Aristides de Sousa Mendes

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Aristides de Sousa Mendes
Aristides de Sousa Mendes
Biographie
Naissance
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Viseu ou Cabanas de Viriato (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 68 ans)
LisbonneVoir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Aristides de Sousa MendesVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Formation
Faculté de droit de l’université de Coimbra (d) (jusqu'en )Voir et modifier les données sur Wikidata
Activités
Fratrie
César de Sousa Mendes (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
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Distinctions
Liste détaillée

Aristides de Sousa Mendes, également connu sous le nom d'Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches, ( - ) est un diplomate portugais du XXe siècle. En poste à Bordeaux lors de la débâcle française de 1940, il refuse de suivre les ordres du gouvernement portugais de Salazar et délivre sans distinction plusieurs milliers de visas aux personnes menacées souhaitant fuir la France.

Il sera déclaré « Juste parmi les nations » en 1966, puis réhabilité par la République portugaise le 15 novembre 1986.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunes années[modifier | modifier le code]

Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches est né à Cabanas de Viriato, petit village portugais du district de Viseu, dans une famille de la noblesse terrienne, catholique, conservatrice et monarchiste. Sa mère, Maria Angelina Ribeiro de Abranches de Abreu Castelo-Branco (pt), est une petite-fille maternelle illégitime du 2e vicomte de Midões (pt)[1]. Aristides descendrait de conversos du Moyen-Âge[2]. Son père José de Sousa Mendes est juge à la Cour d'appel de Coimbra[3].

En 1907, Aristides et son frère jumeau César de Sousa Mendes obtiennent un diplôme de droit à l'université de Coimbra. César suit une carrière diplomatique et deviendra ambassadeur notamment en Suède avant d'être nommé ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Salazar en 1932. Aristides suit une carrière consulaire et occupera plusieurs délégations consulaires portugaises dans le monde : Zanzibar, Brésil, États-Unis. Pendant un séjour à San Francisco, de Sousa Mendes aide à établir un programme d'études portugaises à l'université de Californie à Berkeley[4].

Aristide et Angelina de Sousa Mendes, avec leurs six premiers enfants, en 1917.

Au cours de sa carrière de consul, Aristides accumule de nombreux incidents, surtout d'abus d'argent public[3].

En 1923, il provoque la colère de certains membres de la communauté luso-américaine en raison de son insistance pour que certains candidats contribuent à une association caritative (le culte du Saint-Esprit). Les deux parties décident de publier leurs arguments dans les journaux locaux. Le conflit conduit le Département d'État américain à annuler son exequatur consulaire, ce qui l'empêche de poursuivre ses services consulaires aux États-Unis[3],[5],[6].

En 1928, Aristides soutient la dictature militaire et est stationné à Vigo où il se consacre à la persécution des réfugiés politiques portugais et en 1929, il écrit au ministère des Affaires étrangères affirmant être la personne idéale « pour surveiller et anéantir les manœuvres de conspiration des émigrants politiques contre la dictature » et pour louer son travail de persécution politique des réfugiés. Dans cette même lettre, Aristides demande à être placé à Anvers, ce qui est accordé[7],[8],[9].

Après presque dix ans de service en Belgique, Salazar, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, le nomme consul à Bordeaux en 1938.

La Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Plaque à la mémoire d'Aristides de Sousa Mendes à Bayonne.

Lorsque la guerre éclate, Aristides de Sousa Mendes a 55 ans et est père de quatorze enfants, dont trois encore mineurs. Sa famille et sa morale chrétienne lui servent de boussole mais ne provoquent aucun état d'âme quand il fréquente sa maîtresse française, Andrée Cibial qui lui annonce qu'elle est enceinte en mars 1940. Une petite Marie-Rose naît quelques mois plus tard, en novembre 1940, à Lisbonne[3].

