Bruxellisation

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Cette tour se dresse à l'emplacement de la première Maison du Peuple au monde conçue par Victor Horta en 1896.

Bruxellisation (en néerlandais : verbrusseling) est un terme utilisé par les urbanistes pour désigner les bouleversements urbanistiques d'une ville livrée aux promoteurs au détriment du cadre de vie de ses habitants, sous couvert d'une « modernisation » nécessaire. Ce phénomène doit son nom à la ville de Bruxelles où il fut particulièrement sensible dans les années 1960 et 1970, alors que la ville était livrée aux rêves de cité du futur de promoteurs incontrôlés.

Historique[modifier | modifier le code]

Plaque commémorant la « Bataille de la Marolle ».

On peut sans grande difficulté dater la naissance du phénomène à Bruxelles de l'Exposition universelle de 1958[1]. Afin de préparer la ville, des boulevards furent percés, des tunnels creusés. On construisit des parkings, comme dans la rue de la Vierge Noire, où les Halles centrales de 1874 furent rasées pour céder la place au Parking'58. Bref, Bruxelles entrait de plain-pied dans la civilisation de la voiture.

Dans les années qui suivirent, un projet gigantesque fut mis en place pour transformer le quartier Nord, un quartier populaire de Bruxelles proche de la gare du Nord, en une sorte de ville du futur. Les boulevards centraux furent également défigurés par la construction du Centre administratif de la Ville de Bruxelles (1967-1971) et de la tour Philips (1967-1969), qui ne respectent pas le gabarit ancien.

Devant la résistance de la population locale, des îlots entiers d'immeubles d'habitation étaient acquis et laissés à l'abandon jusqu'à ce que les derniers habitants fuient et que le permis de construire soit octroyé de guerre lasse. La méthode du pourrissement fut ensuite généralisée à l'ensemble de la ville, où le nombre de mètres carrés de bureaux a quintuplé en une vingtaine d'années : il est passé de 615 000 m2 en 1949 à 3 300 000 m2 au début des années 1970[2]. En réaction au phénomène, l'ASBL Quartier des Arts, l'Atelier de recherche et d'action urbaines (ARAU), les Archives d'architecture moderne et le Sint-Lukasarchief voient le jour et organisent la lutte en faveur d'une ville plus conviviale. Dans la foulée, plus d'une centaine de comités d'habitants sont créés entre 1970 et 1975[3].

Au tournant des années 1960 et 1970, des batailles urbanistiques célèbres concrétisèrent cette prise de conscience. La construction entre 1968 et 1971 par l'architecte Walter Bresseleers sur l'avenue Louise de la tour ITT provoqua une levée de boucliers : haute de de 102 mètres, elle ferait face aux jardins de l'abbaye de la Cambre et en défigurerait la perspective. L'échevin Paul Vanden Boeynants, qui soutenait le projet, prétendit qu'elle serait « transparente ». Malgré l'appui de l'Atelier de Recherche et d'Action urbaines, l'opposition à sa construction fut un échec. La « Bataille de la Marolle », par contre, fut une première victoire pour les opposants aux grands projets immobiliers et à l'urbanisme bureaucratique. En juin 1969, les habitants des Marolles, menacés d'expropriation par un projet d'extension du Palais de Justice, se mobilisent. La très forte médiatisation de cette opposition portera ses fruits. Le Comité Général d'action des Marolles sous la coordination de la figure emblématique de l'abbé Jacques Van der Biest obtint au mois d'août de la même année l'abandon du projet par le ministre de la justice. Pour fêter leur victoire, les habitants organisèrent une fête de l'« enterrement du Promoteur, de son épouse Bureaucratie et leur enfant Expropriation[4] ».

Analyse[modifier | modifier le code]

Un autre point de vue classique de la ville.

D'autres villes avaient été la proie des spéculateurs par le passé. Le Paris d'Haussmann, par exemple, a permis de juteux investissements aux dépens du petit peuple, refoulé vers la Zone. Mais le Paris d'Haussmann se parait d'un alibi esthétique, les nouvelles avenues ne manquaient pas d'allure, et les immeubles permettaient de préserver une mixité sociale (répartie selon les étages, du bel étage aux chambres de bonne) et une mixité de fonctions (habitat, commerce, artisanat).

