Pierre Loutrel

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Pierre Loutrel (1916-1946), plus connu sous le nom de « Pierrot le fou », fut le premier malfaiteur français désigné comme ennemi public et l'un des meneurs du Gang des Tractions Avant. Particulièrement violent, alcoolique et déséquilibré, il se rendit coupable d'un nombre significatif de vols, d'extorsions, d'agressions et d'attaques à main armée. Il est soupçonné de onze meurtres, dont plusieurs de gendarmes et de policiers[1].

Jeunesse et "Bat' d'Af"[modifier | modifier le code]

Né le 5 mars 1918 dans une famille paysanne de Château-du-Loir, dans la Sarthe, Pierre Bernard Loutrel s'engage comme mousse sur un navire de commerce et se frotte ainsi aux milieux interlopes des ports dans lesquels il fait escale. À la suite de méfaits mineurs, il est contraint d'effectuer son service militaire dans les Bat' d'Af', unités disciplinaires implantées en Afrique du Nord. Il y est confronté à d'autres voyous mais réussit à se faire respecter. Il y fait la connaissance de Jo Attia, autre mauvais garçon.

L'occupation[modifier | modifier le code]

Loutrel est démobilisé en 1938. Il gagne Paris où il travaille comme garçon de café tout en faisant des cambriolages. Il rencontre Marinette Chadefaux, de son vrai nom Jacqueline Lafferrière, qui deviendra sa maîtresse. Avec elle il prend en gérance un bar-hôtel[2]. En 1941, Loutrel rejoint la Gestapo française, dite Carlingue, plus particulièrement l'équipe de René Launay[3] dit "le grand René", avenue Foch, dont la mission est de repérer les agents français travaillant pour les services britanniques[4]. Les membres de la Carlingue sont des malfaiteurs qui se sont mis au service de l'occupant allemand. Ils trafiquent avec la Wehrmacht, la Gestapo, l'Abwehr et les missions d'achat nazies. Ils pourchassent les résistants et s'enrichissent en pratiquant le marché noir, l'extorsion et la confiscation des biens des juifs. Loutrel sympathise avec Henri Fefeu et Abel Danos, autres gangsters.

Jusqu'en 1944, il est membre occasionnel de la Carlingue. Il travaille surtout en franc-tireur, protégé par l'immunité que lui offre son appartenance à la Gestapo[4]. Rackettant les boîtes de nuit, provoquant des bagarres, il se forge une réputation de voyou incontrôlable en se livrant à plusieurs assassinats, parfois gratuits. On le voit dans les cabarets en compagnie des actrices Ginette Leclerc et Milly Mathis[5]. Ses accès d'éthylisme sont fréquents. On le surnomme "le Louf" ou "le Dingue". En juin 1944, à la suite d'une tentative d'extorsion au bar Le Chaplin, rue Vavin, l'inspecteur de police Henri Ricordeau tente d'intervenir. Il est roué de coups, enlevé et grièvement blessé par Loutrel et ses complices qui finissent par l'abandonner en forêt de Clamart. L'inspecteur en réchappera. C'est le début de la sinistre renommée de Loutrel. La police française proteste auprès des autorités d'occupation, qui consentent à la laisser mener ses investigations[5]. Loutrel, cependant, n'est pas arrêté.

La libération[modifier | modifier le code]

Sentant le vent tourner, « Pierrot le fou » rejoint Toulouse en juillet 1944. Sous le nom de lieutenant d'Héricourt, il intègre le réseau Morhange.

Créé peu après l'armistice par l'adjudant-chef Marcel Taillandier, le réseau ou groupe Morhange fait partie des Services secrets militaires. Il s'agit d'une équipe d'anciens militaires de carrière à qui la direction du contre-espionnage a notamment confié la mission de liquider les espions allemands et leurs collaborateurs français dans le Sud-Ouest. Au total, 93 agents de l'Abwehr, de la Gestapo et "traîtres" seront exécutés par le Groupe. Le 11 juillet 1944, Taillandier et son adjoint Léo Hamard sont tués par les Allemands. Pierre Rous prend le commandement du réseau, qui a perdu 34 de ses membres, tués ou arrêtés[6]. Il cherche des hommes de main et se fait présenter Loutrel. Celui-ci accomplit plusieurs missions pour le Groupe, notamment l'exécution d'un officier allemand à la terrasse d'un café de Toulouse[7]. Puis, avec Henri Fefeu et Raymond Naudy, il renoue avec le banditisme en pratiquant le pillage et l'extorsion au détriment d'anciens collaborateurs. Loutrel est arrêté, incarcéré à la prison St Michel en octobre 1944 mais rapidement libéré. Il aurait été recruté par la Direction générale des études et recherches (DGER, service de renseignement français) qui lui aurait commandité l'assassinat en Espagne du responsable d'un bureau d'achat allemand : Mendel dit Michel Szkolnikoff[2]. Le cadavre de celui-ci fut découvert en partie calciné en juin 1945 dans la campagne à une trentaine de kilomètres de Madrid. Selon l'historien Jacques Delarue, il serait décédé d'une crise cardiaque à l'occasion d'une tentative d'enlèvement menée par le commissaire Robert Blémant[8], de la DGER, qui souhaitait le ramener en France pour qu'il y soit jugé[9].

