Bikutsi

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Danseurs de bikutsi

Le bikutsi (parfois appelé tipi) est une musique et une danse traditionnelle du Cameroun. Cette danse et cette musique sont originaires des provinces du Centre et du Sud. C'est une danse traditionnelle de l'ethnie Beti.

Description et origine[modifier | modifier le code]

Le mot bikutsi signifierait en Ewondo battement de la terre[1](bi est une marque du pluriel, kut signifie battre, pulser, et si signifie terre).

Le bikutsi est un rythme à 6/8 pratiqué traditionnellement au Cameroun par les femmes beti. Destiné à guérir les maux, calmer la douleur de la perte d’un être cher, soulager la souffrance, ce rituel est exécuté par les femmes assises sur de minuscules tabourets. Elles chantent et frappent de petits hochets ou des bambous coupés en deux dans le sens de la longueur[2].

Dans une société patriarcale ou seuls les hommes avaient droit à la parole, il était interdit aux femmes d'élever le ton en public au milieu des hommes. La femme avait un statut de mineure sociale : « la poule ne chante pas devant les coqs » . Autre proverbe Beti : « Miningaq a à kokobo à zaam bod » (une femme ne parle pas au milieu des hommes). Alors, pour contourner ces différents interdits, elles organisaient des rassemblements festifs le soir au clair de l'une , après les travaux champêtres ou encore sur le chemin de retour du marché après avoir vendu leurs produits et fait des achats. Elles formaient un cercle dans lequel chacune d'entre elles entrait pour exprimer ses peines, ses frustrations , ses déceptions, ses mécontentements. Et ce, tout en chantant (paroles imagées et allégoriques), en frappant les mains, sous les acclamations des autres femmes du cercle reprenant en chœur le refrain , en claquant les mains et en trépignant[2].

Stanislas Awono résume cela ainsi : « conseils en termes voilés aux jeunes filles adolescentes qui viennent de contracter une union conjugale, des quolibets à l 'adresse des amants ou des maris trompeurs , mélodies idylliques où la femme décrit l'homme et ses rêves. Des cris d 'exaltation et de reconnaissance vis-à-vis du régime politique; Des chants funèbres qu'on rencontre surtout chez les pleureuses de métier ; les complaintes des spleens où elle manifeste ses irritations et ses dégouts » ; ces rassemblements de femmes étaient en réalité des exutoires, le but du rassemblement étant de permettre aux personnes à la fois d'exprimer ce qui les préoccupe et d'écouter d'autres personnes qui sont dans la même situation. Le fait d'être en présence de personnes vivant la même chose aidaient les participants à s'exprimer sans honte. C'est ainsi qu'elles déchargeaient toute leur tristesse et se revigoraient grâce à la danse et au chant[3].

Le Bikutsi est donc l'expression d'une révolte; il est né en réaction, à une organisation socioculturelle fondamentalement patriarcale et phallocratique. Jean-Marc Ela l'exprime : « à travers le rythme du Bikutsi, les gestes du corps, les éclats de rire sonores et la violence des paroles , les femmes font irruption dans l'espace public,à partir de mots très simples qui mettent en lumière les problèmes cruciaux du pays. Des chants rebelles témoignent de la dimension politique de la créativité culturelle des femmes africaines. C'est bien la révolte et la rupture qui s'expriment en chansons »[3].

Évolution[modifier | modifier le code]

La pratique existe encore, mais autrement. Le Bikutsi est exécuté par les femmes à l'occasion des grands rassemblements : les naissances, les deuils, les mariages, les rencontres associatives, etc.

