Réalisme (philosophie)

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En philosophie, le réalisme désigne la position qui affirme l'existence d'une réalité extérieure indépendante de notre esprit. Le réalisme affirme à la fois l’existence et l’indépendance du monde[1]. L’existence signifie qu’il y a un monde extérieur au sujet, et l’indépendance, que ce monde n’a pas besoin d’être relié à un sujet pour exister. Le réalisme affirme que le monde est une chose et que nos représentations en sont une autre.

Ainsi conçu, le réalisme s'oppose au subjectivisme, lequel soutient que le monde n'est qu'une représentation et n'a pas d'existence autonome. Lorsque l’on adopte une position réaliste, on soutient au contraire que l’existence du monde précède l’existence de notre esprit et que le monde continue d’exister sans lui.

Une personne peut être réaliste quant à l’existence et l’indépendance de certaines choses et être antiréaliste à propos d’autres choses. Le réaliste à propos des universaux, par exemple, considère que les universaux sont des entités qui existent dans le monde, mais il peut considérer, comme les platoniciens, que les êtres individuels qui les exemplifient n'ont pas d'existence en tant que tels.

Les différentes versions du réalisme[modifier | modifier le code]

Le réalisme peut désigner des positions philosophiques diverses en fonction des entités ou caractéristiques dont la réalité est postulée ou en fonction des domaines où cette position est revendiquée. Le réalisme philosophique comprend au moins quatre volets : ontologique ou métaphysique, gnoséologique ou épistémologique, sémantique et éthique[2].

On parle de réalisme métaphysique lorsque la position réaliste s'applique aux entités dont l'existence est postulée par une théorie ou une doctrine philosophique. Cette thèse n’est pas censée pouvoir être vérifiée mais elle est présupposée chaque fois que l’on prétend explorer un monde préexistant à sa découverte.

La thèse du réalisme gnoséologique est qu’il est possible de parvenir à la connaissance de la réalité, au moins partiellement et graduellement. Cette thèse inclut le réalisme scientifique et elle est tacitement admise par tous ceux qui estiment que la connaissance nous offre une représentation fidèle de la façon dont le monde est indépendamment de l’esprit.

Le réalisme sémantique soutient que les propositions ou les expressions articulées dans un langage désignent, lorsqu’elles sont vraies, des faits ou des états de choses se réalisant dans le monde. Un énoncé est vrai lorsque ce qu’il décrit est la description de certaines choses ou événements qui existent ou se réalisent dans le monde indépendamment du langage. Le réalisme sémantique implique une conception métaphysique de la référence des mots ou des expressions linguistiques.

Enfin, le réalisme éthique soutient qu’il y a des vérités morales qui correspondent à des faits moraux. On parle aussi de naturalisme moral pour qualifier cette position.

Historique[modifier | modifier le code]

Le réalisme a constitué une réponse à des questions philosophiques posées en des termes différents selon les époques. On peut alors distinguer trois périodes importantes dans l'histoire du réalisme philosophique, correspondant à trois types de débats :

  1. Antiquité et Moyen Âge : querelle des universaux, de Platon à Ockham. Les questions sur la réalité ne sont posées que pour un domaine particulier du discours et de la pensée, celui des universaux (catégories ou concepts généraux)
  2. Période moderne : questions liées au réalisme scientifique opposé au réalisme naïf, de Descartes à Kant. Cette période est marquée par un débat entre réalisme et anti-réalisme sur les sciences (Copernic, Galilée, Descartes) et sur le sens commun (cartésiens, Locke, Berkeley, Hume, Kant) concernant leur portée métaphysique.
  3. Période contemporaine : débat autonome sur le réalisme scientifique, de Comte à aujourd'hui. Le débat concernant la portée ontologique de la pensée a lieu en philosophie des sciences et en épistémologie indépendamment des spéculations métaphysiques et des grands systèmes philosophiques.

Antiquité et Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Antiquité[modifier | modifier le code]

Dans l'antiquité, le réalisme est une position qui est généralement défendue à propos de certaines catégories de choses, en combinaison avec une position antiréaliste ou sceptique concernant d'autres catégories de choses. Cette combinaison entre réalisme et antiréalisme est ancienne et elle remonte au moins à Platon, qui affirmait à la fois l'existence des « Idées » (eîdos) ou « essences » et le caractère illusoire des êtres sensibles individuels. Aristote, lui aussi réaliste à propos des essences, modère cette position en soutenant que les essences ne peuvent exister séparément des êtres sensibles individuels. Les atomistes Démocrite, Épicure et Lucrèce notamment, considèrent au contraire que les apparences des phénomènes reposent sur la combinaison d'éléments simples – les atomes – qui constituent la réalité du monde.

