Réfutabilité

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La réfutabilité (également désignée à ses débuts par le recours à l'anglicisme falsifiabilité) a été introduite par Karl Popper et est considérée un concept important de l'épistémologie. Une affirmation est dite réfutable s'il est possible de réaliser une observation à partir d'une expérience qui, si elle était positive, entrerait en contradiction avec cette affirmation, avec la possibilité consécutive de démontrer ainsi sa fausseté ou son incomplétude.

Réfuter une théorie consiste donc à démontrer qu'elle est fausse, parce qu'elle contient des erreurs, (par exemple, certaines de ses affirmations ne correspondent pas aux faits), ou parce qu'elle est moins apte qu'une autre théorie concurrente à décrire certains faits (incomplétude) : une théorie peut dire plus de choses sur les faits qu'une théorie concurrente sur un objet de recherche commun, et en apporter la preuve par l'intermédiaire de tests plus sévères qu'elle aura subis avec succès.

Autrement dit, réfuter une théorie a pour but de démontrer ses limites par rapport à une autre sur sa capacité à correspondre aux faits : il n'est possible d'identifier les limites du contenu empirique d'une théorie, c'est-à-dire, tout son contenu descriptif sur des faits, que sur sa possibilité à être réfutée par des tests[1].

La réfutabilité n'a de sens que par rapport à la recherche de la vérité (absolue)[2], laquelle n'est approchable que par un niveau de vérité relatif : la corroboration ou la réfutation. En effet, s'il est "vrai" qu'une théorie est fausse à l'issue de tests, cette "vérité" ne peut être certaine ; et s'il est "vrai" qu'une théorie correspond à certains faits, ce ne peut être qu'une approximation[3] plus ou moins précise de la vérité, (précision toujours relative aux tests), la certitude demeurant toujours logiquement hors d'atteinte dans les sciences de la Nature.

En somme, la méthode qui peut être inférée de la réfutabilité a pour objectif d'étudier le degré de correspondance avec les faits de certaines théories : dans un domaine authentiquement scientifique, aucune théorie universelle ne devrait, en principe, pouvoir échapper à ce type d'étude.

La réfutation résout à la fois le problème de la démarcation et celui de la correspondance avec les faits :

  • Une proposition réfutable selon trois conditions bien spécifiques, (logique, empirique et méthodologique), toutes nécessaires mais non suffisantes, est réputée être acceptable comme une hypothèse scientifique. Si elle est réfutée elle cesse d'être considérée comme représentant l'état de la connaissance le plus aboutit dans un domaine de recherche particulier. Il suffirait ainsi de trouver un seul individu de Dodo encore en vie pour réfuter l'hypothèse de leur disparition.
  • En revanche, une proposition non réfutable (irréfutable au sens logique) est catégorisée comme méta-physique (ce qui ne signifie pas qu'elle soit illégitime; ainsi en est-il des univers parallèles en 2016[réf. nécessaire]).
  • Par exemple, l'affirmation « tous les corbeaux sont noirs » pourrait être réfutée en observant un corbeau blanc[note 1]. Le cygne noir ne fut d'ailleurs connu que tardivement. (Voir Théorie du cygne noir.)
  • Par opposition, « tous les humains sont mortels » est non réfutable, et donc non scientifique, parce qu'il faudrait attendre un temps infini pour conclure négativement (constater l'existence d'un humain immortel) et que l'observateur, un humain, même s'il observait la mort de tous ses semblables, ne pourrait conclure positivement qu'après sa propre mort. Le fait qu'aucun humain observé n'a vécu plus de 130 ans prouve seulement que « tous les humains actuellement morts étaient mortels ». Voir toutefois l'article Inférence bayésienne.
  • Sur le plan mathématique la réfutabilité est puissante puisqu'un seul contre-exemple suffit à obtenir la négation (ou contradictoire) d'une proposition. Ainsi, la négation de « quel que soit l'objet A, A vérifie une propriété B » est « il existe au moins un objet A ne vérifiant pas B » (et non pas « Aucun objet A ne vérifie la propriété B » dont la négation est « au moins un objet A vérifie la propriété B »). Il suffit alors de trouver un seul objet A ne vérifiant pas la propriété B pour que la proposition faite initialement (« quel que soit l'objet A, A vérifie une propriété B ») soit fausse, et que la propriété contradictoire soit vraie (« il existe au moins un objet A ne vérifiant pas B »).

