Grand Prix automobile d'Allemagne 1954

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Grand Prix d'Allemagne 1954

Tracé de la course

Drapeau Nürburgring

Données de la course
Nombre de tours 22
Longueur du circuit 22,810 km
Distance de course 501,820 km
Résultats
Vainqueur Drapeau : Argentine Juan Manuel Fangio,
Mercedes-Benz,
h 45 min 45 s 8
(vitesse moyenne : 133,366 km/h)
Pole position Drapeau : Argentine Juan Manuel Fangio,
Mercedes-Benz,
min 50 s 1
(vitesse moyenne : 139,156 km/h)
Record du tour en course Drapeau : Allemagne Karl Kling,
Mercedes-Benz,
min 55 s 1
(vitesse moyenne : 137,987 km/h)

Le Grand Prix d'Allemagne 1954 (XVII Grosser Preis von Deutschland), disputé sur le Nürburgring le 1er août 1954, est la trentième-huitième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la sixième manche du championnat 1954.

Contexte avant le Grand Prix[modifier | modifier le code]

Le championnat du monde[modifier | modifier le code]

Hormis les 500 miles d'Indianapolis, disputés selon l'ancienne formule internationale et chasse gardée des pilotes américains, le championnat du monde se court suivant la nouvelle réglementation de la formule 1 (moteur 2500 cm3 atmosphérique ou 750 cm3 suralimenté, carburant libre). La saison 1954 est nettement dominée par Juan Manuel Fangio, vainqueur des Grands Prix d'Argentine, de Belgique et de France. Après un début de saison sur Maserati, le champion argentin est désormais le fer de lance de la puissante équipe Mercedes-Benz, qui a consacré énormément de moyens dans la conception de sa monoplace. Mercedes a cependant été battu lors du Grand Prix de Grande-Bretagne, où les agiles monoplaces italiennes, emmenées par la Ferrari de José Froilán González, ont mis en évidence la lourdeur des F1 allemandes (carénées) sur les circuits sinueux.

Le circuit[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Nürburgring.
Nürburg
Le château du Nürburg, qui domine le circuit.

Situé dans les montagnes de l'Eifel, le Nürburgring, au tracé naturel accidenté, est considéré comme l'un des circuits les plus difficiles d'Europe. Long de près de 23 kilomètres, comptant 176 virages, il n'autorise pas des moyennes très élevées. Le record officiel de la piste est détenu par le pilote allemand Hermann Lang, auteur d'un tour à 138,66 km/h de moyenne au volant de sa Mercedes lors du Grand Prix de l'Eifel 1939. Pour la première fois depuis la guerre, le Grand Prix va compter 22 tours, ce qui représente une distance supérieure à 500 kilomètres.

Monoplaces en lice[modifier | modifier le code]

  • Ferrari 625 "Usine"
Ferrari 625
La Ferrari 625, dérivée de la célèbre 500 F2

La Scuderia Ferrari n'a pas eu les résultats escomptés avec sa monoplace type 553. Depuis le Grand Prix de Grande-Bretagne, elle lui préfère le modèle 625, dérivé de la 500 F2 championne du monde en 1952 et 1953. Pesant environ 630 kg[1], la 625 est équipée du moteur de la 553 (4 cylindres, 250 chevaux à 7500 tr/min), c'est dans cette configuration qu'elle s'est récemment imposée à Silverstone avec José Froilán González. Pour l'épreuve allemande, la Scuderia a engagé quatre voitures, confiées à González, Mike Hawthorn, Maurice Trintignant et Piero Taruffi, ce dernier remplaçant Giuseppe Farina, toujours indisponible suite à un accident sur la piste de Monza en juin. En plus des quatre voitures officielles, on retrouve les deux monoplaces de l'écurie Rosier : une 625 aux mains de Robert Manzon, Louis Rosier pilotant son habituelle 500.

