Robert Misrahi

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Robert Misrahi est un philosophe français, né à Paris le 3 janvier 1926[1]. Spécialiste de Spinoza, il consacre son travail à la liberté et au bonheur. Professeur émérite de philosophie éthique à l'Université de Paris I (Sorbonne), il a publié de nombreux ouvrages sur Spinoza et consacré l'essentiel de son travail à la question du bonheur[1]. Il lui arriva par ailleurs de publier plusieurs articles dans Les Temps modernes, Encyclopædia Universalis, Le Dictionnaire des philosophies "PUF", mais aussi Libération, Charlie Hebdo ou le Nouvel Observateur.

Biographie[modifier | modifier le code]

Né de parents turcs[1], il poursuit ses études en dépit d'une enfance difficile et de circonstances défavorables[2] (Une mère internée définitivement en psychiatrie quand il a 8 ans, un père ouvrier-tailleur souvent au chômage pendant la crise des années 1930, les persécutions antisémites pendant l'Occupation, de nombreux membres de sa famille meurent en déportation[3]). Il obtient la nationalité française à l'âge de 10 ans[1].

Dès la publication de l'ouvrage en 1943, il lit L’Être et le Néant et enthousiasmé par la doctrine de la liberté, rencontre son auteur, Jean-Paul Sartre. Après la guerre, en 1947, il est incarcéré quelques mois à la prison de la Santé pour activités sionistes. C'est là qu'il écrit un de ses premiers articles importants ("antisémitisme à la Santé") qui sera accepté par Maurice Merleau-Ponty et publié dans la revue "Les Temps Modernes". Ayant exprimé à Jean-Paul Sartre qu'étant juif en pleine Seconde Guerre mondiale, il ne pouvait poursuivre des études supérieures, ce dernier financera ses études de philosophie[4]. Ils travailleront ensemble jusqu'à la mort de Sartre[3]. En 1950, il obtient l'agrégation de philosophie ; enseigne d'abord dans un lycée en province et au lycée Louis Le Grand à Paris[réf. nécessaire][5] ;puis en 1965, à la Sorbonne, comme maître assistant puis comme titulaire de la chaire de philosophie éthique et politique, ainsi jusqu'en 1994[réf. nécessaire].[6]

Parallèlement à son enseignement, il développe sa propre philosophie, exprimant dans ses publications. Il traite d'abord la question de son identité de juif athée, français et laïque, dans une série d'ouvrages aux analyses très riches qui passeront pourtant inaperçus du grand public (La condition réflexive de l'homme juif, Marx et la question juive, La philosophie politique et l’État d’Israël). Il consacre sa première thèse de doctorat à la question du désir et de la réflexion dans la philosophie de Spinoza.

Toute sa vie, il consacre une part importante de son travail à l'étude de l'œuvre de Spinoza. En 2012, à plus de 85 ans, il publie, en poche, une traduction de l'Éthique.

Influencé, d'une part, par la pensée subversive et eudémoniste du philosophe de l'Éthique, notamment par sa doctrine du désir et du salut, et d'autre part, par la pensée de Sartre, pour sa conception de la liberté ; il en tire une nouvelle philosophie du bonheur, un eudémonisme existentiel moderne. Pour Robert Misrahi, la question du bonheur n'est pas une question parmi d'autres, elle est la question fondamentale de l'existence, celle qui éclaire toutes les autres.

En novembre 2002, il déclenche une polémique en soutenant dans les colonnes de Charlie Hebdo, journal où il tenait alors une chronique, le livre très controversé de la journaliste italienne Oriana Fallaci, la Rage et l'Orgueil[7]. Après que Philippe Val ait proposé à Robert Misrahi de revenir sur ses propos[3], le journal prendra ses distances avec le philosophe[8].

Après avoir traité du commencement et de la liberté (Lumière, commencement, liberté), il écrit un traité du bonheur. Dans le premier volume intitulé Construction d'un château, Robert Misrahi ne livre pas des concepts ou des réflexions sur le bonheur, il nous montre à travers une métaphore architecturale, ce que peut être un parcours heureux. Dans le second volume, intitulé Éthique, politique et bonheur, changeant complètement de mode expressif, il critique les fausses contradictions de notre temps. Les oppositions, entre désir et institution, et entre principe de plaisir et principe de réalité, sont dépassées par une éthique de la joie fondée sur les propres forces de l'individu, conçu comme désir et comme réflexion. Sa philosophie est une éthique, c'est-à-dire qu'elle est entièrement dédiée à la conduite de l'existence. Ne se limitant pas à ce déploiement théorique du deuxième volume, il consacre le troisième volume Les actes de la joie (sous-titré "poétique de la liberté heureuse") à décrire dans une langue originale, aussi poétique que philosophique, les contenus de la vie heureuse. Le bonheur, ici, n'est ni une situation sociale, ni un état d'esprit mais un ensemble d'actes qui par leur déploiement confèrent la joie, par l'autonomie, la réciprocité et la jouissance ; il s'agit de "fonder, aimer et agir". Il poursuit sa recherche sur le bonheur, le "préférable absolu", en déployant les conséquences politiques (Existence et démocratie) et anthropologiques (La Jouissance d'être) de sa doctrine. En 2008, il reprend l'ensemble de son parcours dans une synthèse intitulée Le travail de la liberté.

