Ethnocide

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L'enlèvement d'enfants aborigènes installé en 2003 sur la grande horloge du Queen Victoria Building à Sydney, œuvre de Chris Cook.

L’ethnocide est la destruction de l’identité culturelle d’un groupe, sans détruire physiquement ce groupe (génocide) et sans forcément user de violence physique contre lui (persécution, déportation, enlèvement des enfants). Un ethnocide peut être la conséquence d’un changement économique ou social progressif ou d’une politique d’État, en cela ce terme peut concerner un grand nombre d’exemples ; on a qualifié d’ethnocide l’acculturation des Amérindiens[1] ou des aborigènes d’Australie, les modifications profondes de la culture traditionnelle du Tibet en Chine[2],[3], la russification des peuples premiers de Sibérie, l’assimilation des Aïnous du Japon et des Kouriles, la lutte de l’état indonésien contre l’animisme, l'arabisation des Berbères en Afrique du Nord[4],[5] ou encore la tentative de Franco d’éradiquer les langues catalane et basque dans les années 1930 en Espagne[6].

Étymologie, origine, évolution et définition actuelle[modifier | modifier le code]

Étymologiquement, le mot « ethnocide » signifie « meurtre d’une ethnie » et apparaît en 1944, comme synonyme de génocide, sous la plume de Raphaël Lemkin dans une note de son ouvrage Axis rule in occupied Europe (« Gouvernance de l’Axe en Europe occupée »)[7],[8] mais son sens change dans les années 1970 avec la décolonisation en toile de fond. Ainsi, l’ethnologue Robert Jaulin[9] est un des premiers à l’utiliser dans le sens d’« acte de destruction d’une civilisation » ou « acte de décivilisation »[10].

Georges Condominas fustige le comportement de l’armée américaine au cours du discours inaugural (distinguished lecture) qu’il prononce à la session annuelle de l’American Anthropological Association de 1972 et utilise le terme d’« ethnocide » pour décrire la disparition des Mnong Gar dans les montagnes du Sud Viêt Nam.

Pour Yair Auron, « ethnocide » est un terme alternatif ou complémentaire de génocide[11]. Il cite des rapports sur le Tibet depuis 1959, indiquant que le gouvernement communiste de Chine, en occupant militairement le pays, en détruisant des lamasseries et en combattant la religion au nom de la lutte contre le féodalisme, a commis un ethnocide, et peut-être même un génocide contre le peuple tibétain[2].

Enfin, d’après la définition avancée en 1983 par l’Union internationale des sciences anthropologiques et ethnologiques, un « ethnocide » est « toute entreprise ou action conduisant à la destruction de la culture d’un groupe, à l’éradication de son ethnicité ou identité ethnique »[12].

« Ethnocide » et « génocide culturel »[modifier | modifier le code]

La notion de « génocide culturel » a été introduite ultérieurement à celle de génocide. Son utilisation est controversée et recoupe le champ de l’ethnocide. Selon Jean-François Garreau « D’aucuns ont dérivé de cette idée la notion de « génocide culturel », qui couvrirait des actes commis délibérément dans l’intention d’empêcher les membres d’un groupe d’utiliser leur langue, de pratiquer leur religion ou d’avoir des activités culturelles, pratiquant ainsi une sorte d’élimination à petit feu se déployant dans la durée. La notion demeure controversée et n’est généralement pas retenue dans le discours technique relatif au génocide. »[8].

L’expression « génocide culturel » avait été utilisée par l’ONU dans un projet de déclaration sur les droits des peuples autochtones[13], mais n’a finalement pas été retenue[14], étant remplacée par l’expression « assimilation forcée ».

Toutefois, ce concept de « génocide culturel » a connu de nombreux usages au sein des mouvements culturels et politiques de libération à partir des années 1970. Un exemple notable est celui de l'emploi de l'expression par le mouvement afro-brésilien afin de dénoncer l'éradication des apports culturels africains dans la culture brésilienne[15], à partir de 1978 – date de la publication de l'ouvrage O Genocídio do Negro Brasileiro (« Le génocide du Noir brésilien ») d'Abdias do Nascimento[16].