  • Maserati 250F "Usine"

Après un début de saison victorieux grâce à Juan Manuel Fangio (vainqueur en Argentine et en Belgique), l'équipe Maserati est rentrée dans le rang. Les deux piges effectuées par Alberto Ascari en remplacement de Fangio se sont soldées par deux abandons, et le champion du monde, dont la nouvelle Lancia D50 n'est pas encore prête, a refusé de poursuivre l'expérience plus avant[2]. Le jeune Argentin Onofre Marimon est désormais le premier pilote, épaulé par le vétéran Luigi Villoresi. L'usine a en outre fait bénéficier la Maserati privée de Sergio Mantovani d'un engagement officiel, et assure également l'assistance de la monoplace de Stirling Moss (pour la circonstance, sa voiture a troqué sa livrée 'vert anglais' pour le rouge italien, seul le nez restant vert[2]). La Maserati 250F est mue par un six cylindres en ligne développant environ 250 chevaux à 7200 tr/min et pèse environ 630 kg[3]. En plus des voitures prises en charge par l'usine, on trouve également trois Maserati privées aux mains de Ken Wharton, Roberto Mieres et Harry Schell, ce dernier disposant d'un modèle de l'année précédente

  • Mercedes-Benz W196 "Usine"
Mercedes W196
La Mercedes W196 dans sa nouvelle version à carrosserie ouverte

Conscient du handicap que représente la carrosserie enveloppante sur les circuits sinueux, le constructeur allemand a mis les bouchées doubles pour achever les nouvelles versions à carrosserie ouverte qui, outre un gain d'une quarantaine de kilos, permettent surtout aux pilotes de mieux appréhender les trajectoires. Trois de ces modèles ont été achevés deux jours avant la course, ils sont confiés à Juan Manuel Fangio, Karl Kling et au champion d'avant-guerre Hermann Lang. La monoplace de Fangio se distingue par une prise d'air additionnelle à l'avant[4]. La voiture d'Hans Herrmann n'étant pas terminée, ce dernier dispose comme à Reims d'une version carénée. Le moteur huit cylindres en ligne alimenté par injection directe développe désormais 270 chevaux à 8300 tr/min. En version ouverte, le poids est de l'ordre de 690 kg, nettement supérieur à celui des monoplaces italiennes. Ce handicap est compensé par une boîte de vitesses ZF à cinq rapports parfaitement étagés et par l'utilisation d'imposants tambours de freins, montés "inboard"[3].

  • Gordini T16 "Usine"

Faute de moyens, Amédée Gordini continue à faire courir ses modèles T16 de l'année précédente, équipés d'un moteur six cylindres dont la cylindrée a été portée à 2,5 litres (environ 230 chevaux à 6500 tr/min). Quatre voitures ont été engagées, mais aucune n'a subi de révision complète depuis la course précédente[5]. Pilote de pointe de l'équipe, Jean Behra est épaulé par les pilotes belges Paul Frère et André Pilette et par l'Argentin Clemar Bucci.

  • Klenk Meteor

L'ancien pilote allemand Hans Klenk a engagé une Veritas Meteor modifiée et rebaptisée Klenk Meteor. Équipée d'un moteur six cylindres BMW, elle est pilotée par Theo Helfrich.

Coureurs inscrits[modifier | modifier le code]

