Arabe sicilien

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L'arabe sicilien était un dialecte arabe parlé entre le Xe et le XIIe siècle en Sicile, en Calabre et aux îles Kerkennah, petit archipel proche de la côte tunisienne. Appelé en arabe siqili ou sqili (de Siqiliya, nom arabe de l'île), il fait avec le maltais, dont il était très proche, partie des langues dites siculo-arabes.

Histoire chrono-culturelle de l'arabe sicilien[modifier | modifier le code]

Conquête aghlabide de la Sicile[modifier | modifier le code]

Après la mort de Mahomet, en 632, le djihad permit l'expansion de l'islam, d'abord au Machrek avec les trois premiers califes, compagnons du prophète, puis au Maghreb et en al-Andalus avec les califes omeyyades. La mer Méditerranée est un « lac musulman »[1] pour le commerce arabe. Les seuls à contester son hégémonie sont les empereurs byzantins qui, avec la Sicile et Malte, contrôlent la rive nord du passage entre le bassin oriental et occidental de la Méditerranée.

Au tout début du VIIIe siècle, les Aghlabides de l'Ifriqiya s'attaquent à Constantinople — mais échouent après un an de siège —, et à la Sicile, mais ils doivent renoncer pour faire face à des révoltes berbères en Afrique du Nord. Finalement la conquête de l'île ne fut réalisée qu'au IXe siècle et elle fut particulièrement longue (827-902)[2].

À la suite de cette conquête, un mouvement d'immigration d'Arabo-Berbères peuple les vallées fertiles de Sicile. Ce sont ces colons qui apportent la langue arabe en Sicile. Elle s'enrichit au contact de la population sicilienne pour acquérir des traits caractéristiques propres pour en faire une langue distincte de celle parlée en Ifriqiya et devenir peu à peu l'arabe sicilien ou siquili.

Derniers arabophones de Sicile[modifier | modifier le code]

Après la conquête normande de la Sicile, les nouveaux conquérants adoptèrent une politique tolérante envers la population musulmane, qui constituait à leurs yeux un élément ethnique parmi la population ancienne de l'île.

Un grand nombre de paysans arabophones subsistent encore un siècle après la conquête normande, notamment dans la partie nord-occidentale de l'île, appelée Mazara del Vallo (la vallée de Mazara). Ibn Djubayr, intellectuel originaire d’Al Andalus, dans un récit de voyage en 1184 précise que les musulmans constituent une communauté autonome ayant ses propres lois et vivant à l’écart des chrétiens. En effet, les musulmans exercent librement leur culte, possèdent une grande mosquée, de petites mosquées servant d’école coranique, et un tribunal présidé par un cadi, c’est-à-dire un juge religieux.

Une révolte fut lancée par un dénommé Ibn ‘Abbad (Mirabetto) à Iato et Entella. La révolte fut réprimée durement. Devant le nombre de morts que cela causa dans la population, il finit par se rendre et fut mis à mort. Sa fille reprit le flambeau de la révolte contre Frédéric II de Hohenstaufen, mais la mort de l'héroïne sonna le glas de la communauté musulmane de l'île. Frédéric II de Hohenstaufen, jugeant dangereux l'idée de garder une telle population si près de coreligionnaires qui pourraient leur venir en aide en cas de nouvelle révolte, et connaissant les trop vivaces traditions indépendantistes des montagnards et des paysans du Val di Mazzara, il les obligea à demander l'aman.

Les musulmans rebelles de Sicile furent envoyés à Lucera, cité fondée par Frédéric II de Hohenstaufen en 1220 au nord de l'Apulie (les Pouilles actuelles), par vagues successives entre 1223 et 1246 pour cultiver les terres fertiles autour de la ville, faisant fuir une bonne partie de la population chrétienne. On parle alors de plus de 60 000 musulmans d'après certaines sources, répartis entre Lucera, Girifalco et Acerenza. Placés aux portes des États pontificaux, il leur confia la garde du Trésor royal. Ils firent d'abord en 1226, une révolte très vite réprimée, les musulmans n'étaient pour Frédéric II que des sujets dont il exigeait la soumission, ce qu'ils firent rapidement.

