L'Archipel du Goulag

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L'Archipel du Goulag
Auteur Alexandre Soljenitsyne
Pays Drapeau de l'URSS Union soviétique
Genre Essai
Version originale
Langue russe
Titre Архипелаг ГУЛаг
Date de parution 1973
Version française
Éditeur Seuil
Collection Points - Biographies
Lieu de parution Paris
Date de parution 1er juin 1974
ISBN 978-2020021180

L'Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d'investigation littéraire (en russe Архипелаг ГУЛаг) est un livre d'Alexandre Soljenitsyne publié en 1973 à Paris.

L'Archipel du Goulag traite du système carcéral et de travail forcé mis en place en Union soviétique. Écrit de 1958 à 1967 dans la clandestinité, l'ouvrage ne se veut ni une histoire du Goulag ni une autobiographie, mais le porte-parole des victimes du Goulag : il est écrit à partir de 227 témoignages de prisonniers ainsi que de l'expérience de l'auteur. Soljenitsyne précise que « Ce livre ne contient ni personnages ni événements inventés. Hommes et lieux y sont désignés sous leurs vrais noms ».

Goulag (Glavnoe oupravlenie ispravitelno-trudovykh Lagerei, ou Direction principale des camps de travail) est un acronyme utilisé par l'administration soviétique pour désigner des camps de travaux forcés. Le terme « archipel » est utilisé pour illustrer la multiplication des camps et leur diffusion dans tout le pays, comme un ensemble d'îlots connus seulement de ceux condamnés à les peupler, à les construire ou à les relier. Cela fait également allusion au « goulag de Solovki », créé dès 1923 sur les Îles Solovetski.

Composition[modifier | modifier le code]

Travaillant dans le plus grand secret pour éviter que les autorités n'interrompent son projet, Soljenitsyne commença la rédaction de son livre dès la fin de sa peine au Goulag comme prisonnier politique. Soljenitsyne hésita longtemps quant à la pertinence de cette publication ; la police secrète précipita sa décision. Il le fit publier à l'étranger en 1973 après que le KGB eut confisqué une copie de son manuscrit. « Le cœur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu'il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts. Mais à présent que, de toute façon, la sécurité d'État s'est emparée de ce livre, il ne me reste plus rien d'autre à faire que de le publier sans délai ».

Les récits détaillés de L'Archipel du Goulag évoquent l'incarcération ensemble de détenus (« zeks ») de droit commun et politiques : un système où régnait l'arbitraire non seulement des gardiens, mais aussi des « blatnoï » (truands, considérés par l'administration comme plus « proches socialement » du régime que les « ennemis du peuple » (dissidents, ou simples citoyens raflés pour répandre la terreur et l'obéissance aveugle au pouvoir). Soljenitsyne décrit les « procès » expéditifs et joués d'avance, le transport des prisonniers (où la mortalité était déjà importante), le régime d'oppression des camps et l'augmentation des arrestations et des effectifs de « zeks » sous Staline jusqu'en 1953, effectifs très supérieurs à ceux de l'appareil sécuritaire tsariste, et qui servirent aussi à peupler de force la Sibérie et le Kazakhstan, puisque la majorité des survivants y étaient assignés à résidence après leur libération (en outre, le russe étant la langue de communication entre peuples de l'URSS, ils y étaient aussi un facteur de « russification »).

Résumé[modifier | modifier le code]

Première partie : L'industrie pénitentiaire[modifier | modifier le code]

L'arrestation[modifier | modifier le code]

Comment découvre-t-on cet archipel longtemps secret, le Goulag ? Excepté les administrateurs et les garde-chiourmes, ceux qui s'y rendent ne le font que par une « voie, obligatoire et unique, l'arrestation »[1]. Ces arrestations se déroulent le plus souvent la nuit, ce qui a pour principal avantage que « ni les maisons voisines, ni les rues de la ville ne voient combien de personnes ont été emmenées en une nuit »[2]. D'autres arrestations peuvent avoir lieu en plein jour, n'importe où, en rue, sur le lieu de travail, dans les gares, mais elle se caractérisent toutes par leur discrétion : on attire la personne à l'écart, on l'interpelle comme si l'on était une vieille connaissance, on la convoque sous un prétexte quelconque…

Pourquoi les victimes de ces arrestations n'ont-elles pas résisté ? Tout simplement parce qu'elles étaient innocentes et que rien ne les prédisposait donc à résister. En outre, elles ne comprenaient pas le « mécanisme des épidémies d'arrestations »[3], qui résultait non pas de la recherche judiciaire de coupables mais de plans de production. Il fallait remplir des normes, des quotas d'arrestations, et n'importe qui pouvait être alors arrêté en fonction de circonstances fortuites.

Soljenitsyne évoque alors sa propre arrestation[N 1],[4] et la passivité dont il a alors fait preuve. Onze jours après son arrestation, il s'est retrouvé à la gare de Biélorussie à Moscou entouré de policiers en civil (« trois parasites du Smerch ») ; il aurait pu crier, ameuter la foule mais, comme tous les prisonniers qui ne savaient tout simplement pas quoi crier, Soljenitsyne, lui, avait « une autre raison de garder le silence »[N 2], il estimait que la foule n'était pas assez nombreuse : « ils ne sont pas assez nombreux pour moi, ils sont trop peu ! Mon hurlement serait entendu par deux cents, par deux fois deux cents personnes – mais ils sont deux cents millions qui doivent savoir ! J'ai le sentiment confus qu'un jour viendra où je crierai assez fort pour qu'ils m'entendent, ces deux cents millions d'hommes... »[N 2]. C'est lui même qui dut indiquer aux policiers le chemin vers la Loubianka !

L'écrivain ne veut pas faire étalage de ses souvenirs, mais il mêle son témoignage à ceux des autres détenus qu'il a rencontrés et qui se sont confiés à lui[5].