Lang - Allemagne 1954
Parmi les engagés, le vétéran allemand Hermann Lang qui dispose de la troisième Mercedes à carrosserie ouverte.
Liste des pilotes inscrits[6]
no  Pilote Écurie Constructeur Modèle Moteur Pneumatiques
1 Drapeau : Argentine José Froilán González Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari 625 Ferrari L4 P
2 Drapeau : France Maurice Trintignant Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari 625 Ferrari L4 P
3 Drapeau : Royaume-Uni Mike Hawthorn Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari 625 Ferrari L4 P
4 Drapeau : Italie Piero Taruffi Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari 625 Ferrari L4 P
5 Drapeau : Italie Luigi Villoresi Officine Alfieri Maserati Maserati Maserati 250F Maserati L6 P
6 Drapeau : Argentine Onofre Marimon Officine Alfieri Maserati Maserati Maserati 250F Maserati L6 P
7 Drapeau : Italie Sergio Mantovani Officine Alfieri Maserati Maserati Maserati 250F Maserati L6 P
8 Drapeau : Argentine Roberto Mieres Privé Maserati Maserati 250F Maserati L6 P
9 Drapeau : France Jean Behra Equipe Gordini Gordini Gordini T16 Gordini L6 E
10 Drapeau : Belgique Paul Frère Equipe Gordini Gordini Gordini T16 Gordini L6 E
11 Drapeau : Argentine Clemar Bucci Equipe Gordini Gordini Gordini T16 Gordini L6 E
12 Drapeau : Belgique André Pilette Equipe Gordini Gordini Gordini T16 Gordini L6 E
14 Drapeau : Thaïlande Prince Bira Privé Maserati Maserati 250F Maserati L6 P
15 États-Unis Harry Schell Privé Maserati Maserati A6SSG Maserati L6 P
16 Drapeau : Royaume-Uni Stirling Moss Privé Maserati Maserati 250F Maserati L6 P
17 Drapeau : Royaume-Uni Ken Wharton Owen Racing Organisation Maserati Maserati 250F Maserati L6 D
18 Drapeau : Argentine Juan Manuel Fangio Daimler Benz AG Mercedes-Benz Mercedes-Benz W196 Mercedes-Benz L8 C
19 Drapeau : Allemagne Karl Kling Daimler Benz AG Mercedes-Benz Mercedes-Benz W196 Mercedes-Benz L8 C
20 Drapeau : Allemagne Hans Herrmann Daimler Benz AG Mercedes-Benz Mercedes-Benz W196 (carénée) Mercedes-Benz L8 C
21 Drapeau : Allemagne Hermann Lang Daimler Benz AG Mercedes-Benz Mercedes-Benz W196 Mercedes-Benz L8 C
22 Drapeau : Allemagne Theo Helfrich Hans Klenk Klenk Klenk BMW L6 P
24 Drapeau : France Robert Manzon Écurie Rosier Ferrari Ferrari 625 Ferrari L4 P
25 Drapeau : France Louis Rosier Écurie Rosier Ferrari Ferrari 500 Ferrari L4 D

Qualifications[modifier | modifier le code]

Les séances qualificatives se déroulent les jeudi, vendredi et samedi précédant la course. Le jeudi se déroule entièrement sous la pluie, ainsi que le vendredi. Ce n'est que le samedi que les pilotes vont réellement pouvoir réaliser des temps significatifs, la piste ayant séché. Chez Mercedes, les nouvelles versions à carrosserie ouverte réclamées par les pilotes ont été tout juste terminées la veille, et n'ont pu être testées. Trois seulement sont disponibles pour Juan Manuel Fangio, Karl Kling et Hermann Lang, le jeune Hans Herrmann disposant d'une version carénée. Fangio est le premier à essayer la version ouverte, il réalise d'emblée des temps très prometteurs, tournant immédiatement en moins de dix minutes. En fin de matinée, il va réaliser un temps de 9 min 50 s 1 (139 km/h de moyenne), battant de deux secondes le record officiel de la piste, réalisé par Lang quinze ans auparavant. Excepté le ferrariste Mike Hawthorn (9 min 53 s 3), aucun autre pilote ne parviendra à tourner en moins de dix minutes. Kling a perdu une roue lors de son premier tour lancé : sans temps officiel, il devra prendre le départ de la course en dernière position. Lang, quant à lui, n'a pu faire mieux que 10 min 13 s, à plus de vingt secondes de son record !

À la fin de la session du matin, on apprend une nouvelle tragique : le jeune pilote argentin Onofre Marimon, voulant améliorer sa position sur la grille, avait repris la piste pour boucler quatre tours[7]. Alors qu'il aborde la descente de Wehrseifen pour la troisième fois[8], une roue avant se bloque au freinage, et la Maserati sort de la piste, s'écrasant quelques mètres plus bas. Sans connaissance, le pilote est transporté à l'hôpital, où il décède quelques heures plus tard[8],[9]. L'accident marque énormément les pilotes, la plupart cessant immédiatement de tourner[10]. Malgré leur rivalité légendaire, Fangio et González tombent dans les bras l'un de l'autre à l'annonce de la mort de leur jeune protégé[11].

