Principe de l'égalité des races

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Lecture du projet de charte pour la Société des Nations par le président américain Woodrow Wilson.

La proposition d’inscrire le principe de l’égalité des races (« Race equality proposal » en anglais) est faite par le Japon pendant les travaux de la commission chargée de rédiger la Charte de la future Société des Nations (SDN) en marge de la Conférence de paix de Paris en 1919, après la Première Guerre mondiale.

La délégation japonaise[modifier | modifier le code]

L'Empire du Japon entre en guerre dès le [1] dans le cadre de l'Entente contre l’Allemagne en coupant le ravitaillement de ses possessions dans le Pacifique, ce qui lui permet ainsi de renforcer ses positions en Extrême-Orient et l’océan Pacifique[2]. Le Japon apporte un petit concours à la guerre sur le front européen[1]. Son principal fait d'armes reste la prise du port chinois sous contrôle allemand de Qingdao le [1], mais le Japon en profite aussi pour imposer en 1915 ses visées expansionnistes à la Chine dans la foulée de ses « Vingt et une demandes »[1]. Enfin, sur le plan économique, le Japon tire profit de sa participation en écoulant massivement ses produits auprès des nations européennes[1].

Les traités qui unissent l'Empire du Japon à la Grande-Bretagne depuis 1902 le placent du côté des vainqueurs[2]. Il fait donc partie du conseil des cinq principaux vainqueurs et dispose de deux sièges, au même titre que les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie[3]. Les Japonais ont pu aussi capitaliser sur leurs succès militaires de 1905 contre la Russie[4]. La succession des droits allemands en Chine (dans la province du Shandong) et dans le Pacifique (îles Mariannes, Marshall , etc.), ainsi que l’inscription du principe de l’« égalité des races » dans le pacte de la SDN sont les deux objectifs fixés à la délégation nippone[3].

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Le baron Makino Nobuaki.

Les théories de l’inégalité des « races » perfectionnées dans le courant du XIXe siècle servent à légitimer l’expansion coloniale occidentale, puis sa perpétuation au début du XXe siècle[5].

Après la mort de l’empereur Meiji en 1912, les élites japonaises évoluent vers les idées modernes. En janvier 1919 l’intellectuel Sakuzō Yoshino (1878-1933), qui s'opposait à l’annexion de la Corée en 1910 et à l’expansionnisme en Chine, « La nouvelle tendance mondiale est la perfection de la démocratie. Dans les affaires étrangères, c’est l’établissement de l’égalitarisme international »[6].

Nommé en septembre 1918, le premier ministre japonais Hara Takashi poussait vigoureusement son pays à adopter une politique étrangère pro-occidentale (欧米協調主義, ōbei kyōchō shugi?)[7]. Cette orientation était opposée à celle déployée par ses prédécesseurs Ōkuma Shigenobu et Terauchi Masatake qui avaient conduit des politiques expansionnistes qui avaient pour effet d'aliéner le Japon des États-Unis et de la Grande-Bretagne[7]. Hara était un soutien de la création de la SDN à la Conférence de paix, afin de rapprocher de nouveau le Japon de l'Occident[7]. En cela, il se heurtait à un certain scepticisme domestique à propos du projet de SDN. L'opinion publique était divisée sur ce point, avec des opposants prépondérants dans l'opinion nationale (国論, kokuron?)[8]. En conséquence, la proposition avait pour but d'apaiser ses opposants en subordonnant l'acceptation de la SDN par le Japon à l'introduction d'une clause relative à l'égalité raciale dans le pacte de la SDN[8].

La Conférence de Paix qui débute le , à l’initiative des vainqueurs, a pour objet de négocier des traités de paix entre les Alliés et les puissances associées avec les représentants des nations vaincues (Allemagne, Autriche, Bulgarie, Hongrie, l’Empire ottoman). La décision de créer la « Société des Nations » (League of Nations) est prise à cette occasion. Une commission est chargée de rédiger la charte de la future institution. Les travaux de cette commission progressent simultanément avec ceux de la Conférence.

La délégation japonaise est conduite par le marquis Saionji Kinmochi, figurent également parmi les 64 délégués le baron Makino Nobuaki[2], le vicomte Chinda Sutemi (ambassadeur à Londres), Matsui Keishirō (ambassadeur à Paris) ainsi que le prince Fumimaro Konoe.