Lors du conflit, Salazar veut maintenir la neutralité du Portugal et éviter l'immigration de communistes et d'agitateurs politiques. Son gouvernement, par la Circulaire 14 du , exige l'autorisation préalable de Lisbonne pour la délivrance de visas : les sujets dont la citoyenneté est « indéfinie, contestée ou en litige » ne peuvent obtenir de visa. Parmi les personnes discriminées par la circulaire, on trouve : les apatrides, les « porteurs de passeports Nansen » délivrés par la Société des Nations, les Russes, les Juifs « expulsés de pays dont ils détenaient la citoyenneté » ou expulsés des pays où ils résidaient, ainsi que toute personne dans l’impossibilité de « retourner librement au pays d’où elle venait sans la pré-autorisation du ministère », et les opposants politiques. La Circulaire 14 déclare explicitement qu'il n'y a aucune intention d'entraver ou de retarder l'octroi de visas aux passagers en transit vers d'autres pays. Autrement dit, les consulats ont reçu l'autonomie de délivrance d'un visa dans tous les cas où le passager démontre avoir un billet depuis le territoire portugais et un visa d'entrée dans le pays de destination.

L'historien Neill Lochery soutient que la Circular 14 « n'a pas été émis à partir de rien » et que ce type de barrière n'était pas unique au Portugal, et avec les ressources économiques très limitées du pays, il était considéré comme nécessaire. Lochery affirme que ce sont des raisons économiques plutôt qu'idéologiques qui ont poussé les Portugais à éviter d'accepter davantage de réfugiés.[10] L'historien Avrham Milgram exprime des points de vue similaires, affirmant que le régime portugais ne faisait pas de distinction entre Juifs et non-Juifs, mais plutôt entre les Juifs immigrants qui venaient et avaient les moyens de quitter le pays, et ceux qui en étaient dépourvus[11]. Le Portugal a empêché les Juifs de s'établir dans le pays non pas parce qu'ils étaient Juifs, mais parce que le régime craignait l'influence étrangère en général, et redoutait l'entrée de bolcheviks et d'agitateurs de gauche fuyant l'Allemagne[11]. Milgram estime que les schémas idéologiques antisémites n'avaient aucune emprise dans la structure dirigeante de l'Estado Novo et a fortiori dans les différentes strates de la société portugaise[12]. Milgram affirme également que l'antisémitisme moderne n'a pas réussi à « s'établir même un point d'appui au Portugal »[13] alors qu'il devenait raciste et virulent ailleurs en Europe au début du XXe siècle. Les politiques de Salazar envers les Juifs semblent avoir été « favorables et cohérentes »[12]. Néanmoins, bien que ce ne soit pas l'antisémitisme qui a motivé le gouvernement portugais, mais le danger de l'émigration de masse vers le pays[14]

La politique d'Antonio Salazar depuis le début de la persécution des Juifs en Allemagne est d'autoriser leur entrée, car ils pourraient quitter le pays rapidement, c'est-à-dire qu'il tient une politique d'émigration vers d'autres pays, principalement les États-Unis et le Brésil. Ce n'est pas dû au fait que ces personnes soient juives, mais elles restent une source potentielle de tension avec l'Allemagne nazie, que craint Salazar, où elles sont considérées comme des agitateurs politiques et des subversifs. Salazar s'oppose toujours à l'antisémitisme nazi. En 1937, il publie un recueil de textes qui critiquent la base des lois de Nuremberg et il considère regrettable que le nationalisme allemand s'appuie sur des caractéristiques raciales[15]. Et en 1938, il donne des instructions à l'ambassade en Allemagne, de sorte que les intérêts des Juifs de nationalité portugaise soient défendus avec diplomatie mais très fermement[16].

Dès la fin 1939, Sousa Mendes désobéit et délivre quelques visas à des personnes visées par la circulaire sans demander l'autorisation préalable de Lisbonne. Ses irrégularités dans la délivrance de visas commencent pendant la « drôle de guerre » : il permet à une réfugiée autrichienne et au docteur Eduardo Neira Laporte[17], communiste, basque, commandeur médical de l’armée républicaine espagnole et chef de la communauté de réfugiés espagnols républicains à Rivière (Landes) d'obtenir un visa le 3 février 1940[3],[18]. On note des cas très singuliers parmi les personnes qu'il a aidées : par exemple Paul Miny et son épouse[19], deux réfugiés luxembourgeois. Miny voulait échapper à son service militaire et sollicite l'aide de l'ambassade pour obtenir un passeport portugais, et en mai 1940, en pleine bataille de France, Mendes lui délivre un faux passeport, ce qui constitue à l'époque un crime puni de deux ans d'emprisonnement et de l'exclusion définitive de la fonction publique. Le couple est arrêté à la frontière portugaise une semaine plus tard[3],[20],[21].