Fangio
Fangio s'est une fois encore montré le plus rapide, mais la mort de Marimon a considérablement affecté le champion argentin.
Résultats des qualifications
Pos. no  Pilote Écurie Temps Écart
1 18 Drapeau : Argentine Juan Manuel Fangio Mercedes-Benz 9 min 50 s 1  
2 3 Drapeau : Royaume-Uni Mike Hawthorn Ferrari 9 min 53 s 3 + 3 s 2
3 16 Drapeau : Royaume-Uni Stirling Moss Maserati 10 min 00 s 7 + 10 s 6
4 20 Drapeau : Allemagne Hans Herrmann Mercedes-Benz 10 min 01 s 5 + 11 s 4
5 1 Drapeau : Argentine José Froilán González Ferrari 10 min 01 s 8 + 11 s 7
6 10 Drapeau : Belgique Paul Frère Gordini 10 min 05 s 9 + 15 s 8
7 2 Drapeau : France Maurice Trintignant Ferrari 10 min 07 s 5 + 17 s 4
8 6 Drapeau : Argentine Onofre Marimon Maserati temps non communiqué
9 9 Drapeau : France Jean Behra Gordini 10 min 11 s 9 + 21 s 8
10 5 Drapeau : Italie Luigi Villoresi Maserati temps non communiqué
11 21 Drapeau : Allemagne Hermann Lang Mercedes-Benz 10 min 13 s 1 + 23 s 0
12 24 Drapeau : France Robert Manzon Ferrari 10 min 16 s 1 + 26 s 0
13 4 Drapeau : Italie Piero Taruffi Ferrari 10 min 23 s 0 + 32 s 9
14 15 États-Unis Harry Schell Maserati 10 min 28 s 7 + 38 s 6
15 7 Drapeau : Italie Sergio Mantovani Maserati 10 min 39 s 1 + 49 s 0
16 11 Drapeau : Argentine Clemar Bucci Gordini 10 min 43 s 7 + 53 s 6
17 8 Drapeau : Argentine Roberto Mieres Maserati 10 min 47 s 0 + 56 s 9
18 25 Drapeau : France Louis Rosier Ferrari 11 min 04 s 3 + 1 min 14 s 2
19 14 Drapeau : Thaïlande Prince Bira Maserati 11 min 10 s 3 + 1 min 20 s 2
20 12 Drapeau : Belgique André Pilette Gordini 11 min 13 s 4 + 1 min 23 s 3
21 22 Drapeau : Allemagne Theo Helfrich Klenk Meteor 11 min 18 s 3 + 1 min 28 s 2

Grille de départ du Grand Prix[modifier | modifier le code]

Grille de départ du Grand Prix et résultats des qualifications[10]
1re ligne Pos. 3 Pos. 2 Pos. 1
Drapeau : Royaume-Uni
Moss
Maserati
10 min 00 s 7
Drapeau : Royaume-Uni
Hawthorn
Ferrari
9 min 53 s 3
Drapeau : Argentine
Fangio
Mercedes-Benz
9 min 50 s 1
2e ligne Pos. 5 Pos. 4
Drapeau : Argentine
González
Ferrari
10 min 01 s 8
Drapeau : Allemagne
Herrmann
Mercedes-Benz
10 min 01 s 5
3e ligne Pos. 8 Pos. 7 Pos. 6
Emplacement
vide
Drapeau : France
Trintignant
Ferrari
10 min 07 s 5
Drapeau : Belgique
Frère
Gordini
10 min 05 s 9
4e ligne Pos. 10 Pos. 9
Emplacement
vide
Drapeau : France
Behra
Gordini
10 min 11 s 9
5e ligne Pos. 13 Pos. 12 Pos. 11
Drapeau : Italie
Taruffi
Ferrari
10 min 23 s 0
Drapeau : France
Manzon
Ferrari
10 min 16 s 1
Drapeau : Allemagne
Lang
Mercedes-Benz
10 min 13 s 1
6e ligne Pos. 15 Pos. 14
Drapeau : Italie
Mantovani
Maserati
10 min 39 s 1
États-Unis
Schell
Maserati
10 min 28 s 7
7e ligne Pos. 18 Pos. 17 Pos. 16
Drapeau : France
Rosier
Ferrari
11 min 04 s 3
Drapeau : Argentine
Mieres
Maserati
10 min 47 s 0
Drapeau : Argentine
Bucci
Gordini
10 min 43 s 7
8e ligne Pos. 20 Pos. 19
Drapeau : Belgique
Pilette
Gordini
11 min 13 s 4
Drapeau : Thaïlande
Bira
Maserati
11 min 10 s 3
9e ligne Pos. 23 Pos. 22 Pos. 21
Drapeau : Allemagne
Kling
Mercedes-Benz
pas de temps
Emplacement
vide
Drapeau : Allemagne
Helfrich
Klenk Meteor
pas de temps
  • Mortellement blessé aux essais au volant de sa Maserati, Onofre Marimon devait partir en troisième ligne. Une place en quatrième ligne et une place en neuvième ligne sont également restées vacantes suite aux retraits de Luigi Villoresi et de Ken Wharton.