Histoire de nos canalisations[modifier | modifier le code]

Soljenitsyne aborde ensuite l'histoire des flots qui ont rempli le Goulag selon le principe des petits ruisseaux qui font les grandes rivières et qu'il appelle les canalisations. Contrairement à l'histoire qui ferait des années 1937-38 le seul moment-clé des arrestations - les Grandes Purges -, il indique que ce « flot » n'a été « ni le seul, ni même le principal, mais peut-être seulement l'un des trois plus grands qui ont distendu les conduites sinistres et puantes de notre réseau de canalisations pénitentiaires ». Auparavant, il y a eu des koulaks, ces quinze millions de paysans déportés en 1929-1930. Plus tard, au sortir de la guerre, en 1944-1946, ce seront des nations entières ainsi que des millions de prisonniers de guerre soviétiques qui connaîtront un sort similaire.

Mais quand tout cela a-t-il commencé ? Dès novembre 1917, les membres des partis autres que le parti bolchevique sont arrêtés, même s'ils avaient été des opposants au régime tsariste (socialistes-révolutionnaires, mencheviks, anarchistes, social-populistes). En janvier 1918, Lénine déclare vouloir « « nettoyer » la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Avec beaucoup d'ironie, Soljenistyne passe alors en revue différentes espèces d'insectes nuisibles, comme ces « ouvriers qui tirent au flanc » et dont on a peine à comprendre comment, « à peine devenus dictateurs [puisque venait d'être instaurée la dictature du prolétariat, ils avaient aussitôt incliné à tirer au flanc dans un travail qu'ils faisaient pour eux-mêmes », ou « ces saboteurs qui se qualifient d'intellectuels » (dixit Lénine), les coopérateurs, les propriétaires d'immeubles, les chorales d'églises, les moines, les prêtres, les nonnes, les cheminots, les télégraphistes accusés de sabotage… Dès 1919, sous prétexte de complots, ont lieu des exécutions sur listes, « c'est-à-dire que l'on arrêtait des gens en liberté pour les fusiller aussitôt ».

Ensuite, les flots ne vont plus jamais se tarir, emportant supposés opposants politiques, fonctionnaires de l'ancien régime, ceux que l'on soupçonne de conserver de l'or (pendant la fièvre de l'or qui s'empare de la Guépéou à la fin 1929), tous ceux que l'on peut rendre responsables des échecs ou des carences économiques du régime… Mais le flot le plus important fut celui des paysans dékoulakisés en 1929-1930. Cette appellation infamante de koulak fut utilisée pour briser la paysannerie. Là, ce fut par familles entières, hommes, femmes et enfants, qu'eurent lieu les déportations; tous ceux qui s'opposaient aux kolkhozes étaient arbitrairement arrêtés, et « le plus déguenillé des ouvriers agricoles peut parfaitement se voir classer koulakisant ».

La guerre allait encore augmenter les « flots » avec les populations allemandes d'Union soviétique, les soldats qui s'étaient retrouvés encerclés par les Allemands et qui avaient réussi à rejoindre leurs lignes, mais étaient accusés d'être des traîtres, les civils qui à un moment ou l'autre s'étaient retrouvés sous occupation allemande, les nations qui avaient « fauté » (Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Tatars de Crimée), les espions imaginaires…

L'instruction[modifier | modifier le code]

Dès la création des Organes (de la Tchéka puis de la Guépéou), « l'on s'est mis à fabriquer des affaires bidon », transformant ainsi tout prévenu en accusé qu'il fallait exténuer ou mettre à bout de forces pour le faire avouer. Dès 1919, la menace de mort avec le pistolet sur la table était le principal procédé utilisé. La torture devint également courante, l'aveu de l'accusé devenant alors la meilleure des preuves. Jusqu'en 1937 cependant, il fallait un semblant d'autorisation (même orale) des supérieurs, alors qu'en 1937-1938, dans une situation exceptionnelle où des millions de personnes devaient être envoyées au GOULAG, les commissaires instructeurs « reçurent l'autorisation d'appliquer la torture et les violences sans limitation ».

Soljenitsyne passe alors en revue les principaux moyens de pression : la privation de sommeil, les insultes, l'humiliation, l'intimidation, le mensonge, les menaces sur les proches, les brûlures de cigarette, la lumière constamment allumée dans les cellules, l'enfermement dans un box tellement petit que le prisonnier doit rester debout, des stations debout ou à genoux pendant de nombreuses heures, des interrogatoires continus durant plusieurs jours et plusieurs nuits, la faim, les coups avec des matraques, des maillets, des sacs de sable qui ne laissent pas de trace, l'écrasement des testicules, etc. De tels tortures sont qualifiées d'impensables dans les prisons tsaristes.

Il ne suffit cependant pas à l'accusé de s'avouer coupable, il doit également livrer le nom de ses complices supposés. Dans l'état de confusion où il se trouve, l'accusé essaiera de protéger ses amis déjà repérés par l'instructeur, mais le moindre propos sera alors retraduit par ce commissaire de façon à permettre une nouvelle inculpation. Seules quelques rares personnalités ont pu résister à ces pressions et « changer leurs corps en pierre ».

Quant à Soljénitsyne lui-même, seul inculpé dans son affaire, il se verra accusé d'être membre d'une « organisation » sous prétexte qu'il avait correspondu avec une autre personne. Relisant son dossier à la fin de l'instruction, avant de devoir le signer, il constate alors comment le commissaire a transformé en « mensonge hyperbolique » ses prudentes déclarations.

Les liserés bleus[modifier | modifier le code]

Les liserés bleus étaient ceux des uniformes des agents du NKVD. C'est à eux que s'attache ce chapitre, c'est leur mentalité que Soljénitsyne entreprend à présent de décrire. Alors que le tsar Alexandre II se fit enfermer pendant une heure dans une cellule pour comprendre l'état d'esprit des prisonniers, les commissaires instructeurs sont complètement indifférents à ce que pouvaient ressentir leurs victimes. Et c'était indispensable à leur fonction : ils s'efforçaient de ne pas penser car ils auraient dû alors reconnaître que « les affaires étaient “bidon” ». C'étaient les fonctionnaires d'une machine qui devaient traiter une certaine quantité d'individus, et non pas rechercher la vérité. Aussi, ils étaient animés non pas par la compassion mais par la hargne et la rancœur à l'égard de ces prisonniers obstinés qui refusaient d'avouer des fautes imaginaires !

