Affaire Thalamas

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Caricature de Thalamas par Henry Somm, 1904.

L’Affaire Thalamas fait référence à une polémique dans l'enseignement français autour des cours du professeur Amédée Thalamas portant sur Jeanne d'Arc. Lorsque les Camelots du roi, branche militante de l’Action française, décident de s'opposer à ce cours à la Sorbonne, la polémique gagne considérablement en ampleur. Pendant trois mois, les cours en question sont interrompus, de nombreuses manifestations se tiennent dans le quartier Latin et les émeutes étudiantes aboutissent à une occupation du ministère de la Justice.

Les prémices au lycée Condorcet[modifier | modifier le code]

Amédée Thalamas,
photographie d'Henri Manuel
publiée dans Le Miroir,
29 mars 1914.

L'affaire Thalamas démarre en novembre 1904. À la suite d'un cours particulièrement orienté du professeur sur Jeanne d’Arc à une classe de seconde au Lycée Condorcet, le député nationaliste de Paris Georges Berry dénonce un outrage à sa mémoire[1].

Ce cours faisait suite à la publication de son livre intitulé Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende[2] qui exposait d'une manière jugée « positiviste »[réf. nécessaire] la vie de la Pucelle d'Orléans.

L'intervention du député donne lieu à des polémiques dans la presse, à des manifestations, à un débat à la chambre, puis au duel entre Paul Déroulède et Jean Jaurès en . Dans ce contexte, une enquête est ouverte par le ministre de l'Instruction publique Joseph Chaumié. Celle-ci mène à un blâme du professeur, pour avoir manqué de tact et de mesure. Le professeur est alors déplacé du Lycée Condorcet au Lycée Charlemagne[1].

L'affaire Thalamas à la Sorbonne[modifier | modifier le code]

Caricature de Thalamas par Albert Guillaume, 1904.

Cinq ans plus tard, l'affaire se relance lorsque Thalamas est nommé à la Sorbonne. Thalamas ne possédant pas de titre de docteur ès lettres, le Conseil des professeurs de la Faculté de Lettres, présidé par le doyen, Alfred Croiset, l'avait autorisé en novembre 1908 à l'ouverture d'un cours libre, hebdomadaire, sur la Pédagogie de l’Histoire pour l'hiver 1908-1909. Ce cours était scindé en douze petits cours.

Les Camelots du roi dirigés par Maxime Real del Sarte décident dès lors d’interrompre chaque mercredi le cours, parfois avec violence :

