Culture générale

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La culture générale désigne les connaissances en tout genre d'un individu, sans spécialisation. Elle fait partie du projet humaniste, trouvant ses origines dans la paideia grecque, traduite par Cicéron sous le terme d'humanitas, puis se mêlant lors de la Renaissance aux arts libéraux, par exemple chez Pic de la Mirandole. Le projet d’une culture générale est intrinsèquement lié à des réflexions à propos de l'humanité, qu'elle soit conçue comme nature humaine ou encore comme dépassement de la nature par la culture (ou « seconde nature »). Durant la Renaissance, elle forme l'idéal de l'« honnête homme ». La problématique de la culture générale est au cœur de ce que l'on a pu appeler la « crise de l'éducation » (La crise de la culture de Hannah Arendt).

L'humanitas de Cicéron[modifier | modifier le code]

Cicéron définit l’humanitas comme « le traitement à appliquer aux enfants pour qu’ils deviennent hommes » (De oratore, I, 71, et II, 72). Il forge aussi l'expression « culture de l'âme » (cultura animi):

« La culture de l’âme, c’est la philosophie : c’est elle qui extirpe radicalement les vices, met les âmes en état de recevoir les semences, leur confie et, pour ainsi dire, sème ce qui, une fois développé, jettera la plus abondante des récoltes  »

— Cicéron, Les Tusculanes, II, 13

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Selon Cicéron, la culture générale se distingue de l’éducation donnée à l'enfant, puisqu’elle doit se poursuivre tout au long de la vie (De oratore, II, 1 et I, 12). L’idéal de culture de la Grèce du IVe siècle s’est transmis jusqu’à aujourd’hui, s’incarnant dans des modèles scolaires distincts[1].

La critique philosophique[modifier | modifier le code]

Platon a critiqué la culture générale comme projet d’un savoir empirique universel, en ciblant les sophistes et, implicitement, Isocrate à la fin de l’Euthydème. Néanmoins, l’exercice de la philosophie requiert, chez Platon même, la préparation par la rhétorique théorisée par Isocrate: la culture générale est ainsi un moment nécessaire du projet philosophique[1].

Selon la première règle pour la direction de l'esprit de Descartes, « Le but des études doit être de diriger l’esprit de manière à ce qu’il porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui. » Il ne s’agit donc pas tant d'acquérir un contenu de culture déterminé, que d’apprendre à bien juger des choses.

Kant oppose enfin la nature comme règne des causes déterminées par des lois empiriques et la culture, comme règne de la liberté, définissant la culture (Kultur) comme production dans un être raisonnable de l’aptitude à se donner librement des fins qui lui plaisent, en général[2]. La culture ne peut ainsi être définie dans son contenu déterminé, puisqu'elle vise précisément à donner à l'homme la possibilité de choisir les fins qui déterminent son existence.

Hegel, enfin, a critiqué le projet d'une culture qui ne viserait que l’épanouissement de l'individu subjectif, sans tenir compte de la valeur objective de la culture, valeur collective qui dépasse la simple satisfaction subjective. En d’autres termes, la culture en tant que processus individuel de formation ne doit pas viser aux simples fins subjectives de l’individu, mais à celles de la collectivité.

La culture générale face aux crises[modifier | modifier le code]

La culture générale souffre aujourd’hui d’une crise qu’on a pu appeler « crise de l’école », en ce que les idéaux classiques et humanistes d’une culture générale ont été attaqués de part et d’autre.

D’une part, une certaine conception de l’économie et de la technique, ou de la « raison instrumentale » (expression forgée par l’école de Francfort), a pu conduire à mésestimer la culture générale voire à la mépriser, en la tenant pour « inutile » et « stérile ». Néanmoins, dans nombre d’emplois, la culture générale peut faire la différence au moment du recrutement, et fait l'objet d'examens divers. On justifie ces examens en affirmant qu'ils démontrent, de la part du candidat, une capacité d'analyse et de synthèse, ainsi que d'ouverture hors de son corps de métier, qui serait nécessaire pour les emplois qualifiés. Pourtant, de facto, l'idéal de vie bourgeois n'a le plus souvent que peu à voir avec celui de l'honnête homme du XVIIe siècle.

