Zoo humain

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Page d'aide sur l'homonymie Ne pas confondre avec l'essai de Desmond Morris, Le Zoo humain (en), paru en 1969.
Affiche annonçant la tenue d'un zoo humain (Völkerschau)[Quoi ?] à Stuttgart, Allemagne, en 1928.

Le concept de « zoo humain » est apparu au début des années 2000 pour décrire une attitude culturelle qui a prévalu au temps des empires coloniaux (États-Unis inclus) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, attitude qui perdure aujourd'hui mais sous d'autres formes. Il a été popularisé par la publication en 2002 de l’ouvrage Zoos humains ; De la Vénus Hottentote aux reality show, sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo et Sandrine Lemaire, historiens français spécialistes du phénomène colonial[1].

Sous prétexte d'exotisme, les expositions coloniales, et d'une manière générale, les expositions universelles, ont été l'occasion de présenter aux publics des métropoles occidentales un échantillon des divers peuples non-occidentaux, chacun mis en situation forcée dans leur environnement reconstitué.

Historique[modifier | modifier le code]

Ota Benga, pygmée congolais exposé au zoo du Bronx de New York en 1906.

Le phénomène d'exhibition apparaît dès l'Antiquité (les Grecs ont leurs sauvages, les Égyptiens ramènent des nains du Soudan pour les exhiber[2]) mais le phénomène de spectacle se développe surtout avec les Grandes découvertes. Christophe Colomb ramène en 1492 six Indiens qu’il présente à la cour d’Espagne. En 1550, des Indiens Tupinamba défilent à Rouen devant Henri II, en 1644 des Groenlandais sont enlevés pour être exposés au roi Frédéric III de Danemark. Les ambassadeurs siamois (en) sont présentés comme un spectacle exotique sous Louis XIV en 1686, comme le Tahitien Omai à la cour d’Angleterre en 1774[3].

Le premier « zoo humain », en Amérique, semble avoir été celui de Moctezuma à Mexico, qui, en plus d'exhiber de vastes collections d'animaux, montrait aussi des êtres humains présentant des difformités : albinos, nains, bossus[4].

À partir du XIXe siècle, ces exhibitions ne sont plus réservées aux élites et se démocratisent, devenant extrêmement populaires, sur le modèle des grands spectacles de foire, avec notamment le développement d'attractions calquées sur le plan de la scénographie, sur celui du zoo itinérant des cirques barnums, puis allant délibérément réinvestir des zoos existants. Les exemples les plus éloquents sont celui du pygmée congolais Ota Benga placé dans le zoo du Bronx en 1906, des Amérindiens employés lors des Wild West Shows[2]) et du « freak show » où furent exhibés William Henry Johnson, et surtout Saartjie Baartman, surnommée la « Vénus hottentote », dont l'exposition marqua un tournant : l'exotisme laisse alors la place au racialisme, lequel s’appuie sur un discours « scientifique »[5]. Une véritable industrie du spectacle se met en place dès cette époque : au bout du compte, plus d'un milliard quatre cent millions de visiteurs ont pu voir 35 000 figurants dans le monde, entre 1800 à 1958, depuis les petites manifestations de cirque jusqu'aux grandes expositions coloniales et universelles pouvant mobiliser plusieurs millions de spectateurs[3].

« Si le fait colonial — premier contact de masse entre l’Europe et le reste du monde — induit encore aujourd’hui une relation complexe entre Nous et les Autres ; ces exhibitions en sont le négatif tout aussi prégnant, car composante essentielle du premier contact, ici, entre les Autres et Nous. Un autre importé, exhibé, mesuré, montré, disséqué, spectularisé, scénographié, selon les attentes d’un Occident en quête de certitudes sur son rôle de « guide du monde », de « civilisation supérieure ». Aussi naturellement que le droit de « coloniser », ce droit d’« exhiber » des « exotiques » dans des zoos, des cirques ou des villages se généralise de Hambourg à Paris, de Chicago à Londres, de Milan à Varsovie... »
— « Zoos humains : entre mythe et réalité »[6]

À la suite de l’exposition coloniale de 1931 organisée à Paris, qui montrait entre autres des villages indigènes reconstitués où leurs habitants étaient obligés d'être leur propres acteurs sous l’œil curieux de millions de visiteurs, des personnalités issues de communautés religieuses et et d’organismes sociaux divers se mobilisèrent et permirent de mettre fin à ces exhibitions que l'on jugeait malsaines. « Le scandale ne tarda pas à éclater. En ce qui concerne les Kanaks, des plaintes se multiplièrent, d'abord de la part des Kanaks eux-mêmes, relayées par tous les familiers de la Nouvelle-Calédonie, les « hommes d’Église, des Calédoniens de Paris et même une bonne partie des Européens de Nouvelle-Calédonie »[7], parmi lesquels on compte le pasteur Maurice Leenhardt, le père Bazin et les Maristes, puis par la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, et par le pasteur Soulier, député de Paris. Par contre, « la presse politique demeura en revanche à peu près muette, à l’image du Canard enchaîné[8]. Seul le PCF, farouche opposant au colonianisme, organisa aux buttes-Chaumont une contre exposition, mais qui n'eut aucun succès[réf. nécessaire].

