Grindadráp

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Des globicéphales morts sur la plage de Hvalba.

Le Grindadráp ou simplement « Grind » est le nom donné à la tradition culturelle de chasse aux dauphins et aux baleines qui continue à exister dans les îles Féroé. La traduction littérale de Grindadráp signifie "mise à mort des baleines". Historiquement, le Grindadráp se pratiquait aussi à Terre-Neuve, au Groenland et dans d'autres archipels de l'atlantique nord comme les Orcades ou les Shetlands mais de nos jours, seules les Féroés continuent à pratiquer cette chasse[1].

Chaque année, certains habitants tuent par centaines les dauphins à flancs blanc, les baleines pilotes et les grands dauphins qui s'aventurent dans les fjords de l'archipel.[2] Cette chasse est régulée par les autorités féringiennes[3].

Origine de la tradition[modifier | modifier le code]

chasse traditionnelle aux globicéphales en juin 1854 - British Maria Expedition
Les habitants rassemblent les globicéphales noirs sur le bord de mer pour les tuer, ici à Vágur au Suðuroy, le 28 juin 2004.

Cette chasse est relatée la première fois en 1584[4] mais existe sans doute depuis bien plus longtemps, au temps des premières colonies scandinaves, afin de nourrir la population de l'archipel complètement isolée du reste du monde. À cause d'un climat difficile, l'élevage et l'agriculture sont très limités et la viande de globicéphale devient alors une source de nourriture très appréciée.

La mer rougie par le sang des globicéphales noirs

En 1928, le Département de médecine et de santé publique des îles Féroé considère que la consommation de dauphin représente quasiment la seule source de protéines animales de l'archipel.

De nos jours, les ressources alimentaires de l'archipel ne dépendent plus de cette chasse mais la tradition continue et chaque année, prés de 1 000 dauphins et globicéphales sont tués, principalement au cours de l'été car l'archipel se situe le long des couloirs migratoires des cétacés. En 1978, des orques furent tués lors d'un grind mais cela ne s'est jamais renouvelé depuis. En revanche, les "grinds" aboutissent parfois à l'abattage d'espèces non autorisées comme le dauphin de Risso (annexe 2 de la CITES) ou plus rares comme des Baleines à bec.

Tous les dauphins sont chassés selon la même méthode que les globicéphales à l'exception des marsouins qui sont abattus au fusil de manière individuelle dans les fjords en dehors des "grinds".

La chasse[modifier | modifier le code]

Traditionnellement, a chasse se déroule normalement en 5 étapes principales : le repérage (grindabođ), la chasse (grindarakstur), l'abatage (grindadráp), la danse (grindadansur) qui se déroule rarement à notre époque puisque tout le monde repart dès la fin du dépeçage et de la distribution (grindabỷti)[5].

Les chasses sont non-commerciales et organisées de façon communautaire. De nos jours, toute la viande n'est plus consommée mais celle qui le sera est partagée au sein de la communauté en fin de chasse , elle n'est normalement pas revendue à l'exception des restaurants qui en proposent pour les touristes.

Le chef de grind (Grindaformenn) décide de qui peut prendre part à l'abatage des cétacés (uniquement des hommes). En revanche pour hisser les cétacés sur la berge et les dépecer, n'importe qui peut participer, hommes, femmes, y compris les enfants qui sont souvent conviés[6].

Le repérage[modifier | modifier le code]

Traditionnellement et historiquement, le repérage des cétacés nécessitait d'allumer des feux pour indiquer qu'un groupe de globicéphales était en vue[7] mais ce n'est plus le cas de nos jours. Le repérage des groupes de globicéphales et de dauphins est effectué par les pêcheurs ou les ferrys qui assurent la liaison entre les îles de l'archipel. Les méthodes traditionnelles ont été supplantées par l'usage des technologies modernes qui facilitent largement la localisation des cétacés. Ainsi, l'usage des téléphones mobiles, des sonars et de la VHF[8] sont devenus incontournables.

