Louise Bryant

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Louise Bryant
Louise Bryant.jpg
Louise Bryant, tableau de John Henry Trullinger réalisé en 1913.
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Louise Bryant (), née Anna Louise Mohan, est une féministe, militante politique et journaliste américaine. Elle est connue en particulier pour ses reportages pro-bolchéviques pendant la Révolution russe. Épouse de John Silas Reed, elle rédige des portraits de nombreuses personnalités russes, dont Catherine Breshkovski, Maria Spiridonova, Alexandre Kerenski, Vladimir Ilitch Lénine et Léon Trotski. Ses articles, distribués par Hearst dès son premier voyage à Petrograd et Moscou, sont publiés dans des journaux américains et canadiens à partir de la fin de la Première Guerre mondiale. En 1918, elle publie Six mois rouges en Russie, un recueil des articles rédigés pendant son premier voyage. L'année suivante, elle témoigne en faveur de la révolution auprès de l'Overman Committee, un comité du Sénat visant à enquêter sur l'influence bolchévique aux États-Unis. Plus tard, en 1919, elle se lance dans une tournée nationale de soutien aux bolchéviques et de dénonciation de l'intervention alliée pendant la guerre civile russe.

Née Anna Louise Mohan, elle prend rapidement le nom de son beau-père, Sheridan Bryant. Elle grandit au Nevada, où elle fréquente l'université, avant d'aller vivre en Oregon, où elle obtient un diplôme d'histoire en 1909. Se destinant à une carrière de journaliste, elle écrit pour le Spectator et pour The Oregonian, des journaux de Portland. Vivant à Portland, elle s'implique dans le mouvement pour le droit de vote des femmes aux États-Unis. Elle quitte son premier mari en 1915 pour suivre John Reed à Greenwich Village et devient amie avec des personnalités féministes de l'époque par le biais du journal The Masses, qui publie les écrits de son amant, de l'association Heterodoxy et de la troupe de théâtre Provincetown Players. En 1919, elle est arrêtée à une manifestation du National Woman's Party et passe trois jours en prison. Reed et elle ont tous deux des liaisons en dehors de leur mariage ; deux de ses amants principaux sont Eugene O'Neill et Andrew Dasburg.

En 1920, Reed meurt du typhus. Bryant continue à écrire sur la politique russe et européenne, couvrant la Turquie, la Grèce et l'Italie à l'occasion. Elle publie un second recueil d'articles, Miroirs de Moscou, en 1923. Plus tard la même année, elle épouse William C. Bullitt, avec qui elle a une fille, Anne.

À la fin de sa vie, elle souffre de la maladie de Dercum et sombre dans l'alcoolisme. Bullitt obtient le divorce et la garde exclusive de leur fille Anne. Louise Bryant meurt en 1936 à Sèvres, en région parisienne, et est enterrée au cimetière des Gonards à Versailles. Son histoire et celle de Reed inspirent le film Reds de Warren Beatty en 1981.

Biographie[modifier | modifier le code]

Une petite fille aux cheveux courts tient une poupée sous son bras droit.
Louise Bryant enfant, entre 1885 et 1890.

Enfance et éducation[modifier | modifier le code]

Anna Louise Mohan naît en 1885 à San Francisco[1]. Son père, Hugh Mohan, est né en Pennsylvanie : journaliste, il s’implique dans les politiques du Parti démocrate et dans les sujets en rapport avec le droit du travail[2]. Anna Louise Mohan a deux aînés, Barbara, née en 1880, et Louis, né en 1882[2]. Plus tard, en 1885, la famille Mohan déménage à Reno, où Mohan continue sa carrière de journaliste mais sombre dans l’alcoolisme. Un jour, il disparaît et ne revient jamais auprès de sa famille. Louisa Flick, épouse Mohan, obtient le divorce en 1889 et épouse Sheridan Bryant, un cheminot qui travaille pour la Southern Pacific Transportation Company[3]. Le couple a deux enfants, Floyd, né en 1894, et William, né en 1896[3]. La famille vit à Wadsworth, mais Louise part vivre chez le beau-père de sa mère, James Say, qui habite dans un ranch près du lac de Humboldt, dans le Nevada[2]. Elle y reste trois ou quatre ans, revenant à Wadsworth à la demande de sa mère alors qu’elle est âgée de douze ans[3]. Bryant prend le nom de son beau-père dans sa vie quotidienne, mais ne fait jamais les démarches nécessaires pour changer son état civil[4].