Moyen Âge : querelle des universaux[modifier | modifier le code]

Abélard et Héloïse, son ancienne élève, disputant peut-être de la question alors très controversée de la réalité des universaux.

La querelle des universaux désigne en premier lieu le débat qui a opposé, au milieu et à la fin du Moyen Âge (XIe-XVe siècle), les partisans du réalisme et du nominalisme. Cette querelle se développe à partir du problème des universaux, qu'on peut formuler ainsi :

Socrate est un homme et Platon est un homme. Dans ces énoncés, on prédique la même chose de Socrate et de Platon. Quelle est donc cette chose qui est prédiquée ? Existe-t-elle vraiment ?

Jusqu'à la période moderne, on appelle « universaux » les choses qui sont prédiquées de plusieurs individus, correspondant pour l'essentiel aux noms communs et aux verbes (« homme », « marcher », « blanc », etc.).

Trois réponses ont dominé la tradition dans cette querelle :

  1. Le réalisme : les universaux sont des entités bien réelles ;
  2. Le nominalisme : les universaux ne sont que des mots ou des expressions verbales désignant des individus ;
  3. Le conceptualisme : les universaux sont des concepts, autrement dit, des propriétés qui n'ont pas d'existence par elles-mêmes

Guillaume de Champeaux parle de l'homme comme d'une réalité présente tout entière dans chaque homme à la fois (réalisme), mais sous l'influence d'Abélard, il finira par considérer les universaux comme de simples similitudes. Abélard reprend le vieil argument de Boèce : nulle réalité ne peut se dire de plusieurs choses, seuls les noms ont cette vertu-là. Abélard défend une position conceptualiste ou modérément réaliste : les termes généraux désignent non pas des entités existant par elles-mêmes mais des propriétés qui n'existent pas séparément des choses qu'elles caractérisent [3].

Ces positions trouvent leur origine dans l'opposition entre Aristote et Platon sur les Idées : Platon étant associé au réalisme, Aristote au conceptualisme et les stoïciens au nominalisme. Le problème des universaux est un débat entre réalisme et antiréalisme qui est qualifié de « régional » : il ne porte en effet que sur un domaine spécifique d'objets ou de pensées. Toutefois, la querelle des universaux touchait à tous les aspects de la philosophie abordés à l'époque ainsi qu'à la théologie.

Le problème des universaux fait aujourd'hui toujours l'objet de discussions, principalement dans la tradition analytique, mais dans un contexte philosophique renouvelé (nouvelle logique depuis Frege, nouvelle physique, etc.). Willard V. O. Quine, Nelson Goodman, et plus récemment David K. Lewis, sont des défenseurs renommés du nominalisme. David M. Armstrong est quant à lui un ardent défenseur du réalisme à propos des universaux.

Période moderne : la question du réalisme scientifique[modifier | modifier le code]

Mécanisme cartésien[modifier | modifier le code]

Mécanisme de la vision d'après un dessin de René Descartes. Pour Descartes, sans la preuve de l'existence de Dieu, nous n'aurions aucune garantie de la réalité de ce que nous percevons confusément par nos sens.

Le mécanisme défendu et développé par Descartes est un réalisme scientifique qui s'oppose donc au « réalisme naïf ». Comme Galilée, Descartes considère que la nature s'explique uniquement par la matière et le mouvement. Descartes est réaliste pour sa physique et antiréaliste à propos des caractéristiques sensorielle des objets : les sens nous renseignent bien sur l’existence des choses, mais en aucun cas sur leur nature. Les qualités sensorielles telles que les couleurs, les sons, les odeurs, etc. n’existent pas dans le monde ; elles n’existent que dans l’esprit des hommes, en tant qu’ils sont affectés par leurs sens.

Le mécanisme cartésien est un réalisme de type scientifique parce que la matière (l’« étendue ») et le mouvement sont postulés par la science. Ce réalisme scientifique est à la fois métaphysique – la matière en mouvement constitue une réalité indépendante de notre esprit – et épistémologique : on peut connaître cette réalité par l’entendement ou la raison[4].

Le mécanisme est également défendu au XVIIe siècle par de nombreux philosophes, comme Francis Bacon, Thomas Hobbes, Pierre Gassendi.