Déroulement de la course[modifier | modifier le code]

La course va avoir lieu par un temps chaud et sec, le ciel restant toutefois menaçant[3]. La foule est considérable, le nombre de spectateurs étant estimé à trois cents mille[10]. Après l'accident mortel du pilote argentin Onofre Marimon aux essais, le comte Orsi (propriétaire de Maserati) souhaiterait que ses pilotes ne participent pas ; Luigi Villoresi ne prend donc pas le départ, tout comme le Britannique Ken Wharton, engagé sur une Maserati privée, mais sur la troisième voiture officielle Sergio Mantovani est néanmoins présent sur la grille. Également très affecté par la mort de son jeune compatriote, Juan Manuel Fangio est sur le point de déclarer forfait. Alfred Neubauer, directeur sportif de l'équipe Mercedes-Benz, parvient toutefois à le faire revenir sur sa décision[11], et le leader du championnat va finalement s'élancer de la pole position, mais sa motivation est au plus bas.

Il est 13 h 15 lorsque le directeur de course abaisse son drapeau[3]. Autre pilote argentin durement touché par l'accident de Marimon, José Froilán González va néanmoins prendre un départ époustouflant. S'élançant depuis l'extérieur de la deuxième ligne, il déborde immédiatement ses adversaires et inscrit sa Ferrari en tête à l'abord de la courbe sud, précédant Fangio, Stirling Moss (Maserati) et les deux Mercedes d'Hermann Lang et Hans Herrmann. Paul Frère a calé son moteur : il va devoir pousser sa Gordini pour la remettre en marche[3], perdant le bénéfice de sa bonne position au départ. González, avantagé par une monoplace plus légère (un ravitaillement en carburant a été prévu), mène avec autorité ce premier tour devant Fangio. Mais ce dernier va combler son retard dans la longue ligne droite (plus de deux kilomètres), et au prix d'une manœuvre très précise et très audacieuse, il déborde son compatriote dans la rapide courbe gauche de Tiergarten[12]. Fangio repasse devant les stands avec une demi-seconde d'avance sur González, lui-même suivi à trois secondes par Moss, Lang, Herrmann et Mike Hawthorn, qui a regagné quelques places après un départ très moyen sur sa Ferrari. Parti en dernière ligne, Karl Kling (Mercedes-Benz) est déjà remonté en dixième position.

Hans Herrmann au volant de la Mercedes W196 carénée

Au second tour, tandis que Fangio augmente progressivement son avance, Moss doit abandonner (bielle coulée). Jean Behra (Gordini) connaît des problème d'allumage et va devoir s'arrêter au stand pour remplacement des bougies. Sans ménagement pour sa voiture, Kling a encore gagné deux places et se rapproche rapidement des concurrents qui le précèdent. Au troisième tour, il est cinquième, devançant son coéquipier Herrmann qui semble en difficulté. Peu après, Hawthorn renonce, pont arrière cassé, voila Kling quatrième derrière Lang et les deux Mercedes se rapprochent de González qui compte déjà une dizaine de secondes de retard sur Fangio. Au cinquième passage devant les stands, Lang s'est emparé de la seconde place devant González, maintenant menacé par Kling qui le dépassera deux boucles plus tard.