Elle fréquente le lycée de Wadsworth, puis de Reno, et l’université du Nevada à Reno, où elle s’intéresse au journalisme, au débat, à l’art, à la danse et au basketball[3]. En 1905, elle est responsable de la Young Ladies Edition (« édition des jeunes femmes ») du journal étudiant. La même année, elle écrit la nouvelle The Way of a Flirt pour le magazine littéraire Chuckwalla et envoie des dessins à ce même titre et à Artemisia[5]. Après la mort de James Say en 1906, Bryant est atteinte d’une dépression et quitte l’université pour travailler à Jolon, où elle vit dans un ranch et donne des cours à des enfants, pour la majorité mexicains[3]. À l’été 1906, elle déménage à Eugene, où elle rejoint son frère Louis qui travaille pour la Southern Pacific[6].

A grainy newspaper photo of a woman in her early 20s who looks straight at the camera. Her hair is coiffed, and she is wearing a white blouse
Bryant, étudiante à l’université de l'Oregon, en 1909.

Quand elle découvre qu’elle peut obtenir une équivalence pour ses études à Reno, elle s’inscrit à l’université de l'Oregon à Eugene[7]. Le campus a moins de 500 étudiants et elle y est populaire[7] : elle participe à la création d’une sororité, Zeta Iota Phi, un chapitre local de Chi Omega[8], et en est la première présidente[7]. Elle écrit des poèmes et crée des dessins pour l’Oregon Monthly[7]. Dans la ville d’Eugene, connue pour son puritanisme[7], elle est la première étudiante à porter du blush, a plusieurs relations amoureuses, et porte des vêtements critiqués par Miriam Van Waters, l’éditrice de l’Oregon Monthly, et Luella Clay Carson, la doyenne des femmes du campus[5]. En 1908, elle quitte le campus pendant un semestre pour enseigner dans une petite école de l’île Stuart, elle retourne à Eugene pour obtenir sa licence d’histoire. Elle obtient son diplôme début 1909 avec une thèse sur la guerre des Modocs[9].

Paul Trullinger, premier mari de Louise Bryant.

Vie en Oregon[modifier | modifier le code]

Au printemps 1909, Bryant s’installe à Portland, partageant d’abord un appartement avec une camarade de classe, Clara Wold, puis prenant son propre appartement dans le même immeuble[10]. Elle enchaîne les emplois : elle conçoit un vitrail pour le Povey Brothers Studio[10], effectue des reportages freelance pour The Oregonian[11] et rédige et illustre des articles pour le Portland Spectator[10],[12]. Fin 1909, elle rencontre puis épouse Paul Trullinger, un dentiste qui vit sur une péniche sur la Willamette, collectionne des œuvres d’art et organise des soirées où il invite ses amis à inhaler de l’éther[10].

Bryant garde son nom de jeune fille et son appartement après son mariage. Elle déteste les corvées domestiques et souhaite avancer sa carrière. Son amie Sara Bard Field lui présente le mouvement pour le suffrage féminin aux États-Unis (en) et elle rejoint la branche oregonaise de la College Equal Suffrage League en 1912. Avec Field, elles prononcent des discours pro-suffrage féminin dans des petites villes de l’Oregon et défilent dans un char de suffragettes au cours de la parade du Jour du drapeau à Portland. Sous la direction d’Abigail Scott Duniway, les femmes obtiennent le droit de vote en Oregon un peu plus tard la même année[13].