Deux raisons essentielles motivaient leur action : l'instinct du pouvoir et celui du lucre. Le pouvoir grisait ces fonctionnaires, car ils étaient craints de tous et partout. Leur pouvoir leur assurait par ailleurs toutes sortes de profits, en particulier les biens volés aux prévenus.

Les agents de la Sécurité de l'État — que Soljénitsyne appelle les Organes — pouvaient parfois se retrouver eux-mêmes en prison et au GOULAG, en particulier s'ils étaient happés par les flots, ces épurations massives décidées sans doute par Staline (de façon imagée, Soljénitsyne parle d'une « loi mystérieuse de renouvellement des Organes »). Furent ainsi éliminés un premier « ban » avec Iagoda, un autre en 1937 avec Nikolaï Iejov, puis Abakoumov et Béria.

L'écrivain pose ensuite une question plus profonde et plus dérangeante : aurait-il pu dans d'autres circonstances devenir lui aussi un de ces bourreaux ? Ces hommes étaient-ils faits différemment des autres hommes pour accomplir une telle tâche ? Soljénitsyne se souvient alors qu'à l'université en 1938, on lui a proposé, ainsi qu'à ses condisciples, d'entrer au NKVD. Mais il refusé à cause d'une répugnance intérieure malgré les privilèges et le salaire plus élevé qu'il pouvait espérer. Pourtant, il reconnaît aussi que tous les étudiants auraient sans doute cédé si on avait exercé sur eux de très fortes pressions.

En outre, il a poursuivi sa formation et est devenu officier dans l'armée, au moment de la bataille de Stalingrad, ce qui lui a permis de connaître les privilèges du pouvoir. Soumis à un entraînement particulièrement rude, « dressé comme un fauve », il se comportera avec arrogance, mépris, jouissant sans scrupule de multiples privilèges matériels alors que les simples soldats crevaient la misère. « Voilà ce que les épaulettes font d'un homme », conclut l'écrivain lucide et critique à son propre endroit.

Un dernier épisode permet à l'écrivain d'analyser de manière très critique sa propre morgue d'officier. Arrêté, il se retrouve dans un groupe de prisonniers, des simples soldats et un civil allemand, emmenés pour une longue marche. Le garde lui fit signe de porter sa valise sous scellés, remplie de ses papiers. Mais un officier, même arrêté, ne devait pas porter un objet aussi encombrant. Aussi interpella-t-il le garde en demandant que l'Allemand, qui ne comprenait rien à ce qui se disait, fasse le porteur. Ce qui fut accordé. L'Allemand peina bientôt, et les soldats se relayèrent pour porter la valise. Mais pas l'officier. Rétrospectivement, Soljénitsyne montre donc comment ses épaulettes l'ont transformé, lui ont donné un sentiment de supériorité tout à fait injustifié, et il se demande alors quelle aurait été son attitude si ses épaulettes avaient été bleues, c'est-à-dire s'il avait appartenu au NKVD. Oui, à cette époque, il était prêt à devenir un bourreau comme ces agents de la Sécurité de l'État.

Pour Soljénitsyne, les choses ne sont donc pas simples : ce ne sont pas des hommes « à l'âme noire » qui ont commis tous ces crimes, et la ligne de partage entre le bien et le mal passe dans le cœur de chaque homme, se déplaçant au gré des circonstances, poussant les hommes tantôt du côté des diables, tantôt du côté des saints.

Enfin, Soljénitsyne s'indigne que ces criminels n'aient pas été jugés. Alors que l'Allemagne de l'Ouest a condamné 86 000 criminels nazis, seules une dizaine de personnes ont été condamnées en URSS. Si l'on respectait les proportions de populations, c'est un quart de million de personnes qui devraient être jugées en URSS. L'écrivain ne parle pas de les enfermer, ni bien sûr de les torturer comme ils l'ont fait, mais seulement « d'obtenir que chacun dise à haute voix : “Oui, je fus un bourreau et un assassin” ».

Première cellule, premier amour[modifier | modifier le code]

Une analogie dressée entre les émotions d'un premier amour et les premiers jours dans une cellule d'instruction de la célèbre Loubianka : « Cependant, ce n'est bien sûr pas ce sol dégoûtant, ni ces murs sombres, ni l'odeur de la tinette que vous avez pris en affection, mais ces hommes » avec lesquels le détenu va partager son quotidien de prisonnier politique loin du régime de l'isolement que Soljénitsyne dénonce dans son chapitre sur l'instruction et dont les Organes se servent au même titre que la torture physique pour faire avouer des crimes imaginaires, ces hommes et cette cellule commune qui apparaissent comme un rêve, le rêve de retrouver une vie d'homme parmi les hommes, de parler, d'apprendre, d'échanger et de « s'y ranimer » et contradictoirement comme un regret, celui d'avoir « cédé sur tout et trahi tout le monde » au lieu de « mourir victorieusement à la cave, sans avoir signé un seul papier » pour gagner au plus vite ce « duel avec la folie » que mène chaque détenu soumis au régime de cette solitude forcée. C'est donc un chapitre très humain où Soljénitsyne se délecte des rencontres avec ses compagnons de détention, où il en arrive à comprendre comment, pour lui, la prison peut ne pas devenir « un abîme, mais un tournant capital de (s)on existence ». On y fait la connaissance de Fastenko qui lui enseigne à ne pas se forger d'idoles, à tout soumettre au doute cartésien, de L.V.Z...v, un ingénieur aussi inculte que flambeur, qui se retrouve là par la jalousie de ses semblables, de Iouri Ié, un espion au service de l'Allemagne qui, voulant se repentir et se mettre au service de l'URSS est aussitôt interné et enfin de Victor Belov, devenu par la force du destin « Michel, empereur de la Sainte Russie » ! Entre chacune de ces apparitions qui sont autant de bouffées d'air dans l'exiguïté de leur cellule, Soljénitsyne décrit en détail le rythme d'une journée carcérale entre passage aux toilettes (deux fois par jour), repas frugaux et promenade de vingt minutes sur le toit de la Loubianka. Mais surtout son idéal bolchévique est mis à l'épreuve par d'enrichissantes et discrètes discussions (il y a un « mouton » dans chaque cellule) avec ses camarades et se fissure peu à peu.

