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L'ami Y'a bon

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L'ami Y'a bon
Dessin de Georges Élisabeth sur la boîte de Banania à partir de 1936.
Dessin de Georges Élisabeth sur la boîte de Banania à partir de .

Origine Sénégalais
Sexe Masculin
Espèce Humain
Activité Tirailleur des troupes coloniales françaises

Créé par Giacomo de Andreis
Première apparition 1915
Dernière apparition 2006

L'ami Y'a bon, aussi appelé bonhomme Banania[1],[2],[3],[4],[5], est un personnage publicitaire de la marque de chocolat en poudre Banania, conçu en par le graphiste-lithographe franco-italien Giacomo de Andreis (-).

Il s'agit d'un tirailleur sénégalais dont la représentation graphique associé au « parlé petit nègre » sur les emballages et publicités de Banania recourt à des stéréotypes coloniaux et racistes.

XXe siècle

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Pierre Lardet, le fondateur de la marque Banania, tire profit du premier conflit mondial en décidant d'associer sa boisson à l'effort de guerre. Il envoie sur le front quatorze wagons remplis de poudre de Banania distribuée aux poilus dans les tranchées[6]. Une légende veut qu'un tirailleur sénégalais blessé au front fut rapatrié à l'arrière et employé à la fabrication de la poudre Banania dans l'usine de Courbevoie. C'est en la goûtant qu'il se serait exclamé, la gamelle et la cuillère à la main, « Y'a bon »[7].

L'ami Y'a bon sur l'affiche publicitaire de la marque Banania, dessiné en par Giacomo de Andreis.

En , le graphiste-lithographe franco-italien Giacomo de Andreis (-[8]) représente sur l'affiche publicitaire au ciel couleur de banane, un tirailleur sénégalais hilare (avec la chéchia rouge prolongé d'un pompon bleu et la culotte bouffante de zouave) dégustant un bol de chocolat Banania avec une cuillère, commenté par « Y'a bon » (« c'est bon » en français tirailleur).

La publicité s'est-elle inspirée d'une couverture du magazine Lecture pour tous ? Celle-ci date du , imprimée originellement en rouge. Un tirage de 5 000 exemplaires fut offert aux soldats du front[9].

Giacomo de Andreis s'inspire de la propagande qui émerge autour de la campagne du Maroc de à , laquelle met en scène, sur des cartes postales, des Noirs souriants avec les slogans « Y'a bon capitaine », « Y'a bon pinard », « Y'a bon cuisine »[10] : d'autres se servent de cette interjection pour qualifier le soldat noir. C'est le cas, par exemple, pour l'hebdomadaire Le Miroir qui titre sur sa une, le « Y a bon » [sic], sous la photographie d'un tirailleur sénégalais cadré en buste[11]. Le visuel d'Andreis reprend aussi les stéréotypes raciaux utilisés par la publicité depuis les années  : l'uniforme exotique et presque d'opérette qui a pourtant déjà été abandonné au combat ; le contraste outré entre la peau noire et le blanc des dents exhibées par le rire, ou des yeux écarquillés ; la mimique et la gestuelle comme modes d'expression, faute de mots en français ; enfin, l'insouciance d'un soldat auquel une boisson lactée fait oublier la guerre : cette iconographie participe donc d'une forme de propagande[12].

À partir des années , Banania lance des produits dérivés représentant l'ami Y'a bon sous de multiples gadgets en présentoir, en anse d'emballage, en découpage[13].

Au fil des années, l'ami Y'a bon passe d'une représentation « réaliste » à un dessin simplifié plus « cartoon » sous le pinceau de l'affichiste Hervé Morvan, réduit à sa tête et sa main tenant une cuillère, mais toujours identifiable à sa chéchia rouge, le corps n'étant plus que l'assemblage de deux bananes[14].

Représentation caricaturale à caractère raciste des Noirs africains, l'image du tirailleur disparaît des publicités en et remplacé par un simple écusson reprenant cependant la symbolique du visage du tirailleur (modèle stylisé dit « jaune tête écusson »). Ce dernier laisse la place en à un enfant blondinet souriant. En , le slogan « Y a bon ! » disparaît également de la boîte[15].