Bryant découvre le journal socialiste The Masses via son ami, l’avocat Charles Erskine Scott Wood, qui épousera plus tard Field[14]. Enthousiaste à la lecture de son contenu, en particulier celui rédigé par John Reed, Bryant commence à lancer des campagnes d’abonnement au journal[15]. Emma Goldman prononce un discours en l’honneur de Reed dans le hall des Industrial Workers of the World à Portland[15]. Avec d’autres militants politiques, dont Alexandre Berkman, elle est invitée aux soirées de Bryant et de son mari[16]. En 1914, Reed, un journaliste diplômé de Harvard vivant à Greenwich Village, visite Portland, dont il est originaire, et s’exprime contre le système de classes à l’University Club de Portland[15]. On ne sait pas exactement quand Bryant et Reed se sont rencontrés, mais vers Noël 1915, Reed revient à Portland pour voir sa mère après le décès de son père et annonce être en couple avec Bryant[17]. Reed retourne à Greenwhich Village le 28 décembre et Bryant abandonne son mari pour le suivre trois jours plus tard[16]. Trullinger demande le divorce, qui est prononcé en juillet 1916[18],[19].

Départ à New York[modifier | modifier le code]

Mid-length photograph of a man of about 25 in a jacket, tie, and fedora.
John Reed, c. 1910–1915

Reed loue une chambre pour Bryant près de son appartement au 43 Washington Square[20]. Leur co-habitation en dehors du mariage est un détail pour les amis de Reed, qui rejettent l’institution du mariage et les autres normes de la classe moyenne[21]. Lors d’une visite de New York, Field emmène Bryant à une réunion de Heterodoxy, un groupe féministe qui inclut Charlotte Perkins Gilman, Mary Heaton Vorse, Crystal Eastman, Ida Rauh, Zona Gale et Mary Austin[22]. Les nouvelles amies de Bryant incluent Inez Milholland, Inez Gillmore et Doris Stevens[23]. Le coupe fréquente aussi l'anarchiste Emma Goldman, le dramaturge Eugene O'Neill et la mécène Mabel Dodge, une ancienne amante de Reed[24].

Au numéro 43, Bryant et Reed s’aménagent deux bureaux séparés, où chacun travaille sur ses projets de journaliste[25]. Quatre mois après son départ de l’Oregon, Bryant se fait connaître à New York avec un portrait de deux juges de Portland, dont l’un a annulé un procès contre Goldman, accusée d’avoir distribuée de la documentation du mouvement de contrôle des naissances aux États-Unis. L’article est publié sous le nom Two judges (« Deux juges ») dans The Masses en avril 1916 et est édité par Max Forrester Eastman, le frère de Crystal Eastman[26]. Pendant ce temps, Reed est envoyé interviewer l'influent homme politique William Jennings Bryan en Floride pour Collier's[27].

Louise Bryant se prélassant au soleil à Provincetown, en 1916.

Quelques semaines plus tard, Bryant et Reed sont invités par Vorse à passer l’été à Provincetown et à participer aux créations de la troupe de théâtre Provincetown Players. D’autres artistes du Village rejoignent la troupe, créée en 1915 par George Cram Cook et Susan Glaspell, qui ont pour objectif de produire des pièces de théâtre à la fois artistiques et politiques. En 1916, la troupe joue The Game, une pièce de Bryant dans laquelle les personnages de la Vie et de la Mort jouent aux dés pour définir le destin de la Jeunesse (un poète) et de la Fille (une danseuse). La pièce est annoncée en même temps que Not Smart, de Wilbur Steele, et Bound East for Cardiff de O’Neill[28].

Pendant l’été, Reed quitte Provincetown pour couvrir la convention du Parti progressiste à Chicago et pour écrire des articles pour Collier’s et Metropolitan Magazine. Pendant ses absences, Bryant et O’Neill deviennent amants, ce qui ne pose aucun problème dans leur groupe qui milite pour l’amour libre[29]. Reed, découvrant la liaison, réagit en invitant O’Neill à partager ses repas avec le couple[30]. Dans une lettre à Field, Bryant écrit de sa relation avec Reed qu’elle est « si belle et si libre ! [...] Nous n’interférons pas du tout l’un avec l’autre [...] nous avons le sentiment d’être des enfants qui ne grandiront jamais »[31].

Louise Bryant en 1916 à Greenwich Village.

