Alexandrin

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L'alexandrin est, en métrique française classique, un vers composé, formé de deux hémistiches (ou sous-vers) de six syllabes chacun. Les deux hémistiches s'articulent à la césure, qui est le lieu de contraintes spécifiques.

Les métriciens du XIXe siècle ont cru pouvoir identifier deux formes d'alexandrin : le tétramètre, ou alexandrin classique, et le trimètre, forme particulière apparue à l'époque romantique. On tend aujourd'hui à considérer que ces découpages rythmiques secondaires ne relèvent pas à proprement parler de la métrique et que, par conséquent, ils ne sauraient participer de la définition de l'alexandrin[1]. On ne saurait en revanche se contenter de définir l'alexandrin comme un vers de douze syllabes : les composants de l'alexandrin sont les hémistiches, et les syllabes ne sont que les composants de l'hémistiche. On lit parfois que l'alexandrin compte douze pieds, mais le terme de « pied » ne désignant dans ce cas pas autre chose que des syllabes, il vaut mieux l'éviter.

Origine[modifier | modifier le code]

Son nom est dérivé du Roman d'Alexandre, sans qu'on puisse savoir si c'est en référence au nom de son héros, Alexandre le Grand, ou bien d'Alexandre de Bernay, son auteur. Ce cycle poétique, écrit en style épique, est du XIIe siècle, or ce n'est qu'au XVe qu'est vraiment attesté le terme alexandrin.

Jusqu'au XVIe siècle, il est rare en français, et le vers héroïque est le décasyllabe. Il est réellement lancé par la Pléiade : Jean-Antoine de Baïf et Pierre de Ronsard imposent le sonnet, l'ode et l'alexandrin. Après la poésie, le théâtre l'adopte : c'est le vers cardinal au XVIIe siècle.

Au XXe siècle, Emmanuel Lochac, peut-être influencé par la brièveté du haïku japonais, écrit des monostiches[2], poèmes constitués d'un seul alexandrin.

Évolution de la forme[modifier | modifier le code]

Le vers médiéval est organisé en deux hémistiches mais, contrairement à l'alexandrin classique, tolère une syllabe féminine surnuméraire à la césure (césure « épique »).

L'alexandrin classique en deux hémistiches de six syllabes a été vanté par Boileau dans L'Art poétique. Il en formule ainsi le principe :

Que toujours, dans vos vers, // le sens coupant les mots
Suspende l'hémistiche, // en marque le repos.

Les romantiques se sont volontairement écartés de cette pratique traditionnelle, ce que Victor Hugo a formulé, de manière classique :

Nous faisons basculer // la balance hémistiche

et, de manière plus romantique, dans son communiqué de victoire sur le classicisme :

J'ai disloqué // ce grand niais // d'alexandrin.

Par la suite, les poètes sont allés beaucoup plus loin, comme dans ce célèbre vers de Verlaine qui résiste obstinément à l'analyse classique :

Et la tigresse épouvantable d'Hyrcanie.

ou dans ce vers de Rimbaud :

Fileur éternel des immobilités bleues.

Césure[modifier | modifier le code]

La règle classique formulée par Boileau signifie formellement que la césure doit coïncider avec une coupure syntaxique importante. Selon Lancelot (1663), « il n'est pas nécessaire que le sens finisse à la Cesure [...] mais il faut [...] qu'on s'y puisse reposer », ce qui implique par exemple que des « particules » comme qui, je ne peuvent y apparaître. De même, le substantif et l'adjectif ne peuvent figurer de part et d'autre de la césure. D'autre part, si le sens continue après la césure, « il faut qu'il aille au moins jusques à la fin du vers ».

L'e muet (ou féminin) est banni de la syllabe marquant la césure (qui est donc forcément tonique). Il peut par contre apparaître à la syllabe suivante, pour autant qu'il soit élidé. Par exemple, si :

Oui, je viens dans son temple // adorer l'Eternel

est un alexandrin classique bien formé, on ne peut pas en dire autant du suivant (e féminin non élidé à la septième syllabe) :

Oui, je viens dans son tem//ple prier l'Eternel

ou de ce dernier (e féminin à la sixième syllabe) :

Je viens dans son temple // pour prier l'Eternel[3].


Il faut attendre Arthur Rimbaud ou Guillaume Apollinaire pour trouver ce type d'écart :

Cités et campagnes. // Nous serons écrasés!

Madame Rosemon//de roule avec mystère

Analyse rythmique[modifier | modifier le code]

Comme tout énoncé en prose, un alexandrin particulier peut être soumis à une analyse rythmique : certaines syllabes remarquables, correspondant aux accents toniques identifiés par le lecteur, sont privilégiées. En résulte un découpage subjectif (il peut différer d'un lecteur à l'autre) en « mesures » bornées par les syllabes « accentuées ». Quand cette « coupe » touche un mot à finale féminine, sa syllabe posttonique se voit rejetée dans la mesure suivante. Il n'est donc pas rare qu'elle prenne place au milieu d'un mot :

Cette obscu/re clarté // qui tom/be des étoiles

(Corneille, Le Cid, IV, 3)

À partir du XIXe siècle, les traités de métrique foisonnent de ce type d'analyses ; elles tendent même à reléguer au second plan l'analyse métrique proprement dite, qui se borne à définir l'alexandrin « en général » (en tant que modèle de vers) comme se composant de deux hémistiches. Sauf exception, les mesures rythmiques n'enjambent pas la césure et la rime qui sont donc analysées comme des coupes. On peut donc admettre que, le plus souvent, l'analyse rythmique se cale sur le mètre.