Locke : qualités premières et qualités secondes[modifier | modifier le code]

Dans son Essai sur l'entendement humain (livre II) Locke distingue les « qualités premières » et les « qualités secondes ». Les qualités premières sont perçues par les différents sens, contrairement aux qualités secondes qui dépendent d'un seul type de perception sensorielle. Les idées associées aux qualités premières que sont la « figure », la « taille » et le « mouvement » ressemblent aux objets qui les causent dans l'esprit, contrairement aux qualités secondes qui n'ont pas d'équivalent dans la nature.

Période contemporaine[modifier | modifier le code]

Dès le milieu du XIXe siècle, une forme d'antiréalisme s'impose avec le développement du positivisme (Comte, Mach, Duhem, Poincaré), puis du néo-positivisme et de l'empirisme dans la première moitié du XXe siècle (Cercle de Vienne, A. J. Ayer, Ryle). Ces positions ont toutes pour point commun de rejeter la métaphysique et le réalisme qui lui est associé.

Selon Rudolph Carnap, l'un des principaux membres du Cercle de Vienne, le réalisme est la thèse métaphysique qui affirme la réalité du monde extérieur, tandis que l'idéalisme est celle qui la nie. Pour Carnap, ces deux positions antinomiques n'ont pas de sens car elles se trouvent « de l'autre côté de l'expérience ». Elles se fourvoient toutes les deux dans la métaphysique.

À partir des années 1950, c’est le réalisme qui devient dominant chez les philosophes de tradition analytique, avec la réhabilitation de la métaphysique, conçue cette fois en lien avec les sciences de la nature (la physique en particulier).

Karl Popper et le réalisme critique[modifier | modifier le code]

Pour Karl Popper (ici vers 1980), la vérité d'un énoncé scientifique n'est possible que si cet énoncé a un sens. Or le sens d'un énoncé scientifique repose sur la possibilité de sa réfutation.

Pour Popper, tout comme Carnap, la thèse centrale du réalisme est « la thèse de la réalité du monde ». Mais contrairement à Carnap, Popper soutient que le réalisme est une position qui a du sens, qui peut être argumentée et qui doit être défendue.

Dans La logique de la découverte scientifique (1934), Karl Popper affirme que le propre d'une théorie scientifique est son caractère réfutable ou « falsifiable », s'opposant sur ce point au critère proposé par le positivisme logique pour lequel les énoncés scientifiques doivent être vérifiables empiriquement. En outre, il transforme l'opposition traditionnelle au sein du réalisme entre le « monde intérieur » et le « monde extérieur » en une opposition entre une théorie scientifique et une réalité qui transcende la théorie. Bien que cette problématique appartienne au champ des sciences, le réalisme reste chez Popper une doctrine métaphysique, car il n'est ni démontrable, comme le sont la logique ou les mathématiques, ni réfutable, comme le sont les sciences empiriques. Mais ce caractère métaphysique du réalisme, au lieu de le discréditer, lui permet de remplir le rôle de fondement pour la méthodologie scientifique. Ici, le rôle du réalisme est triple :

  1. Il fonde la possibilité, pour une théorie, d'être fausse (d'être réfutée) en justifiant la possibilité de la réfutation. On parle alors de réalisme critique pour qualifier cette position.
  2. Il assure la possibilité d'une croissance de la connaissance scientifique en soutenant que le monde ressemble plus à la façon dont les théories modernes le décrivent qu'aux théories dépassées.
  3. Il joue un rôle régulateur en fixant un objectif à la science : l'accroissement des connaissances à propos du monde (puisqu'elles sont possibles).

Kripke, Putnam et l'externalisme[modifier | modifier le code]

Il revient à Saül Kripke[5] et Hilary Putnam[6] d'élaborer dans les années 1970 une tentative pour justifier le réalisme sur le terrain du langage et de la sémantique. S'inspirant de la distinction que Gottlob Frege avait établi entre le sens et la référence d'un mot, Kripke et Putnam élaborent une théorie causale de la référence des termes pour expliquer comment la signification d'un terme peut changer tout en désignant la même chose dans la réalité. D'après cette théorie, la référence d'une expression linguistique (ce qu'elle désigne dans le monde) est fixée par un acte de « baptême initial ». Cet acte désigne arbitrairement un objet physique bien réel associé à des effets observables (ex. : les électrons qui produisent la lumière électrique), mais les significations attachées à cette expression peuvent évoluer, voire changer du tout au tout. Ce qui établit la « réalité » d'une expression ou d'un terme, c'est l’existence d’une chaîne causale continue, liée au baptême initial. Le langage entretient ainsi une relation stable avec l'environnement extérieur qui assure l’existence des choses et des événements décrits dans les énoncés véridiques.