Avec la défaite française, à Bordeaux, où le gouvernement français s'est réfugié, affluent des dizaines de milliers de réfugiés qui veulent fuir l'avancée nazie et parvenir au Portugal ou aux États-Unis. Pour cela, il leur faut un visa du consulat portugais, que Sousa Mendes est chargé de dispenser avec parcimonie. Or, son consulat est envahi de réfugiés désirant atteindre Lisbonne.

Le 12 juin 1940, Salazar donne des instructions aux consulats portugais en France pour fournir à Marie-Anne, Grande-Duchesse de Luxembourg (qui était la cinquième fille de Michel Ier ) et à sa sœur Maria Antonia du Portugal, duchesse de Parme, des passeports portugais. Avec ces passeports portugais, tout l'entourage des familles royales pouvait obtenir des visas sans créer de problèmes à la neutralité du gouvernement portugais. C'est ainsi que l'ex-impératrice d'Autriche Zita de Bourbon-Parme et son fils Otto von Habsburg, condamné à mort par le régime nazi à la suite de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie[22], obtiennent leur visa parce qu'ils sont des descendants de citoyens portugais.

Le 13 juin, Salazar doit à nouveau agir vite, cette fois pour sauver la famille royale belge. Il envoie des instructions au consulat portugais à Bayonne indiquant que « le territoire portugais est complètement ouvert » à la famille royale belge et à son entourage. Plus tard, Sousa Mendes serait crédité d'avoir sauvé ces familles royales mais en réalité, il avait reçu des instructions pour délivrer des visas à ces familles[23] [24].

Sousa Mendes en compagnie du rabbin Kruger à Lisbonne[2].

Le 16 juin 1940, un dimanche, Sousa Mendes accorde 40 visas réguliers, pour lesquels il facture des frais supplémentaires auxquels il a droit. Les visas sont accordés aux millionnaires, comme la famille Rothschild[25]. Parmi ceux qu'il a aidés, se trouve le rabbin Jacob Kruger[26] qu'il invite chez lui et qui lui fait comprendre que ce sont tous les réfugiés juifs qu'il faut sauver[27]. Le lendemain, il décide de délivrer des visas à tous les réfugiés qui en font la demande :

« À partir d’aujourd’hui je vais obéir à ma conscience. Je n’ai pas le droit en tant que chrétien de laisser mourir ces femmes et ces hommes (...) »[28]. « Désormais, je donnerai des visas à tout le monde, il n'y a plus de nationalité, de race, de religion. »[28].

Aidé de ses enfants et neveux, ainsi que du rabbin Kruger, il tamponne les passeports à tour de bras, signe des visas sur formulaires, puis sur des feuilles blanches et tout morceau de papier disponible. Aux premiers avertissements de Lisbonne, il aurait déclaré:

« S'il me faut désobéir, je préfère que ce soit à un ordre des hommes qu'à un ordre de Dieu »[28].

Le rabbin Kruger témoigne : « Je suis allé à Lisbonne avec ma famille, et là Mendes nous a rendu visite. Il nous a dit qu'il avait été renvoyé à cause de son aide, mais qu'il était content, et si des milliers de juifs souffraient à cause d'un catholique, un catholique pouvait souffrir pour tous les juifs. Il a dit qu'il l'acceptait avec amour »[2].

Visa de sauvetage délivré par le Dr Aristides de Sousa Mendes (19 juin 1940)

Le 17 juin, Sousa Mendes délivre 230 visas, le 18, il en délivre 231, et le 19 juin, 156 (soit un total de 657 visas en quatre jours)[29]. Bon nombre de ces visas ont été accordés à des Portugais qui retournent dans leur pays d'origine et de nombreux autres ont été délivrés de façon régulière au nom de ses pouvoirs de consul ce qui a permis à ces ressortissants de quitter la France sans autorisation préalable . Mais d'autres ont été accordés dans la désobéissance[30].

Le 20 juin 1940, l'ambassade britannique à Lisbonne informe le ministère des affaires étrangères portugais que Sousa Mendes retarde délibérément la délivrance de visas aux citoyens britanniques dans le but de percevoir des frais supplémentaires et de plus a exigé une contribution inappropriée à une œuvre de bienfaisance[3],[5]. C'était la deuxième fois qu'il était accusé de demander des contributions inappropriées à une œuvre de bienfaisance, la première fois avait été quand il avait été expulsé des États-Unis en 1923[5].

