Maria Deraismes

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Portrait de Maria Deraismes par Jean-Baptiste Daniel-Dupuis, 1893.

Marie Adélaïde Deraismes, dite Maria Deraismes est une féministe, oratrice et femme de lettres française née le 17 août 1828 à Paris et décédée le 6 février 1894 dans le 17e arrondissement de Paris[1]. Elle est la première femme à avoir été initiée, en France, à la franc-maçonnerie à la fin du XIXe siècle et est à l'origine de la création de l'ordre maçonnique mixte international « Le Droit Humain ».

Biographie[modifier | modifier le code]

C'est au sein d'une famille bourgeoise, libérale, installée dans le région parisienne, que naît Maria. Son père, commissionnaire en marchandises séduit par les idées de Voltaire, manifeste un anticléricalisme évident et une vive hostilité à l'égard des jésuites. Il n'empêche pas sa femme d'aller deux à trois fois par an à la messe, pas plus qu'il ne s'oppose au baptême de sa fille Maria, le 20 août 1828. Malgré ce père anticlérical et cette mère dont la foi religieuse n'est pas très profonde, Maria éprouve le besoin d'étudier la Bible, la patristique, de chercher à comprendre les religions orientales. Ayant appris le grec et le latin pour découvrir les auteurs anciens, elle étudie les écrits des principaux philosophes des Lumières et apparaît à vingt ans comme une femme très érudite, idéaliste, persuadée de la perfectibilité de l'homme, de sa capacité à construire la société sur les fondements de la liberté et la recherche de l'égalité. Maria croit aux changements, pas à la révolution ; dans son action politique, elle entendra toujours faire bouger la Société par des réformes progressives et non par un grand bouleversement. Elle se convainc de l'importance de l'éducation pour débloquer la Société et du recours à la loi pour porter les réformes. Après le décès de son père en 1852, elle poursuit aux côtés de sa mère et de sa sœur aînée une existence studieuse. Elle possède le goût de l'écriture et collabore à des publications comme Le Nain jaune ou Le Grand Journal. Mais très vite, elle découvre l'art oratoire et perçoit « combien l'influence de la parole parlée est supérieure à celle de la parole écrite ».

Financièrement indépendante, bénéficiant à la suite du décès de ses parents d'une confortable rente qui lui permet de satisfaire ses ambitions intellectuelles, elle entame une carrière de journaliste.

Nécrologie de Maria Deraismes parue en 1894 dans Le Petit Parisien[2].

Inscrite dans son siècle où les idées féministes prolifèrent et agitent la vie intellectuelle au même titre que les oppositions entre républicains et conservateurs[3], sa culture et son éloquence lui donnent l'occasion de mettre en valeur ses talents d'oratrice.

C'est l'époque - 1866 - où le Grand Orient de France, pour répondre aux campagnes de critique et de dénigrement dont les francs-maçons sont l'objet, décide d'organiser régulièrement des "conférences philosophiques" dans ses locaux de la rue Cadet à Paris. À l'initiative des rédacteurs du journal L’Opinion nationale et de Léon Richer, libre penseur, républicain, franc-maçon actif et influent, vénérable de la loge "Mars et les Arts", il est fait appel à Maria Deraismes. Féministe résolu, Léon Richer apprécie son talent et ses idées sur la nécessaire émancipation de la femme. Maria accepte de prononcer une conférence sur le thème de "La morale" ; satisfaite du succès qu'elle remporte devant un auditoire qui ne lui est pas familier, elle donne d'autres conférences sur les thèmes de "La morale indépendante", "Le plaisir", "La polémique", "La vie privée", "L'éducation", "L'influence du roman", etc. à travers le prisme du féminisme.

Elle est la cofondatrice en 1869 avec Paule Minck, Louise Michel et Léon Richer de la «Société pour la revendication des droits civils des femmes», puis en 1870, toujours avec Léon Richer, de l'Association pour le droit des femmes, qu'elle préside. Elle participe au journal Le droit des femmes, fondé par Léon Richer, qui deviendra en 1870 L'Avenir des femmes. Avec lui, tout en fréquentant les milieux francs-maçons, elle entreprend de défendre la cause des femmes, qu'elle associe à son combat pour la laïcité. En 1874, avec Virginie Griess-Traut, militante fouriériste, pacifiste et féministe, Aline Valette (en), socialiste et féministe, Hubertine Auclert, elle crée la Société pour l'amélioration du sort de la femme [4].