Après avoir passé le mois de septembre 1916 à Truro, dans une maison qu’ils ont achetée, Bryant et Reed retournent à Greenwich Village. Le week-end, ils se rendent à Croton-on-Hudson, au Nord de New York, où leurs amis ont des petites maisons. En octobre, ils achètent leur propre cottage sur place. Reed a cependant une maladie des reins qui le force à se faire retirer un rein. L’opération, prévue pour mi-novembre, est dangereuse et Reed décide de faire de Bryant son héritière[32]. Ils se marient donc le 9 novembre à Peekskill, trois jours avant l’opération de Reed à l’hôpital Johns-Hopkins[33]. À la même période, Bryant doit se faire soigner pour des problèmes d’ordre gynécologique[34]. Quand Reed revient de Baltimore, mi-décembre, le couple part vivre à plein temps à Croton-on-Hudson pour récupérer et se concentrer sur l’écriture. Ils prévoient de se rendre en Chine en 1917 pour envoyer des reportages à des publications américaines, mais abandonnent le projet en janvier 1917, quand les États-Unis se préparent à prendre part à la Première Guerre mondiale[35]. En difficulté financière, le couple vend le cottage de Truro à Margaret Sanger, et Reed vend la montre en or de son père[36]. À la même époque, son engagement pacifiste lui fait perdre de nombreux contrats[36]. La relation de Bryant avec O’Neill augmente les tensions du couple, qui se brouille quand Reed confesse avoir eu plusieurs liaisons de son côté. Ils se séparent temporairement et Bryant décide d’aller en Europe. Reed l’aide à convaincre John Wheeler, qui vient de fonder le Bell Syndicate, de lui fournir une carte de presse[37]. Reed lui paie le voyage[38] et Bryant prend le bateau en juin pour couvrir la guerre en France[37]. Elle regrette presque immédiatement sa décision, et Reed et Bryant s’envoient de très nombreuses lettres pendant tout le voyage[39].

Pendant son voyage, Bryant fait des interviews de médecins militaires à bord du paquebot Espagne et écrit des articles sur eux et sur la menace des attaques par torpilles. À son arrivée à Paris, Bryant demande une permission de se rendre sur le front de l'Ouest, mais n’obtient pas d’autorisation en raison de son manque d’expérience et de son genre[40]. Elle collecte des informations auprès de nombreux habitants de Paris et envoie ses articles à Reed, qui les relit et les transfère à Wheeler[41].

Visite à Petrograd[modifier | modifier le code]

Bryant revient de France mi-août et Reed la retrouve sur le dock du port pour lui dire de préparer ses affaires : quatre jours plus tard, ils doivent partir pour Petrograd et y couvrir la Révolution russe. Eastman, éditeur de The Masses, paie les frais de Reed, et le Bell Syndicate demande à Bryant d’apporter « le point de vue féminin » à la couverture médiatique de la guerre. Ils quittent New York le 17 août et arrivent à Petrograd, à l’époque capitale de la Russie, environ six mois après l’abdication forcée de Nicolas II. Le gouvernement d’Alexandre Kerenski a déjà subi une tentative de coup d’État du général Lavr Kornilov. Bryant et Reed arrivent en ville entre ce coup d’état et la Révolution d'Octobre[42].

A grandmotherly woman of about 70 is seated, pen in hand, at a desk with a writing pad.
Catherine Breshkovski, l'une des femmes que Louise Bryant interviewe en 1917.

Bryant et Reed, à nouveau en couple, travaillent à l’Hôtel Angleterre de Saint-Pétersbourg. Ils se rendent à des conférences à l’institut Smolny et ailleurs à Petrograd et interviewent de nombreux dirigeants politiques dont Vladimir Ilitch Lénine, Léon Trotski et Alexandre Kerenski. Pendant cette période, Bryant écrit le livre Six mois rouges en Russie, Reed prépare Dix jours qui ébranlèrent le monde. Bryant voyage beaucoup : elle couvre les réunions de la Douma, dîne dans des cantines militaires avec des soldats et des ouvriers, et interviewe des femmes révolutionnaires. Parmi elles figure Catherine Breshkovski, Maria Spiridonova et Alexandra Kollontaï, qui deviendra la seule femme du cabinet bolchévique. Elle sort ainsi véritablement de l’ombre de son mari pour la première fois[43] et ses écrits sont lus dans tous les États-Unis. Au printemps 1918, aux États-Unis, le patriotisme de guerre évolue en parallèle de l’ouverture d’esprit face à la révolution russe. Les journalistes savent que tout article qui parle de la Russie se vendra bien. Le Public Ledger achète trente-deux articles de Bryant et les revend à plus d’une centaine de journaux d’Amérique du Nord[44].

