Isra et Miraj

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Une miniature persane du XVIe siècle célébrant l'ascension de Mahomet aux cieux.

L'isrâ' (en arabe إسراء « voyage nocturne », venant du verbe سرى [sara'a], « voyager la nuit ») est, pour les musulmans, le voyage nocturne de leur prophète Mahomet de La Mecque à Jérusalem. Il est suivi par le mi`râj (معراج, « échelle, ascension »), moment où Mahomet serait monté aux cieux puis descendu aux enfers en compagnie de l'ange Gabriel sur une monture appelée Bouraq (بُرَاق) après être allé sur le mur du temple à Jérusalem. La tradition situe cet évènement en l'an le 27 rajab de l'année 620 de l'ère chrétienne, jour dont l'anniversaire est commémoré durant la « nuit de l'ascension » (Lailat al-Miraj)[1].

Sources[modifier | modifier le code]

Le voyage nocturne se fonde sur le verset 1 de la sourate « Le Voyage nocturne », XVII du Coran, intitulée al-Isra :

« Gloire à celui qui a fait voyager de nuit son serviteur de la Mosquée sacrée à la Mosquée très éloignée dont nous avons béni l'enceinte, et ceci pour lui montrer certains de nos Signes. Dieu est celui qui entend et qui voit parfaitement. »

— Coran, XVII, 1, Traduction D. Masson[2].

D'autres versets (« L’Étoile », LIII, 1−18 et Le Coran, « Noé », LXXI, 19−25, (ar) نوح) ont été interprétés comme complétant celui-ci en décrivant le phénomène sans le nommer précisément [3].

L'événement est ensuite développé dans tous les grands recueils de hadith[4], dans les commentaires du Coran comme celui de Tabari, et dans une littérature spécialisée (kutub al-miraj, livres du miraj). Le plus ancien est l'œuvre du chiite Hisham ibn Salim Jawaleqi, disciple des cinquième et sixième imams (Muhammad al-Baqir et Jafar al-Sadiq), et consiste en une compilation de traditions[5].

La littérature relative au miraj dépasse rapidement le cercle des religieux et des théologiens, et se développe ensuite comme un genre littéraire arabe (genre des qisas al-miraj, histoires du miraj), dont les plus représentatifs sont

  • al-Isra wa'l-miraj attribué au compagnon du Prophète Ibn Abbas (m. 67/686) mais sans doute apocryphe.
  • kitab al-miraj d'Abu'l-Qasim Abd al-Karim Qosayri (m. 465/1073), théologien et mystique shafiite
  • kitab qissat al-miraj de Abu'l-Hasan Ahmad ibn Abdallah Bakri (VIIe/XIIIe s.), très proche du récit du pseudo Ibn Abbas
  • al-Ibtihak bi'l-kalam ala'l-isra wa'l miraj de Muhammad ibn Ahmad ibn Ali Gayti (m. 984/1576), traditionniste shafiite[6].

Des éléments existent aussi dans d'autres types d’œuvres : Légendes des Prophètes, histoires générales, littérature de l'apocalypse et de la résurrection, littérature des mirabilia[7]. La biographie de Muhammad par Ibn Hisham et le Commentaire du Coran de Tabari détaillent ainsi l'événement[8].

La littérature persane a également développé le thème du miraj dans sa poésie mystique, comme par exemple dans le Khamseh de Nezami.

Description du voyage[modifier | modifier le code]

L'ensemble des récits de l'isra et du miraj rapportent une même succession d'événements :

  • Mahomet, qui dort à la Mekke près de la Ka'bah, est réveillé par l’ange Gabriel
  • Il accomplit le voyage vers Jérusalem sur Bouraq, une créature surnaturelle. En route, ils rencontrent des puissances bonnes et mauvaises, visitent Hébron et Bethléem.
  • Arrivé à Jérusalem, il rencontre les Prophètes Abraham, Moïse et Jésus, et dirige leur prière.
  • Il monte dans les sept cieux par une « échelle »
  • Il visite les sept cieux. Au ciel inférieur, il rencontre Adam, au second Jésus ('Issa) et Jean le Baptiste (Yahya), au troisième il vit Joseph fils de Jacob (Yusuf), au quatrième, Hénoch (Idris), au cinquième, Aaron (Haroun), au sixième, Moïse (Moussa) et enfin, au septième ciel, c'est au tour d'Abraham (Ibrahim). Il atteint ensuite un lieu où il entend le bruit des calames qui écrivent la destinée.
  • Il rencontre Dieu et discute avec Lui le nombre de prières quotidiennes. Moïse participe à la discussion et encourage Mahomet à demander une réduction du nombre de prières de cinquante à cinq.
  • Il revient à la Mekke, où son récit est accueilli avec scepticisme par ses proches, hormis Abu Bakr[9].

Des détails, variantes et compléments nombreux existent dans les textes. Bukhari fait par exemple mention du Lotus des confins, Sidrat al-Muntaha et de la visite du Paradis par Mahomet ; certains textes évoquent aussi une visite des enfers. Les modalités du réveil de Mahomet varient : parfois, l'archange Gabriel est accompagné de Michel et ouvre le toit de la maison.

Évolution des interprétations[modifier | modifier le code]

L'isra et le miraj ont suscité beaucoup de commentaires et d'exégèses de la part des savants musulmans. Trois interprétations du verset XVII, 1 peuvent être distinguées[10]. Toutes s'accordent sur le fait que le terme abd (« serviteur ») désigne Mahomet et que le « Sanctuaire sacré » (al-masjid al-haram) est soit la Ka'bah, soit l'ensemble de La Mekke ; mais elles se différencient sur l'interprétation de l'expression masjid al-aqsa et sur la nature du voyage nocturne.