Ce printemps-là[modifier | modifier le code]

Ce chapitre revient sur la fin de la Seconde Guerre mondiale et le destin des Soviétiques faits prisonniers par les Allemands. On traite de manière générale de tous ceux qui ont « connu » l'Occident, soit comme prisonnier de guerre, soit comme habitant d'un territoire occupé. Soljenitsyne s'insurge contre Staline, qui n'a pas signé un traité pour les droits des prisonniers de guerre, ce qui a pour effet que les prisonniers soviétiques sont les plus mal traités. L'auteur déplore également le destin des prisonniers de guerre soviétique à leur retour dans la mère patrie. En effet une grande partie d'entre eux est destinée au Goulag, la reddition à l'ennemi étant considérée comme une désertion. Les soldats capturés par les nazis et de retour en URSS (dès avant la fin de la guerre en cas d'évasion, ou après le conflit) sont presque tous condamnés à 10 ans de réclusion et 5 ans supplémentaires de muselière (déchéance des droits civiques) ; et ce qu'ils aient ou non travaillé dans les camps allemands, qu'ils aient ou non livré des informations.

L'auteur s'attarde également sur des soldats russes qui se sont regroupés autour du général Vlassov afin de combattre l'URSS avec pour objectif de la libérer des bolcheviks. Les combats contre ces unités furent acharnés, preuve de la motivation des dissidents. Soljenitsyne met en parallèle le faible nombre de traîtres à la patrie qu'a connu l'Angleterre à l'époque malgré les souffrances du prolétariat anglais déjà décrites en son temps par Karl Marx, et l'immense quantité de dissidents, traîtres et déserteurs allégués par Staline, preuve selon lui que le véritable « traître de la patrie » n'est autre que Staline lui-même.

La chambre des machines[modifier | modifier le code]

Ce chapitre nous décrit le mécanisme et l'évolution de l'Osso, c'est-à-dire une méthode de jugement des délits très rapide, inventée par la tchéka. Le chapitre relate également toutes les méthodes qui permettent de priver quelqu'un de sa liberté avec les prémices du procès. Il existe une distinction entre le judiciaire et l'extra judiciaire sur laquelle se prononce l'auteur. Les tribunaux sont destinés à assurer un semblant de légalité, tandis que les méthodes expéditives de l'Osso permettent d'envoyer plus facilement et plus rapidement de nombreux individus au Goulag. Soljenitsyne met enfin en parallèle les jugement expéditifs à huis clos sans possibilité de se défendre et au verdict connu d'avance à plusieurs grands procès de l'époque tsariste : Dmitri Karakozov qui tenta de tué le tsar eut droit à un avocat, qu'Andreï Jeliabov fut jugé publiquement pour avoir participé à l'assassinat d'Alexandre II et que Véra Zassoulitch qui avait tiré sur un préfet de police fut acquitté à l'issue d'un procès public.

La loi-enfant[modifier | modifier le code]

Le chapitre décrit la manière dont est rendue la justice dans les premières années de la Russie soviétique. L'auteur commence par donner le nombre d'exécution commises par la Tchéka dans 20 provinces russes entre 1918 et mi-1919, 8389 personnes fusillées, et à le comparer à des données publiées en 1907 par des intellectuels de gauche opposés à la peine de mort qui ont listé toutes les exécutions commises par la Russie tsariste entre 1826 et 1906, 894 condamnations à mort effectivement exécutés ; soit 10 fois moins dans toute la Russie en 80 ans que dans une vingtaine de provinces russes en un an et demi par la seule Tchéka. Soljenitsyne note que même en incluant la forte répression qui a suivi la révolution russe de 1905 et qui vit 950 exécutions en six mois, on reste en proportion à trois fois moins de morts que pour une période de six mois suivant la révolution d'octobre.

La suite du chapitre est consacré à l'étude de plusieurs procès publics de la période pour lesquels l'accusation était représentée par Nikolaï Krylenko, dont des dossiers personnels ont pu être sauvés. L'idée maîtresse des jugements est que l'on ne juge pas l'individu sur ses actes ou sa personne mais sur sa classe et sur ces futurs agissements potentiels. Les procès étudiés sont :

  • mars 1918 : celui du journal Les Nouvelles russes, interdit en 1918 pour « avoir tenté d'exercer une influence sur les esprits » et dont le rédacteur est condamné à trois mois de régime cellulaire.
  • avril 1918 : celui de trois commissaires-instructeurs et d'un avocat corrompu ayant fait emprisonné un innocent à la Tchéka avant de demander un pot-de-vin de 60000 roubles à sa femme pour le faire libérer, dénoncés par un autre avocat nommé Iakoulov. Krylenko demande une « sentence cruelle et impitoyable sans tenir compte des "nuances individuelles de la faute" » à l'encontre des accusés. Le tribunal prononce une peine de 6 mois d'emprisonnement de 6 mois pour les commissaires-instructeur et une amende pour l'avocat, que Krylenko parvint par la suite à ramener à des peines d'emprisonnement de respectivement 10 ans et 5 ans.
  • février 1919 : celui de membres corrompus du comité de contrôle de la Tchéka, qui avec le concours d'une moucharde et d'un intermédiaire monnayait la libération d'individus riches emprisonnés par la Tchéka afin de s'assurer un riche train de vie à Petrograd, dénoncés par le même Iakoulov que dans le procès précédant. L'un des accusés ainsi que la moucharde sont exécutés (ils avaient dénoncé de nombreux autres membres de la Tchéka pendant l'instruction), l'intermédiaire est empoisonné dans sa cellule, et Krylenko circonscrit l'affaire aux agissements des seuls accusés pour éviter de faire le procès de la Tchéka. Krylenko exploite d'ailleurs des condamnations antérieures pour meurtre à l'encontre de l'accusé principal, au motif que les jurés de Cour d'Assise ne commettent pas d'erreur même à l'époque tsariste, ce qui constitue un revirement par rapport à l'attitude jusqu'ici prévalente consistant à ne pas tenir compte des décisions de justice rendues avant la Révolution.
  • janvier 1920 : celui de membres du haut clergé, coupables de propagande contre-révolutionnaire et d'opposition à la réquisition des biens de l'Église orthodoxe. La peine de mort est requise malgré son abolition récente (et temporaire). La réquisition est maintenue au motif que « l'arrêté de la Vetchéka supprimant les exécutions est pour le pouvoir soviétique un objet de fierté mais ne nous oblige pas à considérer que la question des exécutions est résolue une fois pour toutes ». La peine est finalement commuée en emprisonnement en camp de concentration.
  • août 1920 : procès d'intellectuels s'étant réunis dans un cadre privé et informel pour discuter de la conduite à tenir en cas de défaite des Rouges pendant la guerre civile russe, et ayant continué à écrire sur leur domaine de recherche (droit, agriculture, économie) hors du cadre marxiste pendant cette période. Parmi les accusés, la fille de Léon Tolstoï, Alexandra Tolstaya (en), est condamnée à trois ans de camp de concentration.