Retour à New York[modifier | modifier le code]

Bryant quitte la Russie avant Reed, qui tient à couvrir le débat bolchévique sur la participation russe à la guerre contre l’Allemagne[45]. Elle retourne à New York, où elle arrive le 18 février 1918[46]. Elle y trouve Greenwhich Village profondément transformé : des anciens amis sont partis, les loyers ont augmenté, et les touristes remplacent les bohémiens[47]. Sous la pression du gouvernement, The Masses a arrêté ses activités[48]. Elle réserve une chambre à l’hôtel Breevort[46] et écrit des articles sur la révolution d’octobre et des discours de soutien au gouvernement travailliste de Russie[49]. Pendant ce temps, Reed ne parvient pas à obtenir un visa de retour aux États-Unis et est retenu à Oslo pendant plus d’un mois[50]. Ses lettres sont censurées et Bryant ne reçoit pas de nouvelles de lui avant avril[50]. Sur ordre d’Edgar Sisson, de la commission américaine sur l’information publique, tous les documents en possession de Reed sont confisqués lorsqu’il arrive à New York le 28 avril[51]. Ne pouvant plus travailler sans ses notes d’observation russes, il se retire à Croton-on-Hudson avec sa femme pour l’été[51].

En août, pendant un long week-end artistique à Woodstock, Bryant commence une liaison avec le peintre Andrew Dasburg, avec qui elle est amie depuis deux ans[52]. De retour au Village en septembre, Bryant et Reed louent une petite maison sur la place Patchin[53]. Plus tard dans le mois, Reed est arrêté pour un discours où il a critiqué l’intervention alliée pendant la guerre civile russe. Il est relâché avec une caution de 5 000 $[54]. Reed est à nouveau accusé aux côtés d’Eastman, de Floyd Dell et des anciens rédacteurs de The Masses pour avoir tenté de faire obstruction à la conscription aux États-Unis pendant la Première Guerre mondiale. Reed est accusé spécifiquement à cause d’un article sur les maladies mentales au sein des troupes américaines[55]. Bryant est entendue sans être accusée. Les deux procès contre The Masses se terminent avec un jury indécis et les accusés sont libérés[54]. En octobre, le livre de Bryant, Six mois rouges en Russie, sort aux États-Unis et reçoit des critiques majoritairement favorables[56], et Reed récupère ses notes de travail et reprend la rédaction des Dix jours qui ébranlèrent le monde[57], qui ne sera publié qu’en avril 1919[58].

En février 1919, Bryant voyage à Washington avec Albert Rhys Williams pour s’y exprimer sur la situation en Russie[59]. Sur place, elle participe à une manifestation du National Woman's Party et est arrêtée et condamnée à cinq jours de prison[60]. Elle est accusée, après avoir brûlé l’effigie de Woodrow Wilson sur la pelouse de la Maison-Blanche, d’avoir allumé un incendie sur la propriété du gouvernement, pénétré sur la pelouse de la Maison-Blanche et tenté de prononcer des discours appelant au désordre[61]. Elle fait partie d’un groupe de femmes qui refusent la libération sous caution et passe au moins trois jours en prison, durant lesquels elle participe à une grève de la faim[60]. À sa libération, elle insiste pour témoigner en tant que témoin hostile auprès de l’Overman Committee, chargé d’enquêter sur l’activité bolchévique aux États-Unis. Refusant de répondre aux questions sur sa religion, son mariage et sa vie personnelle, elle témoigne pendant deux jours pour tenter de convaincre le comité, présidé par le sénateur Lee S. Overman, que la Russie a le droit à l’auto-détermination[62].

Close-up of a young woman with relatively short hair; she is gazing directly at the camera.
Anna Louise Strong en 1918, l’année où elle organise la tournée de Louise Bryant.

Peu après, elle se lance dans une tournée nationale, The Truth about Russia (« La Vérité sur la Russie »), organisée par Anna Louise Strong. Cette tournée la voit faire ses discours auprès de larges audiences de Détroit, Chicago, Spokane, Seattle, San Francisco, Los Angeles, et d’autres grandes villes américaines[63]. La biographie de Bryant affirme qu’elle est la première femme à avoir défendu Lénine et Trotski au cours de meetings politiques sur le sol américain[64].

