Hypothèse documentaire

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L’hypothèse documentaire est une théorie qui affirme que les cinq premiers livres de l'Ancien Testament, formant le Pentateuque ou Torah, ont pour origine quatre sources différentes : le document jahviste, le document élohiste, le document deutéronomiste et le document sacerdotal. Cette hypothèse a été systématisée au XIXe siècle par les biblistes allemands Karl Heinrich Graf (1815-1869) et Julius Wellhausen (1844-1918), dont les conclusions sont connues sous le nom de « système de Graf-Wellhausen ».

Le système de Graf-Wellhausen n'est pas la première hypothèse documentaire. Auparavant, Jean Astruc (1684-1766) puis Édouard Reuss (1804-1891) en avaient déjà formulé un équivalent. Reuss estimait que le Pentateuque avait eu pour sources trois ou quatre documents où il distinguait nettement la législation sacerdotale (Exode 25-40, Nombres 1-10, Lévitique et quelques textes narratifs).

Le système de Graf-Wellhausen a rencontré une quasi-unanimité dans les milieux de l'exégèse biblique jusqu'aux années 1980, époque à laquelle il a été soumis aux critiques des chercheurs, avant d'être jugé caduc à la fin du XXe siècle. S'appuyant sur l'état des textes et leur date probable de composition, la recherche actuelle privilégie deux autres hypothèses : d'une part, la « théorie des fragments », qui postule la mise en forme de plusieurs traditions différentes, à des dates variables ; d'autre part, la « théorie des compléments (en) », selon laquelle un texte initial a subi diverses modifications ou interpolations. Elle tend à discerner deux grands groupes rédactionnels : l'école deutéronomiste et l'école sacerdotale.

Prolégomènes[modifier | modifier le code]

Dès le XVIe siècle, de nombreux auteurs développent l'hypothèse que la Bible a été écrite par plusieurs rédacteurs : Karlstadt (1520), Hobbes (Léviathan, 1651), Spinoza (Tractatus theologico-politicus, 1670), Richard Simon (Histoire critique du Vieux Testament, 1678), Jean Astruc (Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraoit que Moyse s'est servi pour composer le Livre de la Genèse, 1753). Il s'agit pour ces auteurs de rendre compte des doublets, contradictions internes et autres ruptures à l'intérieur du texte biblique. Tous contestent la tradition qui attribue la rédaction de la Torah au seul Moïse.

Karl Heinrich Graf (1815-1869), élève d'Édouard Reuss, démontre que ni le Deutéronome, ni les livres prophétiques, ni les livres historiques (de Josué à 2Rois) ne connaissent la législation sacerdotale rapportée dans la Torah. De ce fait, le document de législation sacerdotale doit être daté de l'époque post-exilique.

Cette théorie, systématisée au XIXe siècle par l'exégète allemand Julius Wellhausen, postule que l'élaboration du Tanakh est le produit de traditions théologiques antérieures et a commencé avant que le monothéisme ne soit réellement établi chez les Hébreux. Elle suppose des documents enchevêtrés ou juxtaposés dans la Torah actuelle.

La théorie de Wellhausen[modifier | modifier le code]

Les 4 documents[modifier | modifier le code]

Selon cet exégète, chacun des documents reflète une évolution de la foi de ses rédacteurs. Dans sa théorie, il distingue :

  1. Le document jahviste (J), où le Dieu d'Israël est nommé YHWH. Sa fixation (orale ou écrite) aurait eu lieu à Jérusalem à la fin du Xe siècle av. J.-C., sous le règne de Salomon.
  2. Le document élohiste (E), où le Dieu d'Israël est nommé Elohim. Sa fixation aurait été faite dans le royaume d'Israël (royaume du Nord) à la fin du IXe ou au début du VIIIe siècles av. J.-C..
  3. L'histoire deutéronomiste (D) ou 2e loi, composé à Jérusalem (Royaume de Juda, au Sud) sous le règne du roi Josias.
  4. Le document sacerdotal (P pour prêtre) écrit pendant l'Exil à Babylone au VIe siècle av. J.-C. ou peu après, et présente la restauration.

Wellhausen enquête autour de diverses thématiques :

  • le lieu de culte,
  • les sacrifices,
  • les fêtes,
  • le clergé,
  • la dîme.

Il conclut que chacune de ces institutions connaît un même mouvement caractérisé par un pluralisme, suivi par une centralisation et s'achevant par une ritualisation.

Dimension idéologique du travail de Wellhausen[modifier | modifier le code]

Présentation stemmatique de l'hypothèse documentaire ;
* contient l'essentiel du Lévitique ; † contient l'essentiel du Deutéronome ; ǂ contient les livres de Josué, des Juges, de Samuel (I et II), des Rois (I et II)

Wellhausen préfère la période monarchique, celle du document J (parfois nommé aussi JE). Ses successeurs y voient à la fois une conséquence du romantisme allemand mais suggèrent aussi que son admiration pour le Kaiser a peut-être quelque chose à voir dans ce goût si l'on considère que Julius Wellhausen écrivait vers 1871, c'est-à-dire à l'époque où Bismarck unifiait l'empire allemand. Toutefois, après la monarchie, Wellhausen ne voit que décadence et dégénérescence qui culminent à l'époque post-exilique. Ce type de problématique amena Wellhausen à démissionner de la faculté de théologie de l'université de Göttingen et à enseigner la philologie sémitique à la faculté de lettres[réf. nécessaire].