Le témoignage de l’écrivain américain (en) Eugene Bagger est conforme à la lettre de l’ambassade britannique qui dit que le 18 juin, il a fait la queue pendant quelques heures au consulat du Portugal dans l’espoir d’obtenir un visa. Bagger dit que les poussées et les coudes l'ont poussé au désespoir et il a abandonné après quelques heures[31].

Comme le rapporte dans un petit texte personnel Lodoïs Tavernier[32], le futur père de la CECA, qui passa par Bayonne : « Le jeudi 20 juin, je me lève à 6½ heures et je suis au consulat du Portugal à 7½ h. Je dois déjà prendre le rang avec le no 18 et nous attendons ainsi jusqu’à 9½ h. En ce moment, le consul, qui est parait-il un très charmant garçon, mais qui est très fortement surmené et surtout énervé par la foule qui assiège le consulat, vient crier qu’il ne donne de visa ce jour que pour les diplomates et pour ceux qui ont leur billet de passage pour l’Amérique. Dans la foule la bagarre continue, le consul menace de tout fermer, il fait appeler la gendarmerie pour rétablir l’ordre et fait vérifier si les personnes qui sont au dessus de l’escalier ont bien le passeport diplomatique. Passe ainsi Max Huber le Président de la Croix-Rouge internationale de Genève qui a dû malgré ses efforts faire la file comme les autres. La femme du Consul vient faire le service d’ordre à la porte du bureau où j’attends. Vers 10½ h., une troupe force la foule et pénètre dans le bureau du Consul : ce sont l’Ambassadeur du Portugal en Belgique et le Consul du Portugal à Bordeaux et leurs familles. Quelques minutes après, on annonce que le visa d’entrée au Portugal sera donné à tout le monde. On demande un Speaker de bonne volonté pour annoncer aux quelque 500 personnes qui attendent la bonne nouvelle. Je fais vibrer ma voix de basse et un ordre relatif règne aussitôt. Enfin à 11h10 je sors avec mon visa. Je bondis immédiatement, malgré l’orage violent qui se déchaîne sur la ville, au consulat d’Espagne et refais la queue. ».[réf. nécessaire]

Alors que Salazar a déjà ordonné des mesures contre lui, Sousa Mendes poursuit, du 20 au 23 juin, son activité à Bayonne dans le bureau du vice-consul médusé, alors même qu'il est entouré par deux fonctionnaires de Salazar chargés de le « rapatrier » d'autorité. Le 22, la France a demandé un armistice. Sur la route d'Hendaye, il continue à écrire et signer des visas pour les réfugiés d'infortune qu'il croise à l'approche de la frontière, alors que le 23, Salazar l'a démis de ses fonctions.

Après la fermeture du poste-frontière d'Hendaye et en dépit des fonctionnaires envoyés pour le ramener, il prend avec sa voiture la tête d'une colonne de réfugiés qu'il guide jusqu'à un petit poste de douane où, côté espagnol, il n'y a pas de téléphone. Le douanier donc n'a pas encore été informé de la décision de Madrid de fermer la frontière avec la France[33]. Sousa Mendes use du prestige de sa fonction de consul (théorique puisque démis de ses fonctions) et impressionne le douanier qui laisse passer tous les réfugiés qui peuvent ainsi, munis de leur visa, gagner le Portugal[27].

Le cas d'Aristides de Sousa Mendes pour désobéissance est loin d'être unique parmi les diplomates et agents consulaires portugais. La désobéissance à la circulaire 14 fut généralisée et a été pratiquée par des diplomates et des consuls de tous bords politiques portugais. Tels étaient, par exemple, les cas de (pt)Veiga Simões, ambassadeur à Berlin, le consul honoraire à Milan, Giuseppe Agenore Magno[29] et le consul à Gênes, Alfredo Casanova[5].

Le 26 juin 1940, Salazar a permis à la Société d'aide aux immigrants juifs (HIAS, Hebrew Immigrant Aid Society) de s'installer et d'opérer au Portugal[5].