À son retour de tournée, en mai 1918, Louise Bryant et John Reed passent quelques mois à Croton-on-Hudson, où ils écrivent et jardinent pendant que Reed guérit de la grippe[65]. Fin août, Reed, qui a rejoint le Parti socialiste des États-Unis, est choisi par sa sous-branche, le Communist Labor Party of America, pour se rendre à Moscou et essayer de faire reconnaître le CLP comme unique représentant américain de l’Internationale communiste[66]. Contrairement à Reed, Bryant prend garde à ne s’affilier à aucun parti politique[67]. Le gouvernement américain interdit rapidement le CLP et son concurrent, le Parti communiste des États-Unis d'Amérique, dirigé par Louis Fraina[68]. Sous la menace d’être arrêté et ne pouvant pas obtenir de passeport pour aller en Russie, Reed se fait passer pour un chauffeur et embarque sur un bateau scandinave en septembre 1919[69]. Pendant les Palmer Raids et la première terreur rouge qui commencent en novembre 1919, il est accusé de conspiration visant à renverser le gouvernement par la force[70]. En mai 1920, après sa visite à Moscou, il est arrêté et incarcéré en Finlande alors qu’il tente de regagner les États-Unis[71]. Trois mois plus tard, il est renvoyé à Moscou dans le cadre d’un échange de prisonniers entre les bolchéviques et la garde blanche finlandaise[71]. À Tallinn, il envoie un télégramme à Bryant : Passport home refused. Temporarily returning headquarters. Come if possible (« Passeport refusé. Retour temporaire au quartier général. Viens si possible. »)[72]. N’ayant pas non plus de passeport, Bryant se déguise en femme de marchand suédois[73] et arrive à Petrograd à la fin août 1920[74].

Vie en Europe[modifier | modifier le code]

Quand Bryant arrive à Petrograd, Reed est à Bakou pour assister au congrès oriental de l’URSS avec le comité de direction du Comintern[75]. Il lui a laissé une lettre avec des informations pratiques et elle se rend donc à une chambre qu’il a réservée pour elle à l’hôtel Dielovoy de Moscou. Le 15 septembre, il l’y retrouve et le couple passe quelques jours ensemble, rendant visite à Lénine, Trotski, Béla Kun et Ismail Enver[76]. Bryant commence à écrire des articles sur Moscou et à les envoyer à l’International News Service, qui l’a embauchée avant son départ de New York[77].

Louise Bryant à l'enterrement de John Reed.

Une semaine après le retour de Reed de Bakou, il commence à être atteint de maux de tête et de vertiges et pense avoir la grippe. Cinq jours plus tard, il est délirant et les médecins identifient le typhus : ils l’envoient à l’hôpital, où il meurt le 17 octobre 1920 avec Bryant à ses côtés. Le jour de l’enterrement, Bryant suit la tradition russe et marche seule à l’avant du cortège funéraire, juste derrière le corbillard. Pendant l’enterrement, elle perd connaissance et se réveille plus tard dans sa chambre d’hôtel. À son chevet se trouvent ses amis Emma Goldman et Alexandre Berkman, qui ont été arrêtés aux États-Unis et déportés en Russie fin 1919[78].

Après la mort de Reed, Bryant obtient de Lénine l’autorisation de voyager au Sud de la Russie[79] : elle découvre la steppe kazakhe en train, découvre la famine qui touche ces régions, visite Tachkent et Boukhara puis se rend aux frontières de l’Iran et de l’Afghanistan[80].

A middle-aged man in a dark coat and top-hat strides confidently along a boardwalk at the base of a set of steps. A well-dressed woman is on the steps behind him, while a third person, a man, approaches the steps.
William C. Bullitt, le troisième mari de Louise Bryant.