L'auteur note en outre que l'avocat Iakoulov, à l'origine des deux procès à l'encontre de la Tchéka, fut arrêté dès 1918.

La loi devient adulte[modifier | modifier le code]

Le chapitre est majoritairement consacré à l'analyse de procès publics ayant eu lieu dans les années 1921-1922 :

  • mai 1921 : procès des ingénieur de la Direction des combustibles, accusés d'avoir saboté les approvisionnements en charbon, bois et pétrole. Alors que l'auteur accuse les ordres absurdes et contradictoires de la hiérarchie, les ingénieurs sont déclarés coupables mais la pénurie de spécialistes fait que le tribunal, bien que condescendant, est clément à leur égard.
  • février 1922 : procès des individus ayant poussé Oldenborger, l'ingénieur en chef de la compagnie des eaux de Moscou, au suicide ; Oldenborger avait soigneusement géré l'approvisionnement en eau de Moscou pendant 20 ans, mais la rancune pousse l'un des accusés à saboter son travail par la calomnie et tous les moyens procéduriers possibles jusqu'à faire sombrer Oldenborger dans la dépression et le pousser au suicide. Le principal accusé est condamné à un an de prison, les autres reçoivent un blâme.
  • avril - juillet 1922 : les procès ecclésiastiques de Moscou et Pétrograd jugent les dignitaires de l'Église orthodoxe de Moscou, coupables de s'être opposés à la réquisition forcée de tous les biens présents dans les églises. Ceux-ci avaient accepté de faire des offrandes volontaires pour aider les victimes de la famine dans le bassin de la Volga, mais le gouvernement se ravisa finalement pour prononcer une réquisition forcée. Au tribunal le patriarche de Moscou refuse de se soumettre à l'humiliation imposée par l'accusation. Dix condamnations à mort sont prononcées.
  • juin - août 1922 : les socialistes-révolutionnaires sont jugés malgré le fait qu'ils bénéficient d'une amnistie de 1919 relative à leur opposition aux rouges en 1918 et qu'ils n'aient pas manifesté d'opposition au régime par la suite. Leur procès suit la publication en mai 1922 de consignes émanant de Lénine et recommandant une terreur large dont les limites sont fixées par la « conscience révolutionnaire » et la « justice révolutionnaire ». Le comité central se voit reprocher de ne pas avoir su arrêter les actes isolés de certains activistes du parti, de ne pas les avoir dénoncés et également d'avoir une attitude rebelle lors du procès. À l'issue du procès riches en irrégularités (notamment des témoignages restés secrets durant l'instruction), quatorze accusés sont condamnés à mort.
  • août 1924 : après être rentré en URSS, Boris Savinkov est jugé pour son attitude contre-révolutionnaire pendant la Révolution russe. Le tribunal ne requiert pas la peine de mort à son encontre et prononce une peine relativement clémente de dix ans d'emprisonnement. Il meurt en prison en 1925 après une défenestration, la version officielle conclut à un suicide mais Soljenitsyne cite le témoignage d'un ancien tchékiste affirmant l'avoir assassiné.

La loi dans la force de l'âge[modifier | modifier le code]

L'auteur commente plusieurs procès publics plus tardifs (de la fin des années 1920 et des années 1930), d'ingénieurs, de menchéviks et de fonctionnaires, et montre les limites de la mise en scène qu'ils suscitent. En effet malgré les tortures, les irrégularités, les accusations floues et les menaces il est parfois impossible de forcer les accusés à réciter la version qu'on leur à ordonné de donner à l'audience ; il relate également un cas de quasi-révolte de l'assistance lors d'un de ces procès. Certains prévenus accusent même parfois publiquement les magistrats chargés de les juger, au mépris de la condamnation à mort que cela peut leur valoir. Soljenitsyne explique que c'est à cause du risque d'indocilité des accusés que Staline renonce finalement aux procès publics à la fin des années 1930.

La mesure suprême[modifier | modifier le code]

Soljenitsyne étudie ici la peine de mort, ou « mesure suprême de protection sociale » selon sa dénomination officielle. Celle-ci fut pratiquée de façon irrégulière dans la Russie tsariste, l'impératrice Élisabeth Ire interdit même les exécutions capitales sous son règne, elle fut appliquée à grande échelle sous le pouvoir soviétique : jusqu'à 1 700 000 personnes furent ainsi fusillées en URSS entre 1918 et 1939, ce chiffre ne prend pas en compte les individus qui pendant la guerre civile russe furent entassés sur des barges avant d'être coulés. Il y eut des abolitions sporadiques de la peine de mort, en 1917, 1920 et 1945 (ou elle est remplacée par une peine de 25 ans de camp), mais celles-ci furent peu appliquées ou alors les condamnés allant faire l'objet d'une amnistie étaient tués avant la mise en application des décrets d'abolition. De nombreux prétextes sont utilisés pour condamner à mort, des paysans ayant été exécutés pour avoir récolté subrepticement le fourrage laissé en place en bordure de terrain dans leur kolkhoze après les récoltes. Les conditions de détention des condamnés à mort sont très dures, le temps d'attente avant l'exécution peut se compter en mois et des grâces voire des réhabilitations complètes sont appliquées de façon discrétionnaires et imprévisibles, ce qui conduit les condamnés à rester dociles et à ne pas se révolter, à quelques exceptions près.

