Louis-Jean Calvet

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Louis-Jean Calvet est un linguiste français, né le 5 juin 1942 à Bizerte en Tunisie.

Parcours[modifier | modifier le code]

Étudiant à Nice où il est l'élève de Pierre Guiraud), il est élu en 1964 au bureau national de l'UNEF. Il y est chargé de l'information et occupe la fonction de rédacteur en chef du mensuel 21.27. Étudiant à la Sorbonne avec André Martinet, il soutient une thèse de troisième cycle (Le Système des sigles en français contemporain) puis un doctorat d'État (Langue, corps, société). Après avoir été professeur à l’université de Paris V , il est maintenant professeur à l'Université de Provence d'Aix-en-Provence.

Dès sa première publication (Linguistique et colonialisme, dans laquelle il lance le concept de glottophagie), il analyse les rapports entre le discours linguistique et le discours colonial sur les langues, puis les liens entre langue et pouvoir (La guerre des langues, 1987) et le rôle linguistique de la ville (Les Voix de la ville, 1994). Il participe ainsi à la création d'une sociolinguistique française dont il est un des représentants les plus connus, traduit en une vingtaine de langues, invité dans de nombreuses universités aux quatre coins de la planète.

Directeur pendant plusieurs années de la collection Langages et Sociétés aux éditions Payot, il y publie Sylvain Auroux, André Chervel, Christian Cuxac, Tullio De Mauro, Ivan Fonagy, Pierre Guiraud, Nancy Huston, André Martinet, Morris Swadesh, Jean-Didier Urbain, Marina Yaguello, etc. Parallèlement à ses activités universitaires il fait du journalisme, participant en particulier à l'hebdomadaire Politique hebdo dans lequel il aborde les phénomènes culturels, en particulier la chanson, d'un point de vue sociologique et politique, et traite des minorités ethniques et linguistiques. Il a publié pendant plus de vingt ans, une chronique consacrée aux français populaires dans les différents pays de la Francophonie dans la revue Le français dans le monde, organe de la Fédération internationale des professeurs de français. Le Sociolinguists Worlwide Award lui a été attribué en 2012.

La linguistique et l'entreprise coloniale[modifier | modifier le code]

Linguistique et colonialisme souligne l'inscription de la linguistique dans les systèmes idéologiques dominants pour une période donnée. Ce que Calvet tente de montrer est comment l'étude des langues, au-delà de la simple description des langues elles-mêmes, implique un certain point de vue sur les communautés linguistiques qui les parlent et sur les relations entre ces communautés.

Or, cette vision a été utilisée pour légitimer l'entreprise coloniale, tant dans sa préparation que dans son exécution ; la langue de l'autre est dénigrée, infériorisée alors qu'évidemment celle du colonisateur est valorisée. Calvet étend la notion de colonialisme à la constitution de la France métropolitaine selon des mécanismes de nature coloniale (expansion du royaume de France au détriment des cultures régionales et des langues associées).

Calvet évoque « l'impérialisme culturel de la France » (p. 11) qui persiste au travers de certaines structures internationales comme la francophonie. Les moyens de lutte contre ces formes moins apparentes de colonialisme, pour le chercheur linguiste, résident dans un travail approfondi de description des langues autochtones (le terme n'est pas utilisé par Calvet mais par nous-même)

L'invention de la langue par les linguistes[modifier | modifier le code]

Louis-Jean Calvet utilise une métaphore pour rendre compte du phénomène de construction d'un objet « langue » dans son ouvrage Essais de linguistique, la langue est-elle une invention des linguistes ? (cf. bibliographie). Cézanne a représenté la montagne Sainte-Victoire, près d'Aix-en-Provence, dans des dizaines de tableaux. Mais il a choisi de ne la représenter que d'un point de vue unique, c'est-à-dire une vue de l'ouest. La montagne Sainte-Victoire de Cézanne, construite par Cézanne, devient la montagne Sainte-Victoire. La répétition du même point de vue construit une nouvelle réalité (un simulacre au sens de Baudrillard ?).