Une version estime que le voyage n'est pas corporel, mais une vision offerte par Dieu au Prophète ; elle se base sur le verset « Le Voyage nocturne », XVII, 62. Il semble que, aux premiers temps, le thème de l'ascension était considéré comme un thème impossible, selon « Le Bétail », VI, 35[11].

Une autre version estime que le voyage a été effectué corporellement vers un espace céleste[12], que désignerait le terme « la mosquée la plus lointaine » (al-masjid al-aqsa)[13]. Le voyage aurait donc été synonyme d'une « Ascension » de Mahomet. Cette version a été rapidement[Quand ?] abandonnée après le VIIIe siècle[réf. insuffisante].

Enfin la seule version qui a été conservée par la postérité identifie al-masjid al-aqsa à Jérusalem ; cette interprétation est connue à partir du VIIIe siècle dans un texte d'Ibn Ishaq[14], mais la date à laquelle a été entérinée la liaison entre la mention coranique et la ville réelle, puis l'esplanade du Temple, reste sujette à débats. Il est possible qu'elle ait été réalisée dès le règne d'Abd al-Malik (685-705), comme tendait à le montrer la sacralisation de l'espace de l'ancien Temple juif par la construction du dôme du Rocher. Elle s'expliquerait alors par des raisons politiques autant que religieuse, les Omeyyades ayant alors cherché à augmenter le prestige de leurs territoires syriens aux dépens de la Mekke, tenue par leur rival Abd Allah ibn Zubayr[15]. Cette théorie serait confirmée par la symbolique architecturale du dôme, par le fait qu'à la même période est fixée la date du 27 rajab[16]. Toutefois, l'absence du verset XVII, 1 dans les inscriptions du dôme du Rocher, et le fait que les sources rapportant la volonté des Omeyyades de détourner le pèlerinage soit partisanes entraînent Oleg Grabar à nuancer cette datation[17], d'autant que l'édification du dôme a lieu au moment de la défaite d'Ibn Zubayr[18]. L'identification du point de départ de Mahomet au Rocher sur lequel est construit le dôme apparaît dans le sources au Xe siècle seulement, avec le développement de la littérature liée au miraj, et se renforce après la première domination croisée sur Jérusalem (1099-1187)[19].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Eric Geoffroy, « Ascension céleste », dans M.-A. Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, p. 96. Toutefois, selon Ibn Sa'd (m. 230/845), l'isra a eu lieu le 17 rabi I et le miraj le 17 ramadan. cf. M.-A. Amir-Moezzi, « Me'rāj », Encyclopaedia Iranica, [1]
  2. Le Coran, vol. 1, Paris : Gallimard, 1967, p. 340
  3. M.-A. Amir-Moezzi, « Me'rāj », Encyclopaedia Iranica, [2]
  4. al-Bukhari, Muslim, Nasai, Ibn Hanbal, etc.
  5. M.-A. Amir-Moezzi, « Me'rāj », Encyclopaedia Iranica, [3]
  6. M.-A. Amir-Moezzi, « Me'rāj », Encyclopaedia Iranica, [4]
  7. M.-A. Amir-Moezzi, « Me'rāj », Encyclopaedia Iranica, [5]
  8. J. et D. Sourdel, « Mi'raj », dans Dictionnaire historique de l'Islam, Paris: PUF, 2004, p. 578
  9. J. et D. Sourdel, « Mi'raj », Dictionnaire historique de l'islam, Paris : PUF, 2004, p. 578 ; B. Schrieke, « Miʿrad̲j̲. 1. — Dans l’exégèse islamique et la tradition mystique du monde arabe.», Encyclopédie de l'Islam, Leyde : Brill.
  10. B. Schrieke, « Miʿrad̲j̲. 1. — Dans l’exégèse islamique et la tradition mystique du monde arabe.», Encyclopédie de l'Islam, Leyde : Brill ; M.-A. Amir-Moezzi, « Me'rāj », Encyclopaedia Iranica, [6]
  11. Jacqueline Chabbi, Le Seigneur des tribus : L'islam de Mahomet, Paris, CNRS éditions,‎ 2010, 730 p. (ISBN 978-2-271-06711-1), p. 517 note 235
  12. Dans le Dictionnaire du Coran, p. 95, E. Geoffroy indique : « Le 'Sanctuaire très éloigné', selon les premiers musulmans, qualifiait le prototype céleste de la Ka'ba, ou encore 'le ciel le plus éloigné' de la terre, ce qui constituait dès lors une allusion à l'ascension du Prophète »
  13. Le terme masjid, traduit habituellement par « mosquée » ou « sanctuaire », ne désigne pas nécessairement une construction, mais littéralement le « lieu de la prosternation » (sujud)
  14. Oleg Grabar, La formation de l'art islamique, Paris : Flammarion, 2000, p. 74
  15. E. Geoffroy, « Ascension céleste », Dictionnaire du Coran, Paris : Robert Laffont, 2007, p. 95-96
  16. Deux points mentionnés par J. et D. Sourdel à l'article « Coupole du Rocher » du Dictionnaire historique de l'islam, p. 224
  17. Oleg Grabar, La formation de l'art islamique, Paris : Flammarion, 2000, p. 73-74
  18. Françoise Micheau, p. 33
  19. Françoise Micheau, p. 36; J. et D. Sourdel, « Coupole du Rocher », Dictionnaire historique de l'islam, Paris : PUF, 2004, p. 224