Mais d'autre part, la culture générale a été la cible, au sein même du savoir et dans les rangs mêmes de l'Université, de deux critiques alternatives: l'une, issue de l'ethnologie, en faisait l'idéal d'une civilisation déterminée visant à l'universalité (thèmes du relativisme culturel, qui fait de l'idéal classique de la culture l'idéal d'une société déterminée); l'autre, sociologique, en faisait un simple moyen de sélection sociale[1].

Ainsi, selon Pierre Bourdieu:

« Si la culture est lieu par excellence de la méconnaissance, c’est que, en engendrant des stratégies objectivement ajustées aux chances objectives de profit dont il est le produit, le sens du placement assure des profits qui n’ont pas besoin d’être recherchés comme tels et procure ainsi à ceux qui ont la culture légitime pour seconde nature un profit supplémentaire, celui d’être aperçus et de s’apercevoir comme parfaitement désintéressées. »

— Pierre Bourdieu, La Distinction, Editions de Minuit, 1979, p.94

En outre, le problème de l'ethnocentrisme supposé de l'idéal classique de la culture a conduit à diverses revendications, visant d'abord, en particulier dans les départements d'études classiques des universités, « à modifier, élargir ou restreindre le « canon » des auteurs académiques, au motif que le canon aujourd'hui en vigueur est presque entièrement composé de « mâles blancs et morts » », et par conséquent, à « réserver une place plus grande aux femmes et aux peuples de race et de culture non européennes »[3]. L'autre champ d'affrontement est celui des écoles secondaires, où l'on tente, notamment aux États-Unis, à développer des cursus « afrocentriques » pour les élèves des écoles à majorité noire[3].

Ces revendications, selon le philosophe canadien Charles Taylor, se fondent sur l'absence de reconnaissance des femmes ou des groupes exclus ainsi, qui subiraient, par la restriction du « canon » des auteurs, une image dépréciative d'eux-mêmes, puisque « toute créativité et toute valeur semblent attachées aux mâles d'origine européenne. Elargir et changer le curriculum studiorum [serait] donc essentiel, non point tant au nom d'une culture plus vaste pour tout le monde que pour donner la reconnaissance légitime à ceux qui en étaient jusque-là exclus ». Ces revendications s'appuieraient donc sur l'idée, influencée par Frantz Fanon, selon laquelle la « reconnaissance forge l'identité »[3]. Selon Taylor, il faut donc présupposer l'égalité des valeurs et présumer « que toutes les cultures humaines qui ont animé des sociétés entières durant des périodes parfois considérables ont quelque chose d'important à dire à tous les êtres humains » [3], puis, à l'aide de cette hypothèse de départ, aborder l'étude de toute autre culture, afin de produire ce que Gadamer appelait, dans Vérité et Méthode, un « mélange des horizons ». « La recevabilité de la revendication, dit enfin Taylor, doit être démontrée par l'étude réelle de la culture. »[3] Dans le débat soulevé par les rapports inter-culturels, l'universalisme et le multiculturalisme, la critique n'atteint cependant que le contenu déterminé de la culture générale, et non l'idéal même d'une culture générale, comme moyen de parachever l'humanité de l'homme.

La culture générale en France et l'enseignement de la philosophie[modifier | modifier le code]

La philosophie est enseignée dans l'enseignement secondaire en France depuis 1808, d'abord en utilisant le latin, puis, lors des réformes de Victor Cousin pendant la monarchie de Juillet, en 1840, en français[4]. Cousin donne explicitement à l'enseignement de la philosophie un objectif de formation de l'honnête homme. Ainsi, il affirme, dans un discours prononcé à la Chambre des pairs le 3 mai 1844:

