Rupture épistémologique

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La rupture épistémologique désigne, dans l’approche de la connaissance, le passage qui permet de connaître réellement en rejetant certaines connaissances antérieures qu’il serait nécessaire de détruire pour que se révèle la connaissance nouvelle. Dans cette perspective, l’obstacle épistémologique que peut constituer le savoir du passé, bien que naturel, ainsi que le « sens commun », devraient être franchis afin qu'une « vraie science » apparaisse. Cette notion, forgée par Gaston Bachelard dans son ouvrage La Formation de l'esprit scientifique et reprise par Louis Althusser[1], demeure centrale dans les domaines des sciences comme sciences humaines et sociales, ou la psychanalyse. Déjà abordée par Emile Durkheim ou Max Weber, la notion de rupture épistémologique se rapproche en cela de la neutralité axiologique évoquée par Weber dans Le Savant et le politique ou de la rupture avec les prénotions durkheimienne dans Les règles de la méthode sociologique.

L'expérience première[modifier | modifier le code]

Accéder à la science, selon Gaston Bachelard, ce serait accepter de contredire le passé, quand elle se fonde sur « l'expérience première[2] ». L’opinion, la conviction, les prénotions, seraient alors des obstacles épistémologiques, qui ne permettent pas d'atteindre l'objectivité que la science érige en principe : « La première expérience ou, pour parler plus exactement, l'observation première est toujours un premier obstacle pour la culture scientifique. En effet, cette observation première se présente avec un luxe d'images ; elle est pittoresque, concrète, naturelle, facile. Il n'y a qu'à la décrire et à s'émerveiller. On croit alors la comprendre. Nous commencerons notre enquête en caractérisant cet obstacle et en montrant qu'il y a rupture et non pas continuité entre l'observation et l'expérimentation[2]. »

Toujours selon Bachelard : « Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire » mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser »[2]. Ainsi, il faut savoir rompre l'illusion de l'expérience première pour pouvoir accéder à un fondement solide d'une science, ce que veut souligner Pierre Bourdieu lorsqu'il affirme : « Le fait se conquiert contre l'illusion du savoir immédiat[3]. »

Ce qui devrait conduire à une attitude de vigilance épistémologique : « L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement[2]. »

La science, selon Bachelard, s’édifie dans ce passage des préjugés au réel, de l’expérience à la raison, passage qui constitue une rupture épistémologique.

La psychanalyse aurait, par exemple, opéré une rupture épistémologique avec les conceptions (ou définitions courantes) qui la précédaient[4].

Le soldat américain[modifier | modifier le code]

Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron et Jean-Claude Chamboredon donnent un exemple de la rupture nécessaire avec les « notions communes » pour approcher d'une vraie science (et dans ce cas de « statistiques exactes ») avec ce qui fut appelé le « cas du soldat américain » (un ensemble de présupposés au sujet de l'intégration des hommes dans la vie militaire durant la seconde guerre mondiale qui furent tous contredits de manière flagrante par les résultats réels)[5]. Les quatre « notions communes » de l'époque qui furent démenties par les faits étaient :

  1. les intellectuels sont sujets à des déséquilibres psychologiques plus fréquents ou plus importants que les personnes ayant un faible niveau d'instruction ;
  2. dans l'armée, les personnes qui vivaient à la campagne ont un meilleur moral que celles qui vivaient en ville, car elles sont habituées à une vie plus dure ;
  3. les soldats du sud des États-Unis endurent plus facilement les grosses chaleurs et seront plus résistants dans les îles du Pacifique ;
  4. par manque d’ambition, les Noirs deviennent moins souvent sous-officiers que les Blancs.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Louis Althusser, Pour Marx
  2. a, b, c et d Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Librairie philosophique J. Vrin, , 256 p. (ISBN 2-7116-1150-7, lire en ligne).
  3. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron et Jean-Claude Chamboredon, Le Métier de sociologue, Mouton, Bordas, (ISBN 3-11-017429-4)
  4. Michèle Bompard-Porte « Pour une recherche continuée en dynamique », Recherches en psychanalyse 1/2004 (no 1), p. 145-154. DOI : 10.3917/rep.001.0145.
  5. Paul Lazarsfeld, The American Soldier Bourdieu P., Passeron J.-C., Chamboredon J.-C., Le métier de sociologue, Mouton, Bordas, 1968, p. 141. La rupture épistémologique

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]