Zoos humains depuis 1945[modifier | modifier le code]

Un village congolais a été reconstitué et montré à Bruxelles lors de l'Exposition universelle de 1958.

En 1994, le parc zoologique de Port-Saint-Père, près de Nantes, en France, a essayé d’ouvrir un village africain avec hommes et femmes qui devaient, par contrat, être torse nu quand la température le permettait[9]. Sponsorisé par la société Biscuiterie Saint-Michel, pour faire la promotion de sa marque de gâteaux Bamboula (aujourd'hui disparue), le village de la Côte d'Ivoire reconstitué à Port-Saint-Père prit la dénomination de « Village de Bamboula », avec un personnage éponyme, une attraction destinée à des enfants[10]. Une levée de boucliers mit fin à ce projet dont il ne resta plus, dans le parc, qu’un « village africain » dans les cases duquel on a pu voir pendant des années des reptiles et des oiseaux.

Depuis 1999, avec entre autres l'émission Big Brother, la télévision est devenu le principal vecteur de création de zoos humains contemporains : c'est la thèse que défendent des chercheurs comme Nicolas Bancel, avec son équipe, mais aussi Olivier Razac. Le principe de ces télés réalité est d'enfermer un groupe d'hommes et de femmes observés en direct par le biais des caméras d'une chaîne de télévision. Les « acteurs » de ces shows sont le plus souvent des jeunes peu éduqués, issus de régions ou de milieux « stigmatisés »[11],[12].

Un village africain a été ouvert dans le zoo d'Augsbourg en Allemagne en juillet 2005.

Pendant quatre jours (du 26 au ), le zoo de Londres a accueilli des pensionnaires humains sur la montagne aux ours. Cette initiative visait à prouver « l'appartenance de l'homme au genre animal » et à « montrer que sa prolifération est un véritable fléau pour les autres espèces ».

En 2007, des Pygmées ont été hébergés dans le zoo de Brazzaville pour le festival de musique panafricaine.

Un « zoo humain » ouvert en 2008 en Thaïlande présente des membres de l'ethnie karen et notamment les femmes Padaung, vulgairement appelées « femmes-girafes » par une certaine presse[13].

En 2014, Brett Bailey présente Exhibit B, une série de tableaux vivants qui évoquent les zoos humains. L'installation-performance de l'artiste sud-africain, qui tourna dans plus de 15 pays européens, a entraîné à Londres puis à Paris une polémique, certaines personnes jugeant l’œuvre raciste et déshumanisante[14][15].

Terme controversé au Japon[modifier | modifier le code]

Le 28 novembre 2013, la télévision nationale japonaise (NHK) a été condamnée à payer 1 000 000 de yens à la fille d'une membre de l'ethnie Paiwan de Taiwan, qui avait été envoyée par le Japon à l'exposition anglo-japonaise de 1910 ; le juge a estimé que l'emploi répété de l'expression « Zoo humain » (人間動物園“Ningen-Dobutsuen”) dans le programme documentaire Asia no Ittokoku d'avril 2009 était diffamant à l'égard d'elle-même et sa descendance[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.achac.com/?O=64.
  2. a et b Jean-Christophe Victor, « Exhibitions ou l'invention du sauvage », émission Le Dessous des cartes sur Arte, 27 mars 2012
  3. a et b Pascal Blanchard et Nanette Jacomijn Snoep, « Exhibition : l'invention du sauvage », exposition au musée du quai Branly, 29 novembre 2011 au 3 juin 2012
  4. Mullan, Bob et Marvin Garry, Zoo culture: The book about watching people watch animals, University of Illinois Press, Urbana, Illinois, 2e édition, 1998, p. 32. ISBN 0-252-06762-2.
  5. Siegfried Forster, «Exhibitions» – ces zoos humains plein de « sauvages », sur RFI,‎
  6. Cf. Liens externes.
  7. Zoos humains, op. cité, p. 82
  8. « Canaques de la Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931. De la case au zoo » par Isabelle Leblic dans le Journal de la Société des océanistes, 1998, numéro 107 p. 237-239 http://www.guichetdusavoir.org/ipb/index.php?showtopic=40088.
  9. Françoise Lancelot, Un safari parc transformé en exposition coloniale, L'Humanité, 13 avril 1994.
  10. Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Nanette Jacomijn Snoep (dir.), Exhibitions : L'invention du sauvage, Actes Sud / Musée du quai Branly, Paris, 2011, p. 348. ISBN 978-2-330-00260-2
  11. Olivier Razac, Avec Foucault, après Foucault, Éditions L'Harmattan,‎ 2008, p. 131
  12. Marie-Hélène Soenen, « “Les Ch'tis à Ibiza”, télé-réalité affligeante et pas qu'un ch'ti peu… », Télérama,‎ (consulté le 6 septembre 2011)
  13. (en) « Human zoo opens in Thailand », The Daily Telegraph,‎
  14. Voir, par exemple, Barbara Krief, Raciste, "Exhibit B" ? Visite guidée d'une œuvre controversée, L'Obs 11/12/2014.
  15. « histoire-d-une-exposition-anticoloniale-taxee-de-racisme, », sur http://www.telerama.fr,‎ (consulté le 5 janvier 2015)
  16. R. Komatsu, Court orders NHK to pay Taiwanese woman for 'human zoo' reference, The Asahi Shimbun 29/11/2013.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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