L'auteur publie aussi les photos et les noms d'une dizaine de détenus fusillés, en mentionnant la coutume qu'ont certains rescapés des camps à contempler de telles photos le jour anniversaire de la mort de Staline.

Tiourzak : la réclusion[modifier | modifier le code]

Le chapitre est consacré à la description des conditions de détentions dans les prisons par lesquelles transitent les prisonniers avant de partir au Goulag. L'auteur explique que les conditions générales de détention des prisonniers politiques se sont beaucoup dégradées entre la période tsariste et la période soviétique, ainsi Véra Figner raconte que « ce n'était plus le directeur de la prison qui criait [sur les prisonniers politiques] mais [les prisonniers politiques] qui l'attrapaient ». Soljenitsyne attribue d'ailleurs la chute du tsarisme en grande partie à l'absence de peur éprouvée par les prisonniers politiques en détention. La majeure partie du chapitre illustre cette dégradation de la vie des prisonniers par le biais des réactions des geôliers face à la grève de la faim : sous le tsarisme Félix Dzerjinski obtint en 1914 satisfaction pour toutes ses exigences concernant ses conditions de détention au bout de 5 jours de grève de la faim, tandis que les geôliers soviétiques n'octroient au maximum que des concessions légères à des grèves de la faim longues de plus de 20 jours, après avoir mis préalablement au secret le détenu concerné, quand ils ne recourent pas à l'alimentation forcée. Cette différence est attribuée à la fois à la faiblesse des militants trotskistes qui abandonnaient leurs tentatives de grève précocement, mais aussi par l'absence de solidarité des différents prisonniers politiques selon leur parti d'origine (communistes, socialistes, trotskistes...), tant et si bien qu'en 1937 l'administration soit « dégagée de toute responsabilité envers ceux qui mourraient des suites d'une grève de la faim ». D'une manière générale, les tentatives de désobéissance sont sévèrement réprimées.

Les conditions de détention sont également variables dans le temps. En ce qui concerne les rations de nourriture, les prisonniers politiques sont convenablement traités dans les années 1920 (viande et légumes frais tous les jours), ont peu à manger dans les années 1931-1933 à l'image de tout le reste du pays, reçoivent des quantités plus élevées mais de qualité limitées par la suite. En 1947, la ration quotidienne à la prison spéciale de Vladimir était de « 450 grammes de pain, deux morceaux de sucre, un brouet chaud mais guère nourrissant deux fois par jour, ; à gogo que de l'eau bouillante ».

D'une manière générale, les contacts avec les proches, les conditions de promenade, de cantinage et de discipline sont très variables selon le lieu et l'année.

Deuxième partie : Le mouvement perpétuel[modifier | modifier le code]

Les vaisseaux de l'Archipel[modifier | modifier le code]

Les camps du Goulag étant éloignés des lieux d'instruction, cela rend nécessaire une importante infrastructure de transport, lequel transport devant se faire le plus discret possible : il s'effectue donc en train avec des transbordements effectués dans les gare à l'écart des lieux fréquentés par les voyageurs libres. La déportation en train des prisonniers date de l'époque tsariste, mais elle s'est un temps faite par des trains de voyageurs classiques (Lénine fit ainsi en 1896 le voyage en troisième classe aux côtés d'hommes libres). Les « wagons-zak », appelés stolypines par les prisonniers du nom de l'ancien premier ministre tsariste, utilisés par l'administration soviétique pour le transport de détenus remonte également à l'ère tsariste mais selon des modalités différentes. En effet les mêmes compartiments des wagons contenaient généralement six personnes dans des conditions spartiates sous l'époque tsariste, tandis qu'ils peuvent en recevoir jusqu'à 36 sous l'ère soviétique, pour un voyage durant selon les années entre 36 heures et plus d'une semaine. Les rations de nourriture fournies sont limitées : autour de 500 grammes de pain, un peu de sucre et de poisson séché (harengs, vobla de la mer Caspienne ou kamsas de la mer d'Azov), rations parfois confisquées par les membres de l'escorte également mal nourries. De plus il est fréquent que l'escorte ne fournisse pas du tout d'eau aux détenus, afin de ne pas avoir à les emmener un par un, ainsi que l'exige le règlement, aux latrines pour uriner.

Le régime soviétique se démarque également de l'époque tsariste par la non-séparation des détenus de droit commun et des prisonniers politiques. Ainsi Piotr Iakoubovitch raconte-t-il avoir été convoyé séparément et avec davantage d'égards que les détenus de droit commun, avant lui Alexandre Radichtchev avait eu droit à toutes les fournitures nécessaires pour son trajet vers son lieu de détention. Ce mélange donne lieu à un véritable racket de la part des détenus de droit commun, avec la complicité des gardes de l'escorte qui bénéficie du recel auxquels ils revendent les biens volés en échange d'avantages matériels. Cette position dominante des criminels est possible car d'une part les prisonniers politiques sont souvent des individus ne s'étant jamais véritablement battus ou organisés collectivement mais aussi parce que l'administration soviétique favorise les criminels « socialement proches » car ceux-ci ne sont pas des traîtres de la patrie, leur procès est beaucoup moins violent et il y a davantage de laxisme vis-à-vis d'eux que vis-à-vis des politiques.