  • Lors du premier cours, le 2 décembre 1908, étudiants et camelots envahissent l'amphithéâtre Michelet et mènent un tapage d'enfer. Maxime Real del Sarte inflige à Thalamas une fessée publique. Celui-ci s'enfuit ; les jeunes gens quittent la salle, se répandent sur le boulevard Saint-Michel, rompent les barrages de la police, franchissent la Seine, et arrivent à la statue de Jeanne d'Arc, où ils déposent une gerbe de fleurs[3];
  • Les 9 et 16 décembre, mêmes manifestations, mais la Sorbonne est en état de siège, la police est présente, il a des blessés et des dizaines d'arrestations. Ces événements finissent par des manifestations de soutien de plusieurs milliers de personnes dans le quartier de Maubert[3];
  • Le 23 décembre, voulant réhabiliter Jeanne d'Arc, Maurice Pujo entreprend, de lui consacrer un cours libre en pleine Sorbonne, au sein de l'amphithéâtre Guizot, et trace devant ses auditeurs un tableau historique. Il compare ainsi l'état de la France au XVe siècle avec celui de son temps :
« Les discordes civiles avaient amené le règne de l'étranger. La France souffrait parce que le pouvoir était disputé et l'autorité traditionnelle du chef contestée. Le jour où Jeanne d'Arc rendit au Roi son autorité, la France fut sauvée. Dans le désordre matériel, au milieu des dissensions des partis, Jeanne d'Arc, inspirée de Dieu, a compris, a senti plutôt qu'il fallait un acte, un acte de volonté simple et allant droit à un objet plus haut que ceux que se proposent ses contemporains. Jeanne d'Arc n'est rien qu'une petite paysanne, sans force, sans crédit, mais elle sait ce qu'elle veut, et ce qu'elle veut est conforme à la volonté de toutes les générations de France pendant cinq siècles d'histoire, conforme à la volonté de ses ancêtres et des nôtres. Pour la France, elle veut le Roi légitime[réf. nécessaire]. »
Ce cours pris par la force sur un cours de littérature, dure 3/4 d'heures et remporte un grand succès. Alors que le cours se termine un officier de paix, suivi d'un capitaine de la Garde et d'une file de soldats, lui demanda de sortir. Les auditeurs se dispersèrent sans incidents[3];
  • Le 6 janvier 1909, lors de la reprise du cours de Thalamas, au cours d'une manifestation virant à l'émeute, une bombe explose dans la rue sur un lieu proche du rassemblement des manifestants. Elle vise vraisemblablement ces derniers[3];
  • Le 11 janvier, les camelots tentent d'organiser un nouveau cours, sur la chairs du doyen responsable de l'affaire. Le coup ne fonctionne pas et la tentative finit en bagarre[3];
  • Pendant la suite du mois de janvier et de février, divers manifestations et affrontement se déroulent entre les camps thalamistes et antithalamistes, se soldant en général par la victoire des anti. Du côté des thalamistes, faisant face aux camelots dans les bagarres, se trouvent notamment des militants catholiques du nom du mouvement Le Sillon[4].
  • Le 10 février, l'une des manifestations finit par la prise du ministère de la justice par les Camelots du Roi. Le ministère est envahi jusqu'au premier étage vingt minutes durant, soixante manifestants sont arrêtés[3];
  • Le 17 février, les Camelots du Roi interviendront à nouveau dans le cours de Thalamas et lui administrent une fessée publique sur son bureau[3].

Durant les événements, plusieurs Camelots, dont Georges Bernanos, sont arrêtés et détenus à la prison de la Santé. Dès le mois de février, le député Jules Delahaye prend la parole à la Chambre des députés pour protester contre ces arrestations. Reçu par Georges Clemenceau, alors président du Conseil, Maxime Real del Sarte obtient la libération des détenus[4].

Cet épisode s'inscrit dans une période de « mythification » de Jeanne d'Arc dans les milieux nationalistes français[5]; il s'agit de l'un des premiers coup d'éclat des Camelots du Roi[4].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources primaires[modifier | modifier le code]

  • Amédée Thalamas, Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende, Paris, Paul Paclot & Cie, , 63 p.
  • Almanach de l'action française 1910, Action française, (lire en ligne).
  • « L'Affaire Thalamas à la Chambre : la Cause de l'Université défendue par Jean Jaurès », Revue des lycées et des collèges : semi-mensuelle : organe indépendant de l'enseignement secondaire public, Paris, Librairie des Deux-mondes, no 1 (1re année),‎ , p. 4-9 (lire en ligne).
  • « LE PROCÈS DE M. PUJO. - Tribunal correctionnel de la Seine (Première Chambre). - Plaidoirie de Me de Roux », Revue des grands procès contemporains : Recueil d'éloquence judiciaire donnant, chaque mois, le texte intégral des principaux plaidoyers et réquisitoires, tome XXVII, 1909 p. 335-340, lire en ligne.

Études[modifier | modifier le code]

