam filium. ».
  11. Prof. William F. Albright, doyen de l’American Archaeology in the Holy Land, estime que la population de Bethléem au moment de la naissance de Jésus était d’environ 300 personnes (dans The Anchor Bible. Matthew. paru en 1971). Richard France indique pour Bethléem que « la population totale est généralement estimée en dessous de 1 000 » (dans The New International Commentary on the New Testament – The Gospel of Matthew, 2007). Thomas Graves (dans son article « A Story Ignored: An Exegesis Of Matthew 2:13–23 ») écrit que « 1 000 est une estimation haute ». Richard R. Losch (dans All the People in the Bible, 2008) indique que « la population de Bethléem à ce temps-là était probablement bien en dessous du millier ». De nombreuses autres sources donnent simplement entre 300 et 1 000 habitants ou entre 300 et 500.
  12. La Catholic Encyclopedia, rédigée au début du XXe siècle et citant des auteurs du XIXe écrit : « la liturgie grecque affirme qu’Hérode a tué 14 000 garçons, les Syriens parlent de 64 000, de nombreux auteurs médiévaux de 144 000 selon Apocalypse 14,3. Les écrivains modernes réduisent considérablement le nombre puisque Bethléem était une ville plutôt petite. Joseph Knabenbauer (1839-1911) le ramène à quinze ou vingt, August Bisping (1811-1884) à dix ou douze, Lorenz Kellner (1811-1892) à environ six » (The Greek Liturgy asserts that Herod killed 14,000 boys (ton hagion id chiliadon Nepion), the Syrians speak of 64,000, many medieval authors of 144,000, according to Apocalypse 14:3. Modern writers reduce the number considerably, since Bethlehem was a rather small town. Knabenbauer brings it down to fifteen or twenty (Evang. S. Matt., I, 104), Bisping to ten or twelve (Evang. S. Matt.), Kellner to about six (Christus and seine Apostel, Freiburg, 1908)).
  13. Donald Hagner (en), World Biblical Commentary, Matthew 1-13, page 37.
  14. a et b Raymond Edward Brown, The Birth of the Messiah, p. 104-121.
  15. David Hill: The Gospel of Matthew, p. 84;Marshall Morgan and Scott; 1972.
  16. Stephen L. Harris, Understanding the Bible, 2e éd. Palo Alto: Mayfield, 1985, p. 274.
  17. Voir L'historicité de Jésus par le pasteur André Gounelle
  18. Voir Autour de la figure d'Hérode, par Michel Remaud.
  19. Hérode, Fayard, 2017, p. 215
  20. Gilbert Picard, « La date de naissance de Jésus du point de vue romain » . In: Comptes-rendus des séances de l'année… - Académie des inscriptions et belles-lettres, 139e année, no 3, 1995. p. 799-807. Voir la Vie d'Auguste, XCIV, par Suétone, sur Wikisource.
  21. Paul Veyne, Païens et chrétiens devant la gladiature, Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, 1999, 111-2, p. 895 voir en ligne. Paul Veyne renvoie aussi à Perowne Stewart, Hérode le Grand et son époque, Hachette, 1958.
  22. R. T. France, The New International Commentary on the New Testament – The Gospel of Matthew, 2007, NICNT.
  23. The Gospel of Matthew; Rudolf Schnackenburg. Wm. B. Eerdmans Publishing, 2002.
  24. « ABR Slaughter of Innocent », Ldolphin.org (consulté le 15 juin 2012).
  25. Jerry Knoblet, Herod the Great, Hamilton Books (2005), p. 166.
  26. « Fête des saints Innocents », Magnificat, no 241,‎ , p. 385-386.
  27. Domaine de Chantilly, Le massacre des Innocents, CRDP de l'Académie d'Amiens, 2008.
  28. Santiago Sebastián, El "Guernica" y otras obras de Picasso: contextos iconográficos, Universidad de Murcia, 1984, p. 90 : « Por lo que respecta al "Guernica" lo ha estudiado desde este punto de vista de la relación con el arte anterior el mencionado [Anthony] Blunt [...] en el cuadro de [Poussin] en Chantilly veía ecos de la mujer de los brazos levantados y de la madre con el niño muerto ».
  29. « Devant un krach boursier sans précédent "Le massacre des innocents" de Rubens place le marché de l’art au firmament », (consulté le 1er septembre 2012).
  30. « Les œuvres d’art les plus chères du monde », MSN Finances, (consulté le 1er septembre 2012).

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Richard T. France, « Herod and the Children of Bethlehem », in Novum Testamentum, vol. 21, fasc. 2, 1979, p. 98-120 [présentation en ligne]
  • (en) Paul L. Maier, « Herod and the Infants of Bethlehem », dans Chronos, Kairos, Christos II : Chronology, Nativity, and Religious Studies in Memory of Ray Summers, Mercer University Press, 1998, p. 169–190 [lire en ligne]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]