A Bruxelles, le voûtement de la Senne au XIXe siècle et le percement des boulevards centraux avaient déjà transformé le tissu urbain dans le même esprit inspiré des transformations urbaines de Paris et d'autres capitales européennes. Puis, ce fut la jonction des gares du nord et du midi dans les années 1920-1950 qui creusa un sillon au profit de grands bâtiments administratifs privés et publics excluant presqu'entièrement l'habitat, mais restés d'une taille modérée (sauf la gigantesque cité administrative d'ailleurs partiellement destinée, depuis, à retourner à l'habitat). Aussi, c'est le fait que les Bruxellois avaient été habitués à des transformations incessantes aux XIXe et XXe siècle qui rendit les choses plus faciles aux promoteurs de la seconde moitié du XXe siècle qui installèrent, dans certaines zones, comme le quartier de la gare du nord, un urbanisme d'exclusion dépassant tout ce que l'on avait connu jusque là. Composé d'implantations administratives constituées par des blocs et des tours aux lignes épurées jusqu'à une volonté d'abstraction stylistique exprimée dans les façades de verre et d'acier, ce nouveau quartier d'où tout habitat est exclu par volonté expresse des pouvoirs publics alliés aux promoteurs, est une réplique de quartiers similaires de l'étranger, comme le quartier de la Défense à Paris, tous installés hors ville, loin du centre. Alors que, au contraire, le quartier Nord de Bruxelles, avec ses tours de plus de cent mètres dans un environnement dépourvu de vie (à part celle de la circulation automobile), a été installé par expropriation en pleine ville, au voisinage immédiat de la partie historique de la ville restée à dimensions humaines (la place Rogier, la place de Brouckère, la Bourse, la Grand-Place et le vieux centre surnommé "l'Îlot Sacré"), c'est-à-dire la ville traditionnelle qui n'a jamais cessé d'être peuplée et vivante. C'est ce qui fait l'attraction du quartier Nord par un paradoxe qui n'est qu'apparent puisque les employés des administrations publiques et des sociétés privées peuvent, en plus ou moins dix minutes, quitter le monde froid de leur univers futuriste pour gagner les quartiers anciens où ils trouvent la chaleur humaine du monde traditionnel des commerces, restaurants et lieux culturels dont le quartier Nord est totalement privé. Il faut ajouter l'avantage de l'accessibilité par la présence de la gare du nord, située en plein quartier et agrandie en "Centre de Communications Nord", par où les bureaucrates peuvent arriver par chemin de fer, métro, tramways et bus venant de tout Bruxelles autant que de province, ce qui facilite le recrutement par les entreprises d'un personnel varié sans nécessité de résidence à Bruxelles (et Lille n'est qu'à 45 minutes par le T.G.V., véritable métro international).On ne constate donc pas, dans les entreprises de ce quartier, une pression sociale pour le quitter. [5]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Roel Jacobs, Une Histoire de Bruxelles, Éditions Racine, 2004, p. 290.
  2. M. De Beule et C. Dessouroux, Bruxelles, ses bureaux, ses employés, Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale & La Fonderie, Numéro spécial de l'Observatoire des bureaux, 2009, p. 121.
  3. Mathieu Criekingen, Jean-Michel Decroly, Christophe Guisset et François Verdin, Itinéraire de la rénovation des quartiers anciens à Bruxelles, collection Hommes et paysages, no 32, Société Royale Belge de Géographie, 2001, p. 11.
  4. Marie-Hélène Genon, Les Marolles, Ville d'Art et d'Histoire. no 9, Éditions Solibel & Région de Bruxelles-Capitale, 1994, p. 46.
  5. Au contraire de ce qui se passe à Paris où le quartier de la Défense dans son "splendide isolement" est l'objet d'une désaffection croissante au début du XXIe siècle.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Article connexe[modifier | modifier le code]

Références bibliographiques[modifier | modifier le code]

  • Christian Dessouroux, Espaces partagés, espaces disputés. Bruxelles, une capitale et ses habitants, Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, 2008.
  • SCHOONBRODT René, Vouloir et dire la ville, AAM éditions, Bruxelles, 2007