Histoire[modifier | modifier le code]

Si la réfutabilité est la qualité de pouvoir faire l'objet d'une réfutation, alors elle fait partie de l'histoire de la logique indienne et des techniques grecques de réfutation. Par exemple, le principe modus tollens était connue en Grèce et en Inde déjà à une époque très reculée.[ra 1],[note 2]

En réponse, ou en complément, au positivisme de Claude Bernard, Pierre Duhem remarque en 1906 qu'il n'y a pas d'« expérience cruciale » c'est-à-dire qu'il y a toujours une part d’a priori dans une théorie scientifique. L'expérience ne tranche jamais les a priori. Par conséquent, une théorie scientifique n'a pas à se prononcer sur ces a priori. Au contraire, la scientificité d'une théorie repose sur les seuls énoncés qui tirent leur valeur de l'expérience : « L'accord avec l'expérience est, pour une théorie physique, l'unique critérium de vérité ».

Dans les années 1930, Karl Popper reprend les arguments de Duhem dans une perspective d'opposition avec la théorie vérificationniste de la signification soutenue par le positivisme logique et invente le terme de « réfutabilité » pour qualifier ces énoncés de la théorie qui tirent leur valeur de l'expérience. Il choisit le terme négatif de réfutabilité, plutôt que de vérifiabilité, parce que l'expérience, du fait des a priori qui président à sa conception et qui peuvent être sans cesse réaménagés, ne confirme une théorie que le temps durant lequel ces a priori ne sont pas remis en cause. Donc, tout énoncé vérifié doit être réfutable. C'est une façon de rejeter tous les énoncés qui ne peuvent se confronter à l'expérience, position scientiste opposée à celle du chrétien Pierre Duhem, pour lequel au contraire, les a priori étant inévitables, il y a place pour un discours métaphysique, ne serait-ce que celui de l'épistémologie. Cette conception a eu un très grand impact en histoire des sciences et en philosophie des sciences. Formulée de façon systématique dans un style plus accessible, elle a connu un grand succès populaire.

L'école de pensée qui souligne l'importance de la réfutabilité en tant que principe philosophique est connu sous le nom de « réfutationnisme ». Popper a demandé[réf. nécessaire] qu'en français on emploie les dérivés de réfuter plutôt que ceux de falsifier, qui signifie « cacher la vraie nature des choses ou la contrefaire », mais n'exprime pas (en français, contrairement à l'anglais) la capacité à juger comme faux.

La réfutabilité scientifique[modifier | modifier le code]

Karl Popper nous invite à distinguer une réfutabilité scientifique d'une réfutabilité plus commune, puisque tout être humain utilise des énoncés réfutables, dans la vie courante, et en dehors de tout cadre scientifique. En effet, pour Popper, la réfutabilité ne concerne que la nécessité pour une théorie, si elle veut être empirique, d’être dans un certain rapport logique avec les énoncés de base possibles[ra 2],[ra 3],[ra 4].

Il insiste donc sur le fait que la réfutabilité scientifique, est, in fine, "méthodologique", ne pouvant se limiter à une réfutabilité logique, ni même à une réfutabilité empirique. Si l'une d'entre elles est manquante, l'on ne peut revendiquer de réfutabilité scientifique.

Les trois conditions de la réfutabilité scientifique[modifier | modifier le code]

Ces trois conditions de réfutabilité sont par ailleurs chronologiquement nécessaires mais toujours insuffisantes :

La mise à l'épreuve scientifique d'une théorie, ne peut, selon Karl Popper, jamais garantir qu'une corroboration ou une réfutation qui y aboutit puisse être concluante[note 3], c'est-à-dire définitive. Elle ne peut donc jamais être absolue, (ou certaine), mais toujours relative à des tests[ra 5], lesquels sont eux-mêmes relatifs, (et non absolus), à cause de l'insoluble problème concernant l'accès à une définition parfaitement précise de toute mesure empirique, ainsi que de l'inévitable mise en jeu de la subjectivité dans tout travail de recherche, fut-il scientifique. Sur ce dernier point, Karl Popper affirme en effet que : "La science est faillible, parce qu'elle est humaine"[note 4].