Évolution de la théorie[modifier | modifier le code]

Hermann Gunkel[modifier | modifier le code]

La théorie de Graff-Wellhausen est bien évidemment débattue et en particulier se pose la question des origines de chacun des documents - les auteurs sont ils des inventeurs, des rédacteurs ou encore des collecteurs ? Ces questionnements sont un ferment d'évolution de la théorie et notamment pour Hermann Gunkel (1862-1932). Influencé par l'école de l'histoire des religions et par l'essor de l'archéologie mésopotamienne et assyrienne - c'est à cette époque que l'épopée de Gilgamesh est découverte et traduite - Gunkel voit dans la Genèse, dont il a écrit un commentaire célèbre, une collection de légendes qui se seraient formée au fur et à mesure du temps à partir de récits indépendants s'étoffant petit à petit et agrégeant éventuellement des traditions orales. Il est aussi considéré comme l'un des fondateurs de l'école de l'histoire des formes selon laquelle la forme d'un texte rend compte de la situation de communication et du contexte sociologique dans lequel il est produit.

Martin Noth[modifier | modifier le code]

Article détaillé : histoire deutéronomiste.

Martin Noth (1902-1968) se pose la question de l'étendue des sources : Pentateuque, Hexateuque ou Tétrateuque ?

Gerhard von Rad[modifier | modifier le code]

Avec Gerhard von Rad (1901-1971), l'hypothèse documentaire trouve sa forme canonique, celle qui rendra le mieux compte de la formation du Pentateuque jusque dans les années 1970. Selon Von Rad, le Pentateuque est en fait un Hexateuque sur le plan de sa structure dans lequel le Jahviste envisage une histoire du salut à partir du petit credo initial en Deutéronome 26, 5-9.

  • Le Jahviste considère (Genèse 12, 1-3) que l'empire salomonien constitue l'aboutissement des promesses et du projet de YHWH.
  • L'idéologie du Jahviste dit que la promesse faite à Abraham concerne la Grande Nation, la bénédiction et la possession du pays tel que réalisée sous le règne de Salomon
  • Le Grand Nom (Genèse 12, 2) est celui accordé à David en 2 Samuel 7,9.

Von Rad estime nécessaire d'entreprendre le même travail sur les autres sources. La ligne directrice de Von Rad est proche de la théologie dialectique sous l'influence de Karl Barth

Aux alentours de 1960, l'hypothèse documentaire s'énonce sous une forme différente de celle de ses débuts et plutôt comme ceci :

Source documentaire Date Étendue Textes clefs Théologie
Document J 930 (époque de Salomon) De Genèse 2,4 à Josué 24 (alternative : fin perdue) Genèse 12, 1-3 ; Exode 19, 3 et suivants Justification de l'empire davidique ; Dieu accomplit ses promesses et accompagne l'homme.
Document E 850-750 De Genèse 15 à ? (en discussion) Genèse 20-22 La crainte de Dieu entraîne un comportement éthique. Cette rédaction est proche des livres prophétiques.
Document D 750-620 Deutéronome 5-30 Deutéronome 6, 4-3 Théologie de l'Alliance, du Dieu unique, du monothéisme exclusif
Document P 550 Genèse 1 à Deutéronome 34 (alternative : fin en Josué) Genèse 1, Genèse 17, Exode 6 Souveraineté et sainteté de YHWH, importance des institutions, médiation sacerdotale

Postérité[modifier | modifier le code]

Des recherches publiées autour de 1975 ont contesté l'hypothèse documentaire, mettant en évidence la cohabitation et la contemporanéité de certaines conceptions et écoles, la spécificité du Pentateuque (ce modèle n'explique pas sa composition en cinq livres), l'absence de reconstruction de la source élohiste[1]. Ce sont les ouvrages suivants, qui ont redonné du dynamisme à l’hypothèse des fragments :

  • John Van Seters, Abraham in Tradition and History New Haven/Londres 1975 (« Abraham dans la tradition et dans l'histoire »).
  • Hans Heinrich Schmid, Le soi-disant yahwiste.
  • Rolf Rendtorff, Das überlieferungsgechichtliche Problem des Pentateuch Berlin, 1975 (« Le problème de la transmission des traditions du Pentateuque »)[2]. Pour lui, plusieurs sous-unités ont constituées des traditions écrites indépendantes avant d’être rassemblées.

Pour ces auteurs, les résultats de la critique littéraire et notre connaissance de l'antiquité sont trop faibles pour assurer une théorie explicative complète de la rédaction biblique.

La théorie renaît aujourd'hui sous la forme d'une nouvelle théorie documentaire (« neodocumentarians » tels Baruch Schwartz, Joel S. Baden)[3].

L'idée de quatre documents indépendants et parallèles est abandonnée par la plupart des exégètes mais conservée par Richard Friedman. Dans tous les cas, certaines hypothèses de la théorie documentaire restent valables : distinction entre textes sacerdotaux P et non sacerdotaux non-P, statut particulier du livre du Deutéronome, importance du travail rédactionnel dans la mise en commun des différents ensembles littéraires, aucun écrit attesté datant de l'époque perse[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Claus Westermann (en), BK 1/2, Neukirchen, 1981, p. 413.
  2. Daniel Marguerat, La Bible en récits. L'exégèse biblique à l'heure du lecteur, Labor et Fides, , p. 186
  3. (en) David M. Carr, The Formation of the Hebrew Bible. A New Reconstruction, Oxford University Press, , p. 115
  4. Félix García López, Comment lire le Pentateuque, Labor et Fides, , p. 7

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français[modifier | modifier le code]

Portant sur des recherches récentes :

En anglais[modifier | modifier le code]

Aspects archéologiques[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]