Apaches (voyous)

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Construction médiatique basée sur un fait divers, la figure de l' « apache » fait florès vers 1900 en devenant un terme générique qui sert à désigner des bandes criminelles du Paris de la Belle Époque. En 1902, deux journalistes parisiens, Arthur Dupin et Victor Morris, nomment ainsi les petits truands et voyous de la rue de Lappe et « marlous » de Belleville, qui se différencient de la pègre et des malfrats par leur volonté de s'afficher.

Description[modifier | modifier le code]

Apaches combattant la police. Paris, 1904

Les Apaches se déplacent en bandes, avec des accoutrements spécifiques qui leur permettent de se distinguer. L'élément le plus important de leur habillement réside dans les chaussures. Quelles qu'elles soient, elles se doivent de briller, surtout aux yeux de leur bande ou de leur dulcinée. Un Apache n'hésitera d'ailleurs devant rien pour s'approprier la paire de bottines jaunes plus importante que son veston en lustrine noire (ou le bourgeron bleu) semi-ouvert sur une chemise fripée ou un tricot rayé et une ceinture en flanelle rouge, le pantalon patte d'éph de Bénard[1] ou la casquette à pont (casquette à haute passe[2]) vissée au-dessus d'une nuque rasée et des cheveux lisses et pommadés ramenés en accroche-cœur[3]. Originaires des quartiers hauts de l'est parisien, comme Ménilmuche ou Belleville, ils investissent à la nuit tombée la Bastoche ou la Mouff'. Pour subvenir à leurs besoins, ils pratiquent, selon leur âge et leur expérience, le bonneteau (arnaque de rue), le proxénétisme ou encore l'escroquerie. Certains sont d'ailleurs particulièrement violents, n'hésitant pas à commettre des homicides.

La présence et le rôle actif des femmes dans les méfaits attribués aux Apaches ainsi que le libéralisme des attitudes qu'elles adoptent et affichent volontairement tranchent avec les mentalités de l'époque. Un exemple particulièrement relaté dans la presse du rôle des femmes dans cet univers fut celui de Amélie Élie, immortalisée ensuite par Simone Signoret dans le film Casque d'or de Jacques Becker, et qui fut au centre d'une lutte entre deux souteneurs, Leca et Manda, en 1902.

Extrait du Petit Journal du 20 octobre 1907[modifier | modifier le code]

« L'apache est la plaie de Paris.
Plus de 30 000 rôdeurs contre 8 000 sergents de ville. »
Le Petit Journal. 20 octobre 1907.

L'Apache est la plaie de Paris

Plus de 30 000 rôdeurs contre 8 000 sergents de ville : L'apache est la plaie de Paris. Nous démontrons plus loin, dans notre « Variété », que, depuis quelques années, les crimes de sang ont augmenté dans d'invraisemblables proportions. On évalue aujourd'hui à au moins 70 000 le nombre de rôdeurs — presque tous des jeunes gens de quinze à vingt ans — qui terrorisent la capitale. Et, en face de cette armée encouragée au mal par la faiblesse des lois répressives et l'indulgence inouïe des tribunaux, que voyons-nous ?... 8 000 agents pour Paris, 800 pour la banlieue et un millier à peine d'inspecteurs en bourgeois pour les services dits de sûreté. Ces effectifs qui, depuis quinze ans n'ont guère été modifiés, sont absolument insuffisants pour une population dont l'ensemble — Paris et banlieue — atteint, le chiffre énorme de 4 millions d'habitants. C'est ce que nous avons voulu démontrer dans la composition si artistique et si vivement suggestive qui fait le sujet de notre première gravure.

Origine[modifier | modifier le code]