Une fois surmonté le chagrin de la disparition de sa femme, il reprend la plume pour rédiger son autobiographie, La nacre et le rocher, parue en 2012 et désignée comme meilleure autobiographie de l'année par le magazine Lire[9]. Un colloque intitulé "Pour une éthique de la joie" lui a été consacré, à Cerisy-la-Salle, en juin 2012. Il participe à l'Université Populaire de Caen (Michel Onfray) avec un séminaire de philosophie pour la saison 2012-2013. Robert Misrahi, toujours actif en dépit de son âge, continue son parcours, fidèle à lui-même, diffusant inlassablement une philosophie qui contraste totalement avec tous les courants de pensée ou modes intellectuelles de son temps (marxisme, structuralisme, psychanalyse ...), et le tragique qu'ils induisent.

Une philosophie du bonheur par la joie[modifier | modifier le code]

Une inspiration spinoziste[modifier | modifier le code]

Le philosophe puise l'essentiel de son inspiration dans la philosophie de Spinoza, à laquelle il ajoute toutefois une différence fondamentale : la liberté existentielle. Il a largement contribué à développer et à expliquer la pensée de ce philosophe dans ses cours et dans ses œuvres par le moyen d'une interprétation originale. Mais tout en se réclamant de celui-ci, il a développé une philosophie tout à fait personnelle. Il reprend de Spinoza son monisme : il n'existe qu'une seule substance dont l'étendue et l'esprit sont deux manifestations, différentes certes, mais relatives à une même réalité. Le panthéisme affiché de Spinoza masque selon lui un athéisme que Misrahi revendique, et qu'il était impossible d'avouer au XVIIe siècle. Car le fameux "Deus sive natura" devrait s'interpréter comme "Dieu, c'est-à-dire la nature". Il reprend enfin la notion centrale de l'anthropologie de Spinoza qui fait du désir, qui est désir de joie, l'essence de l'homme. Et bien sûr l'ensemble de son éthique.

Dans sa thèse "Le désir et la réflexion dans la philosophie de Spinoza", édité chez Gordon and Breach, il essaie de concilier la liberté existentielle, celle de Sartre, avec le système spinoziste grâce à la notion de conscience redoublée indéfiniment. Pourtant Spinoza était ouvertement déterministe. Misrahi déclare à ce propos : "Le déterminisme de Spinoza est une erreur généreuse", car elle permet de comprendre sans juger. Le philosophe a principalement abordé l'anthropologie, l'éthique, la politique ainsi que la relation à autrui. Ces aspects de la philosophie sont dans son œuvre profondément liés. L'essentiel de sa philosophie peut se résumer ainsi : liberté, réciprocité (ou responsabilité), joie[10].

De la servitude à la liberté heureuse[modifier | modifier le code]

Nous naissons dans un univers marqué par un fort déterminisme et notre esprit est piloté dans notre enfance et dans l'âge adulte par un système d'affects qui nous nous entraîne en tous sens, souvent dans la violence, l’égoïsme et le malheur. Mais l'homme possède également cet embryon de conscience qu'il appelle réflexivité[11]. Celle-ci est une simple conscience de soi. Il nous appartient de transformer cette fragile étincelle en lumière afin de transformer cette réflexivité en réflexion véritable. Le chemin est long et difficile, car les affects sont puissants et obscurs : « La réflexivité comme conscience immédiate de soi est limitée à sa propre actualité active ou à son activité présente. Elle peut en outre envelopper, impliquer toutes les obscurités, les aveuglements et les ambivalences »[11]. C'est pourquoi le monde va souvent ainsi : violent, désordonné, obscur. Mais ce chemin est possible. La preuve : certains ont pu le pratiquer. Grâce à la réflexion véritable, qui est redoublement de la conscience de soi, le désir sera à même de s'extraire des déterminismes néfastes pour lui permettre d'agir selon l'essence même du désir, qui est désir de joie.