Le bikutsi est, dans ses origines, joué par un orchestre de balafon ou « mendzang » voir « mvet ». Basé sur un rythme cadencé et trépignant, il est également marqué par une forte présence de percussions. C'est dans les années 1970 que le Bikutsi se modernise avec l'introduction d'instruments modernes. Messi Martin est à juste titre considéré comme le père du bikutsi moderne , il introduit un monceau de tissu entre le chevalet et les crins de la guitare. Tout comme le Makossa, le Bikutsi a subi à ses débuts une large influence de la musique congolaise ; en générale, le line up des guitares était une copie des phrasées de guitare de la rumba congolaise. Pour Jean Maurice Noah : « On reconnaitra d'une manière générale le Bikutsi par une guitare au "son-balafon" très dynamique et prépondérante. Le son de cette guitare supplante presque tous les autres sons. Aussi, le succès d'un morceau ici dépend-il du doigté du soliste »[4].

Jean Maurice Noah poursuit en relevant que : « un élément important de l'identité du Bikutsi est également la place des percussions ; les frappes des pieds contre terre et les claques qui rythmaient le biktsi d'hier sont reprises aujourd'hui par un ensemble d'instruments à percussion ; caisse , cymbale , timbale , boite à rythme, batterie électronique ,etc. Certains introduisent même le tam-tam d'appel traditionnel "Nkul" , les claquements manuels (Kop),à l'instar d'Aloa Javis ou d'Anne-Marie Ndzie. C'est dire l'importance des percussions dans les rythmiques du Bikutsi » ; C'est dans les années 1980 que vont émerger der grands noms du bikutsi. Le rythme fixe son ancrage sur le plan national et commence à s'ouvrir à l'international. C'est au cours de cette décennie que va apparaître sur la scène musicale camerounaise le groupe des Têtes brûlées[5],[6],[7] . Journaliste à Cameroun tribune et plus tard fondateur du groupe Têtes brûlées, Jean Marie Aanda a largement contribué à introduire le termes « Bikutsi » dans le langage public afin de mettre dans un seul vocable des rythmes différents de la culture beti[8].

Artistes[modifier | modifier le code]

Messi Martin a électrisé ce genre musical dans les années 1970, avec les tubes Ellig Effa et Evou. Les Têtes Brûlées ont pris le relais dans les années 1990, avec par exemple le titre Essingan. Anne-Marie Nzié a été aussi une des pionnières sur scène, Sally Nyolo en a proposé une version plus folk. De nombreux artistes l’ont adopté : K-Tino, Mani Bella, etc[1].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Sylvie Clerfeuille, « Le Bikutsi », Afrisson,‎ (lire en ligne)
  2. a et b Charly Ngon, « Traditions & Légendes : Les origines de la danse Bikutsi au Cameroun », Auletch,‎ (lire en ligne)
  3. a et b Jean Maurice Noah (dir.), Le bikutsi du Cameroun : ethnomusicologie des "Seigneurs de la forêt", Yaoundé, Carrefour/Erika, , p. 24-25
  4. Jean Maurice Noah (dir.), Le bikutsi du Cameroun : ethnomusicologie des "Seigneurs de la forêt", Yaoundé, Carrefour/Erika, , p. 42
  5. Véronique Mortaigne, « Les Têtes brûlées », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  6. Catherine Humblot, « Man to run », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  7. Bouziane Daoudi, « Forêt de rythmes brûlants », Libération,‎ (lire en ligne)
  8. Arol Ktchiemen, les icônes de la musique camerounaise, douala, les éditions du Muntu, , 286 p. (ISBN 978-2-9562874-0-7, www.dulivrepourvivre.org), p. 17-20

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Mark Dike DeLancey, Rebecca Mbuh, Mark W. Delancey, « Bikutsi », in Historical Dictionary of the Republic of Cameroon, Scarecrow Press, 2010 (4e éd.), p. 69-70 (ISBN 9780810873995)
  • Joseph Fumtim et Anne Cillon Perri, Zanzibar Epémé Théodore et les Têtes brûlées : la passion bikutsi, Éditions Ifrikiya, Yaoundé, 2013, 159 p. (ISBN 9789956473762)
  • (en) Dennis M Rathnaw, « The eroticization of Bikutsi : reclaiming female space through popular music and media », in African Music, 8 (4) 2010, p. 48-68