Le Petit Journal illustré du 23 janvier 1910, indique les origines du terme : « J'ai vu souvent des gens s'étonner de cette dénomination appliquée aux jeunes rôdeurs parisiens, dénomination dont ceux-ci se glorifient d'ailleurs, et il m'a paru curieux d'en rechercher l'origine. Je vous la donne telle qu'elle me fut contée.
C'est au commissariat de Belleville que, pour la première fois, ce terme fut appliqué à nos jeunes malandrins des faubourgs. Ce soir-là, le secrétaire du commissariat interrogeait une bande de jeunes voyous qui, depuis quelque temps, ensanglantait Belleville par ses rixes et ses déprédations et semait la terreur dans tout le quartier. La police, enfin, dans un magistral coup de filet, avait réussi à prendre toute la bande d'un seul coup, et les malandrins, au nombre d'une douzaine, avaient été amenés au commissariat où le « panier à salade » allait bientôt venir les prendre pour les mener au Dépôt. En attendant, les gredins subissaient un premier interrogatoire. Aux questions du secrétaire, le chef de la bande, une jeune « Terreur » de dix-huit ans, répondait avec un cynisme et une arrogance extraordinaires. Il énumérait complaisamment ses hauts faits et ceux de ses compagnons, expliquait avec une sorte d'orgueil les moyens employés par lui et par ses acolytes pour dévaliser les magasins, surprendre les promeneurs attardés et les alléger de leur bourse ; les ruses de guerre, dont il usait contre une bande rivale avec laquelle lui et les siens étaient en lutte ouverte. Il faisait de ses exploits une description si pittoresque, empreinte d'une satisfaction si sauvage, que le secrétaire du commissariat l'interrompit soudain et s'écria :
— Mais ce sont là de vrais procédés d'Apaches.
Apaches !... le mot plut au malandrin... Apaches ! Il avait lu dans son enfance les récits mouvementés de Mayne Reid, de Gustave Aimard et de Gabriel Ferry... Apaches !... oui l'énergie sombre et farouche des guerriers du Far West était assez comparable à celle que déployaient aux alentours du boulevard extérieur les jeunes scélérats qui composaient sa bande... Va, pour Apaches! Quand les gredins sortiront de prison — ce qui ne dut pas tarder, vu l'indulgence habituelle des tribunaux — la bande se reconstitua sous les ordres du même chef, et ce fut la bande des « Apaches de Belleville ». Et puis le terme fit fortune. Nous eûmes bientôt des tribus d'apaches dans tous les quartiers de Paris : tant et si bien que le mot prit son sens définitif et qu'on ne désigna plus, autrement les rôdeurs de la grande ville. Aujourd'hui l'expression est consacrée ; la presse l'emploie journellement, car les apaches ne laissent pas passer un jour sans faire parler d'eux... Il ne manque plus que de la voir accueillie par le dictionnaire de l'Académie... »

Du fait divers à la mode : la « danse des Apaches » (Leo Rauth, 1911).

Le nom[modifier | modifier le code]

Si beaucoup attribuent la paternité de l'expression aux rédacteurs en chef des principaux journaux de l'époque qui relataient les faits de ces voyous (Le Matin et Le Petit Journal), d'autres y voient une appropriation du nom par les délinquants eux-mêmes, encore imprégnés des histoires des derniers vrais Apaches, dont Géronimo lui-même, dans les années 1880, qui pillaient, incendiaient et assassinaient puis qui passaient d'un pays à l'autre pour éviter la répression. Toujours en fuite, jamais soumis[4].

Le phénomène[modifier | modifier le code]

Une mise en avant croissante de grands procès apportent leur lot de fascination pour une frange de la population. Mais il faut sans doute aussi évoquer le rôle des grands journaux parisiens qui n'hésitent pas à mettre à la une les « exploits » de ces bandes et à entretenir ce sentiment d'insécurité, qui alimente le phénomène.

Disparition[modifier | modifier le code]

La population des faubourgs, initialement effrayée par ces bandes, de même que les patrons des troquets, les bougnats, des Auvergnats qui ne tardent pas à être assimilés aux yeux du peuple à ces malfrats, finissent par les lâcher sous la pression des journaux et les efforts de la police. En 1920, on abandonne le terme d'Apaches, sans doute aussi à la suite des nombreuses pertes engendrées par la Première Guerre mondiale sur cette classe d'âge de la population.

Chansons, danses, spectacles[modifier | modifier le code]

  • Aristide Bruant chante Chez les Apaches et Chant d'Apaches.
  • Jean Sinoël chante également 'Y a des apaches dans la maison.
  • La danse Apache est une danse née de la culture populaire dans les années 1920, à l’instar de la java. Mais elle est beaucoup plus dramatique et querelleuse que celle-ci. Cette danse est souvent décrite comme mimant une violente "discussion" entre un proxénète et une prostituée.
  • Macha Makeïeff a créé le spectacle de théâtre et de danse nommé Les Apaches, plongée dans l'intimité des loges d'un ancien music-hall où les acteurs, danseurs et acrobates miment et rejouent le quotidien des Apaches.

Cette danse brutalement jouée et dansée, comprenait gifles et coups de poing, l'homme tire la femme par les cheveux, la jette à terre, la ramasse et la lance en l'air, alors qu'elle lutte ou feint l'inconscience. Ainsi, les concordances des actions de danse sont nombreuses avec la danse moderne, le rock acrobatique notamment, mais aussi les sports de combat et le catch. Dans certains cas, la femme peut se défendre et riposter.