Le Japon avait trois objectifs dans ces négociations, le pérennisation des conquêtes territoriales en Chine, d'une part, et dans le Pacifique d'autre part, ainsi que la promotion du principe novateur de l’égalité des races[9]. Les délégués chinois protestent contre la confirmation des prétentions japonaises au Shandong, alors-même que la Chine avait rejoint les Alliés le [10],[11]. Cette décision provoqua la révolte du Mouvement du 4 Mai contre le Japon et le refus de la Chine d'entrer à la SDN[9]. Le mandat des îles du Pacifique contente également les Japonais[9]. Le dernier objectif sera en revanche un échec[2].

Par la promotion de « l'égalité des races », s'agissait moins pour le Japon de rejeter par principe toute discrimination ou le colonialisme (sans égard pour les autres nations asiatiques qu’il avait déjà colonisées) que d'y prendre part aux côtés des nations occidentales au titre de « grande puissance non-blanche mais néanmoins égale »[12]. Ainsi, avant même la fin de la guerre, le prince Konoe, publiait un texte intitulé « Il faut rejeter la paix anglo-américaine » où il écrivait notamment : « La paix qu’entendent nous imposer les responsables anglo-américains n’a pas d’autre objectif que de maintenir un statu quo favorable à leurs intérêts. […] La nature véritable du conflit actuel est celle d’une lutte entre des puissances établies et des puissances en devenir. […] La France et la Grande-Bretagne ont eu la possibilité de coloniser les régions les "moins civilisées" du globe avant les autres puissances et ont monopolisé l’exploitation de leurs ressources. Ceci eut pour conséquence d’empêcher l’Allemagne et les puissances ayant émergé sur le tard d’acquérir la moindre terre et le moindre espace pour s’étendre. […] Si cette politique devait l’emporter, le Japon, qui est un petit pays, pauvre en ressources naturelles et incapable de consommer l’intégralité de sa production industrielle, n’aura pas d’autre possibilité, s’il souhaite survivre, que de détruire ce statu quo, comme l’Allemagne y fut contrainte[2]. »

Compte-rendu des débats[modifier | modifier le code]

Dans son livre Japan, Race and Equality, The racial proposal of 1919[13], Shimazu Naoko se penche plus en profondeur sur cet épisode et apporte un éclairage documenté sur les enjeux de la fameuse proposition japonaise. Cinq explications sont couramment avancées pour rendre compte des motivations de la délégation japonaise :

  1. Le désir de résoudre le problème de l’immigration japonaise.
  2. Une demande de reconnaissance universelle de l’égalité des races fondée sur un motif idéaliste et altruiste.
  3. L’insécurité éprouvée par le Japon en tant que grande puissance « non-blanche » et son désir d’être reconnu comme une grande puissance sur la scène internationale (« Great Power equality on the basis of Racial Equality »).
  4. Des facteurs de politique interne au Japon, le Premier ministre japonais de l’époque, Hara Takashi, est pro-SDN afin de sortir le Japon du danger que représenterait un isolement potentiel.
  5. La « realpolitik » : la proposition japonaise aurait fait partie d’un marchandage afin obtenir le Shandong occupé jusqu’alors par l’Allemagne.
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La délégation australienne fut la plus opposée au principe de l'égalité des races.

Selon le journaliste irlandais Émile Joseph Dillon, les débats de la commission roulent sur la question de l’égalité des religions lorsqu’au détour d’un échange entre le colonel américain Edward Mandell House et le baron Makino, ce dernier, désireux de sortir de l’impasse dans laquelle s’engage la discussion propose d’élargir le champ d’application de cette « égalité » à celui des « races »[14],[15]. « Le baron Makino déclara qu’il était tout à fait de l’avis du colonel House et des membres de la délégation américaine. L’égalité des religions (« equality of religious confessions ») n’était pas seulement souhaitable mais nécessaire afin d’assurer un bon déroulement des travaux chargés d’établir la « Société des Nations ». Il ajouta que ce principe devait s’appliquer également aux races, cette extension étant également le corollaire du principe guidant d’un nouvel ordre mondial (new world ordering). Il proposa en conséquence l’insertion d’une clause proclamant l’égalité des religions et des races »[16].

