Lebensraum

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Le Lebensraum (de l'allemand Raum = espace, et Leben = vie) ou « espace vital », est un concept géopolitique créé par des théoriciens géographes allemands au XIXe siècle, et dévoyé par la suite par les milieux impérialistes allemands et le nazisme. Lié au darwinisme social, il renvoie à l'idée de territoire suffisant pour, dans un premier temps, assurer la survie, notamment culturelle, d'un peuple et, dans un deuxième temps, favoriser sa croissance via l'influence territoriale.

Créé par Friedrich Ratzel (1844-1904), le concept a été récupéré pour justifier la politique expansionniste de l'Allemagne nazie, en particulier sur le front de l'Est.

Origines[modifier | modifier le code]

Le terme Lebensraum a été créé par Friedrich Ratzel vers la fin du XIXe siècle[1] , puis développé par le géographe Karl Haushofer (1869-1946), et a été employé comme slogan en Allemagne pour réclamer l'unification du pays et l'acquisition de colonies selon les modèles britannique et français. Ratzel croyait que le développement d'un peuple était principalement influencé par sa situation géographique et qu'un peuple s'étant « adapté » avec succès à un endroit envahirait naturellement un autre endroit. Selon lui, il fallait remplir l'espace disponible. L'expansion était donc un dispositif normal et nécessaire de toutes les « espèces saines ».

Le concept du Lebensraum, à l'origine lié à la culture, aux aires de civilisation, et à l'environnement[1], devient en vogue dans les milieux géographiques, sur-représentés dans les associations pangermaniques prônant la colonisation telles que la Deutsche Kolonialgesellschaft (de) (Société coloniale allemande, celle-ci sera intégrée dans le Reichskolonialbund (en) après 1933) ou la Ligue pangermanique[1]. Il est développé aussi par les penseurs Völkisch au début du XXe siècle, dans le cadre d'utopies germaniques d'inspiration agraire.

Ces croyances ont été mises en avant notamment par Karl Haushofer et Friedrich von Bernhardi (en). Dans son livre de 1912, L'Allemagne et la nouvelle guerre, Bernhardi a complété les hypothèses de Ratzel et a, pour la première fois, clairement identifié l'Europe de l'Est comme source de nouvel espace. Le concept du Lebensraum, qui à l'origine n'était pas spécifiquement lié au racisme biologique, ou du moins pas davantage que les autres théories impérialistes[1], est explicitement lié avec les théories racialistes après la Première Guerre mondiale, dans les années 1920[1].

Il est aussi lié, à cette époque, avec le concept de Volks- und Kulturbodenforschung (en) (« terre du peuple et de la culture ») forgé par la Stiftung für deutsche Volks- und Kulturbodenforschung (Fondation pour la recherche sur la terre et la culture du peuple), un cercle dirigé par Wilhelm Volz (de) et créé à l'initiative du ministère de l'Intérieur, qui tient sa première session en octobre 1923 et devient le principal représentant de l'alliance entre la recherche scientifique et le nationalisme germanique pendant l'entre-deux-guerres[1]. Ce concept distinguait trois zones concentriques : le Reich, c'est-à-dire territoire contrôlé par l'État ; le Volksboden, ou le « territoire ethnique » dans lequel vivait des populations germaniques ; et le Kulturboden (« zone de culture »), où se faisait ressentir l'influence de la culture germanique[1].

Le gouvernement allemand étudie la théorie du Lebensraum de Ratzel, et en conclut que la colonisation est un moyen d'augmenter à la fois l'empire et l'« espace vital ». Le Deuxième Reich considère le Sud-Ouest de l'Afrique (Namibie, entre autres) comme la colonie la plus appropriée pour la croissance de l'empire.

En 1926, le livre de Hans Grimm, Volk ohne Raum (Un peuple sans espace), fut publié. Il deviendra un classique en Allemagne et son titre un slogan du NSDAP.

