Famines soviétiques de 1931-1933

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Famines soviétiques de 1931-1933
image illustrative de l’article Famines soviétiques de 1931-1933
Passants affamés dans la rue à Kharkov en 1933

Pays Drapeau de l'URSS Union soviétique
Période 1931-1933
Victimes 6 à 8 millions de personnes
Famine en URSS, en 1933. Les zones particulièrement affectées par la famine sont en noir. A – Régions consommatrices de céréales, B – Régions productrices de céréales. C – Anciens territoires cosaques du Don, Kuban et de Terek, C1 – Anciens territoires cosaques de l'Oural and d'Orenburg. 1. Péninsule de Kola, 2. Région septentrionale, 3. Carélie, 4. République des Komis, 5. Oblast de Léningrad, 6. Oblast d'Ivanovo, 7. Oblast de Moscou, 8. Région de Nijni Novgorod, 9. Oblast Occidental, 10. Biélorussie, 11. Région Centre-Terres noires, 12. Ukraine, 13. Région de la Volga, 14. Tartarie, 15. Bashkirie, 16. Oural, 17. Région de la Volga, 18. Krai du Nord Caucase, 19. Georgie, 20. Azerbaïdjan, 21. Armenie.

Les famines soviétiques de 1931-1933 ont touché l'ensemble de l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) dans les années 1931-1933, faisant entre 6 et 8 millions de morts selon les estimations. Cet épisode tragique est longtemps resté un sujet tabou en Union soviétique. Les régions particulièrement touchées furent le centre et l'est de l'Ukraine, le Sud de la Biélorussie, les rives de la Volga, la région des terres noires du Centre de la Russie, les régions des cosaques du Don et du Kouban, le Caucase du Nord, le nord du Kazakhstan, le sud de l'Oural et la Sibérie occidentale[1].

Contexte[modifier | modifier le code]

En 1928, avec le premier plan quinquennal, le pouvoir soviétique remet en chantier la collectivisation soviétique de l'agriculture qui avait été suspendue entre 1921 et 1927, durant la mise en œuvre de la Nouvelle politique économique (NEP). Cette collectivisation réorganise la production agricole en instaurant le kolkhoze comme unité de base. Elle implique l'expropriation du monde paysan et notamment des plus « riches » d'entre eux, les koulaks[2].

L'exode rural est la conséquence de l'industrialisation à toute vitesse, amenant ainsi à une chute brutale de la démographie paysanne et un entassement urbain sans urbanisation antérieure. Dans les pays occidentaux, l'exode rural par l'industrialisation de la société fut historiquement beaucoup plus lent ; des famines plus locales ou disettes y furent cependant constatées[réf. nécessaire]. En Russie, cette désertification rapide des campagnes fit s'effondrer une production agricole de type féodal déjà faible[réf. nécessaire]. Comme ce fut le cas dans les années 1880-1890, l'importation de l'agriculture servait au développement des secteurs industriels, provocant la famine russe de 1891-1892. Par ailleurs, l'industrie russe - comme tout le monde industriel - subit également la crise de 1929. Ces événements se font au détriment des intérêts de l'ensemble des activités rurales du pays. De plus, le climat en Russie joue un rôle prépondérant. Un optimum des températures automnales de la Russie à la Pologne et à la Laponie (1929-1938) s'observe par les avancées du bouleau vers le Nord[réf. nécessaire].

Le sinologue et historien Lucien Bianco compare la famine en Chine entre 1958 et 1962 avec les famines soviétiques de 1931-1933 en Ukraine et en Russie méridionale bien que ces dernières eurent été plus « modestes » avec six millions de morts. En URSS comme en Chine, une stratégie identique de développement opère des transferts excessifs de l’agriculture vers l’industrie lourde. Sous l’impulsion du chef, cette stratégie s’accélère : Mao impose le Grand Bond et Staline impose le Grand Tournant. « L’énorme responsabilité personnelle des deux dictateurs, auxquels des dirigeants nationaux (dans le cas de la Chine) ou régionaux (en Ukraine) moins entêtés ou moins cruels n’ont pu résister, met en cause la matrice léninienne commune aux deux régimes : si mal inspiré fût-il, le pouvoir d’un seul s’est imposé à tous[3] ». Fort de l'expérience stalinienne, Nikita Khrouchtchev avait mis Mao en garde contre les dangers du collectivisme agricole, mais celui-ci n'en avait pas tenu compte, notamment parce qu'il s'opposait à la déstalinisation mise en œuvre officiellement par Khrouchtchev.

Cependant, contrairement aux historiens Robert Conquest et Timothy Snyder, le soviétologue et historien Mark Tauger estime que, d'après les archives soviétiques, « le régime a réduit ses exportations de blé et distribué des millions de tonnes de vivres à partir de ses réserves pour contrer la famine »[4][réf. insuffisante], ce qui invaliderait la théorie du complot selon laquelle une famine artificiellement a été créée. Paradoxalement, la collectivisation qui a conduit une industrialisation inspirée des fermes industrielles agricoles américaines aurait éradiqué la famine.

Les années de famine[modifier | modifier le code]

Bilan[modifier | modifier le code]

Les estimations du nombre total de victimes soviétiques de cette famine oscillent entre 6[5],[6],[7] et 8[8],[9],[10],[11] millions de personnes.

Les victimes kazakhs dues à cette famine sont estimées à 1,4 million pour un peuple comptant alors 4 millions de personnes[12]. Le nombre de victimes ukrainiennes fait quant à elle l'objet d'estimations fort variables, dépassant généralement les 3 millions de personnes[12]. Cependant, les démographes obtiennent de leurs études 2,6 millions de décès ukrainiens provoqués par la famine[13]. Le nombre approximatif de victimes russes peut être estimé à 1,5 million de personnes.