Après avoir sondé les Américains et les Britanniques, la délégation s’appuie sur la volonté américaine de voir reconnaître l’« égalité des confessions religieuses ». Elle propose un amendement à l’article 21 du pacte stipulant que les hautes parties contractantes accordent « à tous les étrangers nationaux des États membres de la Société un traitement juste et égal à tous les points de vue, sans faire aucune distinction, en droit ou en fait, à raison de leur race ou de leur nationalité »[3].

Les délégués restent dubitatifs et chacun explique la situation respective de son pays concernant la question religieuse. Le représentant britannique affirme que les Catholiques dans son pays sont « bien » traités mais que la loi ne leur garantit pas les mêmes droits qu’aux Protestants. La France craint que l’introduction de ce principe ne ravive la querelle entre les Catholiques et l’État. L’Italien plaisante en disant qu’aucun autre représentant n’avait un Pape dans son pays… On propose finalement que les deux propositions soient retirées. Les Japonais refusent et maintiennent leur désir de voir adopté un amendement à l’article 21 garantissant le principe de l’égalité des races.

Selon l’étude de Shimazu qui se fonde sur des documents de première main, minutes, archives diplomatiques des pays concernés, le détail de la négociation montre que la proposition, qui visait d’abord la question de l’immigration, prend peu à peu un contenu plus « abstrait » (universel) ne pouvant que provoquer l’opposition des nations anglo-saxonnes, notamment de l’Australie en la personne de son premier ministre Billy Hughes, avocat d’une « Australie blanche (White Australia Policy)[17].

Émile Joseph Dillon rapporte la teneur de la discussion qui aurait alors opposé le Premier ministre australien Billy Hughes au baron Makino et au vicomte Chinda. Hughes aurait déclaré : « Je veux bien admettre l’égalité des Japonais en tant que nation, et aussi l’égalité des individus d’homme à homme. Mais je ne peux admettre les conséquences auxquelles nous devrons faire face si nous vous ouvrons notre pays. Ce n’est pas que nous ne les tenons pour être inférieurs à nous mais simplement parce que nous ne les voulons pas. Économiquement, ce sont des facteurs perturbants parce qu’ils acceptent des salaires bien inférieurs au minimum pour lequel nos compatriotes acceptent de travailler. Peu importe s’ils se mélangent bien avec notre peuple. Nous ne voulons donc pas qu’ils puissent épouser nos femmes. Ceci est une opinion personnelle. Je ne veux pas vous offenser. Notre législation n’est pas dirigée spécialement contre les Japonais. Les sujets britanniques en Inde subissent cela de la même manière. Il est impossible que nous puissions formuler une modification à votre amendement parce qu’aucune modification concevable ne saura jamais satisfaire chacun d’entre nous[16]. » Ces propos sont confirmés en 1929 dans un livre du même Hughes qui affirme publiquement son vœu d'une Australie blanche[18] ».

Le rejet de la proposition japonaise[modifier | modifier le code]

L’opposition que rencontre le Japon se perçoit au travers des modifications successives que subit la rédaction de la proposition. La question est alors de trouver une formulation qui permette au Japon de « sauver la face ». L’expression « equality of race » est progressivement remplacée par « equality of nations », mais le à la commission, le baron Makino maintient cependant sa proposition où figure non plus seulement le principe de l’égalité des « races» mais des « nationalités ».

« Pour les États-Unis, le Japon a un regard très sincère, constant et affectueux. Nous lui devons notre place dans le monde, c'est-à-dire le monde civilisé (...) Lorsque, grâce à l'expédition du commodore Perry et aux efforts de Townsend Harris [le premier consul général des États-Unis au Japon], nous avons rejoint, si je puis me permettre, la société des nations du monde, une nouvelle ambition: interprétez les civilisations des nations occidentales que nous avons étudiées et reconnues comme meilleures, bien que toutes ne soient pas honorables comme les nôtres (...) Perry est venu vers nous avec une puissance et des forces navales pour nous obliger à ouvrir le Japon aux relations avec le monde occidental. Nous avons cédé, et je suis heureux, comme tout le Japon, de céder, parce que cela a été très bénéfique pour notre pays. Et maintenant, on nous demande une seconde fois de nous joindre à la Société des Nations. Mais comment ? En tant qu'égaux ? Si c'est le cas, nous sommes prêts. Nous voulons examiner avec la plus grande attention l'intérêt de toutes nos nations associées pour une telle ligue, car aucune autre politique ne peut réussir dans la Société des Nations. Aucune nation asiatique ne saurait être heureuse dans la Socité des nations où la discrimination raciale est maintenue. Nous ne sommes pas fiers de nous battre mais nous sommes trop fiers pour accepter une place d'infériorité reconnue dans les relations avec un ou plusieurs pays associés. Nous ne voulons simplement que la justice »[19].