Le Lebensraum nazi[modifier | modifier le code]

Le futur de l'Allemagne : caricature britannique du pangermanisme allemand en 1917.
L’Ordre nouveau imaginé par Alfred Rosenberg et Richard Walther Darré pour l’Europe sous contrôle nazi.

L'idée d'un peuple germanique manquant d'espace est donc très antérieure à Adolf Hitler, mais il est celui qui en a tiré les conclusions politiques et militaires extrêmes. Selon l'historien Ian Kershaw, Hitler n'utilisa qu'une seule fois l'expression Lebensraum avant le putsch de la Brasserie de novembre 1923[2]. C'est probablement Rudolf Hess, ancien élève de Karl Haushofer qui la fait connaître à Hitler lors de leur emprisonnement à Landsberg en 1924-1925.

Dans Mein Kampf, Hitler transforme le concept de Lebensraum : plutôt que d'ajouter des colonies - dont l'Allemagne est privée depuis le traité de Versailles -, il veut agrandir le pays à l'intérieur de l'Europe. Il relance ainsi l'idée d'une expansion vers l'Est (Drang nach Osten) et accentue les éléments racistes du Lebensraum, qui devient explicitement lié avec la théorie de l'Herrenvolk (« race des Maîtres, race supérieure ») désignant les « Aryens » ou la « race germanique »[1]. Par exemple :

« Ainsi, nous autres nationaux-socialistes, biffons-nous délibérément l'orientation politique d'avant-guerre. Nous commençons là où l'on avait fini il y a six cents ans. Nous arrêtons l'éternelle marche des Germains vers le sud et vers l'ouest de l'Europe, et nous jetons nos regards vers l'est.

Nous mettons terme à la politique coloniale et commerciale d'avant guerre et nous inaugurons la politique territoriale de l'avenir.

Mais si nous parlons aujourd'hui de nouvelles terres en Europe, nous ne saurions penser d'abord qu'à la Russie et aux pays limitrophes qui en dépendent. »

— Adolf Hitler, Mein Kampf, tome 2, 1925[3].

Lors de la prise du pouvoir du NSDAP, la majorité des géographes allemands l'ont acclamé[1]. Seul Emil Waibel choisit l'exil aux États-Unis, tandis qu'Alfred Philippson sera déporté à Theresienstadt[1].

À partir de 1933, ces théories seront notamment mises en pratique par le Rasse- und Siedlungshauptamt (« Bureau de la race et du peuplement » ou RuSHA), dirigé par Walther Darré jusqu'en 1938 puis, entre autres, par Otto Hofmann et Richard Hildebrandt.