  • La première condition pour accéder à la réfutabilité scientifique, telle que l'envisage Karl Popper, est donc la réfutabilité logique :
Il faut, pour commencer, qu'une théorie soit réfutable en ce sens-là, c'est-à-dire qu'elle possède une classe non vide de "falsificateurs potentiels". Autrement dit qu'il soit possible d'inférer à partir de sa formulation initiale un ou plusieurs énoncés particuliers (énoncés de base) qui puissent éventuellement la contredire, ou en montrer la fausseté, (totale, ou partielle), ou l'incomplétude de ses pouvoirs de description, mais de façon inédite.
  • Ensuite, il faut que la mise à l'épreuve d'un énoncé de base, déduit de la théorie que l'on souhaite tester par son intermédiaire, soit "dans les faits", (empiriquement), possible, (il s'agit de la réfutabilité empirique) :
L'on doit pouvoir créer des conditions initiales de testabilité pour contrôler la confirmation ou l'infirmation empirique de l'énoncé de base testé. En cas d'infirmation, la théorie est corroborée, (la mise à l'épreuve à échoué à réfuter la théorie), et en cas de confirmation, elle est réfutée. Puisque toute mise à l'épreuve scientifique implique des conditions initiales de testabilité inédites, une réfutation ou une corroboration à l'issue d'une série de tests aboutit toujours à un accroissement des connaissances, lequel ouvre sur de nouveaux problèmes (K. Popper). En effet, selon Popper, la science débute dans des problèmes et se termine dans d'autres problèmes.
  • Il faut enfin que le test soit reproductible par d'autres chercheurs, afin de démontrer l'aspect non accidentel et le plus détaché que possible de toute subjectivité liée aux expérimentateurs, comme par exemple certaines erreurs dans la manipulation des conditions initiales, ou même des tricheries[10],[11]. Cette troisième étape est la réfutabilité méthodologique :
Karl Popper soutient que son critère de démarcation doit se comprendre comme un critère de démarcation méthodologique[ra 6]. Cependant, puisqu'il est rigoureusement impossible de définir a priori ou a posteriori par rapport à un test, des conditions initiales avec n'importe quel degré de précision souhaité, il reste qu'aucun test scientifique ne peut jamais être suffisant pour décider avec certitude qu'une réfutation ou une corroboration soit concluante dans le sens où elle apporterait une vérité absolue et définitive, (l'accès à la définition de toute mesure empirique qui serait parfaitement précise étant, à jamais, totalement impossible[ra 7]). Il ne peut donc jamais y avoir de prétendu accès à la certitude dans aucun résultat véritablement scientifique, ni plus généralement dans aucune connaissance relative à la Nature, nature humaine comprise.

Réfutabilité scientifique et heuristique[modifier | modifier le code]

L'inévitable imprécision des résultats des tests, donc leur corrélative faillibilité alliée au fait qu'il est tout aussi impossible d'éviter complètement l'introduction d'éléments de subjectivité, rend le travail scientifique, (et les résultats qu'il produit), toujours critiquable, donc toujours potentiellement renouvelable ou heuristique : puisque tout test scientifique est imparfait ou "imprécis", il est toujours envisageable de supposer l'existence d'erreurs dont la résolution serait source de découverte d'un accroissement des connaissances. En outre, cette imperfection inhérente à tout test scientifique peut constituer cette part de l'inconnu qui soit éventuellement connaissable par la mise à l'essai de nouvelles conditions initiales.

L'univers de la vraie science ne peut donc être un univers clos, mais "ouvert". Il ne peut reposer sur des bases solides, (ou "ultimes". Karl Popper), mais « sur des pilotis toujours mieux enfoncés dans la vase »[note 5]. Et une science comprise au sens de Karl Popper ne peut jamais être "vraie" (au sens de la vérité certaine), mais toujours incomplète, imprécise, non suffisante, donc "fausse" par rapport à la vérité certaine, laquelle demeure pour Karl Popper une "idée directrice" et métaphysique mais également nécessaire pour les progrès de la recherche scientifique.