Au tiers de la course, les trois Mercedes non carénées sont donc en tête (Fangio comptant alors une quinzaine de secondes d'avance sur Lang et Kling), devant les deux Ferrari de González et Maurice Trintignant, ce dernier comptant déjà un retard conséquent sur les Mercedes. Herrmann, qui pilote la seule Mercedes carénée, n'est que sixième et continue à perdre du terrain. Il va d'ailleurs abandonner peu après, conduite de carburant défaillante. La menace Ferrari écartée, Fangio ne prend aucun risque, se contentant de gérer son avance sur Lang. Au stand Mercedes, Neubauer a d'ailleurs donné pour consigne de maintenir les positions. Kling ne semble pourtant pas décidé à respecter ces directives. Il continue à attaquer et au début du dixième tour prend le meilleur sur Lang, se lançant à la poursuite de Fangio. La machine de Lang commence à avoir des ratés, et le vétéran allemand ne va pouvoir éviter un tête-à-queue ; moteur calé, il abandonne. Il ne reste plus que deux Mercedes en course (très loin devant González qui a sérieusement réduit l'allure), et Neubauer s'agite devant les stands pour freiner les ardeurs de Kling. En vain : à la fin du quatorzième tour, le pilote-essayeur allemand a rejoint son chef de file. Au suivant, il est devant, sous les acclamations de la foule. De rage, Neubauer a déchiré le contrat de son pilote[7], jugeant intolérable ce non-respect des consignes. Kling continue à attaquer, se détachant de Fangio. Il bat le record du tour, mais est victime peu après d'une casse de sa suspension arrière. Fangio reprend aussitôt la tête et se détache aussitôt, sa voiture, ménagée depuis le départ, ne lui causant aucun souci.

Entre temps, González s'est arrêté au stand pour ravitailler. Épuisé après une nuit sans sommeil suite au drame de la veille, il cède le volant à Hawthorn, qui repart en troisième position. Malgré ses problèmes, Kling (toujours second) poursuit sa course, et ce n'est qu'à la fin du dix-neuvième tour qu'il s'arrête à son stand, où l'attendent les foudres de son directeur sportif ! Il explique alors que, à cause d'une fuite de carburant, il avait prévu de prendre suffisamment d'avance pour compenser le temps d'un ravitaillement[7]. L'état de la voiture et du pilote, aspergé d'essence, confirment ses dires, et Neubauer accepte ses arguments. L'arrêt va permettre à la Ferrari d'Hawthorn de passer en seconde position. Kling repart troisième, juste devant Trintignant, mais sa voiture endommagée ne lui permet pas de résister et le pilote français s’empare aussitôt de la troisième place. La course s'achève sans changement notable, Fangio enlevant une nouvelle victoire qui lui assure pratiquement le titre mondial. Dans ces conditions particulièrement dramatiques, il a fait preuve d'une maîtrise et d'un professionnalisme admirables.

Classements intermédiaires[modifier | modifier le code]

Classements intermédiaires des monoplaces aux premier, troisième, cinquième, septième, dixième, quinzième et dix-huitième tours[13].

Classement de la course[modifier | modifier le code]