XXIe siècle

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En , la polémique resurgit en raison d'un nouveau produit Banania mis en vente par le nouveau propriétaire de la marque depuis , Nutrial. On peut voir, sur la boîte du produit, une représentation moderne de l'ami Y'a bon, bien reconnaissable cependant grâce à sa chéchia rouge. Le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais dénonce ce nouveau produit, qualifiant son emballage de raciste. Pour le collectif, ces représentations « véhiculent, notamment auprès des jeunes, une image péjorative, dégradante et raciste des personnes de couleur noire, qu'elles présentent comme peu éduquées, s'exprimant de manière primaire et à peine capables d'aligner trois mots en français[16]. » Nutrial se défend (« Ce petit garçon est synonyme d'intégration ») avant de retirer son slogan de l’Institut national de la propriété industrielle le .

Enfin, le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) obtient le devant la cour d'appel de Versailles que Nutrimaine, société titulaire de la marque Banania, fasse cesser la vente de produits portant le slogan « Y'a bon ». Dans son arrêt, la cour considère que la société Nutrimaine devra faire disparaître « sous quelque forme et quel que soit le moyen, la fabrication et la commercialisation de toute illustration sur laquelle apparaîtrait » la fameuse phrase. Elle prononce une astreinte de 20 000 euros par jour par infraction constatée[17].

Dans la culture populaire

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En , Léopold Sédar Senghor écrit dans Hosties noires : « Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France[18],[19]. »

Le personnage a donné à son nom à un court-métrage franco-allemand de , L'Ami y'a bon, réalisé par Rachid Bouchareb, et ayant pour thème la vie de tirailleurs sénégalais durant la Seconde Guerre mondiale jusqu'à la mort de 70 d'entre eux lors de l'émeute connue sous le nom de massacre de Thiaroye[20].

En , l'association antiraciste Les Indivisibles fondée par Rokhaya Diallo crée les Y'a bon Awards, des prix parodiques dont le nom est une référence au personnage de Banania. Ils récompensent chaque année des personnalités ayant fait des déclarations jugées racistes[21].

