Bruno Latour

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Bruno Latour

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Conférence au théâtre Claude Lévi-Strauss en 2015.

Naissance (67 ans)
Beaune, France
Nationalité Drapeau de la France France
Profession
Autres activités
Formation
Distinctions

Bruno Latour est un sociologue, anthropologue et philosophe des sciences français né en 1947 à Beaune, en France. Après avoir été assistant de Jean-Jacques Salomon au CNAM, puis avoir enseigné à l'École des mines de Paris, il est depuis septembre 2006 professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. En septembre 2007, Bruno Latour devient directeur scientifique et directeur adjoint de Sciences Po. En 2009 il participe à la création du Médialab[1],[2]. En 2010, il initie au sein de Sciences-Po, le Programme d'Expérimentation en Arts et Politique (SPEAP).

Connu pour ses travaux en sociologie des sciences, il a mené des enquêtes de terrain où il observe des scientifiques au travail et décrit le processus de recherche scientifique d'abord comme une construction sociale[3]. Il a également mis en cause l'exclusivité des matériaux « sociaux » dans la « construction » des faits scientifiques, abandonnant le constructivisme social pour une théorie plus large de l'acteur-réseau[4]. En 2007, Bruno Latour est classé parmi les dix chercheurs les plus cités en sciences humaines[5]. Il jouit d'une très forte notoriété dans le monde académique anglophone.

Ses ouvrages les plus connus sont La Vie de laboratoire (1979), La Science en action (1987), Nous n'avons jamais été modernes (1991) et Politiques de la nature (1999). Parmi ses principales influences, on peut mentionner William James, Ludwik Fleck, Alfred North Whitehead, Michel Serres, Harold Garfinkel (ethnométhodologie), David Bloor, Gilles Deleuze et Gabriel Tarde. Bruno Latour est membre du comité d'orientation de la revue Cosmopolitiques.

Il a reçu le prix Holberg 2013 pour ses travaux sur la notion de modernité.

Biographie[modifier | modifier le code]

Premières recherches[modifier | modifier le code]

Agrégé de philosophie[6], Latour a été profondément influencé par la pensée de Michel Serres. Il s'intéresse à l'anthropologie et entreprend une enquête de terrain dans un laboratoire de l'ORSTOM en Côte d'Ivoire à Abidjan[6] dont le résultat est une brève monographie sur la décolonisation, la notion de race et les relations industrielles. Parallèlement, il mène une recherche sur l'exégèse biblique des textes portant sur la résurrection pour une thèse de troisième cycle[6].

Ses travaux se concentrent ensuite sur le travail des scientifiques dans leur laboratoire. En 1979, il publie avec Steve Woolgar Laboratory Life: the Social Construction of Scientific Facts (traduit en français en 1988 sous le titre La Vie de laboratoire : la Production des faits scientifiques). Dans cet ouvrage, les deux auteurs entreprennent une étude ethnologique d'un laboratoire de recherche spécialisé en neuroendocrinologie au Salk Institute. Ils montrent que la description naïve de la méthode scientifique selon laquelle la réussite ou l'échec d'une théorie dépendent du résultat d'une seule expérience ne correspond pas à la pratique réelle des laboratoires. Généralement, une expérience produit seulement des données peu concluantes, attribuées à un défaut du dispositif expérimental ou de la procédure. Ainsi, une grande partie de l'éducation scientifique consiste à apprendre comment trier les données qui doivent être gardées et celles qui doivent être rejetées, un processus qui, pour un regard extérieur « non-éduqué », peut être perçu comme une manière d'ignorer les données qui contredisent l'orthodoxie scientifique.

Latour et Woolgar proposent une vision hétérodoxe et controversée des sciences. Ils défendent l'idée que les objets d'étude scientifiques sont « socialement construits » dans les laboratoires, qu'ils n'ont pas d'existence en dehors des instruments de mesure et des spécialistes qui les interprètent. Plus largement, ils considèrent l'activité scientifique comme un système de croyances, de traditions orales et de pratiques culturelles spécifiques.

Autres études de cas[modifier | modifier le code]

Après un projet de recherche sur la sociologie des primatologues, Latour poursuit ses recherches entreprises dans La Vie de laboratoire avec Les Microbes : Guerre et paix (1984). Il y raconte la vie et la carrière de Louis Pasteur et sa découverte des micro-organismes à la manière d'une biographie politique. Il met en lumière les forces sociales qui interviennent dans la carrière de Pasteur et la façon dont ses théories sont finalement acceptées par la société. En donnant des raisons d'ordre idéologique pour expliquer l'accueil plus ou moins favorable du travail de Pasteur selon les milieux, Latour cherche à saper l'idée selon laquelle l'acceptation ou le rejet des théories scientifiques est essentiellement, ou même habituellement, de l'ordre de l'expérience, de la preuve ou de la raison, ce qui lui vaut régulièrement des accusations de « relativisme »[7].