La proposition a été ainsi formulée : « L’égalité des nations étant un principe de base de la Société des Nations, les hautes parties contractantes acceptent d’accorder le plus rapidement possible à tous les ressortissants étrangers d’un État membre de la Société des Nations un juste et égal traitement dans tous les domaines. De ne faire aucune distinction dans leurs législations comme dans les faits sous prétexte de race ou de nationalité »[20].

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Fumimaro Konoe dans les années 1920.

Soumise à vote des participants le , la proposition reçoit une majorité de voix[4]. Onze des dix-sept délégués (Japon, France, Italie, Brésil, Chine, Grèce, Serbie, Tchécoslovaquie) ont voté pour tandis que la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Portugal, la Roumanie n’ont pas pris part au vote et que le représentant belge est absent. Elle est cependant renversée par le président Woodrow Wilson arguant malgré la majorité qui s’est dégagée du vote, que subsistent de fortes oppositions et que seul un vote unanime pourrait permettre d’adopter l’amendement qui est en conséquence rejeté[4]. il objectant qu’il fallait l’unanimité du fait qu’il s’agissait d’une question de « principe »[9].

Les efforts de Wilson pour la création de la SDN lui vaudront le prix Nobel de la paix en 1919[21], même si les États-Unis ne ratifièrent jamais la Charte de la nouvelle institution à laquelle il ne siégèrent jamais[22].

Contrairement à ce que laisse entendre Jean Esmein, un élément signalé par Michel Vié indique cependant que l’idée de cette « nécessaire proclamation de l’égalité raciale » n’était pas « sortie brutalement d’un chapeau » mais se trouvait déjà exprimée dans un article rédigé par Fumimaro Konoe paru le dans la revue Nihon oyobi Nihonjin (le Japon et les Japonais). Dans cet article Konoe entreprenait « une critique des justifications morales, à l’abri desquels les Alliés, vainqueurs des empires centraux, se préparaient, au nom d’un retour à la paix, à organiser un nouvel ordre mondial conforme à leurs seuls intérêts, et à utiliser habilement le succès du pacifisme dans l’opinion publique pour s’assurer le bénéfice d’un statu quo éternel »[23]. Car si la Conférence de Paix et l’établissement de la Société des Nations ne devaient servir qu’à légitimer l’hégémonie des nations victorieuses, Konoe redoutait l’isolement dans lequel le Japon risquait alors de se trouver plongé sur les plans économique et politique lors du grand marchandage à venir. Si jamais dans cet article, le « droit » des « nations » colonisées et des colonisés ne sont mentionnés, cela démontre à l’évidence que le Japon entendait participer activement au partage et revendiquer son titre de grande puissance. pour Konoe, « la paix à laquelle nous invitent les Anglo-Américains n’est rien moins qu’un statu quo destiné à servir leurs intérêts… La vraie nature du conflit actuel est une lutte entre des puissances établies et des puissances non encore établies… Au début, l’Angleterre et la France colonisèrent des régions du monde « moins civilisées » et ont entretenu une situation de monopole sur leur exploitation. La conséquence fut que l’Allemagne et les nations venues après furent laissées sans terre à acquérir ni espace pour s’agrandir.(…) Si leur politique prévaut, le Japon qui est un petit pays sans ressource et incapable de consommer ses propres productions n’aura pas d’autre choix que de détruire ce statu quo pour espérer survivre, exactement comme l’Allemagne… Nous devons exiger tous les pouvoirs pour ouvrir les portes de leurs colonies aux autres, de sorte que toutes les nations puissent avoir un accès égal aux marchés et aux ressources naturelles des zones colonisées. Il est également impératif que le Japon insiste sur l’éradication des discriminations raciales. »

Dans ce contexte, la déception de la délégation japonaise est à la hauteur des attentes de Konoe comme de l’opinion publique japonaise de l’époque qui a été fortement mobilisée sur cette question. C’est que non seulement la décision de la commission compromet la possibilité d’une libre immigration des ressortissants japonais mais semble aussi menacer les ambitions japonaises sur les ex-possessions coloniales de l’Allemagne défaite dont le mandat ne lui sera officiellement confié, le , qu’après le rejet de la proposition[24]. La désillusion japonaise touche également aux grands principes, notamment ceux mis en avant par le Président Wilson dont les déclarations lyriques à la fin de la Grande guerre ont été dûment traduites et diffusées auprès de l’opinion publique japonaise[25].