  • Jean Capot de Quissac, « L'Action française à l'assaut de la Sorbonne historienne », dans Charles-Olivier Carbonell et Georges Livet (dir.), Au Berceau des Annales, Toulouse, Privat, p. 139-191.
  • (en) Sarah H. Gustafson, Representing Joan of Arc : Youth, School, and Citizenship in the Thalamas Affair of 1904, thèse soutenue au Davidson College, History Department (Caroline du Nord), 2004, 255 p.
  • (en) Martha Hanna, « Iconology and Ideology : Images of Joan of Arc in the Idiom of the Action Française, 1908-1931 », French Historical Studies, Duke University Press, vol. 14, no 2,‎ , p. 215-239 (DOI 10.2307/286583, JSTOR 286583).
  • (en) Martha Hanna, « Laying Siege to the Sorbonne : The Action Française's Attack upon the Dreyfusard University », Historical Reflections / Réflexions Historiques, Berghahn Books, vol. 24, no 1 « Intellectuals and the Dreyfus Affair »,‎ , p. 155-177 (JSTOR 41299111).
  • Jean-Noël Jeanneney, Concordances des temps : chroniques sur l'actualité du passé, Paris, Seuil, 1987 (réédition : 1991), « Jeanne d'Arc à tous vents ».
  • Laurent Joly, « Les débuts de l'Action française (1899-1914) ou l'élaboration d'un nationalisme antisémite », Revue historique, Paris, Presses universitaires de France, no 639 « Religion et société »,‎ , p. 695–717 (lire en ligne).
  • Gerd Krumeich (trad. Josie Mély, Marie-Hélène Pateau et Lisette Rosenfeld, préf. Régine Pernoud), Jeanne d'Arc à travers l'histoire [« Jeanne d'Arc in der Geschichte : Historiographie, Politik, Kultur »], Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Albin Michel. Histoire », , 348 p. (ISBN 2-226-06651-9)
    Réédition : Gerd Krumeich (trad. Josie Mély, Marie-Hélène Pateau et Lisette Rosenfeld, préf. Pierre Nora), Jeanne d'Arc à travers l'histoire [« Jeanne d'Arc in der Geschichte : Historiographie, Politik, Kultur »], Paris, Belin, , 416 p. (ISBN 978-2-410-00096-2).
  • Gerd Krumeich, « Maurras, les maurrassiens et Jeanne d'Arc », dans Olivier Dard, Michel Leymarie, N. McWilliam (dir.), Le maurrassisme et la culture. L'Action française. Culture, société, politique, vol. III, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, p. 197-208.
  • Nadia Margolis, « La chevauchée solitaire du professeur Thalamas : rationalistes et réactionnaires dans l'historiographie johannique (1904-1945) », Bulletin de l'association des amis du Centre Jeanne d'Arc, no 15,‎ , p. 7-28.
  • Anne Rasmussen, « L'affaire Thalamas », L'Histoire, no 210,‎ , p. 62.
  • Jean-François Sirinelli, « Un boursier conquérant : Amédée Thalamas », Bulletin du Centre d'histoire de la France contemporaine, Paris X-Nanterre, no 7,‎ , p. 197-206.
    Article repris dans : Jean-François Sirinelli, Génération intellectuelle : khâgneux et normaliens dans l'entre-deux-guerres, Paris, Fayard, , 721 p. (ISBN 2-213-02040-X, présentation en ligne), p. 220-226, [présentation en ligne], [présentation en ligne].
    Réédition : Jean-François Sirinelli, Génération intellectuelle : khâgneux et normaliens dans l'entre-deux-guerres, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige » (no 160), , 720 p. (ISBN 2-13-044685-X), p. 220-226.
  • Jean-François Sirinelli, « Action française : main basse sur le Quartier latin », L'Histoire, no 51,‎ , p. 6-15.
  • Gérard Vincent, « Les professeurs de l'enseignement secondaire dans la société de la « Belle Époque » », Revue d'histoire moderne et contemporaine, Paris, Presses universitaires de France, t. XIII,‎ , p. 49-86 (lire en ligne).
  • George Weisz, « Associations et manifestations : les étudiants français de la Belle Époque », Le Mouvement social, Paris, Les Éditions ouvrières, no 120 « Entre socialisme et nationalisme : les mouvements étudiants européens »,‎ , p. 31-44 (lire en ligne).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Oeuvres de Jean Jaurès : Laïcité et unité, vol. tome 10, Fayard (lire en ligne)
  2. Amédée Thalamas, Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende, Paris, P. Paclot, 1904.
  3. a, b, c, d, e, f et g « Almanach de l'action française 1910 », Action française,
  4. a, b et c Maurice Pujot, Les Camelots du Roi, Éditions du Manant,
  5. « La mythification de Jeanne d'Arc, de l'Action française au FN », sur lemonde.fr, (consulté le 25 octobre 2017).