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Strophes pour se souvenir

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Extrait inscrit sur le monument aux morts de la MOI dressé au cimetière du Père-Lachaise.

Strophes pour se souvenir est un poème de Louis Aragon écrit en 1955 en hommage aux vingt-trois résistants FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée) du groupe Manouchian exécutés[1] durant l'Occupation, quelques mois avant la Libération de Paris.

Il a été mis en musique et chanté en 1959 par Léo Ferré, qui l'a fait connaître sous le titre L'Affiche rouge, cette affiche de la propagande raciste des nazis montrant les portraits des fusillés, où les résistants étaient présentés comme des gangsters étrangers clandestins.

Du poème d'Aragon à la chanson de Léo Ferré

Ce poème a été publié une première fois sous le titre Groupe Manouchian dans le journal communiste L'Humanité, à l'occasion de l'inauguration, en 1954, de la rue du Groupe-Manouchian, rue située dans le XXe arrondissement de Paris.

Pour l'écrire, Louis Aragon s'est inspiré de la dernière lettre écrite par Missak Manouchian, commissaire militaire de la MOI depuis août 1943, à sa femme Mélinée avant d'être fusillé d'une balle entre les deux yeux. Il fait référence à l'affiche rouge placardée par les nazis en février 1944, juste avant ou juste après l'exécution des membres du groupe Manouchian.

Le poème est publié en 1956 dans le recueil Le Roman inachevé, sous le titre « Strophes pour se souvenir ».

Léo Ferré met en musique ce poème en 1959, dans le cadre d'un album qu'il désire consacrer à ce recueil d'Aragon. La chanson est enregistrée en janvier 1961 sous le titre « L'Affiche rouge » et publiée sur l'album Les Chansons d'Aragon en février 1961. C'est sous ce titre que le poème est désormais le plus célèbre.

Cette chanson a été chantée par Catherine Sauvage, Isabelle Aubret, Leny Escudero, Manu Lann Huel, Marc Ogeret, Monique Morelli, « HK et Les Déserteurs ». Xavier Ribalta (ca) en a donné une version catalane, El cartell vermell.

Strophes pour se souvenir

Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.

Louis Aragon, « Strophes pour se souvenir », dans Le Roman Inachevé, 1955

Analyse

Constitué de sept quintils en alexandrins, le poème est publié dans le recueil Le Roman inachevé sous le titre Strophes pour se souvenir. Ce titre annonce la nature du projet d'Aragon ici : utiliser la forme poétique (« Strophes ») pour lutter contre l’oubli de tous les étrangers morts pour la France et contre la banalisation du mal (« pour se souvenir »). Ce poème s’inscrit en effet dans la grande tradition littéraire des oraisons funèbres[2].

Ce poème est construit autour de deux champs lexicaux principaux :

  • le champ lexical de la mort : « agonisants », « la mort », « MORTS POUR LA FRANCE », « derniers moments », « Je meurs », « à en mourir ». Ce champ lexical, très présent dans le texte, nous rappelle les massacres et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
  • le champ lexical de la vie : malgré ces temps de malheur, Aragon montre que la vie s'accroche, grâce aux termes « survivre », « la vie » , « amoureux de vivre ».

Texte de Missak Manouchian

« 21 Février 1944, Fresnes.

Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien aimée,

(...) je meurs à deux doigts de la victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand (...) Bonheur ! à tous ! J’ai un regret profond de ne pas t’avoir rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté, marie toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse (...)

Tu apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fais mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie (...)

Manouchian Michel. »

Conformément à son souhait de mourir en « en regardant au soleil », Michel Manouchian, ainsi que tous ses camarades, a refusé d'avoir les yeux bandés.

Notes et références

  1. Vingt-deux d'entre eux furent fusillés au mont-Valérien le , et Olga Bancic fut décapitée le à Stuttgart.
  2. Voir les pistes pédagogiques de Julien Musso in Poètes en résistance (CNDP.fr).

Voir aussi