Dans les années 1930, cette danse délaissant les bouges et les bas-fonds sera surtout jouée dans les cabarets.

  • Cette sous-culture est également reliée à certains accessoires qui définiraient le "style apache", un style particulier, comprenant entre autres :
    • la casquette apache,
    • la chemise apache (fripée),
    • le couteau apache (un cran d'arrêt dénommé le surin ou l'eustache en argot). L'"eustache" est un petit couteau populaire comme arme parmi les Apaches, portant le nom de son inventeur.
  • Les Bérurier Noir chantent "Nuit Apache", Abracadaboum (1987)

Chronologie des Faits divers apaches dans la presse de l'époque[modifier | modifier le code]

  • 14 août 1904 : Rencontre d'Apaches et d'agents de police sur la place de la Bastille
  • 18 février 1906 : Exploit d'Apaches marseillais ; dramatique cambriolage d'une bijouterie
  • 3 mars 1907 : Une rafle dans un bar
  • 10 mars 1907 : Victime du devoir, un Officier de paix blessé par un malfaiteur
  • 19 mai 1907 : Atroce vengeance d'un rôdeur
  • 26 mai 1907 Pendant l'incendie d'une usine, des bandits attaquent les agents et crèvent les tuyaux des pompes
  • 7 juillet 1907 : Attaque d'une voiture cellulaire en plein Paris
  • 14 juillet 1907 : Émeutes du 1er mai à Paris — charge de cavalerie
  • 28 juillet 1907 : La brigade canine opère une rafle au bois de Boulogne
  • 22 septembre 1907 : Un fort des Halles corrige deux malandrins qui venaient de le dévaliser

Filmographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Écrits contemporains[modifier | modifier le code]

  • Camille Toureng, « Les Apaches et la Presse », in Pages Libres, no 359, 7e année, 16 novembre 1907, p. 489-502.
  • « À propos des forçats, des apaches et de la presse (correspondance) », in Pages Libres, no 361, 7e année, 30 novembre 1907, p. 568-571.
  • Anonyme, « Les conscrits du crime », in Lectures pour tous, no 10, juillet 1908.
  • Lejeune (Dr.), Faut-il fouetter les « apaches » ? La criminalité dans les grandes villes : psycho-physiologie de l'apache ; la pénalité applicable aux apaches, son insuffisance ; les châtiments corporels : avantages et inconvénients; esquisse de la flagellation pénale dans l'histoire et en législation comparée : les apaches et le fouet, Paris, Librairie du Temple, 1910, 117 p.

Études[modifier | modifier le code]