En 1869 et 1870, elle soutient activement le groupe de Louise Michel, André Léo, Élisée Reclus visant à l'instauration d'une éducation pour les filles. Après la guerre de 1870, Maria Deraismes, propagandiste de la jeune République, défend les idées démocratiques et, en 1876, elle fonde la «Société pour l'amélioration du sort de la femme». Elle entreprend alors une nouvelle série de conférences sur les droits de l'enfant, le suffrage universel, etc. En 1878, elle coorganise avec Léon Richer le Congrès international du droit des femmes, qui aborde cinq principaux thèmes : histoire, éducation, économie, morale et législation[5]. En 1881, elle organise, avec Victor Poupin, le 1er Congrès anticlérical au G.O.D.F. ; elle devient dirigeante du journal Le Républicain de Seine et Oise la même année où ce droit est accordé aux femmes[6],[7].

Idées[modifier | modifier le code]

Maria Deraismes :

  • est libre-penseuse et, comme telle, rejoint une loge maçonnique qui accepte d'accueillir une femme.
  • est contre le catholicisme, sa volonté d'obscurantisme et sa misogynie ; elle est anticléricale envers la hiérarchie catholique qui propage la foi chrétienne, en ce qu'elle suppose et impose la prééminence de l'homme sur la femme et retarde la reconnaissance des droits civils de la femme : en novembre 1881, au cours d'une conférence au Trocadéro à Paris, elle s'engage résolument aux côtés de la franc-maçonnerie dans sa lutte contre la toute-puissance de l'Église romaine.
  • est théoricienne du féminisme, affirmant « La rupture de la femme avec le dogme est un acte de délivrance, une oeuvre de libération, une déclaration d'indépendance...Qui nous a avilies, abaissées, si ce n'est la foi religieuse? ». Et elle ajoute « nous répudions à la face de l'univers cette fable du péché originel, aussi absurde que monstrueuse. Il est temps que l'humanité soit libérée de cette malédiction légendaire, et qu'elle repousse comme une fable cette fatalité de malheur! ».
  • revendique la reconnaissance juridique des droits des femmes et concentre son action sur cet objectif. La revendication du droit de vote n'est certes pas secondaire pour elle, mais ce combat, elle l'estime prématuré, desservant, par son échec à ses yeux programmé, la cause des femmes.
  • lors du premier banquet féministe organisé le 11 juillet 1870, lit un manifeste demandant aux parlementaires d'accorder aux femmes les droits civils et politiques.
  • est pour l'abolition de la prostitution, un combat qu'elle mène avec la féministe anglaise Josephine Butler. Alors régulée par l'État, la prostitution est, selon elle, est une des manifestations de l'oppression masculine, de l'antagonisme entre hommes et femmes.
  • se mobilise pour la laïcité « qui implante réellement l'amour du prochain ».
  • défend farouchement l'égalité entre hommes et femmes, « les deux genres sont coexistants et nécessaires à la procréation; donc ils sont égaux », et distinguant genre et sexe, elle affirme « L’infériorité des femmes n’est pas un fait de la nature, nous le répétons, c’est une invention humaine, c’est une fiction sociale ».
  • croit en la République, mais la lutte aux côtés des hommes républicains qui la soutiennent lui pose un problème, puisqu'elle doit lutter avec des personnes qu'elle considère comme étant opposées à une réelle émancipation des femmes[6]. L'influence de Léon Richer dans son mouvement est d'ailleurs dénoncée par les militantes, et en premier chef par elle-même et Julie-Victoire Daubié, lorsqu'elles pointent que « ces messieurs ne vont pas aussi loin que nous » dans les revendications qu’ils portent au nom des femmes, puisque « leurs intérêts ne sont pas les mêmes ». À la mort de Léon Richer, les femmes reprennent le contrôle du mouvement féministe et les hommes qui interviennent ne le font que dans un rôle d'auxiliaire.
  • dénonce en parallèle une vision trop romantique de la femme, une divinisation, qui bride son émancipation. Que ce soit dans la peinture, la littérature, le théâtre, domaines pour lesquels elle se livre, à travers des conférences, à des revues critiques argumentées d'auteurs aussi bien historiques, que contemporains[6]; ainsi, Jean-Jacques Rousseau, après avoir été encensé par les républicains les décennies précédentes, n'échappe pas à ses critiques, bien qu'elle soit moins virulente que Séverine dans son expression. Tout en lui trouvant la circonstance atténuante d'avoir répliqué des propos tenus par d'autres, elle s'appuie sur les idées de Rousseau développées dans le création des inégalités, mais dénonce son mépris de la femme et le modèle d'éducation proposé aussi bien pour L'Émile que pour Sophie, les trouvant aussi pernicieux pour l'homme que pour la femme. À l'inverse elle est très critique avec l'homme du peuple qui, selon elle, méprise et humilie sa compagne, et elle attribue les inégalités entre sexes plus à la paresse des uns et des autres qu'aux structures politiques gouvernantes[8],[9],[10],[11],[12].