Cette conception du sens des expressions permet de concilier le réalisme naïf et le réalisme scientifique. La continuité de la référence entre le langage courant et la science est garantie par le lien causal qui les relie via un certain rapport à leur environnement matériel et à l'acte initial de baptême.

Selon Hilary Putnam, qui a d'abord défendu le réalisme métaphysique avant de le remettre en cause, le réalisme métaphysique implique l'adoption d'un prétendu « point de vue de Dieu ».

Réalisme « fort »[modifier | modifier le code]

Dans sa version forte, le réalisme affirme que les théories, les croyances ou les perceptions sont (au moins approximativement) vraies au sens où elles correspondent à la réalité. La notion de vérité qui est mobilisée est donc celle de vérité-correspondance : une théorie, une croyance ou une perception est vraie lorsqu'elle reproduit dans l'esprit ce qui est, constituant ainsi une sorte de copie de la réalité (certes incomplète et imparfaite).

Dans cette version du réalisme, une affirmation est vraie si elle décrit fidèlement ce qui existe. La vérité d'un énoncé établit alors une relation d'identité entre le contenu sémantique de cet énoncé et le monde. Les prédicats « vrai » et « faux » sont des prédicats ontologiques, relatifs à l'existence ou non des objets ou des propriétés dont on parle, contrairement aux prédicats épistémiques tels que « certain », « douteux », etc., qui traduisent une attitude humaine d'acceptation ou de rejet et sont relatifs à des croyances humaines.

Réalisme et antiréalisme[modifier | modifier le code]

Selon Michael Devitt, le réalisme métaphysique est une « doctrine irrésistible » et il n’existe pas d’argument qui pourrait nous contraindre à l’abandonner[7]. Pour les antiréalistes au contraire, le réalisme métaphysique est une position dogmatique qu'il est impossible de vérifier, et qui se révèle par là même inutile sur le plan gnoséologique[8]. Selon Hilary Putnam, le réalisme métaphysique nécessite l'adoption d’un « point de vue divin », forcément illusoire parce qu’il est illusoire de croire que nous pouvons accéder à un monde tout fait indépendant des conditions particulières (sociales, psychologiques ou culturelles) de sa représentation.

D'après George Berkeley, figure classique de l'antiréalisme, s’il est problématique de poser l’existence d’une réalité indépendante de l’esprit, c'est que l'existence elle-même est posée par un sujet. L'existence du monde implique celle du sujet qui en fait l'expérience. Il y a bien une réalité du monde, mais cette réalité est nécessairement immatérielle au sens où il ne peut rien exister indépendamment d'un sujet de perception[9].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. M. Devitt, Realism & Truth (1984), Oxford: Basil Blackwell, p. 13-15.
  2. Mario Bunge, « Matérialismes et sciences », in Athané, Machery et Silberstein (dir.), ‘‘Matière première’’, 1/2006, Paris, Éditions Syllepse, p. 255.
  3. Cf . Pierre Abélard, De intellectibus, 1125.
  4. Cf. passage sur le « morceau de cire », Seconde Méditation, § 11-13.
  5. S. Kripke, Naming and Necessity (1972) tr. fr., La logique des noms propres, Paris, Les éditions de Minuit, coll. « Propositions », 1982.
  6. H. Putnam, « Explanation and Reference » (1973), tr. fr. « Explication et référence », in P. Jacob (dir.), De Vienne à Cambridge : l'héritage du positivisme logique, Paris, Gallimard, p. 339-363.
  7. M. Devitt, 1984, Realism & Truth, Oxford: Basil Blackwell, p. 424.
  8. Cf notamment Bas van Fraassen, The Scientific Image, Oxford University Press, 1980.
  9. D. Berlioz, 2000, Berkeley, Un nominaliste réaliste, Vrin, p. 99.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Duhem, Sauver les apparences. Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée (1908), Paris, Vrin, 2005
  • Franck Varenne, Théorie, réalité, modèle, Éditions Matériologiques, 259 p., 2012 (ISBN 978-2-919694-29-7)
  • Roger Pouivet, Philosophie contemporaine (chapitre 4 en particulier), PUF, 2008
  • Michael Devitt, Realism And Truth, Princeton UP, 1999
  • S. Laugier et P. Wagner (éd.), Philosophie des sciences, vol. 1 : Théories, expériences et méthodes ; vol. 2 : Naturalismes et réalismes, Paris, Vrin, 2004
  • Karl Popper, La Connaissance objective (1973), Paris, Flammarion, 1999
  • Saul Kripke, La logique des noms propres (1980), Paris, Minuit, 1982

Articles connexes[modifier | modifier le code]