Un autre ouvrage, Aramis ou l'amour des techniques (1992) se concentre sur l'histoire du projet raté de métro Aramis.

Latour applique également sa méthode au monde du droit en rendant compte des travaux du Conseil d'État dans La Fabrique du droit (2002), qu'il met en perspective avec ses précédentes études sur les modes concrets de production des théories scientifiques.

Travaux théoriques[modifier | modifier le code]

Latour se tourne ensuite vers des travaux plus théoriques et programmatiques. À la fin des années 1980, il devient un des principaux défenseurs de la théorie de l'acteur-réseau aux côtés notamment de Michel Callon et de John Law. Ses ouvrages plus théoriques comprennent La Science en action, Pandora's Hope, et Nous n'avons jamais été modernes.

Latour s'inscrit dans une tradition philosophique qu'il qualifie de « non-moderne », par opposition aux modernes et aux postmodernes. Il s'intéresse à l'opposition entre les objets (ultimes, qu'on peut lancer à la tête du conférencier) et les choses (qui s'imposent à nous - les États, par exemple). Il se demande pourquoi nous ne maîtrisons pas ce dont nous sommes les auteurs.

Ses conceptions sur les « non-humains » l'amènent à élaborer un véritable programme d'écologie politique. Notant l'impact des découvertes scientifiques sur l'organisation de la société, il souhaite que la Constitution du pays prenne en compte non seulement les humains mais aussi les « non-humains ». À cette fin, il propose la création d'un « parlement des choses », dans lequel les choses seraient représentées par des scientifiques ou des personnes reconnues pour leur compétence dans un champ particulier, au même titre que les députés traditionnels représentent aujourd'hui les citoyens[8].

Dans un texte intitulé « Le « pédofil » de Boa Vista. Montage photo-philosophique » (dans Petites leçons de sociologie des sciences), Latour propose une caractérisation de la démarche scientifique qui produit et entretient une chaîne réversible d'opérateurs, traversant la distance de la réalité à sa représentation. La justification – le référent – est donc intérieure et transversale, et non pas comme dans les modèles traditionnels « à deux pôles », extérieure et latérale.

Latour a fait partie des intellectuels mis en cause dans le livre d'Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles aux côtés de Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Félix Guattari et Paul Virilio. Les deux auteurs critiquent son utilisation de la théorie de la relativité[9]. Latour répliqua en accusant Sokal d'arrière-pensées politiques dans sa démarche[réf. nécessaire].

Sa rencontre avec l'œuvre de Peter Sloterdijk a ouvert une autre période de la production intellectuelle de Bruno Latour[réf. nécessaire].

Sciences-Po, École des Arts Politiques (SPEAP)[modifier | modifier le code]

Bruno Latour a participé à la création du double-diplôme en Sciences et Sciences Sociales entre Sciences Po et l'Université Pierre-et-Marie Curie. Ce cursus fête en 2014 ses 10 ans.

En juillet 2010 au Centre Pompidou dans le cadre du cycle de conférences Éloquence et démonstration[10] Bruno Latour annonce officiellement la création du Master SPEAP : Sciences-Po Programme d'expérimentation en Arts et Politique. Co-fondée avec Valérie Pihet [11], cette proposition originale et pluridisciplinaire se propose de réarticuler les liens entre les arts, les sciences et la politique. Le Centre Pompidou et The Harvard University Graduate School of Design, saluent et soutiennent le caractère innovant et expérimental de ce programme de recherche[réf. nécessaire]. Depuis la rentrée 2011 SPEAP accueille, chaque année, une vingtaine de jeunes artistes, chercheurs ou professionnels[12] qui collaborent sur des projets réels en convoquant les pratiques artistiques et celles des sciences humaines. La création de SPEAP s'inscrit dans une volonté de Sciences Po pour faire des arts un véritable outil de compréhension du monde contemporain. Latour rédige alors il n'y a pas de monde commun il faut le composer[13], un extrait du Manifeste compositionniste ; pour une école des arts-politiques.

