Sippar

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33° 03′ 32″ N 44° 15′ 08″ E / 33.05882, 44.25215 Sippar (sans doute plutôt prononcé Sippir dans l'Antiquité, écrit Zimbir en idéogramme sumérien) est une ville de la Mésopotamie antique, située au nord-ouest de Babylone, sur le site actuel de Abu Habbah. Il s'agit d'une des villes les plus importantes de la Babylonie des IIe millénaire av. J.‑C. et Ier millénaire av. J.‑C., où se trouvait l'un des principaux sanctuaires de Shamash, le Dieu du Soleil. Ce site a livré des dizaines de milliers de tablettes cunéiformes, ce qui en fait un des sites antiques les mieux documentés par l'épigraphie.

Une autre ville portait le nom de Sippar, située à sept kilomètres à peine de la première (ce qui en fait plutôt une sorte de faubourg), sur l'actuel site de Tell ed-Der. Pour les distinguer les textes antiques appellent souvent la première « Sippar de Shamash » et la seconde « Sippar d'Annunitu », suivant leurs divinités tutélaires. Le second site semble avoir eu une période d'occupation plus brève.

Historique[modifier | modifier le code]

La ville de Sippar est citée comme l'une des plus anciennes de la Mésopotamie dans la Liste royale sumérienne. Elle aurait été la quatrième ville a exercer la royauté, l'avant-dernière avant le Déluge. Cette dynastie ne comporte qu'un roi, Enmenduranna, qui aurait régné vingt-et-un mille ans. Les niveaux anciens des deux villes ayant porté le nom de Sippar ne sont pas connus, et l'archéologie ne peut confirmer l'ancienneté de cette ville.

La site d'Abu Habbah a livré des objets semblant attester d'une occupation dès la période d'Uruk, dans la seconde moitié du IVe millénaire av. J.‑C. Mais les phases les plus anciennes du site ne sont pas connues par l'archéologie. Les textes semblent indique que Sippar devient une ville importante dans le courant du IIIe millénaire av. J.‑C.

C'est au début du IIe millénaire av. J.‑C. que la ville devient l'une des plus importantes de la Mésopotamie méridionale. C'est alors que se développe la cité jumelle portant également le nom de Sippar, sur le site de Tell ed-Der. Les deux villes sont distinguées de plusieurs manières[1] : Abu Habbah est appelée tantôt Sippar de Shamash, d'autres fois Sippar des Yahrurum (une tribu amorrite), Sippar de la steppe ; ed-Der est appelée Sippar d'Annunitum, Sippar des Amnanum (une autre tribu), Sippar de la muraille. Les villes ont connu une période d'indépendance après la chute de la troisième dynastie d'Ur, car une série de rois semblant régner autour de 1900 av. J.-C. est connue par quelques textes, qui ne permettent pas de clarifier leur ordre de succession : Altinu'u, Immerum, Buntahtun-ila, et Sîn-bani. Mais Sippar passe ensuite sous la domination du royaume voisin de Babylone, sans doute sous le règne de Sumu-la-El (1881 à 1845 av. J.-C.), pour ne plus jamais la quitter. Les souverains de Babylone ont été particulièrement actif dans cette grande ville proche de leur capitale, dont ils restaurent à plusieurs reprises les édifices principaux. Hammurabi dispose par ailleurs d'un palais à Sippar d'Annunitum où il réside à plusieurs reprises.

Sippar reste florissante lors de la période suivante de l'histoire babylonienne, sous les Kassites qui entretiennent à leur tour le sanctuaire de Shamash. Après la chute de cette dynastie la Babylonie connaît une période très troublée, avec notamment les incursions de tribus araméennes et chaldéennes, qui affectent particulièrement Sippar et son temple principal. Cette situation critique est connue par un document exceptionnel, la « Tablette de Shamash », une inscription du roi Nabu-apla-iddina (888 à 855 av. J.-C.) qui rétablit le culte du temple de Shamash, en lui procurant une nouvelle statue de culte et en offrant des exemptions au sanctuaire, après une longue période d'arrêt du culte[2].

La prospérité de la ville sous l'empire néo-babylonien (626-539 av. J.-C.) et au début de l'époque des Achéménides (539-480 av. J.-C.) est connue par les abondantes archives du temple de Shamash, qui documentent notamment sa vie économique.