Le gang des Tractions Avant[modifier | modifier le code]

Loutrel remonte à Paris, retrouve Jo Attia qui est rentré de déportation. Avec Attia, Naudy, Fefeu, Georges Boucheseiche, Marcel Ruart (Ruard) et Abel Danos, il forme le célèbre Gang des Tractions Avant, spécialisé dans les braquages menés à bord des fameuses automobiles Citroën.

Entre février et novembre 1946, il commettra une quinzaine d'attaques à main armée dans la région parisienne, sur la Côte d'Azur et en Provence, accumulant un butin impressionnant.

À la même époque, l'actrice Martine Carol dira avoir été victime d'un enlèvement puis d'une tentative de viol de la part de Pierrot le Fou. Dans des conditions mal définies[10], elle l'aurait rencontré dans une boîte de nuit parisienne puis l'aurait suivi à bord de sa Delahaye; après avoir résisté à ses avances, elle aurait été tabassée puis abandonnée en banlieue par Loutrel. Le lendemain, celui-ci lui aurait adressé une corbeille de fleurs pour s'excuser[11].

Le gang des Tractions Avant échappera à la police dans des conditions rocambolesques lors du siège de Champigny.

Le 6 novembre 1946, Loutrel est blessé durant le braquage d'une bijouterie parisienne, rue Boissière après avoir grièvement blessé le commerçant qui se défendait[12]. Il semblerait que, fortement alcoolisé, il se soit tiré accidentellement une balle dans le bas-ventre, mais il n'est pas impossible que la blessure ait été causée pendant l'agression. Ses complices Jo Attia et Georges Boucheseiche le font hospitaliser dans une clinique de l'avenue Diderot. Quelques jours plus tard ils l'extraient de la clinique pour le conduire chez un complice à Porcheville où il succombe à ses blessures. On ne retrouvera son corps, enterré par ses complices, que trois ans plus tard. Ce n'est que le 1er juillet 1951 que le tribunal de Mantes rendra un jugement définitif de décès[13].

Sa maîtresse Marinette Chadefaux disparut peu de temps après sa mort. Selon Roger Borniche, elle aurait été assassinée par Boucheseiche et Attia qu'elle rendait responsables de la mort de Loutrel et qu'elle menaçait de dénoncer[14]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Grégory Auda, Les belles années du « milieu » 1940-1944 - Le grand banditisme dans la machine répressive allemande en France, Éditions Michalon, 2002, 254 pages (ISBN 2841861643)
  • Roger Borniche, Le Gang, Fayard, 1975
  • Alphonse Boudard, Les grands criminels, Belfond – Le Pré aux Clercs, 1989, 368 pages (chapitre 5 : « Pierrot-le-fou ou les lendemains qui flinguent »)
  • Jérôme Pierrat, Une histoire du milieu, Denoël, 2003
  • José Giovanni, Histoire de fou, Gallimard, 1959

Références[modifier | modifier le code]

  1. Alain Bauer et Christophe Soullez, Une histoire criminelle de la France, Paris, Odile Jacob,‎ 2012, 361 p. (ISBN 978 2 7381 8007 0, lire en ligne)
  2. a et b Alphonse Boudard, Les grands criminels, Paris, Belfond-Le Pré aux Clercs,‎ 1989, 414 p.
  3. René Launay mourut à Fresnes le 5 mai 1949, quelques jours avant l'ouverture du procès de la "Gestapo de l'avenue Foch", dont il était le chef. Il ne voulait pas être jugé en compagnie des douze membres de cette équipe et se blessa délibérément d'un coup de fourchette dans le palais. Cette blessure, déterminant un adénophlegmon, fut mortelle. Le Monde, 11.07.49, La mort de Launay n'a rien de suspect http://www.lemonde.fr/archives/article/1949/07/11/la-mort-de-launay-n-a-rien-de-suspect_1928345_1819218.html?xtmc=rene_launay&xtcr=1
  4. a et b Marcel Montarron, « Les truands sous l'occupation », Historia hors série n° 31,‎ 1973
  5. a et b Grégory Auda, Les Belles Années du "milieu" 1940-1944, Paris, Éditions Michalon,‎ 2002, 255 p.
  6. Henri Navarre et un groupe d'anciens membres du SR, Le service de renseignements 1871-1944, Paris, Plon,‎ 1978, 353 p. (ISBN 2-259-00416-4)
  7. Alain Decaux, Le temps de Pierrot le Fou, http://www.ina.fr/video/CPB85101237
  8. Responsable d'un réseau de résistance, chargé à Marseille des mêmes missions de "liquidation" des agents allemands que le Groupe Morhange dans le Sud-Ouest.
  9. Jacques Delarue, Trafics et crimes sous l'occupation, Paris, Fayard,‎ 2013, 506 p.
  10. L'anecdote est reprise, sous des formes parfois divergentes, par l'ensemble des auteurs et biographes de Loutrel et de Martine Carol : Borniche, Boudard, Montarron...
  11. Bernard Pasciuto, Célébrités : 16 morts étranges, Paris, Archipoche,‎ 2011
  12. Le bijoutier Sarafian décèdera peu après.
  13. François Delatour, Mort et survie de Pierrot le Fou, Historia hors série no 31, 1973
  14. Roger Borniche, Le Gang, Paris, Fayard,‎ 1975, 345 p. (ISBN 2-253-01621-7)