Vie maçonnique[modifier | modifier le code]

Face aux refus successifs de la plupart des loges d'accueillir et initier des femmes, la loge du Pecq décide alors d'entrer en résistance. Avec la complicité active du docteur Georges Martin, Maria Deraismes est "initiée" le 14 janvier 1882 dans la loge Les Libres-Penseurs à l'Orient du Pecq, de l'obédience de la Grande Loge symbolique écossaise. Cette "initiation" provoque un profond séisme dans la franc-maçonnerie française. Sa loge est suspendue de la Grande Loge symbolique écossaise, des tractations ont lieu avec les frères rebelles et et, cinq mois plus tard, la loge du Pecq adresse à la GLSE la liste de ses membres, parmi lesquels le nom de Maria Deraismes n'apparaît pas. L'incident est clos et la loge est réintégrée au sein de l'obédience de la Grande Loge symbolique [13].

Onze ans après, Maria Deraismes réunit chez elle, les 1er juin 1892 et 4 mars 1893, seize femmes de la bourgeoisie républicaine à qui elle va donner la Lumière Maçonnique. Assistée de Georges Martin, elle leur confère le premier grade symbolique d' apprenti-maçon le 14 mars 1893; celui de compagnon le 24 mars et celui de maître le 1er avril. En tant que Vénérable fondatrice, elle fait procéder le 4 avril à l'élection des officiers et à la lecture des articles de la Constitution déposée au Ministère de l'Intérieur et à la Préfecture de Police, articles qui furent adoptés par vote[13]. La Grande Loge symbolique écossaise mixte «Le Droit humain» qui deviendra l'Ordre maçonnique mixte international «Le Droit humain», cinquième obédience maçonnique française, est ainsi créée.

Maria Deraismes a ainsi fait tomber une Bastille et porté un coup à la misogynie de la franc-maçonnerie française. Elle ne verra pas son travail achevé, car elle décède le 6 février 1894. La tâche d'organisation et de développement du Droit Humain reviendront alors au docteur Georges Martin.

Elle incarne parfaitement l'esprit républicain des premières années de la Troisième République, l'aspiration à la liberté, à la laïcité de l'État et de l'enseignement, la recherche de l'égalité des droits entre la femme et l'homme [14].

Hommages[modifier | modifier le code]

Une statue, hommage public inauguré en 1898, est érigée dans le square des Épinettes (17e arrondissement). Cette œuvre de Louis-Ernest Barrias est détruite par l'occupant allemand en 1943 pour récupération des métaux non ferreux à destination de l'armement. La statue a été refondue en 1983 par la fonderie de Coubertin et ré-érigée dans le square[15]. Une des rues longeant ce square porte son nom.

Elle possédait une maison à Pontoise, alors en Seine-et-Oise, et un buste la représentant se trouvait dans le quartier de l'Hermitage. Ce buste avait subi le même sort que la statue du square des Épinettes. Il a été ré-érigé en octobre 2000, grâce à l'action de l'Association laïque des Amis de Maria Deraismes.