Fangio - Allemagne 1954
Fangio a fait preuve d'une grande maîtrise pour imposer la nouvelle Mercedes à carrosserie ouverte. Sa voiture est équipée d'une prise d'air additionnelle à l'avant.
Pos No Pilote Écurie Tours Temps/Abandon Grille Points
1 18 Drapeau : Argentine Juan Manuel Fangio Mercedes-Benz 22 h 45 min 45 s 8 1 8
2 1 Drapeau : Argentine José Froilán González
Drapeau : Royaume-Uni Mike Hawthorn
Ferrari 22 3 h 47 min 22 s 3 (+ 1 min 36 s 5) 5 3
3
3 2 Drapeau : France Maurice Trintignant Ferrari 22 3 h 50 min 54 s 4 (+ 5 min 08 s 6) 7 4
4 19 Drapeau : Allemagne Karl Kling Mercedes-Benz 22 3 h 51 min 52 s 3 (+ 6 min 06 s 5) 23 4
5 7 Drapeau : Italie Sergio Mantovani Maserati 22 3 h 54 min 36 s 3 (+ 8 min 50 s 5) 15 2
6 4 Drapeau : Italie Piero Taruffi Ferrari 21 3 h 45 min 47 s 4 (+ 1 tour) 13  
7 15 États-Unis Harry Schell Maserati 21 3 h 51 min 27 s 2 (+ 1 tour) 14  
8 25 Drapeau : France Louis Rosier Ferrari 21 3 h 57 min 26 s 1 (+ 1 tour) 11  
9 24 Drapeau : France Robert Manzon Ferrari 20 3 h 45 min 53 s 2 (+ 2 tours) 12  
10 9 Drapeau : France Jean Behra Gordini 20 3 h 53 min 13 s 1 (+ 2 tours) 9  
Abd. 14 Drapeau : Thaïlande Prince Bira Maserati 18 Direction 19  
Abd. 21 Drapeau : Allemagne Hermann Lang Mercedes-Benz 10 Sortie de piste 13  
Abd. 11 Drapeau : Argentine Clemar Bucci Gordini 8 Perte d'une roue 16  
Abd. 22 Drapeau : Allemagne Theo Helfrich Klenk Meteor-BMW 8 Moteur 21  
Abd. 20 Drapeau : Allemagne Hans Herrmann Mercedes-Benz 7 Fuite d'essence 4  
Abd. 10 Drapeau : Belgique Paul Frère Gordini 4 Perte d'une roue 4  
Abd. 3 Drapeau : Royaume-Uni Mike Hawthorn Ferrari 3 Transmission 3  
Abd. 8 Drapeau : Argentine Roberto Mieres Maserati 2 Fuite d'essence 17  
Abd. 16 Drapeau : Royaume-Uni Stirling Moss Maserati 1 Coussinet de bielle 3  
Abd. 12 Drapeau : Belgique André Pilette Gordini 0 Suspension 20  
Np. 6 Drapeau : Argentine Onofre Marimon Maserati   Accident mortel 8  
Ret. 5 Drapeau : Italie Luigi Villoresi Maserati   Retrait volontaire 10  
Ret. 17 Drapeau : Royaume-Uni Ken Wharton Maserati   Retrait volontaire 22  

Légende:

  • Abd.= Abandon - Np.=Non partant.

Pole position et record du tour[modifier | modifier le code]

Kling - Allemagne 1954
Karl Kling, le plus rapide en course sur sa Mercedes à carrosserie ouverte.

Tours en tête[modifier | modifier le code]

Classement général à l'issue de la course[modifier | modifier le code]

  • attribution des points : 8, 6, 4, 3, 2 respectivement aux cinq premiers de chaque épreuve et 1 point supplémentaire pour le pilote ayant accompli le meilleur tour en course (signalé par un astérisque). En Grande-Bretagne, le meilleur tour a été accompli par sept pilotes, crédités chacun de 0,14 point (un septième).
  • Le règlement permet aux pilotes de se relayer sur une même voiture, les points éventuellement acquis étant alors partagés. Troy Ruttman et Duane Carter marquent chacun un point et demi pour leur quatrième place à Indianapolis, Mike Hawthorn et José Froilán González marquent chacun un point et demi pour leur quatrième place en Belgique et trois pour leur seconde place en Allemagne.
Classement des pilotes
Pos. Pilote Écurie Points Drapeau : Argentine
ARG
États-Unis
500
Drapeau : Belgique
BEL
Drapeau : France
FRA
Drapeau : Royaume-Uni
GBR
Drapeau : Allemagne
ALL
Drapeau : Suisse
SUI
Drapeau : Italie
ITA
Drapeau : Espagne
ESP
1 Drapeau : Argentine Juan Manuel Fangio Maserati & Mercedes-Benz 36,14 8 - 9* 8 3,14* 8
2 Drapeau : Argentine José Froilán González Ferrari 17,64 5* - 1,5 - 8,14* 3
3 Drapeau : France Maurice Trintignant Ferrari 15 3 - 6 - 2 4
4 Drapeau : Royaume-Uni Mike Hawthorn Ferrari 10,64 - - 1,5 - 6,14* 3
5 Drapeau : Allemagne Karl Kling Mercedes-Benz 10 - - - 6 - 4*
6 États-Unis Bill Vukovich Kurtis Kraft 8 - 8 - - - -
7 Drapeau : Italie Giuseppe Farina Ferrari 6 6 - - - - -
États-Unis Jimmy Bryan Kuzma 6 - 6 - - - -
9 États-Unis Jack McGrath Kurtis Kraft 5 - 5* - - - -
10 Drapeau : Royaume-Uni Stirling Moss Maserati 4,14 - - 4 - 0,14* -
Drapeau : Argentine Onofre Marimon Maserati 4,14 - - - - 4,14* -
12 Drapeau : France Robert Manzon Ferrari 4 - - - 4 - -
13 Drapeau : Thaïlande Prince Bira Maserati 3 - - - 3 - -
14 Drapeau : France Élie Bayol Gordini 2 2 - - - - -
États-Unis Mike Nazaruk Kurtis Kraft 2 - 2 - - - -
Drapeau : Belgique André Pilette Gordini 2 - - 2 - - -
Drapeau : Italie Luigi Villoresi Maserati 2 - - - 2 - -
Drapeau : Italie Sergio Mantovani Maserati 2 - - - - - 2
19 États-Unis Troy Ruttman Kurtis Kraft 1,5 - 1,5 - - - -
États-Unis Duane Carter Kurtis Kraft 1,5 - 1,5 - - - -
21 Drapeau : Allemagne Hans Herrmann Mercedes-Benz 1 - - - 1* - -
22 Drapeau : Italie Alberto Ascari Maserati 0,14 - - - - 0,14* -
Drapeau : France Jean Behra Gordini 0,14 - - - - 0,14* -