C'est la raison essentielle selon laquelle, le "jeu de la science" est logiquement sans fin[note 5].

Réfutabilité scientifique méthodologique, et dimension sociale de la preuve[modifier | modifier le code]

S'ajoute à la réfutabilité méthodologique le fait qu'un test ne peut être reconnu comme "scientifique" « que s'il est déductible d'une tradition de recherche déjà reconnue comme scientifique par des institutions », (et encadrée par ces dernières), d'une part, et, d'autre part, que si les expérimentateurs ont eux-mêmes des compétences reconnues et contrôlées par de telles institutions.

Il reste enfin que quelle que soit la valeur d'une réfutation ou d'une corroboration, ce sont, in fine, toujours la communauté des chercheurs qui prend la "décision méthodologique" d'accepter ou de rejeter les résultats des tests, après discussion critique sur la validité des méthodes ainsi que leur usage qui ont mené aux résultats.

La réfutabilité scientifique est en somme, selon Karl Popper, toujours le fruit d'un travail collégial et contrôlé, lequel ne devrait, en principe, jamais échapper à ce qu'il nomme, "le rationalisme critique". Il s'en suit que la science ne procède donc jamais d'un travail isolé ou privé, voire d'un groupe d'individus qui ne pourrait justifier que leur démarche soit inscrite dans une tradition qui les précède, (y compris depuis les prémisses de leur activité, c'est-à-dire les premières conjectures métaphysiques constitutives des engagements ontologiques ayant permis de fonder leur projet "scientifique"), et en l'absence d'une divulgation de leurs méthodes.

Réfutationnisme[modifier | modifier le code]

L'objectif du réfutationnisme est d'arriver à un processus évolutionniste par lequel les théories deviennent moins mauvaises. Le processus de réfutation des propositions dérivées d'une théorie permet de définir pour chaque théorie un contenu de vérité ou vérisimilitude qui permet, à défaut de classer les théories entre fausses (ce qu'elles ne sont jamais que plus ou moins) ou vraies (ce qu'elles ne sont jamais par définition), d'avoir un critère permettant de les ordonner.

On peut alors dire qu'une meilleure théorie est une théorie qui a une meilleure puissance explicative (c'est-à-dire qu'elle est plus compatible avec les faits d'observation que les précédentes), et qui apporte plus de possibilités pour sa propre réfutation.

Le critère de démarcation[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Problème de la démarcation.

En philosophie des sciences, le vérificationnisme affirme qu'un énoncé doit être empiriquement vérifiable pour être à la fois signifiant et scientifique. Popper relève que les penseurs du positivisme logique ont mélangé deux problèmes, celui du sens et celui de la démarcation. Il s'oppose à cette vue en affirmant qu'il y a des théories signifiantes qui ne sont pas scientifiques.

Popper utilise la réfutation comme critère de démarcation entre les théories scientifiques et les théories non scientifiques. Il est utile de savoir si un énoncé ou une théorie est réfutable, ne serait-ce que pour comprendre la manière d'estimer la valeur de la théorie. On peut ainsi s'épargner la peine de tenter de réfuter une théorie non scientifique.

Le critère de Popper exclut du champ de la science non les énoncés mais seulement les théories complètes qui ne contiennent aucun énoncé réfutable. Il n'aborde toutefois pas le problème Duhemien du holisme épistémologique de savoir ce qui constitue une « théorie complète »[réf. nécessaire].

Popper s’est strictement opposé au point de vue selon lequel les énoncés ou théories non réfutables seraient non signifiantes ou même fausses et affirma que le réfutationnisme ne l'implique aucunement[ra 8].

Critiques[modifier | modifier le code]

Les critiques de Popper portent sur la pertinence historique et/ou prescriptive du réfutationnisme mais pas sur le concept même[réf. nécessaire].

Notion de réfutabilité naïve[modifier | modifier le code]

Les problèmes liés à l'application de la réfutabilité ont été exposés par Thomas Samuel Kuhn, et traités par Imre Lakatos. On peut trouver un exposé d'ensemble des éléments montrant l'inconsistance de la notion de réfutabilité par exemple chez Alan Chalmers[12]. Popper a attiré l'attention sur ces limitations dans la Logique de la découverte scientifique en réponse aux critiques de Pierre Duhem. Popper estime qu'il s'agit de ce point de vue de « réfutabilité naïve », mais ses réponses aux problèmes soulevés n'ont pas satisfait ses critiques comme Chalmers, Kuhn et même Lakatos.

