Relativisme culturel

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le relativisme culturel est la thèse selon laquelle les croyances et activités mentales d'un individu sont relatives à la culture à laquelle appartient l'individu en question. Dans sa version radicale, le relativisme culturel considère que la diversité culturelle impose que les actions et croyances d'un individu ne doivent être comprises et analysées que du point de vue de sa culture. Bien qu'il n'ait jamais lui-même employé le terme, Franz Boas et à travers lui l'école américaine d'anthropologie au tout début du XXe siècle, fut un ardent défenseur d'une forme forte de relativisme culturel, s'opposant en cela aux tenants de l'universalisme.

Le relativisme culturel est parfois ramené à sa composante de relativisme moral dit aussi relativisme éthique, thèse selon laquelle il n'est pas possible de déterminer une morale absolue ou universelle mais que les valeurs morales ne valent qu'à l'intérieur de frontières culturelles, où le code moral est le produit des coutumes et des institutions du groupe humain considéré.

Le relativisme linguistique est une forme de relativisme culturel qui considère que le langage influence notre vision du monde et que, par conséquent, les représentations mentales d'individus parlant des langues distinctes diffèrent aussi ; c'est l'hypothèse dite de Sapir-Whorf.

Histoire[modifier | modifier le code]

Le relativisme culturel est une thèse peu défendue avant le XIXe siècle. Il peut se retrouver, d'une certaine façon, chez Hérodote, en ce qu'il s'attacha à décrire les mœurs et coutumes des peuples qu'il a visités sans porter de jugement extérieur. On le retrouve aussi chez les sceptiques, qui remettaient en cause de façon plus générale l'accès à la vérité. Platon, dans le Théétète, décrit Protagoras de manière polémique comme l'un des défenseurs d'un relativisme individuel.

L'idée de Protagoras est que « l'homme est la mesure de toutes choses ». Protagoras considère que chaque individu croit ce qui est vrai pour lui. En ce sens il peut être considéré comme un précurseur philosophique du relativisme culturel, pour qui chaque individu tient pour vrai ce que sa culture tient pour vrai. La pensée relativiste nie en effet la possibilité de partager une moralité, excepté par convention culturelle.

Ce point de vue peut se traduire par : « Chacun crée sa propre morale à partir de la même histoire ». L'individu se comporte donc en accord avec son sentiment, acceptation ou rejet de tout ou partie de cette histoire.

Mais le relativisme culturel et par suite, le relativisme moral, s'est développé en Occident surtout à partir de la rencontre avec d'autres civilisations (cf. Montaigne). La domination européenne s'est accompagnée dans un premier temps d'une prétention à la supériorité de ses valeurs morales. Elle revendique plus volontiers aujourd'hui sa capacité à absorber les points de vue des autres cultures qui lui semblent opportuns, comme la liberté sexuelle des mers du Sud popularisée en dix générations par les relations de voyage de Cook et de Bougainville, qui achève une évolution amorcée dans la société victorienne.

Le développement de l'anthropologie a réduit progressivement cette prétention, notamment à partir de la fin du XIXe siècle, grâce à des études de terrain qui nécessitent une véritable immersion dans des cultures différentes, laissant de côté ses propres valeurs afin d'être capable de comprendre ces cultures. Par cette voie, l'Occident a découvert des points de vue extérieurs sur lui-même, ce que Montesquieu illustrait déjà dans les Lettres Persanes et Voltaire dans ses contes.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, le relativisme culturel s'est manifesté sur trois différents registres :

  • le relativisme culturel scientifique, pratiqué par la plupart des anthropologue et ethnologues actuels, ne hiérarchise pas les civilisations mais les étudie et décrit selon des critères objectifs (pratiques, récits, artefacts, témoignages) sans émettre de jugement de valeurs[1];
  • le relativisme culturel militant reconnait à chacune culture, a fortiori contemporaine, le droit de disposer de ses propres valeurs sans avoir à se référer, voire s'inféoder, à des modèles extérieurs ; au nom de ce droit, il peut parfois dénier à tout observateur extérieur le droit d'exprimer des critiques sur telle ou telle pratique ou croyance, et considère de telles critiques comme de l'« impérialisme culturel »[2] ;
  • enfin le relativisme culturel humaniste place les besoins fondamentaux de l'être humain au-dessus de toute culture, croyance ou particularité, et y enracine la légitimité des référents universels comme la démocratie, les droits de l'homme (en particulier de la femme et de l’enfant), la laïcité de la sphère publique, la liberté de l’information, le droit d'association, le droit à l'éducation, l'absence de toute discrimination basée sur les origines, le religion ou le sexe, le droit à la propriété… qui ne sont pas propres au « modèle occidental » et que toute culture se devrait d'adopter[3].

Dès la fin du XXe siècle, des simulations sur ordinateur utilisant la théorie des jeux pour modéliser les résultats de conduites arbitraires distinctes dans une population, suggèrent l'émergence dans certains cas de stratégies morales stables (voir article L'Animal moral).