Les ports de l'Archipel[modifier | modifier le code]

Le chapitre décrit les prisons de transit situées sur la route des camps du Goulag, et que l'on trouve à chaque nœud ferroviaire. Les conditions de vie y sont similaires à celles que l'on trouve dans les convois (surpeuplement des cellules, nourriture insuffisante, difficulté à faire ses besoins, mauvais traitements de la part des gardes et des détenus de droit commun). À cela s'ajoute la présence de poux et de punaises qui peuvent être les vecteurs de maladies épidémiques telles que le typhus, ce qui déclenche des épidémies et nécessite parfois la mise en quarantaine des prisons de transit. Il est ainsi possible de rester plusieurs mois dans l'une de ces prisons de transit. Ces prisons peuvent permettre aux prisonniers d'envoyer des nouvelles à leur famille, l'administration ne fournit ni papier ni crayon mais envoie les lettres que les condamnés arrivent malgré tout à écrire. L'auteur décrit ensuite plus longuement la prison de transit du district de Presnia, à Moscou, par laquelle presque tous les détenus doivent transiter lors du trajet entre leur lieu d'arrestation et leur lieu de détention, où les conditions de vie sont encore pires.

Les caravanes d'esclaves[modifier | modifier le code]

Le chapitre est consacré aux grands convois de prisonniers vers les camps. En effet les stolypines servent essentiellement à emmener les détenus vers les prisons de transit, le trajet vers les camps proprement dit étant généralement effectués dans des trains plus grands à l'intérieur desquels les conditions de vie sont très similaires à celles vécues dans les stolypines ; la différence essentielle est que les wagons comportent généralement un poêle mais trop peu de charbon est fourni pour l'alimenter efficacement. Dans certaines régions (comme à Orel) pendant les périodes d'intense répression comme la phase aiguë de dékoulakisation de tels convois quittaient chaque jour les prisons de transit, au point où les familles des déportés abondaient dans la gare pour tenter d'avoir des nouvelles de leurs proches ; les autorités utilisèrent des chiens de garde pour y mettre fin.

Les convois peuvent également se faire par voie fluviale, notamment sur l'Iénisseï, la Dvina septentrionale et l'Ob dans des conditions semblables, voire pire à cause des détenus affaiblis souffrant du mal de mer, le plancher des barges finissant alors tâché de vomi. Le transport est parfois maritime, notamment pour rallier l'île de Sakhaline ou la Kolyma, et l'auteur relate trois épisodes durant lesquels le navire de transport est bloqué par la glace, où des détenus meurent enfermés dans la cale pendant un incendie, et où le navire se fait passer pour un transporteur de travailleurs libres lorsqu'approché par des marins japonais lors du passage du détroit de La Pérouse.

Il y a également eu des cas où les détenus devait voyager à pied pour rejoindre leur lieu de détention, sur quelques centaines de kilomètres par étapes quotidiennes de 25 km, avec peu d'eau et de nourriture. Quel que soit le mode de transport utilisé, nombreux sont les détenus à mourir avant d'arriver à destination.

Une fois arrivés à destination, il est fréquent que les détenus ayant survécu au transport soient obligés de construire eux-mêmes leurs baraquements, voire les voies ferrées menant au camp et qu'emprunteront les futures vagues de détenus.

D'île en île[modifier | modifier le code]

Ce chapitre est très autobiographique, Soljenitsyne y raconte comment il a pu bénéficier après plusieurs années de peine de conditions de détention plus clémentes que ses codétenus. En effet en arrivant initialement au camp de travail, les détenus doivent renseigner leur ancienne profession, afin que les gardes puissent éventuellement exploiter les compétences particulières de certains prisonniers. Soljenitsyne s'était alors déclaré comme un spécialiste en physique nucléaire ce qui lui permit plusieurs années plus tard d'être affecté à une charachka dans des conditions bien plus clémentes qu'il décrit dans son roman Le premier cercle. Le chapitre est consacré à ses souvenirs du voyage vers Moscou sous le régime de l'« escorte spéciale » en attendant de connaître sa nouvelle affectation : le trajet se fait incognito par train de voyageur avec des gardes habillés en civil. Il raconte également sa rencontre avec Nikolaï Timofeïev-Ressovski dans une prison moscovite, et d'une manière plus générale la manière dont se transmette les nouvelles d'une prison à l'autre par le biais des conversations entre détenus qui colportent ainsi les informations au gré de leurs transferts.

Troisième partie : L'extermination par le travail[modifier | modifier le code]

Quatrième partie : L'âme et les barbelés[modifier | modifier le code]

Cinquième partie : le bagne[modifier | modifier le code]

Chapitre 12 : le soulèvement de Kengir

Article détaillé : Soulèvement de Kengir.

Sixième partie : la relégation[modifier | modifier le code]

Septième partie : Staline n'est plus[modifier | modifier le code]

Parti communiste français et dénonciation du livre[modifier | modifier le code]

En France, à un moment où le Parti communiste français (PCF) et les compagnons de route du parti possèdent encore un poids déterminant dans les débats intellectuels, la parution de l'ouvrage de Soljénitsyne joue le rôle de « catalyseur idéologique » pour bon nombre de ces intellectuels qui doivent prendre position face au récit détaillé de la réalité du goulag[6]. Le PCF par l'intermédiaire de L'Humanité s'efforce alors de banaliser et de minorer le rôle des dissidents, souligne que l'URSS ne vit plus à l'heure du stalinisme et rappelle que « L’heure est à la lutte pour vivre mieux, l’anticommunisme divise »[6]. Pour le PCF, la sortie de l’ouvrage prend la dimension d’une provocation et dès décembre 1973, le parti lance une vaste offensive pour tenter de neutraliser la portée du discours soljénitsynien.[6]. Le 18 janvier 1974; le bureau politique fait savoir que les « faits qui servent de base à ce livre ont été depuis longtemps rendus publics et condamnés par le Parti communiste de l’Union Soviétique lui même, notamment en 1956 lors de son XXe Congrès »[6]. Pour cette raison, il n'y aurait aucune nécessité à lancer de nouveaux débats[6].

Le Parti communiste va également s'efforcer de stigmatiser l'écrivain. Pour cela, il utilise deux angles d'attaque : il insiste, d'une part, sur la liberté de parole dont bénéficierait l'écrivain en URSS et, de l'autre, le présente comme ayant des « sympathies pro-nazies » mettant en avant « le caractère profondément réactionnaire du personnage »[6]. Soljénitsyne serait ainsi un admirateur du « traître Vlassov », thème, qui est alors « inlassablement repris »[6] D'autres journaux prennent le relais de L'Humanité pour dénigrer le dissident russe, ainsi de France Nouvelle ou de Témoignage Chrétien avec des articles de Maurice Chavardès[6].