Dans la réalité, on ne considère pas une proposition isolée mais un ensemble de prémisses et de propositions dérivées qui constituent une théorie. Certaines de ces propositions peuvent être réfutables et d'autres non. Une théorie est scientifique si elle comporte au moins une proposition réfutable. L'idée selon laquelle la réfutation d'une proposition d'une théorie réfute cette théorie est dite naïve parce que :

  • Il est toujours possible d'ajouter à la théorie une proposition ad-hoc pour prendre en compte l'observation.
  • Il est possible, la plupart du temps, de modifier la proposition réfutée dans un sens qui permet à la fois de prendre en compte l'observation et d'imaginer d'autres possibilités de réfutation. C'est même une des principales techniques par lesquelles progresse la recherche scientifique.
  • L'observateur peut avoir fait une erreur (le corbeau blanc était en fait noir), ou l'imprécision des mesures suffit à rendre compte du résultat.
  • Les prémisses de l'expérience peuvent être fausses (le corbeau blanc n'était pas un corbeau).
  • Toute observation doit s'appuyer sur une ou des théories scientifiques, par exemple pour le fonctionnement des instruments de mesure. En tant que telles elles sont donc réfutables. L'observation peut donc être due à la fausseté d'une autre théorie que celle testée.
  • Il peut ne pas exister de théorie alternative.

Il résulte de ces considérations que cette vision naïve[réf. nécessaire] de la réfutabilité est un critère inopérant qui ne permet pas de décrire le processus réel de la découverte scientifique.

Chalmers[modifier | modifier le code]

La notion de réfutabilité suppose ce que Popper note une « base empirique », autrement dit des énoncés d'observation susceptibles de démontrer la fausseté d'une thèse. Or, comme le remarque Popper lui-même, il n'existe pas d'observation pure de toute théorie, ce qui revient à dire qu'une observation censée réfuter une théorie peut être fausse ou inappropriée (par exemple, l'observation à l'œil nu que Vénus a toujours la même taille était censée réfuter la théorie de Copernic). Selon le philosophe des sciences Alan Chalmers, cela conduit à la conclusion qu'il n'y a pas de réfutation concluante et que la notion de réfutabilité ne nous apprend rien sur l'histoire réelle des découvertes scientifiques.

Kuhn et Lakatos[modifier | modifier le code]

Dans The Structure of Scientific Revolutions, Thomas Kuhn a examiné en détail l'histoire des sciences. Kuhn affirme que les scientifiques travaillent à l'intérieur d'un paradigme conceptuel qui influence fortement la façon dont ils voient les faits. Les scientifiques sont prêts à se battre pour défendre leur paradigme contre la réfutation, en ajoutant autant d'hypothèses ad-hoc que nécessaire aux théories existantes. Changer de paradigme est difficile parce que cela nécessite qu'un individu rompe avec ses pairs et défende une théorie hétérodoxe.

Certains réfutationnistes virent le travail de Kuhn comme une attaque, car il apporte une preuve historique que la science progresse en rejetant les théories inadéquates, et que c'est la décision des scientifiques d'accepter ou de refuser une théorie qui est l'élément crucial.

Il demeure que le reproche essentiel fait par Kuhn à Popper est que les théories scientifiques ne peuvent être réfutées selon la méthode du rationalisme critique défendue par Popper, étant donné qu'elles seraient "incommensurables". Karl Popper a répondu à cette critique, notamment dans un article intitulé "Le mythe du cadre de référence"[ra 9]. Il argumente sur le fait qu'il est toujours possible de comparer au moins logiquement deux systèmes théoriques par rapport à leurs conséquences logiques, d'une part, et, d'autre part, à leurs conséquences empiriques, et qu'ensuite la question est de savoir s'il est possible d'envisager des tests permettant de départager deux systèmes théoriques concurrents à l'aune de leurs conséquences testables, sachant que c'est le système qui comporterait le moins de conséquences inacceptables qui, par "décision méthodologique", serait préférable ou "accepté", après discussion, par une communauté de chercheurs.