En 2004, Stephen Wheatcroft estime, quant à lui, 4,5 millions[14] de décès, conséquence directe de la famine. Le chiffre de 10 millions de victimes pour toute l' URSS d'alors est lui aussi souvent évoqué, surtout du fait que à l'époque, il n'y avait pas d'observateurs, ni de journalistes étrangers. De même, en de vastes régions, aucune information ne circulait à l'époque, et encore moins de nos jours, même si certaines archives sont accessibles aux chercheurs. Il y eut certainement aussi des révoltes, ou réactions violentes contre le pouvoir,et de la répression mais curieusement, aucune information ne circule à ce sujet, délicat à l'époque[réf. nécessaire].

Analyses et débats[modifier | modifier le code]

Le rôle du gouvernement soviétique est controversé. Contrairement à la famine de 1921, cette famine a été volontairement dissimulée, et aucune aide internationale ne fut demandée. Au contraire, en 1930-31, l'URSS exporta massivement des céréales, et continua d'exporter même pendant la famine[15].

En Ukraine, depuis la fin des années 1980 les épisodes de cette famine s'étant déroulés en République socialiste soviétique d'Ukraine sont généralement désignés par le terme d'Holodomor. Ce terme est repris par de nombreux historiens qui souscrivent souvent à la thèse du génocide planifié préalable à la russification de l'Ukraine orientale et du Kouban (régions à l'époque à peuplement majoritairement ukrainien).

L'historien américain Mark Tauger conteste cette thèse ukrainienne. En effet, le régime aurait diminué les exportations de blé et distribué les réserves pour contrer la famine. Par ailleurs, malgré les aléas climatiques désastreux et les conditions tragiques dans lesquelles ils ont travaillé, les paysans ont aussi produit une plus grande récolte en 1933.

Après l'examen intensif des sources archivistiques, y compris les dossiers secrets du Politburo et la correspondance de Staline avec certains des ses principaux lieutenants comme Kaganovich et Molotov, les historiens R. W. Davies and Stephen G. Wheatcroft, dans leur ouvrage intitulé The Years of Hunger: Soviet Agriculture, 1931-1933 (2004) réfutent les explications intentionnalistes de la famine de 1931-1933. Selon eux, aucune de ces sources ne contient de preuve indiquant que Staline ou ses fonctionnaires eurent l'intention de créer une famine génocidaire pour supprimer le nationalisme ukrainien ou tout autre objectif de ce genre. Les décisions prises par ces fonctionnaires, telles que les impositions puis les réductions de quotas d'achat ou l'abaissement des rations pour certaines catégories de la population, représentaient « des réponses à court terme, désespérées et souvent erronées » aux situations d'urgence de ces années. Même si la mise en œuvre de ces plans « par des fanatiques peu éduqués » dans divers organismes publics eut des conséquences désastreuses. La grande famine soviétique de 1931-1933 serait avant tout un événement économique complexe, enraciné dans les conditions environnementales aussi bien que dans les politiques soviétiques[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. N Werth - The 1931-1933 famines : 1932-1933: Famine in the Ukraine and Kuban.
  2. On était réputé Koulak dès qu'on était propriétaires d'une terre de plus de 1500 m² ou de plus de cinq animaux de ferme.
  3. Lucien Bianco Chine-URSS Les origines des grandes famines La Vie des idées, 10 janvier 2013.
  4. Mark Tauger, 2017
  5. C'est l'estimation de Nicolas Werth dans son Histoire de l'Union soviétique. De l'Empire russe à la Communauté des États indépendants (1900-1991), PUF, coll. « Thémis Histoire », Paris, 5e édition refondue, 2001, p.  243.
  6. Jean Radvanyi, La Nouvelle Russie, Armand Colin, « Collection U », 3e édition mise à jour, 2004, p. 58.
  7. Alain Blum, Naître, vivre et mourir en URSS, Payot, Paris, 2004, p. 102.
  8. 3,328 millions en Ukraine selon l'historien ukrainien Stanislav Kulchitsky, 2,5 millions en Russie et 1,7 à 2 millions au Kazakhstan selon les informations recueillies par la chercheuse russe Valentina Jiromsakaïa « La famine en URSS en 1932-1933 », Infographie de RIA Novosti.
  9. Robert Conquest parle de 7 millions de morts, Sanglantes moissons : la collectivisation des terres en URSS, Paris, 1995.
  10. Georges Sokoloff parle de 7 millions de morts, La démesure russe, Paris, 2009, p. 225.
  11. La Commission internationale d'enquête sur la famine de 1932-1933 faite en 1984 par Congrès Mondial Ukrainien a estimé le nombre de morts à au moins 4,5 millions en Ukraine et à 3 millions ailleurs en URSS.
  12. a et b Nicolas Werth, « La Russie d'Ivan le Terrible à Poutine », L'Histoire, n°344, juillet - août 2009, p. 27.
  13. France Mesle, Jacques Vallin, Avec la contribution de Vladimir Shkolnikov, Serhii Pyrozhkov, Sergei Adamets Mortalité et causes de décès en Ukraine au XXe siècle, INED, 400 p., 2003.
  14. Stephen Wheatcroft, Robert W. Davies, The Years of Hunger: Soviet Agriculture, 1931-1933, Palgrave, 2004.
  15. Vneshnyaya torgovlya (1960), 84, 110, 144, 179, cité dans The Economic Transformation of the Soviet Union, 1913-1945, p. 316.
  16. Mark Tauger, The Years of Hunger: Soviet Agriculture, 1931-1933, eh.net, novembre 2004

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

  • Nicolas Werth, « Les crimes de masse sous Staline : Les famines des années 1931-1933 », Mass Violence, avril 2008, [PDF], [lire en ligne].