A la notion de « morale culturelle » (ou morale culturellement élaborée) s'oppose celle de « morale absolue » (c'est-à-dire d'origine extérieure à l'humanité). La « morale culturelle », selon l'individualisme méthodologique[4] est le fruit collectif (mais réel, dans la loi et la pratique) et évolutif (mais permanent à travers ses évolutions) de l'action et de la pensée des humains. En ce sens elle s'oppose aux thèses des religions révélées (dites « du Livre » en référence à la Torah, à la Bible et au Coran), qui proposent chacune sa morale absolue dont l'origine et la garante serait la divinité. Critiquant la notion de « morale culturelle », le pape Benoît XVI, négligeant la dimension collective de cette morale (qui n'en est pas une à ses yeux), a déclaré que le relativisme consisterait à prendre comme « mesure ultime, uniquement son propre ego et ses désirs » et à « se laisser entraîner “à tout vent de la doctrine” »[5].

Relativisme moral et morale absolue[modifier | modifier le code]

L'expression relativisme moral peut prendre plusieurs sens :

  • dans un sens descriptif, c'est le constat empirique qu'il y a des différences morales entre les sociétés, à travers les âges et à travers l'espace ;
  • du point de vue de la réflexion éthique (ou méta-éthique), le relativisme concerne la justification des valeurs et des jugements moraux : il y a des divergences importantes entre les différentes manières de rendre compte de la morale et ces différences justifieraient l'idée que l'on ne peut logiquement résoudre le problème de savoir si une morale peut faire autorité (et laquelle) et servir de norme. En conséquence, la normativité d'une morale est relative à son origine sociale, qu'elle soit imposée par l'ensemble de la société ou par un groupe. Elle ne peut se comprendre que dans le contexte de croyances, de traditions et de pratiques collectives.
  • dans le cas précédent, le relativisme ne nie pas toute justification morale parce qu'il est raisonnable pour un individu de suivre la morale imposée par sa culture, sa société ou son groupe. Cependant, on remarque que ces justifications ne sont ni vraies ni fausses et cet aspect peut conduire au refus d'attribuer une valeur de vérité, un sens et un statut ontologique (anti-réalisme) aux jugements moraux et aux valeurs morales. Ce relativisme peut être appelé nihilisme.

Le relativisme moral s'oppose à la morale absolue. Pour celle-ci la morale est fixée par une nature humaine absolue (John Rawls), par une source externe comme des déités pour la plupart des religions ou par la nature même de l'univers (objectivisme). Les disciples d'une morale absolue sont souvent très critiques envers le relativisme ; certains le considèrent même comme de l'immoralité ou de l'amoralité. La morale universelle est un néologisme humaniste qui prône l'utilisation de la logique et de normes éthiques communément acceptées pour former une alternative philosophique à la morale relativiste et absolue.

  • conception objectiviste, qui affirme que les lois morales ne dépendent pas de l'homme, mais :
    • sont des lois de la nature (philosophie grecque en général);
    • sont des commandements divins ;
    • sont des lois de la raison, en tant que tout être raisonnable (donc l'homme) doit leur obéir.

Dans la conception objectiviste (ou réaliste), les valeurs morales sont éternelles et universelles ou au moins, absolues ; on ne peut donc ni les changer ni les détruire. Au contraire, dans la seconde conception, les valeurs morales sont variables d'une société, d'un groupe ou d'un individu à l'autre. Pour cette conception, souvent présentée de manière descriptive, il est difficile de condamner des pratiques qui appartiennent à d'autres sociétés (peine de mort, soumission des femmes, etc.), alors que la morale normative du premier type prétend s'imposer à tout être raisonnable, de tous temps et en tous lieux.

Ethno-centrisme et relativisme culturel[modifier | modifier le code]

Le relativisme culturel est parfois placé en contraste avec l'ethnocentrisme : juger la norme morale d'une société par les membres d'une autre est une forme d'ethnocentrisme ; certains relativistes culturels pensent que les gens ne peuvent être jugés qu'à l'aune du code moral de leur propre société, d'autres considèrent qu'étant donné que les codes moraux diffèrent entre les diverses sociétés seules les parties communes de ces codes peuvent être utilisées pour émettre de tels jugements.

Une conséquence de ce point de vue est que tout jugement d'une société basée sur le code moral de l'observateur est invalide ; les individus doivent être jugés en fonction des normes de leur société et il n'y a pas de contexte plus large dans lequel ces jugements sont corrects. Ceci est une source de conflit entre morale relativiste et absolue car, pour cette dernière, une société dans son ensemble peut être jugée pour son acception de pratiques immorales tels l'esclavage, le maintien des femmes dans une position d'infériorité ou la peine de mort. De tels jugements peuvent être considérés comme arbitraires, bien que certains relativistes condamnent l'esclavage.

Le philosophe David Hume suggère des principes similaires à ceux du relativisme moral dans Enquiry Concerning the Principles of Morals (1751). Avant lui, Montaigne utilisa le relativisme culturel sans tenter de le définir précisément.

Ces arguments sont avancés dans quelques pays (Afghanistan, Arabie Séoudite, par exemple) pour contester la valeur universelle des droits de l'homme, perçus comme tentative d'ingérence occidentale. À l'opposé, Bernard Kouchner a avancé le concept de devoir d'ingérence dans le contexte précis des missions humanitaires. Cependant ces genres d'arguments sont niés par la Conférence mondiale sur les droits de l'homme.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean Servier, Méthode de l’ethnologie, PUF, coll Que sais-je ?, 1986, p 3 et Jean Poirier, Histoire de l’ethnologie, PUF, Que sais-je ?, 1984, p 6.
  2. Point de vue dénoncé par Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée.
  3. Référents universels adoptés par l'ONU sur [1] et [2]
  4. Alain Laurent, L'individualisme méthodologique, Que sais-je ? n° 2906.
  5. Discours d'avril 2005