Massacre de Thiaroye

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Massacre de Thiaroye
Image illustrative de l’article Massacre de Thiaroye
Fresque murale à Dakar commémorant le massacre de Thiaroye en 1944.

Date
Lieu Thiaroye, Sénégal

Le massacre de Thiaroye ou Tiaroye[1] (prononcer tiaroïe) s'est déroulé dans un camp militaire de la périphérie de Dakar au Sénégal le quand des gendarmes français renforcés de troupes coloniales ont tiré sur des tirailleurs sénégalais, anciens prisonniers de guerre récemment rapatriés, qui manifestaient pour le paiement de leurs indemnités et pécule promis depuis des mois.

Le bilan officiel, rappelé par le président François Hollande lors d'un discours à Dakar le , est de 35 morts. Dans un rapport du , le général Dagnan dénombrait cependant 70 tirailleurs décédés, ce qui reste une estimation minimale, selon les témoignages et les recherches les plus récents[2].

Contexte[modifier | modifier le code]

Fin novembre 1944, plus de 1 600 soldats africains (officiellement 1 280) issus de différents territoires de l'Afrique-Occidentale française — intégrés dans les tirailleurs sénégalais — sont regroupés dans le camp de Thiaroye à une quinzaine de kilomètres du centre de Dakar. Ils viennent du Sénégal, du Dahomey (actuel Bénin), du Soudan français (actuel Mali), de la Côte d'Ivoire, de l’Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique), du Niger, du Tchad, du Gabon et du Togo[3].

Les événements[modifier | modifier le code]

Alors que la Seconde Guerre mondiale n'est pas encore terminée, « ceux de Thiaroye » sont, durant l'été 1944, parmi les premiers prisonniers de guerre libérés par l'avancée des troupes alliées à la suite du débarquement de Normandie. L'Occupant allemand avait en effet interné ces prisonniers dans des camps en France.

Après leur libération, il est décidé de les démobiliser, notamment pour une opération de « blanchiment » des troupes françaises. Ainsi, « de novembre 1944 à mars 1945, le nombre d’autochtones rapatriés en AOF (Afrique occidentale française) […] s'élève à 9 678, soit 3 261 ex-prisonniers et 6 334 rapatriés de France »[4].

Ils attendent le versement d'un pécule constitué de leurs arriérés de solde (un quart aurait dû être versé avant l’embarquement[5]), de la prime de démobilisation, et souhaitent pouvoir retirer l’argent économisé pendant la guerre, sur des livrets d’épargne du Frontstalag[5],[6]. Au lieu de le faire en France, le ministre des Colonies leur promet d'être démobilisés à Dakar. Le contingent provenant des centres de transit de Rennes, Versailles et La Flèche est rassemblé à Morlaix où les 1 635 tirailleurs embarquent le sur un navire britannique, le Circassia et arrivent à Dakar le . 315 tirailleurs (sur 1 950) avaient refusé d’embarquer en France avant que leur situation soit réglée[5]. En chemin, quatre cents d’entre eux auraient à nouveau refusé d’embarquer, après une escale à Casablanca[7]. Les paiements relatifs à la démobilisation n’ont pas lieu : seule une avance sur prime de 1 500 francs leur est versée en octobre, avant le départ de la métropole[8].

Le commandement ne donne satisfaction aux tirailleurs que sur les demandes de conservation de divers effets personnels. Selon le film d'Ousmane Sembène Camp de Thiaroye (1988), la hiérarchie tente de leur imposer de convertir leurs francs métropolitains en CFA à un taux de 250 francs CFA au lieu de 500 francs CFA pour 1 000 francs français. Selon Armelle Mabon, l'échange en monnaie de banques coloniales[9] a déjà eu lieu le et c'est sur le paiement des autres sommes dues, la récupération d'argent déposé sur des livrets d'épargne, des questions d'habillement, de vérification des grades et des droits à avancement que porte le conflit[7].

Un groupe qui devait être acheminé sur Bamako refuse de partir le tant qu'il n'a pas été intégralement payé. Cela entraîne la visite du général Marcel Dagnan, au cours de laquelle les tirailleurs se font exigeants sur les réponses qu’ils attendent ; sa voiture est bousculée, son autorité s’évanouit, il ne répond à aucune des questions concernant le règlement administratif de la situation[10]. Choqué, il considère même avoir été à deux doigts d’être séquestré[11].

Dagnan prend la décision de faire une démonstration de force, en accord avec son supérieur, le général Yves de Boisboissel[12],[11]. Des gendarmes, renforcés de soldats issus des 1er, 7e régiment de tirailleurs sénégalais et 6e régiment d'artillerie coloniale[13], appuyés par un char léger américain M3, deux automitrailleuses et un half-track[11] sont mobilisés.