Pour être précis, ce passage n'est pas celui du déterminisme absolu à la liberté, mais le passage d'une liberté diminuée à une forme de liberté plus haute : « L’opposition entre réflexivité et réflexion, comme redoublement homogène de la conscience de soi (…) est en mesure de rendre compte du passage de l’ aliénation à la liberté : il s’agit en réalité du passage d’une forme de liberté à une autre, ou, si l’on préfère, d’une liberté originelle à une liberté seconde »[12]

Autant le désir soumis à ces déterminismes est contradictoire, malheureux, violent, égoïste, voué à l'échec, autant le désir libéré peut s'épanouir vers une joie respectueuse d'autrui. Car la joie qui est recherchée est une joie partagée. Une joie n'est véritable que si elle est libre, sans quoi elle serait toujours menacée par les mécanismes des affects et ne nous appartiendrait pas. Elle doit être obtenue dans la réciprocité et la responsabilité, car elle doit être partagée. Elle doit enfin être substantielle, c'est-à-dire concerner l'ensemble de l'être. Une telle joie est le but de l'existence humaine et permet l'accès au bonheur sur terre[13].

Désir libre et réflexif, ou la puissance d'exister[modifier | modifier le code]

Misrahi fait du désir, comme chez Spinoza, l'essence de l'être humain. Chez eux le désir n'est pas une pulsion aveugle comme elle peut l'être dans la plupart des courants philosophiques classiques, de Platon à Schopenhauer ou Freud en passant par Descartes. Le désir est à la fois intelligence et conscience. Il n'y a pas place pour plusieurs facultés distinctes qui s'opposeraient : la raison, le désir, la volonté, la conscience. Le désir est à la fois réflexion, conscience et raison. Le désir est raison en tant qu'il raisonne, liberté en tant qu'il choisit, conscience en tant qu'il est réflexivité, volonté en tant qu'il agit. Mais il s'agit d'une seule et même faculté, que seul le langage divise. L'existence heureuse est l'effort du désir pour s'organiser de manière libre et consciente, cohérente et rationnelle. Se faisant, elle se donne plus de chance pour atteindre son but, le bonheur, et pour agir dans le sens d'une société plus heureuse, puisque comme chez Spinoza, l'homme libre et heureux aspire à ce que les autres le soient et y contribue[14].

Le désir réflexif n'est pas manque chez Misrahi, il est au contraire plénitude. La joie ne met pas fin au désir comme chez Platon, Shopenhauer ou Freud. Au contraire, la joie est augmentation de la puissance d'exister. Or l'existence est désir. Donc la joie renforce le désir, qui est en même temps puissance d'exister. Cette puissance réfléchie et raisonnée, augmentée grâce à la joie, permet justement à l'être de perpétuer cette joie autant qu'il est possible. Cela est d'ailleurs confirmé par l'expérience : un être qui réussit dans ces aspirations profondes est plus épanoui et plus fort pour continuer à développer son activité. La désillusion décrite par Platon, Shopenhauer et Freud se produit certes, et souvent, mais lorsque que le désir fait fausse route, lorsqu'il se transforme en besoin servile. Lorsque l'individu reste prisonnier du mécanisme des affects et ne s'est pas libéré par une réflexion véritable[15].

De l'éthique à la politique[modifier | modifier le code]

Puisque le désir est responsable, réfléchi et souhaite une joie partagée, des institutions sociales et politiques peuvent être organisées afin de permettre à ce désir de se mettre œuvre. Et non pour s'y opposer comme on le dit souvent : chez Misrahi, l'institution n'est pas contraire au désir, celle-ci permet au contraire de donner un cadre pour qu'il puisse se réaliser. Car la vie en société requiert organisation et règles communes. Ainsi que pouvoir politique. Car ceux qui restent esclaves des passions peuvent agir de manière violente et égoïste. Seule la démocratie permet d'allier efficacité, puissance et liberté. Pour qu'elle puisse s'établir, il faut au préalable que suffisamment d'individus disposent de suffisamment de puissance réflexive, car la démocratie ne s'impose pas aux individus, elle vient au contraire des individus éclairés. Mais comment les individus peuvent-ils être éclairés au sein d'une dictature, lorsque l'éducation n'est pas développée et lorsque l'expression est bridée ? Partant, comment peuvent-ils se libérer ? C'est que même au sein d'une dictature, certaines libertés existent. En développant progressivement l'enseignement, la culture, un certain confort qui permet d'avoir le temps de s'instruire, et en développant la liberté d'expression, préalable indispensable, les individus pourront alors progressivement faire émerger un pouvoir démocratique[16].