À noter[modifier | modifier le code]

  • 11e victoire pour Juan Manuel Fangio.
  • 2e victoire pour Mercedes en tant que constructeur.
  • 2e victoire pour Mercedes en tant que motoriste.
  • L'accident mortel d'Onofre Marimon pendant les essais est le premier accident de l'histoire du championnat du monde de Formule 1 ayant entraîné la mort d'un pilote.
  • Avec h 45 min 45 s 8, ce fut le plus long Grand Prix de Formule 1 (excepté les 500 miles d'Indianapolis) jusqu'au Grand Prix du Canada 2011 qui dura officiellement h 4 min 39 s 537 (la course ayant été interrompue durant deux heures et cinq minutes).
  • Voiture copilotée : n°1, José Froilán González (16 tours) puis Mike Hawthorn (6 tours) se partagent les points de la deuxième place.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Mike Lawrence, Grand Prix Cars 1945-65, Motor racing Publications,‎ 1998, 264 p. (ISBN 1-899870-39-3)
  2. a et b Chris Nixon, Mon Ami Mate, Éditions Rétroviseur,‎ 1992, 378 p. (ISBN 2-84078-000-3)
  3. a, b, c, d et e L'année automobile 1954-1955 - éditeur : Edita S.A., Lausanne
  4. Christian Moity et Serge Bellu, « La galerie des championnes : Mercedes-Benz W196 R », Revue L'Automobile, no 404,‎ février 1980
  5. Christian Huet, Gordini Un sorcier une équipe, Editions Christian Huet,‎ 1984, 485 p. (ISBN 2-9500432-0-8)
  6. (en) Bruce Jones, The complete Encyclopedia of Formula One, Colour Library Direct,‎ 1998, 647 p. (ISBN 1-84100-064-7)
  7. a, b et c Johnny Rives, Gérard Flocon et Christian Moity, La fabuleuse histoire de la formule 1, Éditions Nathan,‎ 1991, 707 p. (ISBN 2-09-286450-5)
  8. a et b Johnny Rives, L’Equipe, 50 ans de Formule 1 - tome 1 : 1950-1978, SNC L’Equipe,‎ 1999, 233 p. (ISBN 2-7021-3009-7)
  9. Revue L'Automobile n°101 - septembre 1954
  10. a, b, c et d (en) Mike Lang, Grand Prix volume 1, Haynes Publishing Group,‎ 1981, 288 p. (ISBN 0-85429-276-4)
  11. a et b Günther Molter, Fangio, Gallimard,‎ 1958, 240 p. (ISBN 2-7268-8596-9)
  12. (en) Karl Ludvigsen, Juan Manuel Fangio – Motor racing’s grand master, Haynes Publishing,‎ 1999, 208 p. (ISBN 1-85960-625-3)
  13. Edmond Cohin, L'historique de la course automobile, Editions Larivière,‎ 1982, 882 p.