La conduite des cétacés jusqu'aux plages d'abatage[modifier | modifier le code]

Chasse aux Globicéphales à Vágur, Suðuroy en août 2012

Une fois le groupe de cétacés repéré, les chasseurs entourent d’abord les animaux avec un large demi-cercle de bateaux. Les bateaux rabattent alors les globicéphales ou les dauphins lentement dans une baie ou au fond d'un fjord pour amener les cétacés au bord d'une plage autorisée pour l'abatage. Le guidage des animaux est largement facilité par l'habitude qu'ont les globicéphales de suivre les embarcations en nageant à leur proue, d'où leur nom de baleines pilotes.

Les lieux d'échouage sont réglementés et il est interdit par la loi féringienne d'échouer les cétacés dans des lieux où les conditions ne sont pas appropriées. Il existe 23 sites légaux répondant aux critères fixés pour pouvoir tuer les globicéphales et les dauphins (pente douce, absence d'eaux profondes) : Bøur, Fámjin, Fuglafjørður, Syðrugøta, Húsavík, Hvalba (et Nes-Hvalba), Hvalvík, Hvannasund, Klaksvík, Leynar, Miðvágur, Norðagøta, Norðskáli, Sandur, Syðrugøta, Tjørnuvík, Tórshavn, Tvøroyri, Vágur, Vestmanna, Viðvík et Øravík[9].

L'abatage[modifier | modifier le code]

Blásturongul

Une fois le groupe de cétacés coincé dans une baie, les individus sont hissés sur la berge à l'aide de crochets (blásturkrókur) insérés dans l'évent de l'animal puis abattus à l'aide de couteaux traditionnels (Grindaknívur). Tous les individus du groupe capturé sont alors tués sans exception (y compris les jeunes et les femelles gestantes). L'abattage se veut rapide et "sans douleur" mais dans les faits, cela prend parfois plusieurs minutes pour parvenir à sectionner la colonne vertébrale du cétacé surtout à la fin de grind qui dure quelquefois plusieurs heures. Des observateurs de l'autorité de protection de l'environnement de Londres ont notamment rapporté une agonie d'un quart d'heure entre le premier coup de gaffe et la mort de l'animal qui est parfois achevé par un vétérinaire. Ils rapportent également les cris lancés par les dauphins lors de l'abatage[10].

Quelques chiffres[modifier | modifier le code]

En 2013, les grinds ont provoqué la mort de 1104 globicéphales et de 430 dauphins[11].

Dépecage des dauphins à la fin du grind - Klaksvik juillet 2010 (le cliché reste "sobre" et ne montre pas les enfants qui participent)
Dauphins et baleines tués lors des Grinds et échouages depuis 2000[11]
année Globicéphales Dauphins à flancs blancs Grands dauphins Dauphins de Risso Baleines à bec Total
2000 588 265 0 0 3 856
2001 918 546 6 0 0 1470
2002 626 773 18 0 6 1423
2003 503 186 3 0 0 692
2004 1012 333 0 0 0 1345
2005 302 312 0 0 1 615
2006 856 622 17 0 0 1495
2007 633 0 0 0 3 636
2008 0 1 0 0 7 8
2009 310 170 1 3 2 486
2010 1107 14 0 21 0 1142
2011 726 0 0 0 0 728
2012 713 0 0 0 2 715
2013 1104 430 0 0 0 1524

Controverse[modifier | modifier le code]

Une chasse traditionnelle?[modifier | modifier le code]

Traditionnellement, le Grind était réalisé au moyen de barques manœuvrées à la rame. À présent, les globicéphales sont pourchassés par des vedettes rapides, des jet-skis et éventuellement repérés par des hélicoptères — comme pour le Grind du 23 novembre 2011 de Tórshavn, la capitale de l'archipel. La localisation des dauphins est également largement facilitée par l'usage des téléphones mobiles, des sonars et de la VHF[8] — alors que les ancêtres féroïens devaient allumer des feux pour indiquer qu'un groupe de globicéphales était en vue[7]. Cette chasse à la baleine est réglementée par les autorités des îles Féroé, mais pas par la Commission baleinière internationale car il y a des désaccords sur la compétence juridique de la Commission pour les petits cétacés.

Les groupes des droits des animaux critiquent la chasse comme étant cruelle et inutile en raison de la non consommation de la plupart des cétacés.