En 1894, la rue Maria-Deraismes dans le 17e arrondissement de Paris prend son nom et vers 1980, un lycée professionnel situé au no 19 de la même rue lui rend hommage.

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir son acte de décès sur les archives en ligne de Paris. Les tables décennales du XVIIe arrondissement ont répertorié Maria de manière erronée à Deraisons Marie Adélaïde.
  2. Le Petit Parisien, 7 février 1894, page 2, 3e colonne. La date de naissance indiquée ici est erronée.
  3. Le féminisme sous la troisième république: 1870-1914 Klejman Laurence, Rochefort Florence, Matériaux pour l'histoire de notre temps. 1985, N. 1. Histoire des femmes et du féminisme. p. 8-11, doi : 10.3406/mat.1985.403977
  4. Debré et Bochenek 2013, p. 101-103
  5. Léon Richer et Maria Deraismes Litterama, janvier 2011
  6. a, b et c Maria Deraismes, Ève dans l’humanité Jean-Claude Caron, Revue d'histoire du XIXe siècle, Éditions Abeille et Castor, 2008. ISBN 978-2-917715-00-0
  7. Debré et Bochenek 2013, p. 101-105
  8. Debré et Bochenek 2013, p. 104-110
  9. La critique féministe de Rousseau sous la Troisième République Tanguy L’Aminot, C.N.R.S.–UMR 8599 de Paris IV-Sorbonne, 1995
  10. Destins de femmes. Religion, culture et société (France, XIXe et XXe siècles siècles) Letouzey et Ané, Anne Cova, Bruno Dumons (éd.), Paris, , coll. «Mémoire chrétienne au présent», 2010
  11. Le gender est-il une invention américaine ? Karen Offen, Éditeur Presses univ. du Mirail, Clio 2006/2 (no 24)
  12. Les hommes pro-féministes : compagnons de route ou faux amis? Francis Dupuis-Déri, Recherches féministes, vol. 21, no 1, 2008, p. 149-169
  13. a et b (Daniel Ligou et al. 2000, p. 154-155)
  14. Debré et Bochenek 2013, p. 111-115
  15. La signature du fondeur et la date de la fonte sont lisibles sur le socle de la statue.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages sur Maria Deraismes[modifier | modifier le code]

  • Françoise Jupeau-Réquillard, La Grande Loge Symbolique Écossaise 1880-1911 ou les avant-gardes maçonniques, Éditions du Rocher, 1998, 316 p. (ISBN 2-268-03137-3). Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Daniel Ligou et al., Histoire des Francs-Maçons en France, vol. 2, Privat,‎ 2000 (ISBN 2-7089-6839-4) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek, Ces femmes qui ont réveillé la France, Paris, Arthème Fayard,‎ 2013, 374 p. (ISBN 978-2-213-67180-2), p. 101-115

Ouvrages de Maria Deraismes en éditions modernes[modifier | modifier le code]

  • Eve dans l'humanité, articles et conférences de Maria Deraismes, Préface d'Yvette Roudy, éd. Abeille et Castor, Angoulême, 2008
  • Les Droits de L'enfant : Conférence de Maria Deraismes, Éd. Mario Mella, Lyon, 1999
  • Ce que veulent les femmes, articles et discours de 1869 à 1894, éd. Syros, 1980

Ouvrages de Maria Deraismes en éditions originales[modifier | modifier le code]

  • Nos principes et nos mœurs, éd. Michel Lévy frères, Paris, 1868
  • L’Ancien devant le nouveau, Librairie nationale, Paris, 1869
  • Lettre au clergé français, éd. E.Dentu, Paris, 1879
  • Les Droits de l’enfant, éd. E.Dentu, Paris, 1887
  • Épidémie naturaliste [Émile Zola et la science, discours prononcé au profit d’une société pour l’enseignement en 1880] par Maria Deraismes, éd. E.Dentu, Paris, 1888
  • Ève dans l’humanité, éd. L. Sauvaitre, Paris 1891

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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