Ces principes sont les principes moraux que la future Société des nations est supposée mettre en place. En soutenant, la demande de sa délégation, l’opinion publique japonaise croyait ou feignait de croire devancer les grands principes censés désormais gouverner le monde après la « boucherie » qu’avait été la guerre de 1914-18. Apportant au Japon, ancienne nation ermite (hermit nation) selon l’expression de Makino[26], la reconnaissance tant attendue des puissances occidentales, ces grands principes devaient permettre de prévenir les humiliations qu’avaient subies, que subissaient depuis des années les immigrants japonais aux États-Unis, en particulier en Californie. Dans cet État qui eut un grand recours çà des travailleurs asiatiques corvéables à merci, l'interdiction des écoles publiques de San Francisco aux enfants des Japonais suscite de vives protestations du Japon mais le président américain Theodore Roosevelt ne peut intervenir dans les affaires californiennes[27],[28].

Les humiliations du Japon atteindront par la suite leur paroxysme avec l'adoption de l’Immigration Act de 1924 qui interdit l'arrivée d'immigrants japonais aux États-Unis[27].

Évolution de la position du Japon[modifier | modifier le code]

Le rejet de la proposition japonaise d'égalité des races eut pour effet de renforcer le camp des nationalistes radicaux, qui fit progressivement évoluer la position de l'empire de l'internationalisme au pan-asianisme. Sorti de la SDN en 1933, le Japon ne défendra alors plus ce principe d'égalité pour affirmer la « pureté » de la sienne et revendiquer une supériorité sur les autres nations asiatiques[4]. Alors que le Japon était entré en guerre en raison de sa fascination et de sa volonté de rapprochement avec les nations occidentales, ce refus va exacerber le nationalisme japonais et détourner le pays de l’Occident et de son intérêt pour les valeurs démocratiques[2].

La résurgence des mouvements pan-Asiatiques à la fin de la Première Guerre mondiale et le fait que les nationalistes radicaux au Japon se serviront de cet échec pour critiquer la politique japonaise[2]. L'Entre-deux-guerres est marqué par une succession d’assassinats d’hommes politiques modérés par des ultra-nationalistes[2]. Ikki Kita (1883-1937) et Shūmei Ōkawa (1886-1957) furent deux des idéologues ultranationalistes qui voudront interpréter le sens de la Seconde Guerre mondiale comme une « lutte entre Blancs et Jaunes »[29].

L'empereur Hirohito lui-même en fait directement dans ses mémoires dictées la cause de la Seconde Guerre mondiale : « Si l’on nous demande la raison de cette guerre, elle se trouve contenue dans les traités de paix signés à la fin de la Première Guerre mondiale. La proposition de l’égalité raciale demandée par le Japon n’a pas été acceptée par les Puissances. Le sentiment de discrimination entre les Blancs et les Jaunes demeura comme par le passé. Et le rejet de nos immigrants en Californie[27], voilà qui a suffi à nourrir la colère du peuple du Japon »[30]. Le rejet de la proposition est perçu comme humiliant par les Japonais[13] bien que leur pays soit appelé à siéger parmi les quatre membres permanents du Conseil de la Société des Nations aux côtés du Royaume-Uni, de la France et de l’Italie. Shimazu écrit : « L’échec de la proposition sur l’égalité raciale contribua à la désillusion générale que le Japon éprouve à l’égard de l’Ouest, et plus particulièrement à l’égard des puissances anglo-saxonnes au début des années 1920 »[31].

L’adoption du principe en 1948[modifier | modifier le code]

La rhétorique du « péril jaune » qui berce l’Occident depuis la fin du XIXe siècle participe de l’habillage idéologique dont se parent les nations impérialistes occidentales dans leur lutte pour l’hégémonie. En Asie, elle visait au contrôle de l’Indochine, de la Chine, de la Mandchourie, de la Corée… Cette lutte pour l’hégémonie, un Gustave Le Bon comprenait en 1924 que la Société des nations serait incapable de la réguler et préférait attendre de l’affrontement qu’il départageât les plaignants. Car la guerre, écrit-il, « constitue le seul arbitre dont les décisions sont respectées »[32].

