Nombre de Bernoulli
En mathématiques, les nombres de Bernoulli, notés
(ou parfois
, pour ne pas les confondre avec les polynômes de Bernoulli ou avec les nombres de Bell), constituent une suite de nombres rationnels.
Ces nombres ont d'abord été étudiés par Jacques Bernoulli (ce qui a conduit Abraham de Moivre à leur donner le nom que nous connaissons aujourd'hui) en cherchant des formules pour exprimer les sommes du type :
pour différentes valeurs de l'entier m.

Les premiers nombres de Bernoulli sont donnés par la table suivante :
| n | 0 | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Bn | 1 | ![]() |
![]() |
0 | ![]() |
0 | ![]() |
0 | ![]() |
0 | ![]() |
0 | ![]() |
0 | ![]() |
On peut les définir par l'intermédiaire du développement en série (convergent si |x| < 2 π) :

Les nombres de Bernoulli apparaissent dans de très nombreuses applications, depuis la formule d'Euler-Maclaurin :
,ou les sommes définissant la fonction zêta de Riemann, dues à Euler :
,jusqu'à l'approche par Kummer du dernier théorème de Fermat.
Introduction : sommes de puissances [modifier]
Jacques Bernoulli connaissait quelques formules comme[1],[2],[3] (les sommes sont arrêtées à n − 1) :

Bernoulli observa que l'expression

est toujours un polynôme en n, de degré
, dont les termes dominants sont
(pour m > 0) et dont le terme constant est zéro[4].
Les coefficients de ce polynôme définissent les nombres de Bernoulli
de la façon suivante (il faudrait en fait démontrer que les nombres ainsi définis ne dépendent pas du choix de n ; voir plus bas le paragraphe calcul par récurrence) :

(cette dernière égalité s'obtenant en remarquant que
).
Premiers nombres de Bernoulli [modifier]
En donnant à m la valeur 0, on obtient :
ce qui montre que
. En donnant à m la valeur 1, on obtient :
ce qui montre que
. En donnant à m la valeur 2, on obtient :
ce qui montre que
. En donnant à m la valeur 3, on obtient :
ce qui montre que
.
Calcul des nombres de Bernoulli par récurrence [modifier]
Il est possible de calculer les nombres de Bernoulli par récurrence, obtenant (avec
) :
(avec la condition initiale :
).On obtient la suite d'équations linéaires[5] :
,
,
,
.
Ce qui donne la relation de récurrence[4] :
(avec la condition initiale :
).Par exemple (avec
,
et
), on obtient :

- donc
.
Lien avec les polynômes de Bernoulli [modifier]
Les polynômes de Bernoulli,
sont reliés aux nombres de Bernoulli par

- et
.Les polynômes de Bernoulli vérifient les relations :
Les polynômes
sont également liés aux polynômes de Bernoulli
; on a (pour tout n et m) :
.De
, on déduit que :
.
Par conséquent, les polynômes
sont les primitives des polynômes de Bernoulli qui s'annulent en zéro :
.
.
Autres conventions et notations utilisées pour définir les nombres de Bernoulli [modifier]
On utilise parfois la notation
pour distinguer les nombres de Bernoulli des nombres de Bell.
La définition employée dans cet article vérifie
, où
désigne le polynôme de Bernoulli.
On rencontre également la convention
, où
désigne le polynôme de Bernoulli.
Les deux conventions ne diffèrent que pour le signe de
; on a :
.Une autre notation utilisée en topologie, et par Jean-Pierre Serre dans son Cours d'arithmétique[6], est de considérer les termes pairs sans leur signe :
.Définition par une fonction génératrice [modifier]
Les nombres de Bernoulli peuvent aussi être définis par l'intermédiaire de fonctions génératrices. Leur fonction génératrice exponentielle est
, de telle sorte que :