Prises de position dans le débat public[modifier | modifier le code]

En novembre 2012, au moment du renouvellement de l'équipe dirigeante de l'Institut d'études politiques de Paris, Bruno Latour défend dans le quotidien Le Monde le bilan et l'ambition de Richard Descoings et de son successeur Hervé Crès au moment où celui-ci est fortement remis en cause par un rapport de la Cour des comptes dénonçant la gestion de l'institut[14].

Publications[modifier | modifier le code]

Livres[modifier | modifier le code]

Contributions à des ouvrages collectifs[modifier | modifier le code]

  • "Don't throw the baby out with the Bath School! A reply to Collins and Yearley", in Pickering, Andrew, Science as practice and culture, Chicago, Illinois: University of Chicago Press, pp. 343–368, ISBN 9780226668017.
  • "Where are the missing masses? The sociology of a few mundane artifacts", in Bijker, Wiebe E.; Law, John, Shaping technology/building society: studies in sociotechnical change, Cambridge, Massachusetts: MIT Press, 1992, pp. 225–258, ISBN 9780262521949.
  • "Whose cosmos, which cosmopolitics? Comments on the peace terms of Ulrich Beck", in Robertson-von Trotha, Caroline Y., Kultur und Gerechtigkeit (Kulturwissenschaft interdisziplinär/Interdisciplinary Studies on Culture and Society, Vol. 2), Baden-Baden: Nomos, 1992, ISBN 9783832926045.
  • "Les vues de l'esprit. une introduction à l'anthropologie des sciences et des techniques", in Emmanuel Alloa (dir.), Penser l'image II. Anthropologies du visuel, Dijon: Les presses du réel, pp. 207–256, ISBN 978-2-84066-557-1

Distinctions[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. [1]
  2. Le médialab Sciences-po, est un laboratoire de moyens numériques centré sur données engendrées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. D’où son nom « médialab », son objectif est d’inscrire les sciences sociales dans les nouvelles pratiques numériques.
  3. Notamment dans Latour et Woolgar 1979
  4. Voir à ce propos son ouvrage intitulé Changer de société. Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006 (1re éd. en anglais, 2005.
  5. http://www.timeshighereducation.co.uk/405956.article
  6. a, b et c Pascal Ragouet, « Bruno Latour », dans Encyclopædia Universalis, en ligne.
  7. Il existe des références critiques plus anciennes sur Latour - antérieures à l'affaire Sokal, chercher article de F-A. Isambert sur le programme fort en sociologie des sciences, 1985
  8. Voir une présentation concrète de ce « Parlement des choses » dans un article de Bruno Latour, publié dans Le Monde en 2003.
  9. Voir par exemple la référence d'Alan Sokal à l'interprétation de Bruno Latour dans l'article parodique qui est à l'origine de cette affaire : (en) « Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity », note 30.
  10. [2]
  11. VALÉRIE PIHET est Directrice exécutive du Programme d'expérimentation en Arts et Politique (SPEAP). Collaboratrice de Bruno Latour depuis 2002, elle assure la coordination et la réalisation des expositions Iconoclash, Beyond the image wars in science, religion and art (ZKM, 2002) et Making Things Public. Atmospheres of Democracy (ZKM, 2005). Elle participe en 2009 à la création et au développement du médialab de Sciences Po.
  12. Bruno Latour : « Il ne s’agit, dans cette école, ni de sciences, ni de politique, ni d’art : quel que soit le métier d’où l’on parte – chercheur, politique, artiste – la tâche est en amont de ces disciplines et n’appartient à aucune d’entre elles. C’est pourquoi on pourra y faire venir des professionnels extrêmement divers : ce qu’ils savent déjà nous importe bien moins que le trajet que nous pourrons faire avec eux. On n’a pas à conjoindre les sciences, les arts et les politiques, mais à les démêler d’abord pour les reprendre ensuite tout autrement. »
  13. [3]
  14. Bruno Latour, « Science Po : "Richard Descoings est mort pour la seconde fois" », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  15. « Légion d’honneur, les promus du Nouvel An », Le Journal des arts,‎ (lire en ligne)
  16. a et b « L'anthropologue français Bruno Latour reçoit le prix Holberg en Norvège », Le Monde,‎ (lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Graham Harman, Prince of Networks: Bruno Latour and Metaphysics, Melbourne, re.press, coll. « Anamnesis »,‎ , 258 p.
  • Patrice Maniglier, « Qui a peur de Bruno Latour ? », Le Monde,‎ (lire en ligne) (article payant)
  • Dossier « Bruno Latour ou la pluralité des mondes » dans la revue Critique, novembre 2012, no 786, lire en ligne.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]