Légalité et pérennité de cette chasse[modifier | modifier le code]

L'ONG Sea Shepherd conteste la légalité de cette chasse en vertu de la Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe. Mais il faut savoir que bien que le globicéphale noir et les autres dauphins concernés soient inscrits[12] dans cette convention, ces espèces ne sont pas considérées comme des espèces protégées par les traités internationaux ni même menacées (exception faite du dauphin de Risso) bien que les effectifs globaux de globicéphales en particulier soient assez mal connus[13],[14],[15].

Certains féringiens considèrent cette tradition comme durable[16] alors que l'UICN estime que c'est juste probable faute de données démographiques récentes[17].

La chasse aux dauphins est une activité séculaire et légale dans ces îles danoises qui jouissent d'un statut autonome[18]. Par conséquent même si le Danemark est signataire des conventions européennes, ces textes n'ont aucune valeur dans les îles Féroé. L'archipel indépendant sous protection danoise n'est en effet pas membre de l'Union européenne et ne veut pas appliquer la législation européenne mais accepte paradoxalement les subventions européennes par l'intermédiaire du Danemark.

Charniers sous-marins, massacre en pure perte[modifier | modifier le code]

En 2010, l'association Sea Shepherd Conservation Society a effectué une campagne non officielle[19] afin de documenter le Grind. Elle a mis au jour des charniers sous-marins, prouvant de fait que la viande de globicéphale n'est quasiment pas consommée. En juillet et août 2011, l'association écologiste a réalisé une campagne d'action contre le Grind. Alors que ces deux mois sont généralement les plus sanguinaires de l'année (700 cétacés tués l'année précédente), aucun dauphin n'a pu être tué par les Féroïens du fait des actions de ces militants. En 2014, Sea Shepherd a renouvelé son opération afin de faire cesser cette tradition[20].

Tradition, divertissement, sport?[modifier | modifier le code]

deux dauphins, victimes collatérales du massacre dans la baie de Nes à Hvalba au Suðuroy.
dauphins alignés sur un dock en béton à Hvalba, 26 aout 2006

La nécessité de cette chasse à notre époque est remise en cause par les opposants car les raisons évidentes de survie et de ressources alimentaires qui étaient avérées par le passé ne le sont plus. Les féringiens qui défendent cette chasse le font d'ailleurs pour raison culturelle et traditionnelle. L'écrivain féroïen Joan Paul Joensen[21] affirme "que ce soit un sport ou pas, dans le sens où on l'entend habituellement, il ne fait pas l'ombre d'un doute que le Grind est une vraie source d'excitation et une occasion pour se réunir dans une existence autrement monotone."[22] Une partie de la population féringienne n'y est d'ailleurs plus favorable et aimerait arrêter cette coutume pour favoriser le tourisme basé sur l'observation des cétacés[23]. Pour de nombreuses associations de défense de l'environnement et des cétacés, le Grind est donc devenu une sorte de divertissement sous couvert culturel mais sans aucune légitimité en termes de ressource alimentaire puisque de nombreuses carcasses sont abandonnées.

Toxicité et problème de santé publique[modifier | modifier le code]

En Atlantique Nord, le globicéphale noir se situe en haut de la chaîne alimentaire et stocke ainsi de nombreux polluants et métaux lourds dans son organisme. La graisse, les muscles et les organes de ces cétacés présentent des taux très élevés de mercure et de PCB. Selon un rapport de l'Autorité européenne de sécurité des aliments datant du 20 février 2008[24], "le système nerveux est le premier site de toxicité chez les animaux et chez les humains. En Novembre 2008, les médecins-chefs des îles Féroé ont d'ailleurs recommandé que les globicéphales noirs ne soient plus considérés comme propices à la consommation humaine en raison du niveau de mercure et de pesticides dans la chair de ces animaux en particulier pour les enfants et les femmes enceintes. Enfin, en 2011 les autorités vétérinaires féringiennes recommandent aux habitants de limiter la consommation de chair et de graisse de cétacé à un repas par mois[25].