Imre Lakatos tenta d'expliquer le travail de Popper en affirmant que la science progresse par des réfutations au sein de programmes de recherche plutôt que par de grandes "expériences cruciales de falsification" entre deux programmes de recherche. Suivant l'approche de Lakatos, un scientifique travaille dans le contexte d'un programme de recherche qui correspond grossièrement à ce que Kuhn appelle un paradigme. Alors que Popper considère les hypothèses ad hoc comme non scientifiques, Lakatos les accepte dans le développement de nouvelles théories.

Par ailleurs, dans son livre "Histoire et méthodologie des sciences" (Editions PUF, Paris, 1994), Imre Lakatos prend la défense du programme de recherche de Karl Popper contre celui de Kuhn, en affirmant que ce dernier n'est pas recevable pour comprendre l'évolution du savoir scientifique dans la mesure où Kuhn défend l'idée d'un changement irrationnel des paradigmes scientifiques, du fait de leur incommensurabilité. En outre, l'une des principales critiques formulées par Lakatos à l'encontre de Popper est qu'il n'y aurait pas de "grandes expériences cruciales" de falsification (de réfutation) entre deux programmes de recherches concurrents, contrairement à ce qu'affirme Karl Popper, mais qu'un programme de recherche en supplanterait un autre par le fait que son heuristique positive supporterait mieux que l'autre le "modus tollens", (le choc des mises à l'épreuve expérimentale), par le biais de ses hypothèses auxiliaires. Ou, selon les termes de Lakatos, un programme de recherche scientifique finirait par être "réfuté", parce que son heuristique positive entrerait en "dégénérescence" : elle deviendrait progressivement incapable de produire des hypothèses inédites, riches en contenu, et qui soient susceptibles d'être testées et corroborées[ra 10].

Au sujet des "expériences cruciales de falsification" dont l'existence est contestée par Imre Lakatos mais affirmée et exemplifié par Karl Popper, notamment dans son ouvrage "Le réalisme et la science"[ra 11] ; l'un de ses disciples, Carl Hempel, soutient, en argumentant à partir d'exemples tels que ceux de Foucault, Fresnel et Young, (sur la nature de la lumière) ; Einstein, Lenard, Maxwell et Hertz, (sur la théorie des quantas), et Galilée, que : "(...) deux hypothèses étant données, les tester de la façon la plus minutieuse et la plus étendue ne peut permettre de rejeter l'une et de prouver l'autre : ainsi, une expérience cruciale, stricto sensu, est impossible en science. Mais, en un sens large et pour la commodité, une expérience comme celle de Foucault ou celle de Lenard peut être dite cruciale : elle peut révéler que, de deux théories opposées, l'une est sérieusement inadéquate"[15]. Cependant, Karl Popper a toujours défendu la thèse selon laquelle aucune réfutation ni même aucune corroboration ne pouvait être parfaitement précise donc définitive ou absolue en science, ce qui revient à dire "cruciale", "stricto sensu". Il écrit, par exemple, dans "Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance" : "La série des tentatives de falsification d'une théorie est par principe illimitée. (Il n'y a pas de tentative de falsification qui se distinguerait en ceci qu'elle serait la dernière".[ra 12]

Popper soutient l'existence d'expériences cruciales dans l'histoire des sciences, parce que les scientifiques doivent prendre des "décisions méthodologiques"[ra 13] pour décider du caractère concluant, (mais relatif), d'une réfutation ou d'une corroboration, (et ainsi faire progresser le savoir scientifique), mais toujours en acceptant l'inévitable faillibilité de tout type de test scientifique : une théorie n'est "rejetée (réfutée) ou "prouvée" (corroborée) que sur la seule base toujours potentiellement discutable et relativement imprécise de tests dont les résultats sont finalement acceptés par une communauté de scientifiques. Il est impossible de définir aussi loin que l'on souhaite la minutie ou l'étendue d'un test, ou d'une série de tests, pour des raisons logiques démontrées par Popper[ra 7]. Pour Karl Popper cela signifie que jamais une théorie scientifique est réfutée ou corroborée "stricto sensu" ou de manière absolue, bien qu'il soit possible d'affirmer qu'une théorie en réfute une précédente grâce à des tests démontrant ses pouvoirs de description et d'explication plus riches en contenu comme ce fut le cas, par exemple, pour la théorie d'Albert Einstein par rapport à celle d'Isaac Newton. Enfin, et en réponse à une autre critique formulée par Thomas Kuhn, Karl Popper écrit que : "(...) En ce qui concerne aussi bien la falsifiabilité que l'impossibilité d'une preuve concluante de la falsification d'une hypothèse, ainsi que le rôle qu'ont joué les réfutations dans l'histoire des sciences et singulièrement celle des révolutions scientifiques, il ne m'apparaît pas qu'il existe, entre Kuhn et moi, la moindre différence significative"[ra 14].