Il est impossible de calculer le nombre exact de réfugiés qui ont pu bénéficier de la neutralité et de l'hospitalité du Portugal. Mais les chiffres sont impressionnants. Les estimations vont de 100 000 à 1 million, remarquable pour un pays dont la population était d'environ 6 millions d’habitants.

La déchéance[modifier | modifier le code]

Le 8 juillet 1940, Aristides de Sousa Mendes est de retour au Portugal. Placé sur liste noire, il plonge, « lui et sa famille de 15 personnes, dans un état de grande solitude et d’extrême pauvreté »[34].

Il est traduit devant le Conseil de discipline à Lisbonne, accusé de désobéissance, préméditation, récidive et cumul d'infractions. Le procès retient contre Aristides la délivrance de visas non autorisés, la falsification de passeports (pour aider le déserteur luxembourgeois Paul Miny[19]) et le crime d'extorsion (à la suite de la plainte de l'ambassade britannique).

Miséricordieux, le ministère décide de ne pas enquêter sur la plainte de l'ambassade britannique et également décide d'ignorer le crime de fabrication de faux passeports, donc Sousa Mendes se voit épargner les accusations qui signifieraient l'emprisonnement et exclusion définitive de la fonction publique.[21] L'accusation fait remarquer que si la désobéissance de juin 1940 a été extraordinaire, elle avait toutefois commencé pendant la drôle de guerre et bien avant que le chaos ne soit arrivé à Bordeaux.

Le ministère des Affaires étrangères propose que Sousa Mendes soit rétrogradé, mais Salazar lui applique une peine plus légère qui permet à Sousa Mendes de continuer à recevoir son salaire de consul jusqu'à sa mort en 1954[35],[36],[37]. Sousa Mendes n'est pas expulsé de la carrière consulaire et son nom continue à apparaître dans l'annuaire diplomatique portugais jusqu'en 1954[38].

Avant et après l'épisode Sousa Mendes, le Portugal (un pays neutre favorable aux Alliés), autorisa plusieurs milliers de réfugiés à se rendre dans le port de Lisbonne. Le 26 juin 1940, seulement 4 jours après l'épisode Sousa Mendes, des organisations juives américaines et françaises, sont autorisées à se déplacer de Paris à Lisbonne, et apportèrent leur aide aux réfugiés arrivés à Lisbonne pour les acheminer aux États-Unis et en Amérique du Sud.

Sousa Mendes à Cabanas do Viriato (1950).

Quand en décembre 1940, Antoine de Saint Exupéry traverse le Portugal pour se rendre aux États-Unis, il dit que « Lisbonne m’est apparue comme une sorte de paradis clair et triste.»

Lisbonne devient le port d'embarquement vers le Nouveau Monde et vers l'espoir. Entre 40 000 et 100 000 Juifs se réfugièrent au Portugal pendant la guerre[39],[40].

Après le décès de son épouse Angelina (1888-1948), le 16 octobre 1949, Aristides de Sousa Mendes épouse Andrée Cibial, rencontrée à Bordeaux en 1939, reconnaissant ainsi sa fille Marie-Rose née en novembre 1940 à Lisbonne. Andrée n'était pas bien vue par la population du village de Cabanas do Viriato. Ils l'appelaient « la francesa », « l'étrangère » ou « Penucha », en raison des « panaches de plumes » dont elle avait orné son chapeau.

Ce fut aux côtés de sa seconde épouse que Sousa Mendes finit par mourir loin de tous ses enfants[3], endetté, le 3 avril 1954, à l'hôpital da Ordem Terceira do Chiado à Lisbonne, un grand hôpital privé au Portugal.

Les sauvés[modifier | modifier le code]

Le consul Aristides de Sousa Mendes aurait émis des visas pour plus de 30 000 personnes, dont 10 000 personnes de confession juive. Le nombre de visas délivrés par Aristides de Sousa Mendes ne peut être estimé exactement, mais selon l'historien Avrham Milgram, dans une étude publiée par le Shoah Resource Center, International School for Holocaust Studies, en 1999, et rapportée sur le site de Yad Vashem, les chiffres habituellement annoncés (jusqu'à 30 000 personnes) sont exagérés[5],[41] ; Sousa Mendes a toutefois rédigé de façon certaine 2 862 visas entre le 1er janvier et le 22 juin 1940[41].