Le 1er septembre 1939, la Pologne est envahie, les opposants politiques, les « indésirables » (Juifs, Tsiganes, communistes, etc.) et les élites intellectuelles et religieuses sont massacrés par les Einsatzgruppen et internés dans les camps de concentration. Hitler caractérise les habitants de l'Union soviétique et les Slaves en général comme des « sous-hommes » et se donne le droit de conquérir les terres soviétiques. Le Lebensraum acquiert ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, une expansion plus large encore que celle prévue par le Volks- und Kulturbodenforschung[1]. En 1943, les instituts de recherche géographiques et autres, liés aux populations « ethniquement germaniques », sont intégrés au RSHA (« Office central de la sécurité du Reich », lié aux SS) sous la houlette de Wilfried Krallert[1]. Ils prennent alors le nom de Fondation du Reich pour les Études Géographiques[1], chargées d'analyser les territoires de l'Est en établissant des statistiques sur les populations et la densité de population, etc[1].
Outre les travaux du célèbre géographe Walter Christaller concernant le gouvernement général de Pologne et le Generalplan Ost, le géographe Emil Meynen (de), à la tête depuis 1941 de l'Abteilung für Landeskunde, division géographique du Reichhamt für Landesaufnahme (Bureau du Reich pour les Études de la Terre), est chargé de l'aménagement du territoire conquis à l'Est[1]. Malgré l'intérêt des Américains pour cette équipe de géographes, Meynen et son équipe (Erich Otremba, Angelika Sievers, etc.) sera interné après la guerre, avec l'équipe d'Albert Speer, dans le cadre de l'opération Dustbin[1]. Relâchés, ils deviendront des géographes majeurs de l'après-guerre en RFA[1].
Dès lors, le Lebensraum constitue l'utopie nazie: il doit permettre de réaliser l'objectif fasciste de l'autarcie, car la Russie est censée regorger de richesses[4]. En outre, au sein de cet espace vital, les Allemands vivront dans une sorte de nouveau jardin d'Eden, séparés des Slaves livrés à eux-mêmes, promis à l'esclavage et à une mort certaine[5]. soumis dans un premier temps à une sévère politique de déplacement de populations (Slaves et Juifs)[6], ces territoires baltes, biélorusses, Ukrainiens doivent à terme être repeuplés par des Allemands ou des populations germaniques[7].
Hormis l'Europe, et sur des sources reprises à Nuremberg en 1945 par rapport à des documents compromettants de l'O.K.H, il aurait été évoqué en 1942, dans l'hypothèse où l'Union Soviétique était battu, une avancée des troupes allemandes au-delà du Caucase, vers l'Azerbaïdjan, la Géorgie et le Proche-Orient. Rommel venant d'Afrique du Nord aurait rejoint les opérants de Barbarossa en Palestine et les panzers auraient poursuivi leur route vers le pétrole de la péninsule Arabique d'un côté et vers les Indes Britanniques de l'autre dans le but d'opérer à terme une rencontre avec les troupes japonaises. Hitler a d'autre part quelquefois évoqué un « Brésil allemand ». Le golfe de Guinée (au large de l'Afrique noire française), un contrôle de Madagascar (transportation des populations juives), dixit Heydrich, l'éminence luciférienne, les Canaries et les Açores qui ont également été évoquées lors de l'entrevue Hitler-Franco à Hendaye en 1940 sont autant de convoitises prisées par le III ème Reich. Une hypothèse aurait même été émise sur une présence allemande en Guyane Française concernant une possible tête de pont en Amérique Latine...

Utilisation du concept hors du contexte de l'entre-deux guerres[modifier | modifier le code]

Jared Diamond utilise deux fois le concept de Lebensraum dans le livre The Third Chimpanzee.

La première fois pour décrire le génocide des Tasmaniens - Chapitre 16 (donc dans un sens plutôt traditionnel, quoique détaché du contexte habituel européen/allemand, et également libre de liens avec l'idéologie nazie), et la seconde le territoire occupé par les premiers Américains après -11000 (notion de Lebensraum de l'espèce humaine dans son ensemble).[pas clair]

Marshall McLuhan utilise le terme dans son classique Pour comprendre les médias (1964) en dehors de tout contexte politique. En effet, il est utilisé pour traiter du système d'informations généré par l'écoute attentive de la radio dont le propre, écrit McLuhan, est de nous « immerger dans un espace ou un lebensraum auditif. » [8]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p et q (en) Rössler, Mechtild (2001), "Geography and Area Planning under National-Socialism", in Margit Szöllösi-Janze (ed.), Science in the Third Reich, Oxford and New York: Berg Publishers, 2001, 289 p., pp. 59-79
  2. Ian Kershaw, Hitler : 1889-1936, tome 1, note 74, p. 77, Flammarion, 2000
  3. Mein Kampf, p. 652, N.E.L.
  4. Alfred Grosser, p. 185.
  5. Alfred Grosser, p.186.
  6. C.R.Browning, les Origines..., p. 257.
  7. C.R.Browning, les Origines..., p. 262.
  8. McLuhan M., Pour comprendre les médias, Paris, Seuil, édition de 1968, p. 341.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]