Feyerabend[modifier | modifier le code]

Paul Feyerabend considère que le travail de Kuhn montre que ce sont des facteurs sociaux, plutôt que l'adhésion à une méthode rationnelle, qui décident quelles théories sont généralement acceptées. Kuhn conteste ce point de vue.

Feyerabend a choisi[note 6] d'exposer un point de vue radical, souvent qualifié de point de vue extrémiste, consistant à rejeter toute méthodologie prescriptive. Selon lui, la science a historiquement progressé en faisant usage de toutes les méthodes disponibles pour imposer une théorie ou une autre et si on tient à établir une règle méthodologique universellement valide, la seule qui est susceptible de convenir est l'anarchisme épistémologique ou dadaïsme désigné encore par la formule « tout est bon ».

Sokal et Bricmont[modifier | modifier le code]

Dans Impostures Intellectuelles, les physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont critiquent le réfutationnisme parce qu'il ne décrit pas la façon dont fonctionne la science. Ils affirment que les théories sont utilisées à cause de leurs succès, pas à cause des échecs de leurs concurrentes. Selon eux, les scientifiques considèrent qu'une théorie qui résiste à la réfutation est confirmée alors que Popper a toujours été opposé à la notion de confirmation ou même de probabilité d'une théorie[réf. nécessaire] des positivistes logiques comme Carnap.

Passeron[modifier | modifier le code]

Jean-Claude Passeron soutient, dans son ouvrage Le raisonnement sociologique, que « la mise à l'épreuve empirique d'une proposition théorique ne peut jamais revêtir en sociologie la forme logique de la réfutation (« falsification ») au sens poppérien »[ra 15]. Il n'attaque donc pas le critère de réfutabilité en tant que tel, mais son applicabilité aux sciences sociales. Passeron estime que « l'universalité des propositions les plus générales de la sociologie est au mieux une "universalité numérique", jamais une "universalité logique au sens strict", selon la distinction poppérienne des deux sens logiques du "tous" employé dans les propositions universelles »[ra 16].

Passeron refuse de considérer la réfutabilité comme la seule forme possible d'épreuve empirique, qui mettrait la sociologie devant le dilemme poppérien, mortel pour sa scientificité, entre réfutabilité et exemplification. Il appelle à une revalorisation de l'exemplification empirique telle qu'elle est produite dans le cadre des méthodologies des sciences sociales[note 7].

Évolution[modifier | modifier le code]