Réhabilitation et hommages[modifier | modifier le code]

L'histoire de Sousa Mendes a, « dans un premier temps, été gommée de l’histoire portugaise par la dictature de Salazar, au motif qu’elle glorifiait l’insubordination »[34].

Place Aristide de Sousa Mendes, Agualva-Cacém (Portugal).

Le , le mémorial de Yad Vashem en Israël lui décerne le titre de Juste parmi les nations[43],[27]. Dès 1961, vingt arbres avaient été plantés en sa mémoire sur le terrain du musée Yad Vashem.

Vingt ans plus tard, le 15 novembre 1986, il est décoré à titre posthume de l'ordre de la Liberté avec le grade d'officier par le président de la République portugaise Mário Soares et sa famille reçoit des excuses publiques.

Buste d'Aristide de Sousa Mendes à Bordeaux.

En 1994, la ville de Bordeaux donne son nom à une rue[44] et à une école du quartier des Chartrons, et le président portugais Soares dévoile un buste du consul à Mériadeck[45], ainsi qu'une plaque au no 14 quai Louis-XVIII, adresse du consulat du Portugal en 1940[46].

Depuis 1995, le prix littéraire Aristides de Sousa Mendes est décerné chaque année par l'Acção Sindical dos Diplomatas Portugueses[47] pour récompenser des travaux ou des études dont le contenu traite de politique internationale.

En 1995, le président Mario Soares réhabilite la mémoire d'Aristides de Sousa Mendes et l'élève à la dignité de grand-croix de l'ordre du Christ à titre posthume pour ses actions à Bordeaux[48].

En 2010, la Fondation Sousa Mendes est créée par Olivia Mattis, une descendante de ceux qu'il a sauvés, « pour rendre hommage à la mémoire de ce héros injustement méconnu, et le faire connaître »[34].

Azulejo portugais : « Aristides de Sousa Mendes - Un homme de cœur »

La même année, la ville de Bayonne nomme une rue « Aristides de Sousa Mendes » en son honneur. Le , une plaque commémorative est solennellement inaugurée sous la coupole du Panthéon national à Lisbonne en mémoire d'Aristides de Sousa Mendes[49].

Plaque commémorative sur la place de la rue Zangvill à Jérusalem au nom d'Aristides de Sousa Mendes.

En septembre 2022, est inaugurée dans les 8e et 17e arrondissements de Paris la Promenade Aristides-de-Sousa-Mendes, sise à proximité du siège du Consulat général du Portugal. Une autre promenade Aristides-de-Sousa-Mendes existe aussi à Vienne, en Autriche.

Une place de Jérusalem dans le quartier de Kiryat Hayovel (Israël) est dédiée au diplomate portugais, lors d'une cérémonie en novembre 2022, en présence notamment de l'un de ses petits-fils Gérald Mendes, de l’ambassadeur de Lisbonne en Israël Jorge Cabral, du maire de Jérusalem et de descendants de ceux qu'il a sauvés[34].

Aristides de Sousa Mendes n'est pas le seul fonctionnaire dont le pays a puni sévèrement la désobéissance pendant la Seconde Guerre mondiale malgré la justesse de ses actes. Parmi eux, on trouve à la même époque : Chiune Sugihara consul japonais à Kaunas (Lituanie) et Paul Grüninger, chef de la police du canton suisse de Saint-Gall.

L'historien Yehuda Bauer a pu déclarer : « [Ses actions] méritent d'être considérées comme la plus grande action de sauvetage menée par une seule personne pendant la Shoah »[50].

Dans les arts[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

  • Le Consul, roman de Salim Bachi, Paris, Gallimard, 2014.
  • Aristides, pièce de théâtre de Béatrice Hammer, Écritures Théâtrales du Grand Sud Ouest, vol. 10, 2010.

