Désenchantement du monde

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L'expression désenchantement du monde renvoie, dans son sens strict, à un phénomène social : le recul des croyances religieuses ou magiques comme mode d’explication des phénomènes. Dans une acception plus large, l'expression recouvre le sentiment diffus d'une perte de sens, voire d'un déclin des valeurs censées participer à l'unité harmonique du monde des êtres humains (religion, idéaux politiques et moraux, etc.). Suivant les auteurs, le désenchantement peut être connoté positivement comme une sortie du monde de la superstition, ou bien négativement comme constituant une rupture avec un passé harmonieux.

Origine de l'expression[modifier | modifier le code]

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L'expression, dont la paternité est attribuée au sociologue allemand Max Weber, a une histoire lointaine qui prend sa source dans la littérature. L'idée de « monde enchanté » renvoie en effet à l'espace du conte, c'est-à-dire à un monde dans lequel la magie et le surnaturel sont régulièrement présents. Parler de désenchantement, cela suppose de faire le constat d'une disparition d'un monde enchanté. Les premiers à utiliser l'expression de désenchantement estimaient que l'entrée dans le monde moderne n'était pas seulement un progrès mais également la destruction d'une harmonie séculaire. On retrouve une telle posture chez les Antilumières et, au XIXe siècle, dans le rejet de la modernité par le Romantisme, rejet qui s'accompagne du regret d'un paradis perdu. On peut voir dans la Philosophie des Lumières un des acteurs du désenchantement : le projet rationaliste qui consistait à « déniaiser le peuple » (l'expression est de Voltaire [réf. souhaitée]) s'est voulu un combat contre l'obscurantisme et la superstition, souvent associés au rôle d'éducateur assumé par la religion sous l'Ancien Régime. Mais ce n'est qu'au vingtième siècle que l'expression de « désenchantement du monde », en partie vidée de son contenu polémique, entre dans le vocabulaire des sciences humaines. Les travaux de Max Weber puis, plus tard, en France, ceux de Marcel Gauchet, posent les bases d'une réflexion sociologique et philosophique sur la question. Popularisée par les sciences humaines et par leurs relais médiatiques, l'expression est progressivement passée dans le vocabulaire courant.

Cette histoire plurielle doit être prise en compte dans toute tentative de compréhension, même critique : le « désenchantement du monde » est un phénomène complexe qui se situe au croisement de plusieurs domaines de la culture (littérature, philosophie, sociologie, religion, etc.).

Définitions[modifier | modifier le code]

Étymologie[modifier | modifier le code]

La notion de chant réfère, d'une part, à une dimension de performativité magique : l'enchantement (au sens d'incantation) est en effet une parole censée produire des effets immédiats dans le monde. La fin de l'enchantement serait alors liée à la disparition des discours et des pratiques incantatoires. D'autre part, la notion de chant comprend la dimension d'harmonie : le mot « chant » suggère que ce qui précède le désenchantement était un monde harmonieux.

Le préfixe « dés- » traduit quant à lui le caractère de processus déclinant. Il révèle une conception qui se situe aux antipodes d'un éloge de la modernité et qui pose la question des valeurs permettant l'organisation et le fonctionnement harmonieux d'une société.

Désillusion et désenchantement[modifier | modifier le code]

Le désenchantement du monde est distinct de la simple désillusion. En effet, si le premier des deux phénomènes comporte une dimension sociale, la désillusion pourrait quant à elle être définie comme le sentiment qui intervient dans l'histoire personnelle d'un individu lorsque celui-ci prend conscience du décalage qui existe entre la réalité et sa représentation idéalisée de la réalité. Elle constitue un objet d'étude de la psychologie. Le désenchantement du monde, en revanche, se présente d'emblée comme caractéristique d'un groupe social donné. La notion de « monde » implique un phénomène de plus grande ampleur que dans le cas de la désillusion individuelle.