Dans le film d'Ousmane Sembène, l'ordre d'ouvrir le feu est donné à l'artillerie et sans sommation le à 3 heures du matin. Selon Julien Fargettas, le camp est investi au matin et les affrontements ont lieu vers h 30 le , les versions se contredisant sur l'origine du premier coup de feu (tir d'un tirailleur consigné dans un baraquement ou tir de semonce des forces de l'ordre face au harcèlement verbal des tirailleurs)[14]. Trois cents tirailleurs sont extraits du camp et envoyés à Bamako[14].

Le combat entraîne officiellement la mort de 35 tirailleurs. Un télégramme du parle en effet de 24 tués et 11 blessés décédés ensuite, soit 35 morts, et 35 blessés en traitement[14]. Mais un rapport du évoque « 24 tués et 46 blessés transportés à l’hôpital et décédés par la suite »[15], soit finalement 70 morts parmi les tirailleurs. Il est possible que les blessés du premier rapport soient décédés avant la rédaction du second.

34 tirailleurs sont jugés le , condamnés à des peines allant de un à dix ans de prison, à une amende de 100 francs de l'époque et ils perdent leurs droits à l'indemnité de démobilisation. Ils sont graciés en juin 1947[14], lors de la venue à Dakar du président de la République, Vincent Auriol. « Il ne s'agit pas d'un acquittement, et les veuves de Thiaroye n'ont jamais perçu de pension »[16].

Mémoire et controverse historique[modifier | modifier le code]

Ce massacre provoque une prise de conscience de l'état d'inégalité profonde dans lequel la colonisation maintient les indigènes. Son souvenir reste vivace dans les années qui suivent et jusqu'à nos jours[17]. En , la journée du 23 août est déclarée Journée du tirailleur sénégalais par le Sénégal, qui invite les autres États d’Afrique d’où étaient originaires les tirailleurs. Le massacre de Thiaroye y est commémoré[18].

En 2011, une commune française, Trévé, en Côtes-d'Armor, a rendu hommage à ces tirailleurs sénégalais, qui, par leur refus d'embarquer, ont échappé au massacre du camp de Thiaroye, en édifiant une stèle, et éditant un livre[19].

Le président français, François Hollande, dans un discours prononcé à Dakar le , est le premier homme politique français à rappeler officiellement cette tragédie :

« La part d'ombre de notre histoire, c'est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s'étaient pourtant battus pour la France. J'ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu'elles puissent être exposées au Musée du mémorial. »

Cette reconnaissance tardive omet cependant, selon Armelle Mabon, la moitié des victimes[15]. Celle-ci précise que le chiffre de 35 est la version officielle depuis 1945 et que des documents traitant des causes et responsabilités ont été dissimulés : « L'absence de ces documents dans les archives ne relève pas du hasard, d'une perte malencontreuse ou d'un mauvais classement. Nous sommes confrontés à une volonté de les soustraire à tout regard et cela depuis près de 70 ans »[20]. Elle ajoute dans le journal Libération du [15] :

« Je souscris à la volonté du président de la République de donner les archives au Sénégal mais pour que ce geste fort ait du sens et permette une réconciliation après tant de malentendus et de mensonges, il faut impérativement : restituer tous les documents officiels dans les archives ; donner le bilan sincère du nombre de morts ; révéler le lieu de leur sépulture ; nommer ces hommes qui ont été tués ; amnistier ceux qui ont été condamnés, la grâce ne suffisant pas ; reconnaître la spoliation du rappel de solde et la responsabilité de l’armée ; réhabiliter ces tirailleurs en leur rendant un hommage solennel. »

En juillet 2014, l'historien Julien Fargettas publie une lettre ouverte à François Hollande sur le sujet où il réclame la « constitution d’un comité d’historiens franco-africains » sur le sujet. Il critique également les travaux d'Armelle Mabon en affirmant que « l'omission d’archives et témoignages, des conclusions hâtives et autres raccourcis incohérents, témoignent de la partialité de son travail. »[21] Celle-ci porté plainte en diffamation contre son confrère en septembre 2014[22], plainte dont elle sera déboutée en mai 2017[23].

Le , le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) annonce une action judiciaire contre l'État français pour obtenir la révision du procès d'un des tirailleurs[24]. De son côté, la Ligue des droits de l'homme (LDH) demande au gouvernement français « de reconnaître les faits et d'assumer ses responsabilités » dans cette affaire en organisant un procès en cassation[25]. Le , à Thiaroye, le président François Hollande évoque non plus « 35 morts » mais au moins « 70 morts », et déclare vouloir « réparer une injustice et saluer la mémoire d'hommes qui portaient l'uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leur fusil[26] »

Un monument aux « martyrs de Thiaroye » a été dressé à Bamako.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène (1923-2007) a réalisé un film consacré à cet événement : Camp de Thiaroye[27]. Il reçut le prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1988 et prix UNICEF. Il n'est publié en DVD qu'en 2005.

En 1992, Le Tata de Patrice Robin, rend hommage aux tirailleurs sénégalais morts en juin 1940 en France et évoque Thiaroye. Il n'a pas été diffusé sur les chaînes hertziennes françaises[28].