Cinéma[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en)Fralon, Jose-Alain (2000). A Good Man in Evil Times: Aristides De Sousa Mendes - the Unknown Hero Who Saved Countless Lives in WWII. England: Viking. p. 6. (ISBN 9780670888030).
  2. a b et c « Chaim-Hersz-Kruger », sur www.ajpn.org (consulté le )
  3. a b c d e f g et h Fralon, Jose-Alain - "Aristides de Sousa Mendes Le juste de Bordeaux" - (ISBN 9782909351421)
  4. Aristides de Sousa Mendes, "A Lingua Portuguesa na Universidade da California", O Lavrador Português, November 28, 1923, p.1.
  5. a b c d e et f (Milgram 1999, p. 123-156)
  6. Madeira, Lina Alves - Nacionalismo e antiamericanismo numa contenda jornalística: Aristides de Sousa Mendes e a comunidade portuguesa de S. Francisco. Revista Estudos do Século XX. Nº 7 (2007)
  7. Afonso 1995, p. 195.
  8. Archive diplomatique portugais - Ministère des affaires étrangères du Portugal - Arquivo Histórico-Diplomático - Ministério dos Negócios Estrangeiros - Cota Caixa 32 - 1929.03.15
  9. une copie de cette lettre peut également être trouvée sur le Web dans Museu Virtual Aristides de Sousa Mendes
  10. Lochery 2011, p. 42-43.
  11. a et b Milgram 2011, p. 266.
  12. a et b Milgram 2011, p. 13.
  13. Milgram 2011, p. 11.
  14. Milgram 2011, p. 70.
  15. Salazar, António de Oliveira – Como se Levanta um Estado, (ISBN 9789899537705)
  16. Dez anos de Politica Externa, Vol 1, pag. 137. Edição Imprensa Nacional 1961
  17. « Eduardo-Neira-Laporte », sur www.ajpn.org (consulté le )
  18. Procès disciplinaire d’Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches, Archives du ministère des Affaires étrangères portugais (Lisbonne), feuilles 75-77.
  19. a et b « Paul-Miny », sur www.ajpn.org (consulté le )
  20. Procès disciplinaire d’Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches, Archives du ministère des Affaires étrangères portugais (Lisbonne), feuilles 41-55.
  21. a et b Gallagher 2020, p. 123.
  22. Madeira 2013, p. 458.
  23. Madeira 2013, p. 459.
  24. AHDMNE, Telegramas expedidos, Consulado de Portugal em Bayonne, Lisboa, t de Oliveira Salazar para Faria Machado, 13.06.1940.
  25. Procès disciplinaire d’Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches, Archives du ministère des Affaires étrangères portugais (Lisbonne)
  26. « Jacob-Kruger », sur www.ajpn.org (consulté le )
  27. a b et c Jose-Alain Fralon, « Il était une fois… Le consul qui sauva trente mille personnes de la folie nazie », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  28. a b et c « Aristides de Sousa Mendes - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah] », sur www.cercleshoah.org (consulté le )
  29. a et b https://www.yadvashem.org/odot_pdf/microsoft%20word%20-%203230.pdf
  30. Archives du ministère des Affaires étrangères portugais (Lisbonne)
  31. Bagger, Eugene (1941). For the Heathen are Wrong: An impersonal autobiography. Little, Brown and Co; 1st edition. p. 153–155
  32. a et b « Médecins de la Grande Guerre - Lodoïs Tavernier, le véritable père de la CECA. », sur www.1914-1918.be (consulté le )
  33. Fralon 2005.
  34. a b c et d Ash Obel, « Une place de Jérusalem dédiée au diplomate portugais qui a sauvé 10 000 Juifs », sur fr.timesofisrael.com, 9 novembre 2022, (consulté le )
  35. Afonso 1995, p. 257.
  36. Lochery 2011, p. 49.
  37. Wheeler 2011, p. 128.
  38. Gallagher 2020, p. 124.
  39. Portugal, Salazar, and the Jews… fuzzy numbers ranging between Yehuda Bauer’s estimate of 40,000 Jews passing through Portugal in 1940–41 (p. 61) and the American Jewish Yearbook’s (1944) estimate of 100,000 mostly Jewish refugees.
  40. Les dictateurs du XXe siècle Sophie Chautard
  41. a et b https://www.yadvashem.org/odot_pdf/Microsoft%20Word%20-%203230.pdf