Âge d'or et désenchantement[modifier | modifier le code]

L'Âge d'or est un mythe qui prend sa source dans la poésie grecque (Théogonie d'Hésiode). Repris par la littérature latine (Ovide, Métamorphoses, Livre I), puis devenu lieu du discours et de la discussion, il porte la nostalgie d'un bonheur passé. Comme tel, il constitue un récit originel renvoyant à un temps de félicité pré-historique supposée. Toutefois, si le modèle de l'Âge d'or peut se révéler opérant pour décrire le phénomène du désenchantement, il importe de distinguer clairement les deux notions, l'une étant proprement mythique, tandis que l'autre fait signe vers une situation historique réelle.

Définition sociologique : un concept wébérien[modifier | modifier le code]

Le sociologue allemand Max Weber a voulu donner une définition objective du désenchantement du monde (Entzauberung der Welt) qui puisse saisir en même temps le phénomène dans sa spécificité. Dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, il définit le désenchantement comme le déclin de la magie et des religions en tant que technique de salut et/ou vision du monde (Weltanschauung)... Ainsi, la "découverte", puis la lente diffusion du concept de l'héliocentrisme, reconnaissant que la Terre n'était plus le centre de l'univers —avec toutes ses conséquences scientifiques, mais aussi culturelles et psychologiques—, aboutit à une dissociation des sens respectifs des mots "ciel" et "cieux" (sky et heavens en anglais) . Il s'agit là d'un critère objectif. Mais pour distinguer ce phénomène d'un simple progrès de l'athéisme et de l'agnosticisme, le sociologue a également recours à un critère subjectif : le sentiment de vacance produit par le Polythéisme des valeurs qui suit immédiatement le déclin du monothéisme dans les sociétés occidentales. Ainsi, comme l'a montré Catherine Colliot-Thélène, « Le désenchantement du monde [dans l'esprit de Weber], ce n'est pas seulement la négation de l'interférence du surnaturel dans l'ici-bas, mais aussi : la vacance du sens. »[1]

Max Weber[modifier | modifier le code]

Modernité scientifique et désenchantement du monde[modifier | modifier le code]

L'idée que l'avènement de la science moderne est la cause du sentiment de désenchantement repose sur un principe de substitution des énoncés  : dès lors qu'un phénomène naturel ou humain est explicable scientifiquement, on ne lui attribue plus d'explication divine ou mystique. Un certain prosaïsme rationnel vient remplacer les énoncés produits par les mythes et par l'imagination des êtres humains. Le désenchantement du monde serait l'effet engendré par ce prosaïsme. Max Weber désigne clairement l'avènement de la science moderne comme cause du désenchantement du monde  : le progrès de la science, en abrasant toute possibilité d'explication surnaturelle, semble atrophier la place accordée au rêve et à l'imagination humaine et, conséquemment, selon lui, créer une certaine souffrance.

Le paradoxe est que ce progrès du désenchantement ne s'accompagne pas forcément d'un progrès parallèle dans le domaine du savoir. C'est ce que montre l'exemple de la technicisation du quotidien donné par Max Weber : dans le monde moderne, en effet, le fonctionnement des objets techniques qui peuplent notre quotidien nous échappe souvent. Dans Le Savant et le politique, il écrit ainsi que, hormis les hommes de science, personne n'a de véritable appréhention détaillée des objets complexes qu'il utilise : « Il nous suffit de pouvoir 'compter' sur eux ; le sauvage au contraire connaît incomparablement mieux ses outils. »[2] Notons toutefois que nous utilisons, nous aussi, des outils dont nous avons toujours une réelle "connaissance" (marteaux, roues, braseros, théières ou crayons, par exemple).