Sippar de Shamash (Abu Habbah)[modifier | modifier le code]

Cône commémorant l'érection des murailles de Sippar par Hammurabi, première moitié du XVIIIe siècle av. J.-C., musée du Louvre

Fouilles[modifier | modifier le code]

Le site d'Abu Habbah a fait l'objet d'un premier repérage et de plans par W. B. Selby et J. B. Bewsher vers 1860. Les fouilles y ont débuté en 1881 sous la direction d'Hormuzd Rassam, qui explora l'espace de dix-huit mois le secteur du temple de Shamash et en dressa les premiers plan, et en rapporta près de soixante mille fragments de tablettes, dont beaucoup sont issus de fouilles clandestines. En 1894, le site fut fouillé brièvement par le père Jean-Vincent Scheil, qui s'intéressa notamment au secteur des résidences des prêtresse de Shamash. Il fut à nouveau fouillé en 1927 par les Allemands Walter Andrae et Julius Jordan. Il fut ensuite exploré par des archéologues irakiens, dans les années 1940 puis à partir de 1978 et jusqu'à la première guerre d'Iraq, sous la direction de Walid al-Jadir, dans les secteurs résidentiels et sacrés (mise au jour d'une bibliothèque en 1985).

L'Ebabbar, temple du Dieu-Soleil[modifier | modifier le code]

Le cœur de la ville était le temple du dieu-Soleil Shamash, l'Ebabbar, « Demeure Brillante » en sumérien[3]. C'est un édifice ancien, déjà l'un des sanctuaires majeurs de la Mésopotamie dans la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.‑C., en particulier sous les rois d'Akkad (XXIIIe siècle av. J.-C.). Il fut par la suite restauré régulièrement par les rois babyloniens. Son état tel qu'il a été dégagé lors des fouilles est celui de la période néo-babylonienne (VIe siècle av. J.-C.), étant rénové par les rois Nabopolassar et Nabonide. Il semble avoir cessé d'être en activité au début du Ve siècle av. J.-C., sous les premiers rois Perses achéménides.

Le sanctuaire reprenait alors les éléments caractéristiques des grands temples babyloniens récents. Il était entouré par une enceinte délimitant l'espace sacré, et organisé autour d'une grande cour bordée de pièces ayant une fonction administrative. À l'ouest se trouvait le lieu de culte de Shamash, constitué d'un vestibule et d'une cella où se trouvait la statue du dieu. Il était encadré par deux autres lieux de culte, celui de sa parèdre Aya, et celui de son vizir Bunene. Dans une cour située derrière ces temples avait été érigée une ziggourat, de base 37 × 30 mètres, dont les ruines s'élèvent encore à une quinzaine de mètres de hauteur. Son nom cérémoniel était é-kun-an-ku-ga, « Demeure, Seuil du Ciel Pur ».

D'importants lots de tablettes ont été dégagés dans le quartier sacré, par des fouilleurs clandestins. Une fois remis vaguement en ordre (l'ampleur de la documentation ne facilitant pas les choses), on a pu repérer plusieurs lots d'archives : celles d'un « cloître » de l'époque paléo-babylonienne (XIXe-XVIIe siècles av. J.-C.) habité par des religieuses consacrées à Shamash, les archives du temple de l'époque néo-babylonienne (VIe siècle av. J.-C.), avec notamment une bibliothèque.

Les archives concernent essentiellement la vie administrative et économique du temple. À l'époque paléo-babylonienne[4], son secteur administratif était dirigé par un personnage appelé šangum, qui était assisté par un intendant (šatammum) et ses deux assistants (šapirum). Le personnel religieux comprenait des purificateurs (pašīšum) et des chantres (nārum) ainsi que de nombreux prébendiers se partageant à tout de rôle des charges cultuelles. La catégorie de clergé la mieux connue est celle des prêtresses appelées nāditum, grâce aux importantes archives qu'elles ont laissé[5]. Souvent issues de familles de notables, elles avaient été vouées au dieu Shamash dès leur adolescence, et étaient astreintes au célibat. Elles habitaient dans un secteur appelé gāgum, souvent traduit par « cloître », même si elles n'y étaient pas cloîtrées puisqu'elles pouvaient aller et venir librement. Elles y disposaient de résidences, de bâtiments administratifs, de magasins, d'ateliers. Leur rôle économique semble avoir été important, alors qu'elles n'avaient apparemment pas de fonctions cultuelles, puisque leur lien avec le culte semble surtout avoir été de faire des offrandes. Ces religieuses avaient été richement dotées par leur famille, et pouvaient disposer librement de ces biens pour mener leurs affaires de propriétaires terriennes, ou bien de prêteuses et d'investisseur dans le commerce. Elles disposaient donc d'une liberté économique inhabituelle pour des femmes à cette période. De fait, on connaît plusieurs litiges relatifs à leur héritage, qui était très convoité, et devait en principe revenir à leur famille.

Les archives de l'époque néo-babylonienne concernent plus le domaine du temple[6]. Le sanctuaire est alors dirigé par un grand prêtre portant le titre de « Grand frère » (ahu rabū) qui préside le collège (kiništu) des prêtres, tandis que le secteur administratif est placé sous la supervision du šangu et d'un assistant appelé qipu. Il dispose d'environ 7 000 hectares de terres. Les terres à céréales étaient exploitées par un grand nombre de dépendants, les « cultivateurs » (ikkaru), regroupés en équipes chargées de l'exploitation d'une partie du domaine et devant reverser une part de la récolte au temple. Les palmeraies étaient exploitées ou bien par des salariés, ou bien par des prébendiers qui devaient reverser une part de la récolte affectée au culte[7]. Le temple disposait également d'ateliers où travaillaient des artisans spécialisés, devant réaliser les objets destinés au culte.