  42. Bertrand Tavernier, L'idée de la CECA de par sa nécessité - Lodoïs Tavernier, un père de l'Europe oublié, Avant-Propos, coll. Essais, 2014
  43. Site du Comité français pour Yad Vashem.
  44. Annick Descas, Dictionnaire des rues de Bordeaux, Bordeaux, Éditions Sud Ouest, , 720 p.
  45. « Autres photos du buste sur Petit-Patrimoine.com ; inscription : En juin 1940, sa signature a sauvé 30 000 réfugiés. » (consulté le )
  46. Texte de la plaque : «Il sauva 30 000 réfugiés, dont 10 000 juifs, fuyant l’envahisseur nazi, en leur délivrant des visas d’entrée au Portugal, désobéissant ainsi aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques, n’écoutant que la voix de sa conscience, au mépris de sa carrière.»
  47. « Início », sur www.asdp.pt (consulté le )
  48. D'après le récit de Jean-Paul, fils d'Aristides de Sousa Mendes.
  49. Mélanie Pereira, « Aristides de Sousa Mendes, le héros portugais qui a sauvé 30 000 vies de la Shoah, honoré au Panthéon national », Lisboète Magazine,
  50. Jacqueline Penjon et Anne-Marie Quint, Vents du large : hommage à Georges Boisvert, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, , 421 p. (ISBN 978-2-87854-240-0, BNF 38894902, présentation en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • Wheeler, Douglas L., "And Who Is My Neighbor? A World War II Hero of Conscience for Portugal", Luso-Brazilian Review 26:1 (Summer, 1989): 119-39.
  • (pt) Rui Afonso, Homem Bom : Aristides : Aristides de Sousa Mendes o Wallenberg Português, Lisbone, Editorial Caminho, , 354 p. (ISBN 978-972-2-11004-4)
  • Fralon, José-Alain, Aristides de Sousa Mendes, Le juste de Bordeaux, éd. Mollat, 1998, réédité en 2024.
  • (pt) Lina Alves Madeira, O mecanismo das (des)promoções do MNE : O caso paradigmático de. Aristides de Sousa Mendes (thèses de doctorat), Universidade de Coimbra, .
  • (en) Avraham Milgram, « Portugal, the Consuls, and the Jewish Refugees,1938-1941 », Shoah Resource Center, The International School for Holocaust Studies, vol. XXVII,‎ , = 123–156 (lire en ligne, consulté le )
  • Jose-Alain Fralon, « Il était une fois… Le consul qui sauva trente mille personnes de la folie nazie », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  • Pimentel, Irene Flunser, Judeus em Portugal Durante a II Guerra Mundial, Lisbon: A Esfera do Livros, 2006.
  • Paldiel, Mordecai, Diplomat Heroes of the Holocaust, Jersey City: KTAV Publishing House, Inc., 2007.
  • Dias Vaz, Manuel (sous la direction de), Le pouvoir de dire “non” : Aristides de Sousa Mendes, Bordeaux, Bayonne, Hendaye, juin 1940, Bordeaux, Éditions Quatorze, , 145 p. (ISBN 978-2-9535039-1-3, BNF 42161264, lire en ligne)
  • Lebreton, Éric, Des visas pour la vie : Aristides Sousa Mendes, le Juste de Bordeaux, Paris: Le Cherche Midi, 2010.
  • (en) Neill Lochery, Lisbon : War in the Shadows of the City of Light, 1939-1945, Lisbone, PublicAffairs, , 345 p. (ISBN 978-1-58648-879-6)
  • (en) Avraham Milgram, Portugal, Salazar, and the Jews, Yad Vashem, , 324 p. (ISBN 9789653083875)
  • Mattis, Olivia, Sousa Mendes's List: From Names to Families, PRISM: an interdisciplinary journal for Holocaust educators, volume 7, Printemps 2015, p. 72-78
  • Corrêa, João, Sousa Mendes Le Consul de Bordeaux : Regards sur la Belgique et l'Europe au XXe siècle, L'Harmattan, , 164 p. (ISBN 978-2-343-13291-4)
  • (en) Tom Gallagher, Salazar : the dictator who refused to die, C Hurst & Co Publishers Ltd, (ISBN 9781787383883).
  • Volovitch-Tavares Marie-Christine, Ninhos Cláudia, Pereira Victor, dir. Dias Vaz Manuel et Lhoumeau Bernard, 1940, l'exil pour la vie, catalogue d'exposition, Bordeaux, éd. Quatorze, 2020, 94 p. ( (ISBN 978-2-490458-07-3))

Documentaire[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]