Elle revient aux États-Unis au milieu de l’été 1921 et y reste environ un an[81]. Pendant ce temps, elle rencontre William C. Bullitt, un directeur de Paramount, et tente de le convaincre d’adapter en film les Dix jours qui ébranlèrent le monde[82]. Bullit, diplômé de l’université Yale et héritier d’une riche famille de Philadelphie, est un ancien journaliste spécialisé en affaires internationales puis a travaillé comme diplomate[83]. Bryant et Bullitt s’intéressent tous deux à la Russie, au journalisme, et à l’œuvre de John Reed, que Bullitt admire. Paramount refuse de produire le film demandé par Louise Bryant, mais Bullitt tombe sous son charme et ils commencent une relation amoureuse[82]. En août, le New York American publie une série de seize articles de Bryant décrivant la famine en Russie, la Nouvelle politique économique de Lénine et la fin de la guerre civile russe[84]. Le ton de ces articles n’a cependant plus l'enthousiasme de ses articles de 1918[85].

En octobre 1921, Bryant fait le discours principal d’un événement commémoratif de Reed à New York, et elle passe beaucoup de temps à regrouper les écrits de son mari dans l’espoir d’en publier un recueil[86]. Elle signe un partenariat avec le King Features Syndicate, qui la renvoie en Russie pour y écrire des portraits de personnes russes. Le premier portrait est publié en juin 1922 et en 1923, elle publie son second livre, Miroirs de Moscou[87]. Les voyages de Bryant en Europe incluent Moscou, Berlin, Londres, Paris et d’autres grandes villes. Fin octobre, elle se rend à Rome avec Bullitt[88]. À la fin de l’année, elle a l’occasion d’écrire un article sur Benito Mussolini, qui vient d’arriver au pouvoir, en interviewant différentes personnes dont Rachele Guidi. Début 1923, le New York American publie ce portrait[89].

À la même période, Bryant quitte Rome pour couvrir la guerre d’indépendance turque et s’installe à Constantinople avec Bullitt[90]. Elle relate l’arrivée au pouvoir de Mustafa Kemal Atatürk tandis que son amant écrit le roman It’s Not Done, qu’il publie en 1926 en lui dédiant[91]. Depuis la Turquie, elle se rend à Palerme pour interviewer Constantin Ier, puis à Athènes pour rencontrer son fils, Georges II[92]. Peu après, Bryant abandonne sa carrière de journaliste pour se concentrer sur sa famille[92].

Fin de la carrière professionnelle[modifier | modifier le code]

Fin 1923, Bryant et Bullitt s’installent à Paris, où ils se marient en décembre. Deux mois plus tard[93], Bryant donne naissance à une fille, Anne Moen Bullitt[94]. Le nom Moen est une orthographe alternative du nom légal de Louise Bryant, Mohan[95]. En 1925, Bullitt et elle adoptent un garçon de huit ans, Refik Ismaili Bey, qu’ils ont renconté en Turquie[96]. Mariée et mère, Louise Bryant doit s’astreindre à la vie quotidienne d’une maîtresse de maison riche, donner des ordres aux servants et organiser la décoration, les repas et les mondanités de la famille[97]. Elle se plaint de trouver sa nouvelle vie « inutile », et le mariage de Bryant et Bullitt commence à se détériorer[98]. Une biographe le qualifiera plus tard de « désastre » à l’opposé des anciennes relations amoureuses de Louise Bryant[99].

Bryant continue à écrire, mais très peu de ses articles sont publiés[100]. Son dernier article, A Turkish Divorce (« Un divorce à la turque »), au sujet du traitement des femmes par Atatürk, est publié dans The Nation en août 1925[101].

En 1926, Bryant est atteinte de la maladie de Dercum. Elle commence à énormément boire après une vie d’abstinence[102]. Début 1928, elle commence à fréquenter les cercles lesbiens de Paris et y fait la rencontre de la sculptrice anglaise Gwen Le Gallienne (en), avec qui elle commence une relation amoureuse[103]. Bullitt trouve cependant des lettres personnelles entre les deux femmes[104],[105],[106]. Il s’appuie alors sur l’alcoolisme et l'adultère de sa femme pour demander le divorce, qu’il obtient en 1930. Il obtient également la garde exclusive d’Anne[107]. Bryant reste à Paris, donnant des conseils d’écriture à Claude McKay[108] et aidant des chercheurs de Harvard à conserver les écrits de Reed[100].

Bryant meurt le 6 janvier 1936 d’une hémorragie intracérébrale à Sèvres[109]. Elle est enterrée au cimetière des Gonards à Versailles[110],[111].