pour tout x de valeur absolue inférieure à
(le rayon de convergence de cette série entière).
Cette définition peut être montrée équivalente à la précédente à l'aide d'un raisonnement par récurrence : le premier terme de la série est clairement
(par prolongement par continuité). Pour obtenir la récurrence, on multiplie les deux côtés de l'équation par
. Alors, en utilisant les séries de Taylor pour la fonction exponentielle, 
En développant ceci en produit de Cauchy et en réarrangeant légèrement, on obtient 
Il est clair, à partir de cette dernière égalité, que les coefficients dans cette série de puissances satisfont la même récurrence que celle des nombres de Bernoulli.
Valeurs [modifier]
Les premiers nombres de Bernoulli sont les suivants :
|
|
À l'aide de la fonction génératrice, on peut démontrer que
lorsque n est impair et différent de 1, et que les signes des
alternent ensuite.
Sont présentées ci-dessous des méthodes de calcul rapide par récurrence et une formule explicite comme somme de coefficients binomiaux.
Formules de récurrence [modifier]
Pour définir les nombres de Bernoulli par récurrence, repartons des sommes
. On remarque que (d'après la formule du binôme après réindexation)
,
;
le terme en
s'élimine, et on obtient finalement (après réindexation)
pour tous les entiers n ≥ 0, m ≥ 0, 00 étant pris égal à 1,
ce qu'on peut voir comme une définition par récurrence des
, avec pour base
pour tout n ; c'est cette approche qui permet de démontrer par récurrence que les coefficients de
sont bien de la forme donnée dans l'introduction.
Prenant ainsi n = 1, on obtient 
Or on a vu que pour
on a (par définition) :
.
On obtient ainsi la récurrence exposée en introduction (pour m > 0) :
.
Applications en analyse [modifier]
Les nombres de Bernoulli apparaissent dans le développement en série de Taylor des fonctions tangentes (circulaire et hyperbolique), dans la formule d'Euler-Maclaurin ainsi que dans des expressions de certaines valeurs de la fonction zêta de Riemann.
Formule d'Euler-Maclaurin [modifier]
Soit a un nombre réel et N un entier naturel. Si f est une application de classe
(avec
) sur [a ; a+N].

avec

où
est la fonction périodique de période 1 égale à
, le polynôme de Bernoulli d'indice k, sur l'intervalle [0 ; 1[.
où
désigne la partie entière de t.
Développements en série de Taylor [modifier]
À partir de la fonction génératrice,
,on démontre les formules suivantes[7] :
|
|
Les nombres
sont des nombres entiers appelés nombres tangents ou nombres d'Euler de deuxième espèce[8].
On a le développement suivant :
.
Développements en série des nombres de Bernoulli [modifier]
Les nombres de Bernoulli et la fonction zêta de Riemann [modifier]
La première relation a été obtenue par Leonhard Euler sous la forme suivante
![B_{2n} = (-1)^{n+1}\frac {2(2n)!} {(2\pi)^{2n}} \left[1+\frac{1}{2^{2n}}+\frac{1}{3^{2n}}+\frac{1}{4^{2n}}+\cdots\;\right].](http://upload.wikimedia.org/math/d/5/d/d5d80e593f500cf0716e86d76467e89a.png)
La relation s'écrit en utilisant la fonction zêta de Riemann :

relation qui entraîne (pour n > 0) :

L'apparition de
semble montrer que les valeurs des nombres de Bernoulli ne peuvent pas être décrites simplement ; en fait, ce sont essentiellement des valeurs de la fonction ζ de Riemann pour des valeurs entières négatives de la variable, puisque

et on sait que cette dernière est d'étude difficile (voir hypothèse de Riemann).
Il est possible d'exprimer les nombres de Bernoulli grâce à la fonction zêta de Riemann de la façon suivante :
, si n > 1.et
; si n = 1.En particulier :
.
Comportement asymptotique de
[modifier]
On a :
.De la définition de la fonction zêta de Riemann, on déduit que
(si n > 0,5). Par conséquent, on a la minoration :

