Bovarysme

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Emma Bovary, par Alfred de Richemont (1857-1911) dans une illustration de 1905 du roman.

Le bovarysme ou bovarisme[1] est un état ou sentiment d'insatisfaction, caractéristique du personnage d'Emma Bovary, héroïne du roman de Flaubert, Madame Bovary.

Définitions[modifier | modifier le code]

Le bovarysme est « un état d’insatisfaction, sur les plans affectifs et sociaux, qui se rencontre en particulier chez certaines jeunes personnes névrosées, et qui se traduit par des ambitions vaines et démesurées, une fuite dans l’imaginaire et le romanesque[2]. »

« Affection dont est atteinte l'héroïne du roman de Flaubert, Emma Bovary, et qui consiste à construire sa vision du monde à partir de la lecture de romans. L'invalidité des univers romanesques à servir de modèles au monde réel entraîne une série de désillusions. Par extension, le terme désigne une pathologie de la lecture[3]. »

Selon Flaubert, le bovarysme est « la rencontre des idéaux romantiques face à la petitesse des choses de la réalité » qualifié par le même auteur du terme de « mélancolie »[4].

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le terme bovarysme est un substantif forgé d’après le roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary. Il fut introduit par Jules de Gaultier en 1892[5] dans son premier essai, Le Bovarysme, la psychologie dans l’œuvre de Flaubert.

Le terme « bovaryser » fait son entrée dans le dictionnaire Le Grand Robert 2014, où il est défini comme le fait de « rêver à un autre destin, plus satisfaisant ».

Flaubert et Balzac[modifier | modifier le code]

Honoré de Balzac avait déjà décrit cet état dans La Femme de trente ans, dont Flaubert s'est inspiré[6]. Selon Pierre Barbéris, c'est Balzac qui a inventé le bovarysme[7].

Emma Bovary[modifier | modifier le code]

Dans le roman de Flaubert, Emma Bovary a beaucoup lu durant sa jeunesse, en particulier des ouvrages romantiques. Or, sa vie conjugale, loin de se conformer à ses rêves, ne lui apporte que frustrations et désillusions, son mari Charles Bovary étant un homme médiocre. De plus, ses rencontres avec Rodolphe Boulanger, gentilhomme de campagne, et Léon Dupuis, stéréotype du jeune homme romantique, avec lesquels elle aura une aventure, se terminent aussi par des échecs. Ils ne sont en effet qu'une pâle copie des personnages de roman qu'elle aimerait rencontrer. Rodolphe est le substitut pédant et lâche d'un aristocrate ; quant à Léon, s'il a aimé Emma Bovary au début à la façon craintive et respectueuse des romantiques, la fin révèle que leur liaison n'est pas fondée sur la passion. Léon ne peut en plus pas être l'homme parfait des romans d'Emma car il est trop jeune pour être un homme.

Finalement, la déception d'Emma par rapport à sa vie se solde par son suicide.

Le bovarysme, un regard réaliste sur le romantisme[modifier | modifier le code]

Dans Madame Bovary, Madame Bovary mère s'écrie contre sa bru, dans un moment de colère : « Ah ! Elle s'occupe ! À quoi donc ? À lire des romans, de mauvais livres »[8]. Dès lors, l'acte d'accusation est lancé. Le bovarysme, déjà apparu dans La Femme de trente ans de Balzac[7], apparaît alors ici clairement comme né du romantisme et de son écrasement face à une réalité très éloignée de fantasmes et d'idéaux féminins. Flaubert fait ainsi de Madame Bovary un regard sur la littérature romantique, qui s'est développée au XIXe siècle.

En littérature[modifier | modifier le code]

Dans son livre Comme un roman, Daniel Pennac promulgue le bovarysme, qu'il qualifie de « maladie textuellement transmissible », comme l'un des droits imprescriptibles du lecteur.

Le psychanalyste Pontalis[9] a mis en évidence l’hystérie comme constitution, tant psychique que sociale, de la personnalité d’Emma Bovary. Sous sa forme active (hyperactivité virilisante) et passive (prostration lors de la rupture avec Rodolphe), prostration qui renvoie à la « chute » de Gustave Flaubert à Pont-l’Évêque en 1844.