Si nous remplaçons la montagne par la langue et le peintre par le linguiste nous avons la clé de la métaphore. Or, la montagne est un objet du paysage relativement saisissable par les sens, alors que la langue est une construction en cours, fuyante selon Louis-Jean-Calvet. Il ne délégitime pas telle ou telle approche mais souligne le caractère forcément limité de toute approche, d'autant plus que l'utilisation unique d'un point de vue aboutit à l'invisibilisation des limites.

L'engagement du sociolinguiste et du chercheur[modifier | modifier le code]

Louis-Jean Calvet est cosignataire d'un manifeste de 250 chercheurs publié dans Buscila-Infos (numéro 20 de mars 2008) et Le Monde de l'Éducation (avril 2008) dans lequel le diagnostic posé sur la langue des populations en difficulté d'insertion est remis en question à la lumière des travaux des chercheurs en sociolinguistique. Le diagnostic qui est contesté est celui du déficit linguistique ou du handicap linguistique.

La langue des banlieues reflet d'une fracture linguistique[modifier | modifier le code]

Dans son article intitulé Les fractures linguistiques (cf. bibliographie), Calvet évoque, d'une part, la position de certains chercheurs vis-à-vis de la langue des banlieues, oscillant entre le dénigrement d'une forme qui attire et la survalorisation du stigmatisé et, d'autre part, explique la persistance de cette variété linguistique fruit de la rencontre du français et des langues des populations issues de l'immigration dans un contexte de stigmatisation. La particularité de cette variété linguistique est sa persistance plus grande dans le temps ; la normalisation que l'on constate dans la langue de la génération plus âgée n'a pas lieu. L'entrée des jeunes dans la vie active plus tardive — phénomène que l'on trouve aussi dans d'autres contextes — est accentuée en raison d'un chômage endémique et du recours à des « petits boulots » ou d'autres expédients, fonctionnant comme une forme d'insertion sociale précaire. Selon cet article, les adolescents devenus adultes maintiennent la variété linguistique qu'il utilisaient dans leurs groupes de pairs pour communiquer avec leurs enfants. Ainsi, cette langue, au travers de la différenciation par rapport à la forme normée, se charge d'une forte valeur identitaire. La fracture se trouve non seulement dans une volonté de différenciation, mais témoigne aussi d'une fracture sociale de plus en plus visible et reconnue.

Calvet illustre le phénomène par la dévalorisation de la langue parlée dans les familles arabophones, qui n'est enseignée qu'anecdotiquement ou alors sous la forme d'une langue trop éloignée de la variété linguistique qu'ils connaissent.

Des pistes d'action pour les linguistes[modifier | modifier le code]

La remédiation par une scolarisation dans la langue maternelle ne semble pas une solution dans le cas de la France, même si d'autres pays l'ont appliquée. Il s'agit par exemple de prendre en compte la situation de diglossie entre l'arabe standard et l'arabe dialectal, qui renvoie à une situation d'insécurité linguistique. L'arabe dialectal parlé en Afrique du Nord est très éloigné de l'arabe standard, ce qui rend ces deux variétés linguistiques mutuellement non compréhensibles. L'enseignement de la variété dialectale pourrait être une piste mais, selon Calvet, pourrait se heurter au « lobby des professeurs d'arabe » (p. 8). À cela s'ajoute aussi une connaissance peu satisfaisante de la forme dialectale. Calvet égratigne au passage le traitement français de l'immigration, mais pas uniquement, source de richesse inexploitée.

Selon Calvet, ce sont, entre autres, des actions de formation des enseignants en rapport avec le fonctionnement des langues dans des contextes de multilinguisme et avec la dynamique entre les formes vernaculaires et les formes plus standards.

Travaux[modifier | modifier le code]

Selon Calvet, la langue est un fait social et la linguistique ne peut être que sociolinguistique. Il a proposé une approche écolinguistique, fondée en particulier sur la distinction entre approche numérique et approche analogique des situations. Dans ses récentes publications (1999, 2004, 2010), il aborde ainsi des questions concernant la linguistique dans son ensemble, et en particulier la théorie du signe, critiquant la vision que le Cours de linguistique générale en a donné à la lumière des théories de Jacques Lacan.