En 2005, Patrick Le Lay, ancien patron de TF1, a accusé la France d'avoir procédé à un « génocide culturel de la langue bretonne », lequel serait dû au jacobinisme. Patron de TV Breizh, Le Lay a quasiment abandonné les diffusions en breton sur cette chaîne, faute d’audience[17],[18],[19].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir l’ethnocide indien.
  2. a et b (en) Yair Auron, The Banality of Denial, Transaction Publishers, 2003, (ISBN 1412817846), p. 82 : « Objective reports on Tibet since 1959 indicate that China waged a systematic campaign of ethnocide, and maybe even genocide, against the Tibetan people. »
  3. (en) William A. Haviland, Harald E. L. Prins (en), Dana Walrath, Bunny McBride (en), The Essence of Anthropology 3rd ed., Cengage Learning, 2012, (ISBN 1111833443), p. 308 ; Brice Arsène Mankou, Racisme, discrimination: sources de violence urbaine Editions Publibook, 2008, (ISBN 2748341503), p. 22
  4. Kamel Boukhchem et Gabrielle Varro, compte rendu de Benrabah, Mohamed. – Langue et pouvoir en Algérie. Histoire d’un traumatisme linguistique, Paris, Séguier, 1999, 350 p. (« Les Colonnes d’Hercule »).
  5. Fatima Alhyane, Arabisation de la vie publique au Maroc : les Amazighs dénoncent le projet de loi.
  6. Article consacré au Pays basque, relatant la répression franquiste à partir des années 1930.
  7. Carnegie endowment for international peace, Washington, Departement of international law, 1944, 674p. 
  8. a et b Génocide, article de Jean-François Gareau, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
  9. Robert Jaulin, La Paix blanche, Introduction à l'ethnocide, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Combats »,‎ (ISBN 978-2020025171)
  10. Robert Jaulin, La décivilisation, politique et pratique de l'ethnocide, Bruxelles, Complexe, 1974, p. 9. Cité par Benoît Parault dans Le pétrole au Nigeria : un instrument au service de quel développement ?, L'Harmattan, 2009, 290 p., p. 188.
  11. Yair Auron, op. cit., p. 42
  12. Définition citée par Vanessa Fargnoli dans Viol(s) comme arme de guerre, Imgram International Inc., 2012, 260 p., p. 92.
  13. Projet de déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
  14. MISE EN APPLICATION DE LA RÉSOLUTION 60/251 DE L'’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 15 MARS 2006 INTITULÉE « CONSEIL DES DROITS DE L'’HOMME » [PDF].
  15. http://books.google.fr/books?id=CiVy30483f8C&pg=PA61
  16. http://books.google.fr/books?id=t-49RzLdt9EC&pg=PA113
  17. Le Lay (TF1) accuse la France de « génocide culturel de la langue bretonne », sur le site Altermedia, 2 septembre 2005.
  18. Philippe Argouarch, Patrick Le Lay accuse la France de génocide culturel, Agence Bretagne Presse, 1/09/05.
  19. Le Lay accuse la France de « génocide culturel de la langue bretonne », sur le site http://www.20minutes.fr, 4 mars 2006.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Robert Jaulin, La paix blanche : Introduction à l’ethnocide, Seuil, 1970.
  • De l’ethnocide, coll. 10/18, 1972.
  • Robert Jaulin, L’ethnocide à travers des Amériques, Fayard, 1972.
  • Olivier Beauvallet, Lemkin face au génocide, (suivi d'un inédit de Lemkin "Les poursuites judiciaires contre Hitler"), Michalon, 2011, 2011- ISBN 978-2-84186-560-4.

Liens externes[modifier | modifier le code]