Misrahi développe les différents aspects de sa philosophie dans des styles différents : universitaire et démonstratif dans "La jouissance d'être : Le sujet et son désir, essai d'anthropologie philosophique", didactique dans "Qu'est-ce que l'éthique ?", poétique dans "les actes de la joie", sous forme de récit dans "construction d'un château" ou sous forme de dialogue dans "Un combat philosophique". Il a également abordé la question d'autrui, inspiré notamment par Martin Buber  : "Martin Buber, le philosophie de la relation" (Seghers).

Œuvres[modifier | modifier le code]

  Philosopher avec la jeunesse, Encre Marine, 2015

Participation[modifier | modifier le code]

  • "Notice introductive à la Correspondance de Spinoza", in Œuvres complètes de Spinoza, texte traduit, présenté et annoté par R.Caillois, M.Francès et R.Misrahi, Gallimard - La Pléiade, 1954
  • "La coexistence ou la guerre", in Le Conflit israélo-arabe, sous la direction de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes,
  • "L'antisémitisme latent", in Racisme et société, sous la direction de C.Duchet et P.de Comarmond, Maspero, 1969
  • "Pour une phénoménologie existentielle intégrale", in Questions à l'œuvre de Sartre, Les Temps modernes, 1990
  • "Critique de la théorie de la souffrance dans l'ontologie de Schopenhauer", in Présences de Schopenhauer, sous la direction de Roger-Pol Droit, Grasset, 1991
  • "Du bonheur, entretien avec Belinda Cannone", in Esprit, août-septembre 1998
  • "De la mort et de l'attachement à la vie", in La fabrication de la mort, sous la direction de Ruth Scheps, interviews diffusées sur France Culture et éditées par les Empêcheurs de penser en rond, 1998
  • "La Métaphysique de Spinoza" in Métaphysique, sous la direction de Renée Bouveresse, Ellipses, 1999
  • "Le Bonheur. Signification. Difficultés et voies d'accès", in Philosopher 2, sous la direction de Christian Delacampagnc et Robert Maggiori, Fayard, 1999
  • "Le libre désir", in '"ENTRE DÉSIR ET RENONCEMENT" - Marie de Solemne. Éd. Dervy, Éd. Albin-Michel

L'Existence comme itinéraire, avec Véronique Verdier, Le Bord de l'eau, 2012

  • "Liberté", dossier dirigé par Robert Misrahi pour la revue poétique et philosophique Peut-être no 4, janvier 2013.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d Biographie de la Documentation de Radio France, « Robert Misrahi », France Inter,‎ (consulté le 6 avril 2013)
  2. Autobiographie La nacre et le rocher
  3. a, b et c Philippe Val, Reviens, Voltaire, ils sont devenus fous, Grasset,‎ (lire en ligne)
  4. Sartre : 1905-1980, Annie COHEN-SOLAL Gallimard - Folio Essais, 1999, (ISBN 978-2-07-041105-4)
  5. « 4ème photo de classe »
  6. Le Travail de la liberté, Le Bord de l'eau, p. 284.
  7. Henri Maler, « Quand Charlie Hebdo et Le Monde rivalisent d’esprit libertaire », Acrimed,‎ (consulté le 6 avril 2013)
  8. Eric Mettout, « Les religions et Charlie Hebdo: je te déteste, moi aussi », L'Express,‎ (consulté le 6 avril 2013)
  9. Lire, numéro 411 - décembre 2012 - janvier 2013
  10. La réciprocité étant, comme la responsabilité, une modalité du rapport à autrui. La réciprocité est à entendre au sens d'une réciprocité sans calcul et sans contrat, au contraire de la réversibilité.
  11. a et b Robert Misrahi, Les Actes de la Joie, Paris, Puf,‎ , « Dès l’origine, dès le déploiement de la plus simple activité utilitaire et affective, un sujet est là, qui est présent à lui-même dans une relative luminosité. Cette lumière n’est peut-être d’abord presque rien (songeons à l’humanité malheureuse ou aliéné, persécutée ou inculte), mais elle existe comme lumière, c’est-à-dire comme ce premier dépassement de l’opacité nocturne qui définit l’animalité », p20
  12. Ibid,, p23
  13. Qu'est-ce que l'éthique ? Armand Colin
  14. Robert Misrahi, Les actes de la joie, Paris, Puf,‎
  15. Idem
  16. Traité du bonheur 2 : éthique, politique et bonheur ; Existence et démocratie

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Véronique Verdier, Robert Misrahi : l'existence comme itinéraire , 2012
  • "Le traité du bonheur de Robert Misrahi" par Fabrice Guého, revue "Cahiers philosophiques" No 25 CNDP
  • Article sur les ouvrages d'André Comte-Sponville et Robert Misrahi in Encyclopaedia Universalis, volume Universalia 1985. (fg)

Liens externes[modifier | modifier le code]