Notes et références

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  1. (en) Alison S. Fell, chap. 10 « Beyond the Bonhomme Banania : Lucie Cousturier's Encounters with West African Soldiers during the First World War », dans James E. Kitchen (dir.), Alisa Miller (dir.) et Laura Rowe (dir.), Other Combatants, Other Fronts : Competing Histories of the First World War (contributions issues de la 5e conférence de l'International Society of First World War Studies à l'Imperial War Museum à Londres en ), Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing (en), , XLVIII-330 p. (ISBN 978-1-4438-2737-9 et 978-1-4438-2812-3), p. 225–248 [lire en ligne Accès limité].
  2. (en) Malte Hinrichsen, chap. 6 « Racist Trademarks and the Persistence of Commodity Racism in Europe and the United States », dans Irene Calboli (dir.) et Srividhya Ragavan (dir.), Diversity in Intellectual Property : Identities, Interests, and Intersections, New York, Cambridge University Press, , XXII-538 p. (ISBN 978-1-107-06552-9 et 978-1-107-58847-9, DOI 10.1017/CBO9781107588479), p. 130–148 [lire sur cambridge.org Accès payant] [lire sur Google Livres Accès limité] [lire la verison preprint sur academia.edu Accès libre [PDF]].
  3. (en) Mia L. Bagneris, « The Great Colonial Minstrel Show : Reconsidering Africa in the Art of Palmer Hayden Available to Purchase », Nka: Journal of Contemporary African Art, no 41,‎ , p. 14–29 (DOI 10.1215/10757163-4271619, lire en ligne Accès payant).
  4. (en) Davida Fernández-Barkan, « Hope Mirrlees's Paris : A Late-Colonial Collage », Modernism/modernity (en), vol. 9, cycle 4 « Hope Mirrlees's Paris: A Poem @ 100 »,‎ (DOI 10.26597/mod.0333, lire en ligne Accès libre).
  5. (en) Brett A. Berliner, Ambivalent Desire : The Exotic Black Other in Jazz-Age France, Amherst, University of Massachusetts Press, , XII-273 p. (ISBN 1-558-49356-5), p. 10–11.
  6. Daniel Cauzard, Jean Perret et Yves Ronin, Prodimarques (avec la collab. de Valérie Mitteaux), Le livre des marques, Paris, Du May, , 191 p. (ISBN 2-84102-000-2), p. 28.
  7. Sylvie Chalaye (préf. Blaise N'Djehoya), Nègres en images, Paris / Budapest / Turin, L'Harmattan, coll. « La bibliothèque d'Africultures », , 190 p. (ISBN 2-7475-2187-7, lire en ligne Accès limité), p. 126–127.
  8. « Découvrir Giacomo De Andreis » Accès libre, sur giacomo.galerie-creation.com (consulté le ).
  9. Véronique Van de Voorde, « Stéréotypes colonialistes dans les collections d’ethnologie du Musée de Folklore vie Frontalière de Mouscron », Les Cahiers de muséologie, université de Liège (Belgique), no 3 « Dans la marge »,‎ , p. 206–217 (lire en ligne Accès libre).
  10. François Bouloc (dir.), Rémy Cazals (dir.) et André Loez (dir.), Identités troublées, - : Les appartenances sociales et nationales à l'épreuve de la guerre (textes issus du colloque international -. Les identités sociales et nationales en guerre organisé par le CRID 14-18 à Laon et Craonne les  - ), Toulouse, Privat, coll. « Regards sur l'histoire », , 387 p. (ISBN 978-2-7089-0536-8 et 978-2-7089-0134-6, lire en ligne Accès limité), p. 227.
  11. « Images et imaginaires autour de Banania », extrait de l'exposition Ensemble. Présences des Afriques, des Caraïbes et de l'océan Indien dans l'Armée française, présentée du au à l'Académie des sciences d'outre-mer, à l'occasion des célébrations du 100e anniversaire de la Grande Guerre (-) et du 70e anniversaire de la Libération (-), Mémoires combattantes, sur achac.com, Groupe de recherche Achac (version du sur Internet Archive) [brochure complète de l'exposition Accès libre [PDF]].
  12. Emmanuelle Sibeud, « « Y'a bon » Banania » Accès libre, sur L'histoire par l'image, (consulté le ).
  13. Valérie Mitteaux, « Saga Banania », sur prodimarques.com, Revue des marques, no 1, (archivé sur Internet Archive) Accès libre.
  14. « Y'a bon ou y'a pas bon Banania ? » (version du enregistrée par archive.is).
  15. Quentin Noirfalisse, « Banania, cliché épuisé », Le Soir, (version du sur Internet Archive) Accès libre.
  16. Alain Mabanckou, « Y'a bon Banania ou Y'a pas bon Banania ??? » Accès libre, sur Congopage, .
  17. AFP, « "Y'a bon Banania" disparaîtra bel et bien », L'Express, (version du sur Internet Archive) Accès libre.
  18. Jean-Pierre Langellier, chap. 15 « « Je déchirerai les rires Banania » », dans Léopold Sédar Senghor, Paris, Perrin, coll. « Tempus » (no 937), (1re éd. 2021), 614 p. (ISBN 978-2-262-10645-4 et 978-2-262-10646-1), p. 165–172 [lire sur Cairn.info Accès payant] [lire sur Google Livres Accès limité].
  19. Séverine Kodjo-Grandvaux, « Racisme : tant de rires Banania sur les murs de France… » Accès libre, Jeune Afrique, .
  20. (en) Sabrina Parent, chap. 7 « Rachid Bouchareb's Minimalist Representation of Thiaroye », dans Cultural Representations of Massacre : Reinterpretations of the Mutiny of Senegal, New York, Palgrave Macmillan, , 210 p. (ISBN 978-1-137-27496-0, 978-1-137-27497-7 et 978-1-137-27498-4), p. 139–149 [DOI 10.1057/9781137274977_8 Accès payant].
  21. Élise Martin, « Les « Y'a bon Awards » contre la banalisation du racisme » Accès libre, Jeune Afrique, .

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Articles connexes

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