Postérité[modifier | modifier le code]

En 1981, le film Reds sort et suit l'histoire de Reed et Bryant. Diane Keaton y joue Bryant et Warren Beatty joue Reed[112]. Jack Nicholson joue Eugene O'Neill, Maureen Stapleton joue Emma Goldman, Jerzy Kosinski joue Grigori Zinoviev et Edward Herrmann joue Max Eastman[113].

En 1998, trois bénévoles de l'Oregon Cultural Heritage Commission se rendent à Paris et trouvent la tombe de Bryant en ruines, abandonnée et en voie de destruction. Ils lancent une campagne de dons, qui inclut des dons de membres des familles Bryant et Bullitt, et parviennent à restaurer la tombe[114].

An imposing multi-story Gothic Revival building rises above a green lawn toward a deep blue sky. The building is highly decorated with stonework, heavy wooden entrance doors, and vertical columns of stained-glass windows.
La Bibliothèque commémorative Sterling de Yale, où sont conservés les archives de Louise Bryant.

En 2004, Anne Moen Bullitt fait don des archives personnelles de ses parents à l'université Yale. La Bibliothèque commémorative Sterling de Yale contient donc une collection intitulée Louise Bryant Papers, sous la cote MS 1840. Cette collection consiste d'environ 5,8 mètres linéaires de lettres, textes, photographies et images que Bryant a collectionnées ou créées entre 1916 et 1936[115].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • School Feeding: Its History and Practice at Home and Abroad[116]
  • Six Red Months in Russia (1918)[117], traduit par José Chatroussat sous le titre Six mois en Russie rouge et publié en poche (Libertalia, 2017)
  • Mirrors of Moscow[118] (Hyperion Books 1973)

Théâtre[modifier | modifier le code]

  • The Game: A Morality Play in One Act[119]

Articles (extrait)[modifier | modifier le code]

  • « Art for American Children »[120]
  • « Fables for Proletarian Children »[121]
  • « The Last Days with John Reed: A Letter from Louise Bryant »[122]
  • « Two Judges »[123]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dearborn 1996, p. 9.
  2. a b et c Dearborn 1996, p. 10–11.
  3. a b c d et e Dearborn 1996, p. 12–17.
  4. Gelb 1973, p. 37.
  5. a et b Gardner 1982, p. 22–24.
  6. Dearborn 1996, p. 18.
  7. a b c d et e Gardner 1982, p. 22–23.
  8. Dearborn 1996, p. 19.
  9. Dearborn 1996, p. 18–22.
  10. a b c et d Dearborn 1996, p. 22–27.
  11. Douglas Perry, « Women's History Month: Revisiting Louise Bryant's Portland », The Oregonian, Portland, Oregon,‎ (lire en ligne)
  12. « Elbert Bede Will Edit 'Portland Spectator' », Corvallis Gazette–Times,‎ , p. 1 (lire en ligne)
  13. Dearborn 1996, p. 27–29.
  14. Gardner 1982, p. 25–29.
  15. a b et c Dearborn 1996, p. 36–37.
  16. a et b Michael Munk, « Louise Bryant (1885–1936) », sur The Oregon Encyclopedia, Portland State University (consulté le 19 mai 2014)
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Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mary V. Dearborn, Queen of Bohemia: The Life of Louise Bryant, New York, Houghton Mifflin Company, (ISBN 978-0-395-68396-5, lire en ligne)
  • Virginia Gardner, Friend and Lover: The Life of Louise Bryant, New York, Horizon Press, (ISBN 978-0-8180-0233-5, lire en ligne)
  • Barbara Gelb, So Short a Time: A Biography of John Reed and Louise Bryant, New York, W. W. Norton & Company, (ISBN 978-0-393-07478-9, lire en ligne)
  • Eric Homberger. John Reed (Manchester: Manchester University Press, 1990)
  • Louise Bryant. Six Red Months in Russia (1918), traduit par José Chatroussat sous le titre Six mois en Russie rouge et publié en poche (Libertalia, 2017)
  • Louise Bryant. Mirrors of Moscow (Hyperion Books 1973)

Liens externes[modifier | modifier le code]