On peut voir dans la loi des trois états, énoncée par Auguste Comte une manière de présenter le désenchantement du monde comme un progrès. Pour le philosophe positiviste, il existe deux manières de détruire une interprétation naïvement théologique du monde : prévoir un phénomène ou le modifier. La première méthode, par la prévoyance exacte et rationnelle, fait immédiatement disparaître toute idée d'une volonté directrice. Ainsi, la science propose une explication à la place d'une simple interprétation. Mais, dans le cas d'un phénomène peu complexe et directement présent dans notre environnement, le recours à la simple technique peut produire un effet similaire, voire meilleur : « C'est ainsi, par exemple, que Benjamin Franklin a irrévocablement détruit, dans les intelligences même les moins cultivées, la théorie religieuse du tonnerre, en prouvant l'action directrice que l'homme peut exercer, dans certaines limites, sur ce météore, tandis que ses ingénieuses expériences pour établir l'identité d'un tel phénomène avec la décharge électrique ordinaire, quoique ayant une valeur scientifique bien supérieure, ne pouvaient être décisives qu'aux yeux des physiciens. »[3] La découverte d'une faculté de diriger la foudre par Benjamin Franklin a eu, selon Comte, la même influence sur le renversement des préjugés théologiques que, dans un autre cas, la prévision exacte du retour des comètes.

Littérature et désenchantement du monde[modifier | modifier le code]

La littérature est le lieu de manifestation idéal pour l'observation des périodes d'enchantements, de désenchantements et de réenchantements.

La critique de la modernité prend, chez certains auteurs liés au romantisme, un tour clairement polémique. Sans verser dans la caricature, on peut donner quelques grands traits d'une telle posture : tout d'abord, il y a l'idée que le progrès scientifique et technique aurait fait perdre aux hommes leur candeur et aurait provoqué une véritable chute hors d'un monde édénique. On pourrait comprendre dans cette perspective la valorisation du Moyen Âge à laquelle procèdent certains romantiques : l'époque médiévale n'est plus considérée comme un temps d'obscurantisme comme c'était le cas dans la rhétorique des Lumières ; il est présenté comme une période d'harmonie, habitée par le respect pour les dieux et par les valeurs morales de la chevalerie (en oubliant, au passage, le sort peu enviable de l'immense majorité des gens —serfs, manants, "gueux", etc.). Par ailleurs, la figure qui incarne le monde désenchanté est celle du bourgeois, inventeur du monde moderne, qui a remplacé toutes les valeurs et idéaux unifiant organiquement la société par le seul désir de s'enrichir. On retrouve une telle dénonciation chez Baudelaire, dans un passage de Fusées : « Le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, la mécanique nous aura si bien américanisés que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d'en parler et d'en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. [...] Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s'enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d'un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d'alors comme un suppôt de la superstition. » [4] À cette critique du nivellement des valeurs engendré par la modernité capitaliste, vient parfois s'adjoindre une vision apocalyptique du monde qui présente le temps des hommes non pas dans le sens d'un progrès mais dans le sens d'une régression morale.

Critiques[modifier | modifier le code]

L'usage de l'expression a été critiquée comme présupposant une idéologie antimoderniste. En effet, entériner l'emploi d'une telle expression reviendrait à postuler l'existence d'un monde meilleur passé et, par suite, à adopter une vision idéalisée du passé.

D'autres critiques estiment que la pérennité des pratiques magiques au sein même du monde moderne doit amener à nuancer le constat d'un désenchantement.

Enfin, des critiques furent dirigées contre l'usage créationniste du concept wébérien de désenchantement du monde. La mise en cause des sciences modernes par Weber est ainsi reprise, dans un livre intitulé Le réenchantement du monde, publié en 2001 par le philosophe et sociologue Jean Staune, qui est considéré par certains comme étant néocréationniste. Dans un texte publié en 2005, Jean Staune voit dans l'œuvre du biologiste Jacques Monod l’un des « piliers »[5] du désenchantement du monde.

En 2007, Michel Maffesoli également a publié un ouvrage intitulé Le réenchantement du monde.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. C. Colliot-Thélène, Max Weber et l'histoire, PUF, 1990, p. 66
  2. P.68,10/18 UGE
  3. Auguste Comte, Cours de philosophie positive, 28e leçon, II
  4. Charles Baudelaire, Fusées, XXII
  5. J. Staune, Le réenchantement du monde, une clé pour notre survie, 2005