Karl Popper considérait initialement que la sélection naturelle n’était pas testable[18],[19], mais s'est plus tard rétracté : « J'ai changé de point de vue sur la testabilité et le statut logique de la théorie de la sélection naturelle, et je suis heureux d'avoir l'opportunité de présenter une rétractation[20]. » Dès lors, des moyens potentiels (indirects) de réfuter une ascendance commune ont été proposées par ses partisans. J. B. S. Haldane, lorsqu'on lui a demandé quelle preuve hypothétique pourrait réfuter l'évolution, a répondu : « des lapins fossiles à l'ère précambrienne »[21],[note 8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voir sur ce sujet le paradoxe de Hempel
  2. Boyer 1999[5], p.958 : "Les Grecs inventèrent plusieurs techniques de réfutation : modus tollens, preuve par l'absurde, régression à l’infini. Ces techniques étaient avant tout dialogiques : dialoguer, c'est discuter une thèse, l'un cherchant a la défendre, l'autre a la réfuter. L’idée de réfutation par des contre-exemples est familière a tout lecteur des dialogues socratiques."
  3. Popper 1990, p. 3-4: "J'ai toujours soutenu, et ce dès la première édition de Logik der Forschung (1934), (...), qu'il est absolument impossible de prouver de manière décisive qu'une théorie scientifique empirique est fausse. (...). Il est toujours possible de trouver certains moyens d'échapper à la falsification, par exemple en introduisant une hypothèse auxiliaire ad hoc (...) ; "On ne peut jamais réfuter une théorie de manière concluante"."
  4. Popper 1979[9], p. 190 : "C'est une illusion de croire à la certitude scientifique et à l'autorité absolue de la science ; la science est faillible parce qu'elle est humaine. Mais cela ne donne pas raison au scepticisme ni au relativisme. Nous pouvons nous tromper, certes ; il n'en résulte pas que le choix que nous faisons entre plusieurs théories est arbitraire, que nous ne pouvons apprendre, et nous rapprocher de la vérité".
  5. a et b Popper 1973, Chapitre 2, section 11, pages : 51: "Le jeu de la science est en principe sans fin. Celui-là se retire du jeu qui décide un jour que les énoncés scientifiques ne requièrent pas de test ultérieur et peuvent être considérés comme définitivement vérifiés".
  6. Contre la méthode devait initialement être un dialogue entre Feyerabend et Lakatos qui aurait présenté l'éventail complet des points de vue possibles. Avec la mort de Lakatos Feyerabend décida de continuer la rédaction du seul point de vue anti-réfutationniste qui lui était initialement échu.
  7. Passeron 2006, p. 594, proposition 3.3. : « L'exemplification ne se réduit pas à l'univers amorphe des constats empiriques de valeur probatoire nulle, dont le modèle poppérien ne peut donner qu'une description négative, puisqu'il la constitue seulement comme classe complémentaire de la classe des opérations "falsificatrices" qui sont possibles et nécessaires dans les sciences expérimentales. »
  8. Citation originale : « Fossil rabbits in the Precambrian era. ».Voir l'article détaillé (en anglais) concernant cette citation : Precambrian rabbit.

Références abrégées[modifier | modifier le code]

  1. Brendan 2016[4], sec. 3.1
  2. Popper 1973, p. 78-82
  3. Popper 1990[6], Introduction, sec. I.
  4. Popper 1991[7], [réf. incomplète]
  5. Popper 1973[8], page : 286-287.
  6. Popper 1999, p. 411
  7. a et b Popper 1973, Section 47 : "Domaines logiques. Notes sur la théorie des mesures", page : 124.
  8. Popper 1973, section 6, note 3
  9. Popper 1981[13],
  10. Lakatos 1994[14], pages: 62 - 127
  11. Popper 1990, p. 8-11
  12. Popper 1999[16], page : 396.
  13. Popper 1999, p. 396
  14. Popper 1990, p. 14
  15. Passeron 2006[17], page 542, proposition 3.
  16. Passeron 2006, p. 576, proposition 3.1.1.

Références[modifier | modifier le code]

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  4. (en) Gillon, Brendan. "Logic in Classical Indian Philosophy". The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2016 Edition). Edward N. Zalta (ed.). https://plato.stanford.edu/archives/fall2016/entries/logic-india/
  5. Boyer, Alain. "Réfutabilité". Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences. Presse Universitaires de France, 2006.
  6. Karl Popper. "Le réalisme et la science". Traduit de l'anglais par Alain Boyer et Daniel Andler. Editions Hermann, Paris 1990
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  8. Karl Popper. "La logique de la découverte scientifique". Traduit de l'anglais par Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux. Préface de Jacques Monod, Prix Nobel. Editions Payot, 480 pages, Paris, 1973
  9. Karl Popper. "La société ouverte et ses ennemis". Editions du Seuil, Paris, 1979. Tome 2 : "Hegel et Marx".
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  12. Alan Chalmers, Qu'est-ce que la science. (ISBN 978-2-25305-506-8)
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  21. (en) Mark Ridley, Evolution, Blackwell Publishing, , 3e éd. (1re éd. 1993), 751 p. (ISBN 1-4051-0345-0).

Articles connexes[modifier | modifier le code]