De l'inégalité
(si n > 0), on déduit que :
(si n > 0) , donc :
.Par conséquent :
.En utilisant la formule de Stirling pour écrire un équivalent de (2n)!, on démontre l'équivalent quand n tend vers l'infini :

Propriétés arithmétiques [modifier]
Les nombres de Bernoulli et les groupes de classes d'idéaux [modifier]
Les propriétés de divisibilité des numérateurs des nombres de Bernoulli sont liées aux groupes des classes d'idéaux des corps cyclotomiques par un théorème de Kummer. En 1847, Kummer démontrait que le dernier théorème de Fermat était vrai pour un certain ensemble de nombres premiers appelés nombres premiers irréguliers. On dit qu'un nombre premier impair est « irrégulier » si il ne divise pas le nombre de classes de
, sinon on dit que p est régulier. Kummer découvrit un lien avec les propriétés de divisibilité des numérateurs des nombres de Bernoulli jusqu'à
. Un nombre premier p impair est régulier si, et seulement si, p ne divise le numérateur d'aucun des nombres
. Le nombre premier 3 est régulier. Les premiers nombres premiers irréguliers sont : 37, 59, 67, 101, 103, 149 et 157. Si p est régulier, alors il ne divise pas le nombre de classes de
, donc l'équation
n'a pas de solution entière (à part 1, 0 et 1). C'est la raison pour laquelle les nombres de Bernoulli possèdent des propriétés arithmétiques profondes.
Le théorème de Kummer a été renforcé par le théorème de Herbrand-Ribet. Les nombres de Bernoulli sont également liés aux nombres de classes des corps quadratiques par la congruence d'Ankeny-Artin-Chowla.
Liens avec la K-théorie algébrique [modifier]
Nous avons aussi un lien avec la K-théorie algébrique : une conséquence de la conjecture de Quillen-Lichtenbaum est le résultat suivant[9] :
Si
et
est le numérateur de
, alors l'ordre de
est
si k est pair
, et
si k est impair
.
Si
et
est le dénominateur de
, alors l'ordre de
est
si k est pair
, et
si k est impair
.
Théorème de Von Staudt-Clausen [modifier]
Le théorème de von Staudt-Clausen est aussi relié à la divisibilité. Il énonce ceci :
- si nous ajoutons les inverses
à
pour chaque nombre premier p tel que p − 1 divise n, nous obtenons, si n=1 ou n est pair non nul, un nombre entier.
Ce fait nous permet immédiatement de caractériser les dénominateurs des nombres de Bernoulli non entiers
comme le produit de tous les nombres premiers p tels que p − 1 divise n. En conséquence, si 2n est un entier pair non nul, le dénominateur du nombres de Bernoulli
est sans carré et divisible par 6.
- Exemples