Jean Daniel décriant quelques mois après cette campagne de calomnies, dira que Soljénitsyne a été calomnié « avec une force, une orchestration, une insistance qui ont égaré jusqu’à nos amis socialistes »[6]. Face aux attaques menées par le PCF, Esprit et Le Nouvel Observateur se distinguent. Jean-Marie Domenach, directeur d’Esprit publie ainsi dans Le Nouvel Observateur une lettre dans laquelle il dénonce les pressions de la direction du PCF. S’engageant dans l’affaire, il affirme son soutien à Soljénitsyne[6]. De son côté, Jean Daniel est soutenu par plusieurs anciens intellectuels communistes qui ont quitté le Parti après l'insurrection de Budapest (Edgar Morin, François Furet, Emmanuel Le Roy-Ladurie, Claude Roy, Jean Duvignaud, Gilles Martinet) et ont fait du Nouvel Observateur leur lieu d’expression privilégié[6].

Réception critique[modifier | modifier le code]

Interdit en URSS, l’ouvrage a longtemps circulé sous forme de samizdat jusqu’à sa publication en 1989 dans la revue Novy Mir.

Il a été critiqué par l'ancien adjoint du directeur de Novy Mir, Vladimir Lakshine, qui y dénonçait une description si apocalyptique, qu'elle risquait de reléguer au second plan les vicissitudes quotidiennes des citoyens soviétiques ordinaires. Moshe Lewin, pour sa part, ex-citoyen soviétique et soviétologue reconnu, dans un ouvrage publié en 2003, y voyait une manœuvre malhonnête car assimilant l'URSS de l'époque de sa parution à un passé heureusement révolu[N 3] : « Un livre comme L'Archipel du Goulag lancé à la face du régime soviétique peut être considéré comme une claque politico-littéraire, signifiant la condamnation d'un système qui a trahi ses propres idéaux [...]. Mais l'écrivain ne laissait à aucun moment entendre qu'au moment où il publiait son livre le Goulag qu'il avait connu n'existait plus... Le dire aurait été un acte d'honnêteté politique et aurait exigé de sa part une analyse approfondie du système, assortie d'un argumentaire sur la période post-stalinienne. Il ne l'a pas fait, cela n'avait pas d'importance pour lui. Il était beaucoup plus simple d'attaquer l'Union soviétique pour son passé stalinien, et de servir par là sa propre image. Car Soljenitsyne se considérait comme le dépositaire de valeurs supérieures héritées du passé de la Russie, et c'était en référence à ce passé qu'il entendait proposer des remèdes à la Russie du XXe siècle ».

En revanche, l'essentiel des critiques de la terreur stalinienne le perçurent comme « une porte enfin ouverte sur une vérité longtemps niée, un démenti enfin opposé à tous les négationnistes du Goulag, qui crachaient depuis des décennies sur les fosses communes des victimes et à la face des témoins »[7]. Mais en annexes il révisait également à la baisse (par 10 ou par 20) les chiffres des arrestations et exécutions et décès dans les camps sur la base de l'ouverture des archives soviétiques en 1989. Il n'était pas le seul. Nicolas Werth publiait déjà dans ce sens en 1993 dans L'Histoire un article intitulé, Goulag les vrais chiffres des centaines de milliers d'arrestations et non des millions ou dizaines de millions pendant la Grande Terreur ; 2.500.000 détenus au début des années 1950 et non 12.000.000, des décès. Le mois suivant dans le Monde Michel Tatu en rendit compte favorablement tout en maintenant que le goulag n'en restait pas moins un des plus grands systèmes concentrationnaire du XXème siècle. L'article de Nicolas Werth fut également exploité par le parti communiste belge sous la plume de Ludo Martens qui publia dans Solidaire en octobre 1993 "Les vraies statistiques du goulag sont enfin connues ; les millions de victimes du stalinisme l'intox" : 116.000 décès "pour des causes diverses" dans les camps en 1937-1938, une forte recrudescence des trépas, limitée aux années de guerre 1941-1945 imposées à l'URSS par l'Allemagne nazie.

Mais la lecture de l'Archipel du goulag fait aujourd'hui partie du cursus des lycéens russes[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le capitaine Soljenitsyne fut arrêté le 9 février 1945 alors qu'il servait dans l'Armée rouge en Prusse-Orientale.
  2. a et b L'Archipel du Goulag - page 59
  3. Moshe Lewin, Le Siècle soviétique, Fayard, 2003, p. 250.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Alexandre Soljenitsyne 2011, p. 17.
  2. Soljenitsyne 2011, p. 20.
  3. Soljenitsyne 2011, p. 23.
  4. Soljenitsyne 2011, p. 28.
  5. Soljenitsyne 2011, p. 30.
  6. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k François Hourmant, Le désenchantement des clercs : Figures de l'intellectuel dans l'après-mai 68, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res publica », 1 mai 1997
  7. Nikita Struve à propos du contexte de la publication de L'Archipel du Goulag, dans l'émission Ouvrez les guillemets du 24 juin 1974
  8. brève de TSR.info (octobre 2010).

Édition française[modifier | modifier le code]

  • Alexandre Soljénitsyne (trad. du russe par Geneviève Johannet), L'Archipel du Goulag 1918-1956 : essai d'investigation littéraire [« Архипелаг гулаг »], t. I, Paris, Fayard,‎ (1re éd. 1973), 565 p. (ISBN 978-2-213-02412-7), 1 & 2
  • Alexandre Soljénitsyne (trad. du russe par Geneviève Johannet), L'Archipel du Goulag 1918-1956 : essai d'investigation littéraire [« Архипелаг гулаг »], t. II, Paris, Fayard,‎ (1re éd. 1974), 636 p. (ISBN 978-2-213-63345-9), 3 & 4

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]