Troubles nerveux et effets neuropsychologiques sur les enfants[modifier | modifier le code]

Des effets sur le développement neurologique ont été observés chez des enfants féroïens dont les mères ont été exposées à une contamination orale de méthylmercure[26]. Des déficits de concentration, de mémoire et des troubles du langage ont été observés chez des enfants de 7 ans. En 1989, 1999, 2008 et 2011 après que les autorités féroïennes délivrent des recommandations afin de limiter la consommation de chair de globicéphale, les médecins constatent une baisse des taux de mercure dans le sang des Féroïens adultes mais les taux de PCB, polluant très persistant, stagnent. Une partie de la population féringienne souffre ainsi de troubles nerveux. Cela peut se manifester chez les adultes par des altérations des fonctions visuelles, somatosensorielles et motrices mais les études menées sur la population ne montrent pas de déficit neurologique grave chez les enfants de 0 à 14 ans. Par contre, une baisse de performances de tests neuropsychologiques et des performances scolaires liée aux concentrations en mercure ont pu être observées. La réversibilité est difficile à évaluer car les effets d'une exposition prénatale au mercure sont encore visibles à 14 ans[27].

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Bulbeck C. et Bowdler S., « The Faroes grindadràp or pilot whale hunt. », Australian archaeology, no 67,‎ décembre 2008
  2. (en) « Killing the whales », sur http://www.whaling.fo/ killing the whales
  3. http://logir.fo/foldb/kunfo/2013/0000100.htm
  4. Gaffin, D. 1996 In Place: Spatial and Social Order in a Faroe Islands Community. Prospect Heights, ILL: Waveland Press.
  5. (en) Wylie, J. et Magolin, D., The Ring of Dancers: Images of Faroese Culture., Philadelphia, University of Pennsylvania Press.,‎ 1981
  6. (fo) « Myndarøð: Seðlarnir koma út kl. 15 á kajini », sur nordlysid.fo
  7. a et b (en) Jackson, A., The Faroes: The Faraway Islands., London, Robert Hale,‎ 1991
  8. a et b (en) Sanderson, K., Grindadráp: A Textual History of Whaling in the Faroes to 1900, Sydney, University of Sydney,‎ 1992
  9. (fo) « KUNNGERÐ NR. 100 FRÁ 5. JULI 2013 UM GRIND », sur http://www.logir.fo/,‎ 05 07 2013
  10. (en) Thornton, A. et Gibson J., Pilot Whaling in the Faroe Islands: A Second Report, Londres, Environmental Investigation Agency,‎ 1985
  11. a et b (en) « Grinds de 2000 à 2013 », sur http://www.whaling.fo/ Catch figures
  12. http://conventions.coe.int/treaty/fr/Treaties/Html/104-2.htm
  13. http://www.nmfs.noaa.gov/pr/species/mammals/cetaceans/pilotwhale_longfinned.htm
  14. http://www.iucnredlist.org/details/9250/0
  15. http://www.firmm.org/fr/baleines-dauphins/globicephale-commun
  16. (en) « Pilot whales - an adundant species », sur whaling.fo
  17. (en) « Liste rouge de l'UICN : Globicephala melas », sur UICN red list
  18. http://www.courrierinternational.com/article/2000/08/30/le-cimetiere-des-baleines-des-feroe
  19. http://www.seashepherd.fr/news-and-media/news-100825-1.html
  20. « Sea Shepherd s'en va en guerre contre les chasseurs de dauphins des îles Féroé », sur Le Monde - Planète,‎ 13.06.2014
  21. (en) Joensen, J.P., Faroese Pilot Whaling in the Light of Social and Cultural History., Tórshavn, Pamphlet in Tórshavn Library,‎ 1990
  22. Joensen, Jóan Pauli, Pilot Whaling in the Faroe Islands. Ethnologia Scandinavica 1976, Lund
  23. (fo) « http://grindabod.fo/ »
  24. http://www.efsa.europa.eu/fr/efsajournal/doc/654.pdf
  25. (en) « Whales & the marine environment », sur www.whaling.fo
  26. PNUE – Substances chimiques, Evaluation mondiale du mercure, Genève, Suisse,‎ Décembre 2002 (lire en ligne)
  27. Fréry N., Effets sanitaires du méthylmercure - Intoxications / Etudes épidémiologiques, Institut de veille sanitaire,‎ 2004

Sur les autres projets Wikimedia :