La bibliothèque d'époque néo-babylonienne est un autre lot de tablette de première importance de cette époque. Elle a été mise au jour dans un angle de la grande cour, dans le secteur nord-ouest du sanctuaire qui semble avoir été destiné à la déesse Aya. Il s'agit d'une chambre de 4,40 × 2,70 mètres dont trois des murs disposaient d'étagères en argile et plâtre comprenant 56 casiers où étaient rangées les tablettes, à la verticale. Une salle plus vaste située avant pourrait avoir servi de lieu d'étude ou de copie. On y a retrouvé de nombreuses tablettes, les plus anciennes datées du XIe siècle av. J.-C., la plupart du VIe siècle av. J.-C., fournissant un échantillon représentatif de la culture des lettrés des temples néo-babyloniens : listes lexicales, textes cultuels (hymnes, prières, rituels), astronomiques/astrologiques, mathématiques, copies de vieilles inscriptions royales, et des mythes (Lugal-e, Atrahasis, 'Enuma Elish)[8].

La ville et les résidences[modifier | modifier le code]

Ailleurs sur le site, on a également dégagé des quartiers d'habitation, datant de l'époque paléo-babylonienne avec là aussi un important groupe d'archives. Sippar était ceinte par un rempart faisant 1 300 mètres de long pour 800 de large.

Sippar d'Annunitu (Tell ed-Dêr)[modifier | modifier le code]

Autres noms : Sippar-Amnānu(m), Sippar-dūri(m), Sippar-rabū(m).

Tell ed-Dêr a été fouillé plus récemment qu'Abu Habbah, puisque les premiers coups de pioche y furent portés en 1975 par des archéologues belges de l'université de Gand dans les années 1970. Moins explorée, cette ville a livré moins de choses que sa voisine.

On a exploré la résidence d'Ur-Utu, le Grand lamentateur (gala-mah) du clergé d'Annunitum sous le règne d'Ammi-saduqa (1646-1626 av. J.-C.), et on y a découvert un lot d'archives de taille notable (2 000 tablettes).

Références[modifier | modifier le code]

  1. D. Charpin, « Sippar : Deux villes jumelles », dans Revue d'Assyriologie et d’Archéologie Orientale 82, 1988, p. 13-32 ; Id., « Le point sur les deux Sippar », dans Nouvelles Assyriologiques Brèves et Utilitaires (NABU) 1992, p. 84-85.
  2. (en) C. E. Woods, « The Sun-God Tablet of Nabû-apla-iddina Revisited », dans Journal of Cuneiform Studies 56, 2004, p. 23-103
  3. F. Joannès, « Ebabbar », dans F. Joannès (dir.), Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Paris, 2001, p. 258-261
  4. (en) R. Harris, Ancient Sippar, Istanbul, 1975
  5. (en) U. Jeyes, « The nadītu women of Sippar », dans A. Cameron et A. Kuhrt (dir.), Images of women in Antiquity, Londres, 1983, p. 260-272.
  6. (en) A. Bongenaar, The Neo-Babylonian Ebabbar Temple at Sippar: its Administration and its Prosopography, Istanbul, 1997
  7. (de) M. Jursa, Die Landwirtschaft in Sippar in Neubabylonischer Zeit, Vienne, 1995
  8. W. al-Jadir, « Une bibliothèque et ses tablettes », dans Archaeologia 224, 1987, p. 18-27 ; id., « Découverte d'une bibliothèque dans le temple de la ville de Sippar (Abu Habbah) », dans H. Erkanal et al. (dir.), XXXIV Uluslararasÿ Assiriyoloji Kongresi, CRRAI 34, Ankara, 1998, p. 707-715. Textes publiés dans la revue Iraq, à partir de (en) F. N. H. Al-Rawi, « Tablets from the Sippar Library. I. The "Weidner Chronicle": A Supposititious Royal Letter concerning a Vision », dans Iraq 52, 1990, p. 1-13

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Walid al-Jadir, « Sippar : ville du dieu soleil », Dossiers Histoires et Archéologie, no 103 « La Babylonie »,‎ , p. 52-54
  • (en) Hermann Gasche et Caroline Janssen, « Sippar », dans Eric M. Meyers (dir.), Oxford Encyclopaedia of Archaeology in the Ancient Near East, vol. 5, Oxford et New York, Oxford University Press,‎ , p. 47-49
  • Dominique Charpin et Martin Sauvage, « Sippar », dans F. Joannès (dir.), Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Paris,‎ , p. 782-784