Sur le processus de civilisation

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Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et psychogénétique (en allemand Über den Prozeß der Zivilisation : soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen), est un ouvrage du sociologue allemand Norbert Elias. Le livre a été écrit en Angleterre, où il s'est exilé en 1935, avec le soutien d'un comité d'assistance aux réfugiés juifs, et paraît à Bâle en 1939. L’œuvre passe alors relativement inaperçu du fait des origines juives de son auteur et du début de la Seconde Guerre mondiale[1]. L'ouvrage sort de l'oubli grâce à la réédition allemande de 1969 — l'édition poche de 1976 est un succès en librairie.

Les deux parties de l'ouvrage ont été publiées séparément en français :

  1. Wandlungen des Verhaltens (Métamorphoses du comportement), traduit par Pierre Kamnitzer, publié en 1974 sous le titre La Civilisation des mœurs ;
  2. Wandlungen der Gesellschaft (Métamorphoses de la société), traduit par Pierre Kamnitzer, publié en 1975 sous le titre La Dynamique de l’Occident.

Manquent les pages 1 à 122 du premier tome, restées inédites en français. La première partie de son ouvrage La Société des individus était initialement destinée à constituer la conclusion de Sur le processus de civilisation[2].

La traduction anglaise (The Civilizing process) paraît en 1978 et en 1982.

En 1998, l'Association internationale de sociologie a classé cet ouvrage 7e sur la liste des livres de sociologie les plus importants du 20e siècle[3].

Résumé[modifier | modifier le code]

Norbert Elias décrit la civilisation (au sens de "devenir civilisé") comme une longue évolution des structures de la personnalité dont on trouve les origines dans l'évolution des structures sociales. Il faut souligner qu'Elias formule son modèle d'évolution tout d'abord pour l'Europe de l'Ouest dans une période historique allant d'environ 800 à 1900 de notre ère. Les facteurs du changement social sont le progrès technique continuel et la différenciation de la société, d'une part, et la concurrence entre les hommes et les groupes d'hommes, d'autre part. Ces facteurs mènent à une centralisation des sociétés avec l'institution d'un monopole étatique central de la violence et des impôts, tout comme à une économie basée sur l'argent. Le terme processus de civilisation recouvre donc un triple mouvement de différentiation des fonctions sociales, d'interdépendance accrue des groupes sociaux, et de développement de l'état moderne. Les deux évolutions principales de la structure psychique des individus issues de ce processus sont une tendance à l'intériorisation des contraintes sociales et un contrôle accru des émotions.

La Dynamique de l'Occident[modifier | modifier le code]

Selon Norbert Elias, l'un des fondements du processus de civilisation est le mécanisme de curialisation des seigneurs guerriers en Europe entre le Moyen-âge et le XVIIIe siècle. Elias en a analysé avec précision les étapes dans la partie occidentale de l'empire carolingien, territoire qui deviendra la France :

  • La période médiévale est caractérisée par une concurrence libre entre petits seigneurs. Cette lutte vise à s'accaparer les moyens de production, essentiellement l'agriculture. Chacun d'entre eux s'assure la soumission de ses vassaux et met en place un monopole militaire, policier et fiscal sur son territoire, qui y permet une libre concurrence économique. Cette lutte conduit à une diminution progressive du nombre de concurrents, réduit au nombre de quatre à la fin du XIIIe siècle (le roi capétien, le roi d'Angleterre, le duc de Bourgogne et le comte de Flandre) avant de voir la victoire du roi de France au XVe siècle.
  • L’apparition progressive de larges territoires pacifiés nécessite la mise en place d'une administration vaste et centralisée, dirigée par une bourgeoisie de robe, issue des riches commerçants et artisans. Parallèlement, du fait de l'accaparement du monopole de la violence par le roi de France, la noblesse guerrière a vu son pouvoir diminuer. De même, du fait de la baisse de la valeur des terres due à l'augmentation des échanges commerciaux et de la masse monétaire, ses ressources ont diminué elles aussi. Au XVIe siècle, les guerres de religion sont la dernière tentative de la noblesse pour retrouver son lustre. Pour conserver leur prestige et leurs revenus, les nobles entrent à la cour du roi, où ils reçoivent une charge, et perdent ainsi leur indépendance. Afin de garantir la pérennité de son pouvoir absolutiste, le roi va alors entretenir la rivalité entre noblesse de robe et bourgeoisie fonctionnarisée. La Fronde est l'un des très rares exemples d'union de ces deux groupes sociaux contre le roi.
  • Les progrès techniques ainsi que la constitution de ces larges espaces pacifiés conduisent à une division poussée des fonctions sociales et à un allongement des chaînes de dépendance. La monopolisation de la violence par l'état en cours de constitution, à laquelle s'ajoute l'augmentation de cette interdépendance entre individus, induit un accroissement du contrôle social. En d'autres termes, il devient nécessaire à tout individu de songer aux causes et d'anticiper les conséquences de ses actes pour en garantir le succès final. Cette nécessité va être progressivement intériorisée et permettre un auto-contrôle des individus, relais du contrôle de la société.
  • L'archétype de cette évolution de l'économie psychique a lieu à la cour royale. La violence physique y est interdite et l'obtention des faveurs du roi par les nobles qui la composent rend indispensable la maîtrise de soi, la prévision, la connaissance de l'homme et de la société, l'analyse neutre des comportements, en d'autres termes la rationalisation et la psychologisation de la vie publique. C'est cette rationalité de cour qui sera à l'origine de l'apparition de la philosophie des Lumières, plus encore que la rationalité mercantile bourgeoise. La manifestation intérieure de l'apparition de ce clivage entre pulsion (le Ça des psychanalystes) et action (du Moi), né de l'auto-contrôle (le Surmoi), est le développement des sentiments de gêne et de pudeur, et des codes sociaux de politesse qui en découlent (cet aspect sera détaillé dans la Civilisation des mœurs). Norbert Elias montre ainsi par ce processus comment structure sociale et structure psychique se modèlent l'une l'autre.
  • Les bonnes manières dont fait montre la noblesse sont une conséquence de ce processus de civilisation, et sont un outil de distinction de l'aristocratie curiale par rapport à la bourgeoisie de robe. S'ensuit une poussée civilisatrice où la bourgeoisie imite le comportement de la couche supérieure, souvent de façon plus stricte, tantôt austère, tantôt tape à l’œil, et l'adapte à l'activité professionnelle. Les bonnes manières inventées par l'aristocratie diffuseront ensuite par le même processus, via la bourgeoisie, au reste de la société.
  • Afin de satisfaire des objectifs à long terme, des frustrations à court terme sont nécessaires (comme le refoulement des pulsions agressives). Les conflits se déroulent maintenant dans le for intérieur, plutôt qu'entre individus. Mais ce refoulement contrôlé, puis inconscient, des émotions va permettre un élargissement considérable de l'espace mental, qui rendra possible un développement sans précédent des sciences, des arts, de l'éducation, ... en Occident, qui partira de l'aristocratie pour s'étendre à la grande majorité de la population.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (de) Ralf Baumgart/Volker Eichener, Norbert Elias zur Einführung, Hambourg, 1997, p.22.
  2. Norbert Elias, La Société des individus, Pocket, 2004 (avant-propos de Roger Chartier)
  3. International Sociological Association: books of the century, 1998.