Collaborant avec l'Organisation internationale de la francophonie mais aussi avec les organisations lusophones et hispanophones, il travaille sur les politiques linguistiques dans le cadre d'une lutte pour la défense de la diversité linguistique, et a proposé la distinction entre la « politique » linguistique et la « politologie linguistique », la première étant le fait des décideurs politiques, la seconde le fait des linguistes. Plus récemment (en 2010, version actualisée en 2012), il a entrepris avec Alain Calvet, spécialiste de mathématiques et de statistiques, l'élaboration d'un « index des langues du monde » (http://wikilf.culture.fr/barometre2012/), un classement fondé sur le traitement statistique et l'analyse multifactorielle d'un certain nombre de facteurs discriminants.

En collaboration avec Jean Véronis, il a travaillé sur l'analyse du discours politique français, en particulier l'analyse de la campagne présidentielle (2006) et celle des discours du Président Sarkozy (2008). Il s'intéresse par ailleurs à la chanson française et a publié plusieurs livres à ce sujet (biographies de Georges Brassens, Léo Ferré, Georges Moustaki, analyse sémiologique de la chanson). Il est également l'auteur d'une biographie de Roland Barthes et de deux romans.

Publications[modifier | modifier le code]

(Liste partielle)

  • 1969: Dynamique des groupes et pédagogie, Bureau pour l'enseignement de la langue et de la civilisation françaises à l'étranger.
  • 1973: Roland Barthes; un regard politique sur le signe, Petite bibliothèque Payot, Payot.
  • 1975: Pour et contre Saussure : vers une linguistique sociale Petite bibliothèque Payot, Payot.
  • 1974: Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie.
  • 1993: La Sociolinguistique, PUF (Que sais-je? n° 2731).
  • 1994: L'Argot, PUF (Que sais-je? n° 700).
  • 1994: Les Voix de la ville, Introduction à la sociolinguistique urbaine, Essais Payot
  • 1995: Les Politiques linguistiques, PUF (Que sais-je? n° 3075).
  • 1999: Pour une écologie des langues du monde, Éditions Plon
  • 2003: Léo Ferré, Flammarion.
  • 2004: Essais de linguistique, la langue est-elle une invention des linguistes ?, Éditions Plon.
  • 2006: 100 ans de chanson française, Éditions de l'Archipel.
  • 2006: Combat pour l'Élysée, en collaboration avec Jean Véronis, Éditions du Seuil.
  • 2008: Les Mots de Nicolas Sarkozy, en collaboration avec Jean Véronis, Éditions du Seuil.
  • 2010: Le Jeu du signe, Éditions du Seuil.
  • 2010: Le Français en Afrique, l'Archipel.
  • 2011: Il était une fois 7000 langues, Fayard.2011
  • 2013: Chansons, la bande son de notre histoire, Archipel
  • 2013: Les confettis de Babel. Dioversité linguistique et politique des langues, en collaboration avec Alain Calvet, Ecriture
  • 2014: Georges Moustaki, une vie, Archipel

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Auguste Moussirou-Mouyama, Claude Bourgeois (collaboration), Les Boîtes noires de Louis-Jean Calvet, Écriture, Paris, 2008 ; ISBN 9782909240794
  • Sous la direction de Médéric Gasquet-Cyrus, Alain Giacomi, Yvonne Touchard, Daniel Véronique, Pour la (socio) linguistique - Pour Louis-Jean Calvet, Éditions L'Harmattan, Paris, 2010 ; ISBN 9782296131620
  • « Rencontre avec Louis-Jean Calvet : Le sens n'est pas dans le mot », propos recueillis par Nicolas Journet, Sciences Humaines, no 217, juillet 2010, p. 32-35
  • "Parcours d'un linguiste", entretien filmé à l'Université de Rennes (http://www.sites.univ-rennes2.fr/webtv/appel_film.php?lienFilm=588)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]