En 2004, Rachid Bouchareb a réalisé un court-métrage animé, L’Ami y'a bon — référence au personnage publicitaire de la marque de chocolat en poudre Banania —, qui retrace l'histoire d'un tirailleur de sa mobilisation à sa mort à Thiaroye[29].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Graphie utilisée dans les documents militaires selon Fargettas 2006, p. 117.
  2. Armelle Mabon, « Sénégal : le camp de Thiaroye, part d’ombre de notre histoire », Libération,‎ (lire en ligne).
  3. Mabon 2002, p. 86.
  4. Gilles Aubagnac, « Le retrait des troupes noires de la 1re Armée », Revue historique des armées, no 2,‎ , p. 34-46.
  5. a b et c Mabon 2002, p. 88.
  6. Fargettas 2006, p. 121.
  7. a et b Mabon 2002, p. 89.
  8. Mabon 2002, p. 87.
  9. Le franc CFA n'est créé qu'en décembre 1945, au taux de 1,70 CFA pour 1 franc métropolitain (Mabon 2002, p. 89).
  10. THIAROYE 44 - 74 ANS D’OUBLI, D’HUMILIATION ET DE PIED DE NEZ
  11. a b et c Fargettas 2006, p. 118.
  12. Mabon 2002, p. 90.
  13. Fargettas 2006, p. 124.
  14. a b c et d Fargettas 2006, p. 119.
  15. a b et c Mabon 2002.
  16. Mabon 2002, p. 95.
  17. Mabon 2002, p. 94–95.
  18. Fargettas 2006, p. 127.
  19. « Une commune bretonne rend hommage à ses tirailleurs sénégalais », sur Jeune Afrique, .
  20. Armelle Mabon, « Thiaroye, un passé à reconstituer », blog de Mediapart, .
  21. Armelle Mabon, Tragédie de Thiaroye : réponse à Julien Fargettas, jeuneafrique.com, 18 août 2014
  22. Sonya Faure, Accusé chercheur, levez-vous !, liberation.fr, 5 septembre 2016
  23. Tragédie de Thiaroye : l’historienne Armelle Mabon déboutée de sa plainte en diffamation, lemonde.fr, 12 mai 2017
  24. AFP, « Sénégal: il y a 70 ans, la France « massacrait » des tirailleurs près de Dakar », sur L'Express, .
  25. Gilles Manceron, « Pour une vraie reconnaissance du massacre de Thiaroye », sur Club de Médiapart, .
  26. « À Dakar, hommage de François Hollande et Macky Sall aux tirailleurs », sur 20 minutes, .
  27. « La douloureuse mémoire de Thiaroye », sur RFI, .
  28. « Film Le Tata, extrait », sur Tirailleurs-Sénégalais.fr
  29. « L'Ami y'a bon », sur www.evene.fr

Annexes[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Samba Diop, « Thiaroye 44 » : Massacre de tirailleurs ex-prisonniers de guerre (témoire de maîtrise), Dakar, université Cheikh-Anta-Diop,
  • (en) Myron Echenberg, « Tragedy at Thiaroye: The Senegalese Soldiers' Uprising of 1944 », dans Peter Gutkind, Robin Cohen et Jean Copans (dir.), African Labor History, Beverly Hills, SAGE Publications, coll. « Sage series on African modernization and development », (ISBN 978-0-8039-1064-5), p. 109-128
  • Julien Fargettas, « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, no 92,‎ 4e trimestre 2006, p. 117–130 (DOI 10.3917/ving.092.0117).
  • M'Baye Gueye, « Le à Thiaroye, ou le massacre des tirailleurs sénégalais anciens prisonniers de guerre », Revue sénégalaise d'histoire, no 1,‎ , p. 3-23
  • C. Kan et Émile Costard, « Massacre de Thiaroye en 1944 : « C’est un crime de masse prémédité » », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  • Armelle Mabon, « La tragédie de Thiaroye, symbole du déni d’égalité », Hommes et migrations, no 1235,‎ janvier-février 2002, p. 86–95 (lire en ligne).
  • Armelle Mabon, Prisonniers de guerre « indigènes ». Visages oubliés de la France occupée, Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-7071-5078-3, présentation en ligne)
  • Armelle Mabon, « Synthèse sur le massacre de Thiaroye (Sénégal 1er décembre 1944) », sur xalimasn.com,
  • Martin Mourre, Thiaroye 1944 : Histoire et mémoire d’un massacre colonial, Rennes, PUR, (ISBN 978-2-7535-5345-3)
  • Pat Perna, « Les mensonges de Thiaroye », XXI, no 39,‎ , p. 34-43
  • Morts par la France, Les Arènes, 2018
    Scénario : Pat Perna, Nicolas Otero et Armelle Mabon (conseillère scientifique) - Dessin : Pat Perna et Nicolas Otero - (ISBN 978-2-35204-739-1)

Lien externe[modifier | modifier le code]