  • Dominique Kalifa :
    • « Chez les Apaches. Un texte de Paul Matter », in Cahiers de la sécurité intérieure, no 18, 4e trimestre 1994, p. 159-170.
    • L'Encre et le Sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1995, 352 p., [compte rendu en ligne].
    • « Des apaches dans les cités », in L'Histoire, no 218, février 1998, p. 28-29.
    • « Archéologie de l'Apachisme. Les représentations des Peaux-Rouges dans la France du XIXe siècle », in Revue d'histoire de l’enfance « irrégulière », n°4, 2002, 19-37, [lire en ligne].
    • Crime et culture au XIXe siècle, Paris, Perrin, 2005, 331 p., [compte rendu en ligne], [compte rendu en ligne], [compte rendu en ligne], [compte rendu en ligne].
  • Laurent Cousin, Les Apaches : délinquance juvénile à Paris au début du XXe siècle, mémoire de maîtrise, Histoire, Paris 7, 1976, dactylographié, 102 f°.
  • Gérard Jacquemet, « La violence à Belleville au début du XXe siècle », in Bulletin de la société d'histoire de Paris et d'Île-de-France, 1978, p. 141-167.
  • Michelle Perrot :
    • « Les "Apaches", premières bandes de jeunes », in Les marginaux et les exclus dans l'histoire, Cahiers Jussieu no 5, Université Paris 7, Christian Bourgois Éditeur, coll. « 10/18 », 1979. Article repris in Les ombres de l'histoire. Crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001.
    • « Des Apaches aux Zoulous... ou de la modernité des Apaches », in Enfance délinquante, enfance en danger : une question de justice, actes du colloque de la Sorbonne, Paris, 1 et 2 février 1995, Paris, Ministère de la justice, 1996, p. 49-54.
  • Pierre Drachline, Claude Petit-Castelli, Casque d'or et les apaches, Paris, Renaudot et Cie, coll. « Biographies », 1990, (ISBN 2-87742-052-3).
  • Marc Uhry, Paris aux Apaches (1902-1914). Exemple de construction d'une peur hallucinatoire du criminel moderne, mémoire, I.E.P., Sciences politiques, Grenoble, 1994, dact., 103 et 65 f°.
  • Catherine Coquio, « Le dernier des Apaches ou qui a peur à Paris vers 1900 ? », in Pierre Glaudes (dir.), Terreur et représentation, Éditions littéraires et linguistiques de l'université de Grenoble (ELLUG), 1996, p. 63-82.
  • Francis Démier, « Délinquants à Paris à la fin du XIXe siècle », in Recherches contemporaines, no 4, 1997, p. 209-240, [lire en ligne].
  • Christiane Demeulenaere-Douyère, « Quand Le Petit Parisien inventait "les Apaches" », in Gavroche. Revue d'histoire populaire, 17e année, no 100, 1998, p. 1-6.
  • Jean-Jacques Yvorel, « De Gavroche aux Apaches. Sources et méthodes d'une histoire des illégalismes juvéniles », in Frédéric Chauvaud, Jacques-Guy Petit (dir.), « L'histoire contemporaine et les usages des archives judiciaires (1800-1939) », Histoire et archives, hors série no 2, Paris, Honoré Champion, 1998, p. 451-462.
  • Odile Roynette, « Les Apaches à la caserne », in La Plume et le sabre. Mélanges offerts à Jean-Paul Bertaud, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 353-368.
  • C. Bettina Schmidt, Jugendkriminalität und Gesellschaftskrisen. Umbrüche, Denkmodelle und Lösungsstrategien im Frankreich der Dritten Republik (1900-1914), Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2005, 589 p., [compte rendu en ligne].
  • C. Bettina Schmidt, « Élucider les images des "apaches". Pratiques, logiques et limites des enquêtes (1900-1914) », in Jean-Claude Farcy, Dominique Kalifa, Jean-Noël Luc (dir.), L'enquête judiciaire en Europe au XIXe siècle, Paris, Éditions Créaphis, 2007, p. 349-360.
  • Jean-Claude Farcy, « Essai de mesure de la délinquance juvénile dans le Paris du XIXe siècle », in (collectif), Les âmes mal nées. Jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (XIXe-XXe siècles), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008, p. 33-48.
  • Jean-Claude Farcy, « Violence juvénile à Paris au temps des Apaches. Fin XIXe siècle – début du XXe siècle », in Xavier De Weirt, Xavier Rousseaux (dir.), Violences juvéniles urbaines en Europe. Histoire d'une construction sociale, Louvain, Presses universitaires de Louvain, coll. « Histoire, justice, sociétés », 2011, p. 97-122.

Essais[modifier | modifier le code]

  • Edmond Locard, Contes apaches, Lyon, Éditions Lugdunum, 1934, 237 p.
  • Anonyme, « Délinquance et criminalité : regards sur le passé [les apaches, 1901-1905] », in Liaisons, no 202, octobre 1973, p. 14-17.
  • Claude Dubois, Apaches, voyous et gonzes poilus : le milieu parisien du début du siècle aux années soixante, Paris, Parigramme, 1996, 140 p., (ISBN 2-84096-062-1). Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée : Paris Gangster. Mecs, macs et micmacs du milieu parisien, Paris, Parigramme, 2004, 206 p.

Littérature, théâtre[modifier | modifier le code]

  • Alphonse Gallais, Amours d'apaches : roman de la basse pègre, Paris, P. Fort, 1903, 270-16 p.
  • Charles-Henry Hirsch, Le Tigre et Coquelicot, Paris, Librairie universelle, 1905, 351 p.
  • Mécislas Golberg, Le Sang des perles (en 1 acte, 6 scènes), Sèvres, Société de l'édition libre, 1911, 40 p.
  • Alfred Machard, L'Épopée au faubourg, récits et romans de Paris (édition définitive), Paris, Éditions Diderot, 2 vol. , 1946, 379 et 331 p.

Article connexe[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Tailleur parisien du XXe siècle qui a donné en argot un bénard (voire un ben’ ou bénouze) pour désigner un pantalon.
  2. Notamment la casquette Desfoux à visière dont l'apocope donne la deffe, casquette en argot.
  3. Jean-Yves Barreyre, Les loubards : une approche anthropologique, L'Harmattan,‎ 1992 (lire en ligne), p. 65
  4. Dans les archives secrètes de la police