Du fait qu'on tend à reconnaître deux mesures par hémistiche, on a jadis qualifié l'alexandrin ordinaire de « tétramètre ». Pour qualifier les vers découpés en quatre mesures de trois syllabes chacune (3/3//3/3), on a pu parler de « tétramètre à débit régulier » :

Je le vis/, je rougis,// je pâlis/ à sa vue/

(Racine, Phèdre, I, 3, v.435)

Mais il n'est pas rare que des hémistiches se découpent en 1/5, 2/4, 4/2 ou 5/1 et, pourquoi pas, 0/6 ou 2/2/2, ce qui fait mentir l'appellation de « tétramètre », qui est de toute façon largement impropre car de tels découpages sont étrangers au mètre :

Mon cœur,/ comme un oiseau,// voltigeait/ tout joyeux

(Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Un voyage à Cythère »)

L'alexandrin « trimètre »

Il est dit « romantique », car c'est avec les romantiques, et Victor Hugo en particulier, qu'il se répand. Ce type d'alexandrin a pour particularité de se laisser découper, rythmiquement parlant, en trois mesures, d'où sa qualification de « trimètre ». Le plus souvent, la sixième syllabe de ces vers, bien qu'elle ne soit pas reconnue comme coupe, conserve malgré tout l'essentiel des caractéristiques métriques de la césure. Ces vers sont donc intéressants par la tension qu'ils introduisent entre la structure métrique « classique » 6//6 qui reste prégnante et le découpage rythmique prosaïque qui s'impose au lecteur.

Hugo écrit ainsi dans « Quelques mots à un autre » (Les Contemplations) :

L'alexandrin / saisit la césure, / et la mord

et, plus loin dans le même poème :

J'ai disloqué / ce grand niais / d'alexandrin.

Comme dans ce dernier exemple, et dans le suivant, le « trimètre » se décompose le plus souvent en trois mesures rythmiques égales, 4/4/4 dont la deuxième enjambe la césure.

Et l'étami/ne lance au loin/ le pollen d'or

(Heredia, Les trophées, « Fleur séculaire »)

Quel que soit son intérêt, cette forme d'alexandrin reste une exception, introduite au milieu de vers ordinaires pour créer un effet de contraste.

Dans Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand offre de nombreux exemples d'alexandrins qui auraient « oublié » la césure :

Empanaché/ d'indépendan/ce et de franchise

Auparavant, Verlaine et Rimbaud avaient déjà fait subir à la césure les derniers outrages. Cependant, l'alexandrin classique reste à l'honneur chez les Parnassiens.

L'alexandrin à césure « faible »

Il arrive qu'on trouve des vers ayant les caractéristiques du trimètre dans les œuvres de tragédiens classiques (Corneille, Racine) où, en théorie, il ne devrait pas se rencontrer :

Je veux/, sans que la mort// o/se me secourir,
Toujours aimer,/ toujours souffrir,/ toujours mourir

(Corneille, Suréna, I, 3)

Le premier vers cité peut facilement être coupé comme un tétramètre de rythme 2/4//1/5 ; le second ressemble à un trimètre romantique, mais c'est plus à cause de la succession de trois phrases presque semblables que pour des raisons spécifiquement rythmiques.

Pour expliquer cette apparente incohérence, certains critiques, comme Maurice Grammont, parlent de « faux trimètres », qui seraient en fait des alexandrins à césure faible. Mais ni les exemples ci-dessus, ni, dans Esther, le prétendu trimètre :

Et Mardochée/ est-il aussi/ de ce festin ?

ne s'écartent de la définition de l'alexandrin classique. Ils sont bel et bien des alexandrins césurés 6//6, car aucune règle classique ne permettrait de considérer comme fausse la césure qui prend place entre « toujours » et « souffrir » ou entre « est-il » et « aussi ». Cela admis, la question de savoir s'ils sont ou non des trimètres avant la lettre perd toute pertinence.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir en particulier les travaux de Cornulier, et le paragraphe Analyse rythmique, ci-dessous.
  2. "Emmanuel Lochac, ses visages et leurs énigmes", ouvrage collectif sous la direction de Jacques Arnold, La Jointée éditeur, 1994
  3. Conformément aux règles classiques, le mot viens est bien sûr monosyllabique, et le mot prier dissylabique.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Benoît de Cornulier, Théorie du vers, Seuil, 1982
  • Benoît de Cornulier, Art poëtique, Presses universitaires de Lyon, 1995
  • Frédéric Deloffre, Le Vers français, SEDES, 1969
  • Jean-Michel Gouvard, La versification, PUF, 1999
  • Maurice Grammont, Petit traité de versification française, Armand Colin, 1965
  • Claude Lancelot, Quatre traitez de poësies, Pierre le Petit, 1663
  • Jean Mazaleyrat, Éléments de métrique française, Armand Colin, 1963
  • Georges Lote, L'Alexandrin français d'après la phonétique. 1913
  • Gérard Gantet, Un Cerisier en pleurs, Ed. Orizons, 2012, conte en alexandrins.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]