La propriété se traduit par
si p -1 divise 2m.
(La notation
signifie que p divise le numérateur de
mais pas le dénominateur de
.)
La conjecture d'Agoh-Giuga postule que p est un nombre premier si et seulement si
.
Continuité p-adique [modifier]
Une propriété de congruence spécialement importante des nombres de Bernoulli peut être caractérisée comme une propriété de continuité p-adique. Si b, m et n sont des nombres entiers positifs tels que m et n ne sont pas divisibles par
et
, alors
.
Puisque
, ceci peut être aussi écrit
où
et
, c’est-à-dire u et v sont négatifs et non congru à 1 mod p-1. Ceci nous indique que la fonction zêta de Riemann, avec
prise hors de la formule du produit d'Euler, est continue pour les nombres p-adiques sur les nombres entiers négatifs congrus mod p-1, en particulier
, et donc, peut être étendu à une fonction continue
pour tous les nombres entiers p-adiques
la fonction zêta p-adique.
Utilisation en topologie [modifier]
La formule de Kervaire-Milnor pour l'ordre du groupe cyclique des classes de difféomorphismes des (4n−1)-sphères exotiques qui bornent des variétés parallélisables pour
fait intervenir les nombres de Bernoulli : si
est le numérateur de
, alors
est le nombre de ces classes de difféomorphisme de sphères exotiques.
La formule donnée dans les articles de topologie diffère car les topologues utilisent une convention différente pour nommer les nombres de Bernoulli (ils notent
la suite 1, 1/6, 1/30,...) ; l'article de wikipedia utilise la convention utilisée en théorie des nombres.
Formules explicites [modifier]
On peut en fait également définir les
sans récurrence : utilisant les nombres de Stirling (de deuxième espèce), on a[10] (pour n>1)
d'où (en utilisant les formules explicites pour les nombres de Stirling, et en simplifiant)
On trouve assez souvent dans la littérature l'affirmation selon laquelle des formules explicites pour les nombres de Bernoulli n'existent pas[11] ; les deux dernières équations montrent qu'il n'en est rien. En fait, dès 1893, Louis Saalschütz (de) recensait un total de 38 formules explicites, donnant généralement des références bien plus anciennes.
Identités remarquables [modifier]
Les relations suivantes, dues à Ramanujan, fournissent une méthode plus efficace pour le calcul des nombres de Bernoulli :
Une identité de Carlitz :
Notes et références [modifier]
- Ireland et Rosen, A Classical Introduction to Modern Number Theory, Springer, 1990, p. 228.
- Alain Robert, A Course in p-adic Analysis, Springer, 2000, p.273.
- Henri Cohen, Number Theory, volume II, Analytic and Modern tools, Springer, 2007, p. 31.
- Ireland et Rosen, A Classical Introduction to Modern Number Theory, Springer, 1990, p. 229.
- Ireland et Rosen, A Classical Introduction to Modern Number Theory, Springer, 1990, p. 230.
- Jean-Pierre Serre, Cours d'arithmétique, éd. PUF, 1998, p.147
- (en) Henri Cohen, Number Theory, Volume II, Analytic and Modern Tools, p. 5.
- Bouvier, George, Le Lionnais, Dictionnaire des échecs, PUF, 2001, 6e édition, p. 320.
- Survey de de Weibel sur la K-théorie de Z
- Graham, Knuth, Patashnik, Concrete Mathematics, p.289 (eq. 6.99) ; on trouvera également une démonstration de cette formule sur Wikiversité.
- (en) Henry W. Gould, Explicit formulas for Bernoulli numbers, Amer. Math. Monthly vol. 79, pages 44–51 (1972)
Voir aussi [modifier]
Bibliographie [modifier]
- John H. Conway et Richard K. Guy, Le Livre des Nombres, Eyrolles, 1998. ISBN 2-212-03638-8
Articles connexes [modifier]
- Formule de Faulhaber
- Formule d'Euler-Maclaurin
- Polynôme de Bernoulli
- Nombre premier régulier
- Congruence de Kummer (en)
Liens externes [modifier]
- (en) « Bernoulli numbers », dans Michiel Hazewinkel, Encyclopædia of Mathematics, Springer, 2002 (ISBN 978-1556080104) [lire en ligne]
- Les 498 premiers nombres de Bernoulli sur le Projet Gutenberg
- (en) The Bernoulli Number Page
- (en) Eric W. Weisstein, « Bernoulli Number », MathWorld
- (en) Calcul et développement asymptotique des nombres de Bernoulli, par P. Luschny sur le site de l'OEIS











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pour tous les entiers n ≥ 0, m ≥ 0, 00 étant pris égal à 1,![\tilde{B_k}(t)=B_k(t-[t])](http://upload.wikimedia.org/math/2/1/e/21e67dd7bc355ef3b815b31706fb693f.png)
,
,
,
.
.
.
,
,
.
.
(ordonnées des points rouges) sont donnés par la fonction
(courbe en bleu).
.
, le graphe rouge (en pointillés) montre l'équivalent asymptotique
.
à
pour chaque 

si p -1 divise 2m.
.





