Papias d'Hiérapolis

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Papias est un évêque de Hiérapolis (Phrygie) de la première partie du IIe siècle. Papias est considéré comme « Bienheureux » par l'Église catholique, et sa mémoire est célébrée le 22 février.

Histoire[modifier | modifier le code]

Datation[modifier | modifier le code]

Il a écrit un ouvrage en cinq livres intitulé Λογἱων κυριακῶν ἐξηγήσεις / Logiôn kyriakôn exêgêseis, titre généralement traduit par Explication des paroles du Seigneur. L'œuvre de Papias est perdue. II est impossible de la dater avec précision, ce qui serait pourtant indispensable. Le seul témoignage dont on dispose est celui d'Irénée de Lyon[1], qui le qualifie d’« ancien », et écrit que Papias avait écouté la prédication de l'apôtre Jean et était l'ami de Polycarpe de Smyrne. D’après Eusèbe de Césarée, historien du IVe siècle, Papias croyait au Règne du Christ de mille années littérales (même si deux siècles plus tard Eusèbe était en complet désaccord avec lui)(Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39).

Les fragments eusébiens[modifier | modifier le code]

Eusèbe, source principale, consacre à Papias un chapitre de son Histoire ecclésiastique [2], mais il ne l'apprécie guère : selon lui, un homme d'intelligence médiocre « comme le montrent ses livres ».

Jugement d'Eusèbe[modifier | modifier le code]

Papias, pour sa formation personnelle, il se méfie des livres et qu'il leur préfère la tradition orale « vivante » :

« Si quelque part venait quelqu'un qui avait été dans la compagnie des presbytres, je m'informais des paroles des presbytres : ce qu'ont dit André ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur ; et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. Je ne pensais pas que les choses qui proviennent des livres me fussent aussi utiles que ce qui vient d'une parole vivante et durable[3]. »

Par « presbytres » il faut entendre les « anciens ». Papias utilise le terme à la fois pour parler des membres du groupe des douze — qui seront appelés « Douze Apôtres » par la suite — et d'autres « anciens » qui ont d'après lui été aussi « disciples du Seigneur » et qu'il a rencontré personnellement, comme Aristion ou « Jean le presbytre » - distinct de Jean de Zébédée - ou encore un étranger de passage. Les presbytres qu'il interroge apprennent à s'enquérir de qui était ce Marc dont l'Évangile circulait alors dans les Églises d'Orient et quel crédit il fallait lui accorder

La critique et l'hypercritique peuvent s'exercer sur ce texte (elles n'y ont pas failli), il n'en reste pas moins que nous apprenons ainsi ce que l'on pouvait savoir de Marc dans une église d'Asie mineure au début du IIe siècle et que, sur la source d'aucun autre texte évangélique, on ne nous a transmis d'élément aussi clair. Papias parle aussi de Matthieu. Eusèbe ne cite qu'une phrase dont le contexte manque cruellement : « Sur Matthieu il dit ceci : Matthieu réunit donc en langue hébraïque les logia (de Jésus) et chacun les interpréta comme il en était capable »[4]

Cette phrase a fait noircir des volumes entiers d'interprétations et de commentaires — et il en faudrait un autre pour les résumer même succinctement. Essayons simplement d'en cerner l'enjeu.

L'identité de Matthieu est-elle celle de l'évangéliste ?
Eusèbe, soupçonneux, n'hésite pas. Pour Papias, il paraît clair, au vu des fragments conservés, que Matthieu, c'est l'apôtre. Mais Papias connaissait-il l'évangile grec de Matthieu ?
  • Tout dépend ensuite du sens exact qu'on donne ici au mot logia.
Si on lui donne le sens de récit ou d'histoire, ces Logia de Jésus sont bien près d'être un évangile. La phrase de Papias constitue alors le seul document qui attesterait de l'existence d'un original araméen de l'évangile grec que nous connaissons.
Si on donne à Logia simplement le sens de paroles — avec le sens dérivé de « recueil de paroles magistrales » devenu quasi-technique dans le langage religieux du temps — on se trouverait alors en présence d'un recueil disparu de paroles attribuées à Jésus. Cela satisferait bien ceux des spécialistes modernes du Nouveau Testament (sans doute la majorité) qui cherchent la solution du problème des synoptiques dans l'une ou l'autre variante de l'hypothèse dite «des deux sources», laquelle implique que les évangiles de Matthieu et de Luc dépendent justement d'un tel recueil (qu'on appelle source Q dans le jargon technique). La phrase de Papias est régulièrement sollicitée pour appuyer la légitimité de l'hypothèse. Certains seraient même tentés de voir la source Q elle-même dans ces Logia perdues, mais c'est alors soulever de nouvelles difficultés. À moins que Papias ne les soulève lui-même.
  • Car la fin sibylline de la phrase pose elle aussi problème. Elle s'éclaircirait si l'on pouvait comprendre : « et chacun les traduisit comme il put ». Certains traducteurs n'hésitent pas, mais n'est-ce pas forcer le sens ?
En tout cas, cela suppose qu'au temps de Papias, il y avait au moins des interprétations divergentes de ces logia et que pour lui-même (ou plutôt pour son informateur, car il est peu probable que Papias ait compris l'araméen) seul l'original apostolique méritait confiance. La phrase se comprendrait mieux si Papias ne connaissait pas l'évangile grec. S'il le connaissait (ce qu'il serait tout de même raisonnable de penser), l'attribuait-il à Matthieu lui-même ou à l'un de ceux qui interprétaient les logia « comme il en était capable » ?