Quant à Baudelaire, il a noté l’androgynie de l’héroïne (tout comme Sartre) lorsqu’il écrit « Ce bizarre androgyne (qui) a gardé toutes les séductions d’une âme virile dans un charmant corps féminin[10] »

Or, hystérie et la tentation d’androgynie sont à l’œuvre au sein du complexe d’œdipe avec la troisième structure du Bovarisme, la dimension fantasmée, inaboutie de la castration. Une même structure triple pour un seul destin tragique, tel qu’on peut l’observer chez Strinberg (Mademoiselle Julie), Tolstoï (Anna Karenine) Ibsen (Hedda Gabler).

Ainsi Pontalis cosigne dès 1967 un article consacré au complexe de castration (Vocabulaire de la Psychanalyse 1973, p. 74) qui aurait dû alerter Sartre. « Chez la fille, l’absence de pénis est ressentie comme un préjudice qu’elle cherche à nier, compenses ou réparer ».

Quelles autres formes de compensation ou de réparation idéale sinon l’hystérie et l’androgynie (dans le coupe, Léon – Emma, Léon est la femme, Emma l’homme. Voie sans issue : croire (re)trouver dans la psyché et dans le corps de leurs partenaires le phallus introuvable ! L’adultère, dans la version bourgeoise flaubertienne où la recherche frénétique du partenaire idéal – la recherche du père – chez la femme libérée n’est qu’une tentative désespérée et tragique de réalisation du désir, par essence, irréalisable.

Sans compter que la dépendance économique (mariage d’intérêt, volonté de déclassement) et frustration sexuelle et existentielle se nourrissent mutuellement.

Le bovarisme aujourd’hui ?

Tant que la femme n’aura pas fait son deuil de la castration, y compris dans sa dimension socio-économique (choix d’un partenaire de niveau professionnel supérieur ou la puissance du père), tant qu’elle ignorera la loi de la psyché féminine (le choix non pas de deux structures sexuées, la masculine et féminine mais d’une seule) elle en mourra, comme le montre le très beau Léviathan d’Andrei Zvyagintev (Festival de Cannes 2014) : Frustrée par un mari veule (garagiste), frustrée par un amant (avocat) tout aussi veule qui, de surcroît, l’héroïne (ouvrière) qui trahit son mari n’aura d’autre issue que le suicide.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Définitions lexicographiques et étymologiques de « bovarysme » du Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales
  2. Bovarysme sur lettres.org
  3. Christine Montalbetti, La fiction, GF, 2001, p. 225
  4. Commentaire sur Madame Bovary, Larousse, Petits classiques, par Romain Lancrey-Javal.
  5. Revue Penser/rêver : « Que veut une femme ? », 2007, p. 18.
  6. Claudine Gothot-Mersch, Dictionnaire des littératures de langue française, Bordas, p. 810 : « À ce tournant-là de son œuvre, (Madame Bovary), une figure de romancier paraît s'être imposée à Flaubert : celle de Balzac. Sans trop forcer les choses, on pourrait dire qu'il s'est choisi là un père. (…) Comme Balzac, il va composer des récits réalistes, documentés, à fonction représentative. La peinture de la province dans Madame Bovary, de la société parisienne dans L'Éducation sentimentale (…) la thématique du grand prédécesseur se reconnaît là. »
  7. a et b Pierre Barbéris, Introduction à La Femme de trente ans, Folio Classique, p. 14.
  8. Madame Bovary, Seconde partie
  9. Pontalis, J.B., La maladie de Flaubert. In Les Temps Modernes ; Mai-juin 1954. Cité par Sartre.
  10. Sartre, J.P., L’idiot de la famille. 3 vol. Gallimard 1972. Nouvelle édition en 1988 avec, en annexe, les notes relatives à Madame Bovary qui aurait dû constituer la quatrième volume.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Le bovarysme dans la fiction[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Georges Palante, Le bovarysme, Une moderne philosophie de l'illusion,‎ .
  • Georges Lewi, Les Nouveaux Bovary, Génération Facebook, L'illusion de vivre autrement, édition Pearson, 2012.
  • Georges Lewi, Bovary21, François Bourin éditions, 2013.