« Nous voulons que la philosophie de nos écoles soit profondément morale et religieuse, qu'elle fasse pénétrer dans les esprits et dans les âmes les convictions qui font l'honnête homme et le bon citoyen, les croyances générales qui servent d'appui à tous les enseignements religieux des divers cultes. La philosophie sert tous les cultes sans se mettre au service d'aucun d'eux en particulier. N'est-ce pas là une noble mission et ne serait-ce pas un danger et un malheur public que d'altérer le caractère d'un pareil enseignement ? Que deviendrait alors l'unité nationale ? »[4] »

Son enseignement est maintes fois remis en cause, ainsi à la fin du XIXe siècle, donnant lieu à une défense critique de celui-ci par le sociologue Émile Durkheim[4], et à la fin des années 1970, aux États Généraux de la Philosophie (1979[5]), auxquels participent Jacques Derrida, Roland Brunet, Vladimir Jankélévitch, François Châtelet, etc.

Plus récemment, l'« utilité » de la culture générale a été remise en cause par Nicolas Sarkozy, alors candidat à l'élection présidentielle de 2007[6], puis, en tant que président, lorsqu'il critiqua l'épreuve de synthèse dans les concours de la fonction publique, faisant une allusion dépréciative envers La Princesse de Clèves [7]. Ces offensives ont donné lieu à de nombreuses critiques, transparaissant parfois dans la mobilisation universitaire de 2007-2009 contre les réformes de l'enseignement, de la recherche et de l'éducation en France. Le théoricien de la littérature Yves Citton, par exemple, s'est engagé dans cette bataille[8]. Mais celle-ci n'est pas le seul fruit des professeurs de littérature ou de philosophie, ou encore ce qu'il est convenu d'appeler « humanités » : ainsi, le mathématicien Wendelin Werner, lauréat de la Médaille Fields, pouvait écrire, dans une lettre ouverte au président du 19 février 2009, publiée dans Le Monde:

« Lorsque l'on me demande à quoi peut servir une éducation mathématique au lycée pour quelqu'un dont le métier ne nécessitera en fait aucune connaissance scientifique, l'une de mes réponses est que la science permet de former un bon citoyen : sa pratique apprend à discerner un raisonnement juste, motivé et construit d'un semblant de raisonnement fallacieux et erroné. »[9]

À partir de l'examen d'entrée de juin 2013, Sciences po ne propose pas d'épreuve de culture générale, de même que l'École normale supérieure de Lyon : outre que cette épreuve est critiquée pour son « caractère rhétorique […] qui encourage souvent les étudiants à formuler des idées superficielles en les agrémentant de quelques citations », elle l'est aussi parce que « la dissertation de culture générale fait appel à une tournure d'esprit, une assurance, un goût pour l'abstraction, une façon de présenter ses idées, de mettre la bonne citation au bon endroit, qui s'apprend dans les milieux favorisés », explique Dominique Meurs, sociologue à l'INED, « c'est une forme de discrimination invisible » soulignait en 2008 le ministre de la fonction publique, André Santini[10].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Denis Kambouchner, « La culture », in Notions de philosophie, tome III, Gallimard, 1991 (p. 445-568)
  2. Kant, Critique de la faculté de juger, §83
  3. a, b, c, d et e Charles Taylor, Multiculturalisme - Différence et démocratie, Champs Flammarion, chap. V, p. 84 sq.
  4. a, b et c Émile Durkheim, «L’enseignement philosophique et l’agrégation de philosophie.», 1895
  5. États généraux de la philosophie, Paris, Flammarion, col. « Champs », 1979
  6. Nicolas Sarkozy (alors candidat à l'élection présidentielle): « Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l’État doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. » Propos transcrits par 20 minutes, «Le Pen ne m'intéresse pas, son électorat, si», 15 avril 2007
  7. Pascal Riché, Nicolas Sarkozy kärcherise encore la princesse de Clèves, Rue89, 24 juillet 2008
  8. Yves Citton, Introduction (en ligne) de Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires?, Paris, Éditions Amsterdam, 2007
  9. Wendelin Werner, Monsieur le Président, vous ne mesurez peut-être pas la défiance…, Le Monde, 18 février 2009
  10. La culture générale, outil de sélection rouillé, article du quotidien Le Monde, daté du 15 avril 2012.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]