Le principe de l’égalité de « tous les êtres humains » sera finalement inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948[4]. Le principe figure explicitement dans le préambule de l'Acte constitutif de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) adopté le qui édicte que « la grande et terrible guerre qui vient de finir a été rendue possible par le reniement de l’idéal démocratique de dignité, d’égalité et de respect de la personne humaine et par la volonté de lui substituer, en exploitant l’ignorance et le préjugé, le dogme de l’inégalité des races et des hommes »[33].

L'abolition en droit du racisme et de la discrimination raciale dans le droit international public est enfin réalisée par la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale[34] adoptée le [35].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d et e Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Mesmer
  2. a b c d e f g et h Antoine Bourguilleau, « Première Guerre mondiale: quand le Japon combattait aux côtés des Alliés », sur slate.fr, (consulté le 26 décembre 2018)
  3. a b et c Matsunuma Miho, « Et la SDN rejeta l’« égalité des races » », sur monde-diplomatique.fr, (consulté le 26 décembre 2018)
  4. a b c d et e Philippe Pons, « En 1919, l’honneur blessé du Japon », sur lemonde.fr, (consulté le 26 décembre 2018)
  5. Carole Reynaud-Paligot, « Usages coloniaux des représentations raciales (1880-1930) », sur Cahiers d'histoire no 99, (consulté le 26 décembre 2018)
  6. Philippe Mesmer, « 1914-1918 : Pour les Japonais, une guerre secondaire voire « plaisante » », sur lemonde.fr, (consulté le 27 décembre 2018)
  7. a b et c Shimazu 1998, p. 38
  8. a et b Shimazu 1998, p. 39
  9. a b c et d Esmein 1990, p. 471
  10. Marie-Aude Bonniel, « Il y a 100 ans, l'entrée de la Chine dans la Première Guerre mondiale », sur lefigaro.fr, (consulté le 26 décembre 2018)
  11. « La Chine entre 1914 et 1918 », sur cheminsdememoire.gouv.fr (consulté le 27 décembre 2018)
  12. Shimazu 1998, p. 186
  13. a et b Shimazu Naoko, Japan, Race and equality : The Racial Equality Proposal of 1919, Nissan Institure Routledge Japanese Astudies Series, 1998.
  14. Emile Joseph Dillon, The Inside Story of The Peace Conference, Happer & Brother publishers, New York and London
  15. « Japanese Crisis at Paris, New light on Japan’s two Main aims – Struggle that Bore most Heavily on President Wilson – Clash Over Race Equality Issue. America and the World Peace », par Ray Stannard Baker, 'New York Times, 27 août 1922
  16. a et b Dillon, op. cit., p163.
  17. <« Japan proposed that the clause in the League of Nations Covenant providing for religious equality should be broadened to embrace racial equality. The principle of equality of all men might have been taken to mean all men, yellow and black, as weel as white, but consequences of such doctrine for domestic policies of powers – the treatment of negroes in United States, the "White Australian policy" - militated against its acceptation » John Vincent, Racial Equality, in Hedley Bull and Adam Watson (eds), The expansion of international Society, Oxford, Oxford University Press, 1984. Cité par Shimazu, op.cit., p. 6.
  18. « The ideal of a "White Australia", and one people in the main by men and women of British stock, reflects the traditions and achievement of our race. Racial purity pays in the long run. In Australia a certain percentage of the people of some European countries can be absorbed into our community, but we cannot assimilate these coloured peoples ; their ways are not ours. The racial and economics barriers between us and them are insuperable. We cannot marry their women nor they ours without producing a race of half-castes at which both races would spit contempt », W. M. Hughes, The Splendid Adventure : A review of Empire Relations Within and Whitout the Commonwealth of Britannic Nations, London, Ernest Benn Limited, 1929, p. 366, cité par Shimazu, op.cit., p. 127.
  19. Interview au New York Times parue le 3 avril 1919 sous le titre : «Says Japan must join as an equal, Could Not Tolerate Stigma of racial Inferiority in League, says Baron Makino, Would Not Force Immigrant on America – Asks Only Declaration of Equality ».