Autres traditions recueillies par Papias[modifier | modifier le code]

Le livre de Papias rapportait de nombreuses autres traditions, dont certaines proviendraient des filles de l'apôtre Philippe qui vivaient à Hiérapolis. Il y avait une histoire de résurrection d'un mort qui serait arrivée du temps de Philippe et celle du meurtre de Jean, frère de Jacques, commis par les Juifs ; celle aussi de Justus dit Barsabas qui aurait bu du poison mortel sans désagrément (mais il doit y avoir là une réminiscence de l'évangile de Marc, XVI, 18). D'après une scholie d'Apollinaire de Laodicée (qu'on retrouve peut-être dans un texte de Théophylacte), Papias connaissait une tradition populaire sur la mort de Judas, devenu tellement enflé qu'il ne pouvait plus passer là où une charrette passait aisément et qui finit écrasé par ladite charrette en répandant ses boyaux dans la rue.

Le millénarisme de Papias[modifier | modifier le code]

Parmi ces enseignements bizarres et d'autres choses tout à fait fabuleuses qui font faire la grimace à Eusèbe, il y a celui-ci :

«  …il a dit qu'il y aura mille ans après la résurrection des morts et que le règne du Christ aura lieu corporellement sur cette terre. Je pense qu'il suppose tout cela après avoir compris de travers les récits des apôtres, et qu'il n'a pas saisi les choses dites par eux en figures et d'une manière symbolique…

De plus, Eusèbe rend Papias responsable du fait qu'« un très grand nombre d'écrivains ecclésiastiques (…) ont adopté les mêmes opinions que lui, confiants dans son antiquité : c'est là ce qui s'est produit pour Irénée… Or, dans son Adversus Hæreses, c'est bien dans le chapitre final sur le millénarisme qu'Irénée cite ce qu'il donne comme un enseignement de Jean d'après le livre IV de Papias, lui-même promu presbytre :

« Il viendra des jours où des vignes croîtront, qui auront chacune dix mille ceps, et sur chaque cep dix mille branches, et sur chaque branche dix mille bourgeons, et sur chaque bourgeon dix mille grappes, et sur chaque grappe dix mille grains, et chaque grain pressé donnera vingt-cinq métrètes de vin. Et lorsque l'un des saints cueillera une grappe, une autre grappe lui criera : Je suis meilleure, cueille-moi et, par moi, bénis le Seigneur ! De même le grain de blé produira dix mille épis, chaque épi aura dix mille grains et chaque grain donnera cinq chénices de belle farine ; et il en sera de même, toute proportion gardée, pour les autres fruits, pour les semences et pour l'herbe. Et tous les animaux, usant de cette nourriture qu'ils recevront de la terre, vivront en paix et en harmonie les uns avec les autres et seront pleinement soumis aux hommes » (trad. A. Rousseau).

Papias n'a sans doute pas eu l'importance que lui donne Eusèbe pour la déplorer, mais ce texte suffit à faire regretter à l'historien la perte d'une source qui aurait été précieuse pour la connaissance du millénarisme antique. Il existe quelques autres fragments, plus ou moins solidement attribués à Papias, et qui ne sont guère importants (même si on s'en est servi pour des discussions sur les Épîtres de Jean). Les autres auteurs qui parlent de lui (Jérôme, Philippe de Sidè, etc.) dépendent d'Eusèbe et n'ajoutent pas grand-chose. Quant au martyre de Papias, il n'y a sans doute que des confusions avec des homonymes.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  • Les Pères apostoliques. Texte intégral, trad. Dominique Bertrand, Cerf, coll. "Sagesses chrétiennes", 2001.
  • Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 39.
  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies… trad. d'Adelin Rousseau, coll. Sources chrétiennes.

Études[modifier | modifier le code]

  • Roger Gryson, "À propos du témoignage de Papias sur Matthieu : le sens du mot λόγιον chez les Pères du second siècle", in Ephemerides Theologicae Lovanienses, 41, 1965, p.  530–547.
  • A. F. Walls, "Papias and Oral Tradition", Vigiliæ Christianæ, 21.3, 1967, pp.  137-140.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Contre les hérésies 5, 33, 4
  2. 3, 39
  3. Les fragments d'Eusèbe sont issus de l'édition de Gustave Bardy, dans la coll. Sources chrétiennes .
  4. Même si d’autres traductions (en anglais, par exemple) sont l’équivalent de la traduction française ci-dessus dont la fin sera dite sibylline", une autre traduction peut être : "Matthieu, employant l’hébreu, arrangea ensemble les logia et les traduisit comme chacun pouvait le faire." La question est complexe. Littéralement, αὐτὰ, ce sont les logia mais ne peut-on pas extrapoler et comprendre les logia et l'hébreu d'assemblage ? Donc, une fois fait par Matthieu l’assemblage des logias en grec, soit, selon la première traduction, on constate (et regrette ?) que tout un chacun se soit mis à faire des traductions (maintenant perdues) ; soit, selon la seconde traduction, on comprend que c’est Matthieu qui fait sa propre traduction, comme tout traducteur pouvait le faire, c'est-à-dire sans réarrangements.