  20. « The equality of nations being a basic principles of the League of Nations, the high Contracting Parties agree to accord as soon as possible, to all alien nations of States, members of the League, equal and just treatment in every respect. Making no distinction, either in law or fact, on account of their race or nationality ». David Hunter, Drafting of the Covenant, Vol 1, p183, New York, 1928. Cité également dans le New York Times du 27 août 1922. 「人種平等決議案」各国民均等の主権は国際連盟の基本的綱領なるにより、締約国はなるべく速やかに連盟員たる国家における一切の外国人に対し、 いかなる点についても均等公正の待遇を与え、人種あるいは国籍の如何により法律上あるいは事実上、何ら差別を設けざることを約す。
  21. (en) « Woodrow Wilson », sur nobelprize.org (consulté le 27 décembre 2018)
  22. René Guyonnet, « Le Sénat américain rejette le traité de Versailles », sur jeuneafrique.com, (consulté le 26 décembre 2018)
  23. Michel Vié, Le Japon et le monde au XXe siècle, éditions Masson, Paris, 1995, p 130.
  24. Shimazu 1998, p. 36
  25. Message du Président Wilson le 2 avril 1917 :Extrait : « « Only a peace between equals can last. Only a peace the very principle of which is equality and a common participation in a common benefit. The right state of mind, the right feeling between nations, is as necessary for a lasting peace as is the just settlement of vexed questions of territory or of racial and national allegiance. The equality of nations upon which peace must be founded, if it is to last, must be an equality of rights; the guarantees exchanged must neither recognize nor imply a difference between big nations and small, between those that are powerful and those that are weak. Right must be based upon the common strength, not upon the individual strength, of the nations upon whose concert peace will depend. Equality of territory or of resources there, of course, cannot be; nor any other sort of equality not gained in the ordinary peaceful and legitimate development of the peoples themselves. But no one asks or expects anything more than an equality of rights. Mankind is looking now for freedom of life, not for equipoises of power. » Cité in Kiyoshi Kari Kawakami, Japan and the World Peace, The MacMillan Company, New York, 1919, p 45-62.
  26. Interview au New York Times du 3 avril 1919.
  27. a b et c Daniel Sabbagh, « Le statut des « Asiatiques » aux États-Unis : L'identité américaine dans un miroir », sur Critique internationale, (consulté le 26 décembre 2018)
  28. La grande querelle du petit Jap et de l'oncle Jonathan in Le Petit Journal illustré , 16 décembre 1906
  29. Okawa fait par exemple de la notion de « renaissance de l’Asie » (アジア復興, ajia fukkō?) le slogan de son pan-Asiatisme Shimazu, Shimazu, op.cit., p. 177.
  30. Shôwa tennô no dokuhaku hachi jikan : taiheiyô sensô no zenbu wo kataru, (mémoires dictées en huit heures de l’empereur Shôwa : tout sur la guerre du Pacifique), in revue Bungeishunjû, 1990, vol 12, p 94-144. Shimazu 1998, p. 180
  31. Shimazu 1998, p. 175
  32. Tous les projets d'arbitrage international par une Société des Nations semblent devoir rester bien illusoires lorsqu'il s'agira de concilier des intérêts nettement inconciliables. Était-il un arbitrage possible entre Rome et Carthage à l'époque des guerres puniques ou entre la Grande-Bretagne et la France quand elles se disputaient la domination de l'Inde ? Nul arbitrage n'est possible entre le Japon cherchant à déverser sur les États-Unis l'excédent de sa population et la grande République qui refuse l'invasion de la race jaune. De tels intérêts étant aussi différents que ceux du mouton et du boucher, du gibier et du chasseur, la guerre constitue le seul arbitre dont les décisions soient respectées. Gustave le Bon, Les incertitudes de l’heure actuelle (extraits), Chapitre II, Les guerres, les révolutions et le désarmement, II Lutte pour l’hégémonie, publié et imprimé par Les Amis de Gustave Le Bon, Paris, 1978, p. 326.
  33. « Convention créant une Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture », sur unesco.org (consulté le 26 décembre 2018)
  34. « Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale », sur humanrights.ch, (consulté le 26 décembre 2018)
  35. « Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale », sur ohchr.org (consulté le 26 décembre 2018)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Esmein, Francine Hérail, François Macé, Pierre Souyri et Hiroyuki Ninomiya, Histoire du Japon, Paris, Horvath, coll. « Histoire des nations », , 631 p. (ISBN 978-2717107043)
  • (en) Naoko Shimazu, Japan, Race and Equality, Routledge, , 255 p. (ISBN 0-415-17207-1)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]