La forteresse fut achevée en 1227 et devint le principal point d'appui pour les provinces touchant l'Adriatique. L'empereur les employa notamment dans sa garde personnelle, ce qui est une tradition déjà employée par les princes normands de Sicile notamment Robert Guiscard[réf. nécessaire]. Il ouvrit les portes des casernes sarrasines aux missionnaires franciscains afin qu'ils puissent instruire ceux qui le désiraient en la foi chrétienne, Frédéric II n'était pas dupe, il savait qu'aucun ne le ferait mais avait voulu calmer par ce geste le pape. En 1239, il les concentra tous à Lucera aussi bien ceux qui habitaient à Girafalco et à Acerenza mais aussi de nouvelles familles venues de Sicile. On appela alors la ville Lucera Saracenorum. Il s'installa dans les dernières années de sa vie à Lucera vivant comme un monarque oriental avec même des haras de chameaux et pratiquait la chasse aux guépards. Fidèle à son empereur qui s'éteignit le 13 décembre 1250 à 7 miles de ses murs, à Castelfiorentino, Lucera, dont les habitants devinrent des serviteurs zélés de l'État, connut des périodes de splendeur dans les domaines de la culture et de l'artisanat.

Après le règne de Conrad, le pape Innocent IV tenta même de rallier à sa cause les musulmans de Lucera. Oubliant du même coup tout ce qu'il avait pu dire du séjour scandaleux de ces Infidèles, il offrit à leur émir, que les chroniqueurs appellent Jean le Maure, la possibilité de devenir grand camérier du royaume et d'obtenir de nouvelles terres mais les habitants de Lucera ne le suivirent pas dans sa tentative de trahir ses princes. Manfred se réfugia parmi eux et reconquit son royaume grâce au soutien sans faille des musulmans de Lucera. Il n'avait pas dans le royaume de sujets plus dévoués à sa personne. Il leur confia sa femme, Hélène d'Épire et ses enfants en bas âge, pour aller combattre Charles d'Anjou. À la bataille de Benevento (ou Benévent) en 1266, des milliers de musulmans tombèrent au champ d'honneur. Abandonnée par ses conseillers à la suite de la défaite de son mari, la princesse tenta de prendre voile pour l'Épire et se rend donc à Trani où le châtelain la vendit à Charles Ier d'Anjou, celui-ci se rendit cruel envers la progéniture de Manfred, ils furent jugés indignes de l'échafaud et pourrirent dans des cachots infects[3].

Le passage à la dynastie angevine avec le règne de Charles Ier fut d'abord sans histoire, il les confirma dans leurs privilèges mais dès que la nouvelle que Conradin allait franchir les Alpes parvint dans la cité, les musulmans hissèrent le pavillon de la maison de Souabe (celle de leur ancien seigneur Manfred), Lucera devint le signe du ralliement des Gibelins le plus méridional, Charles tenta de faire le siège de la cité avant que son rival ne parvienne sur les lieux. Après un siège infructueux, il décida d'aller au-devant de Conradin et le bat lors d'une bataille, il revient alors sur la cité, décide son blocus afin de l'affamer et le 15 août 1269, ils durent se rendre défilant devant un vainqueur irrité d'une aussi héroïque et valeureuse résistance. Il les garda mais leur retira les privilèges[4], ils devaient désormais être sous l'autorité du justicier de la province et plaça 60 lanciers en garnison pour les surveiller.

Son fils Charles II considérait comme son devoir de promouvoir le christianisme à Lucera. En 1268-1269, la papauté appela à la croisade pour la destruction de la colonie musulmane de Lucera. Il tua plus de 20 000 musulmans et fit démolir la mosquée centrale et la remplaça par une cathédrale, puis rebaptisa la ville Civitas Sancte Marie en souvenir de la défaite des musulmans et non loin de là, l'église de Saint François où le « poverello » de Lucera, Francesco Antonio Fasano connu sous le nom de « Maestro », accomplit son apostolat. Quant à la majorité des musulmans, nombreux furent vendus comme esclaves ; toutefois un certain nombre de notables eurent, quant à eux, la possibilité de se convertir au christianisme. Giovanni di Banletta vint détruire les derniers noyaux d'Islam en terre italienne en 1300.

L'arabe était, jusqu'au début du XIVe siècle, la langue maternelle de nombreux chrétiens siciliens mais, à partir de 1330, elle fut abandonnée par ces chrétiens et devint donc une particularité juive. Les fortes migrations au XIIIe siècle des Juifs du Maghreb vers la Sicile renforcèrent certainement l'arabophonie.

Textes relatifs à l'arabe sicilien[modifier | modifier le code]

Le Tatqīf al-Lisān d'Ibn Makkī, traité écrit au XIe siècle afin de corriger les erreurs de langage des arabophones siciliens et correspondant à la tradition du lahn al-'āmmah.

Henri Bresc, Arabes de langue, Juifs de religion : L'évolution du judaïsme sicilien dans l'environnement latin, xiie-xve siècles, 2001, Paris, Éditions Bouchène, 349 p.

Roma, Loescher, 1910. Revue des langues romanes.

Personnages célèbres parlant l'arabe sicilien[modifier | modifier le code]

Ibn Rashiq (1000-1070), linguiste bèrbere né à M’sila en Algérie, mais qui s'enfuit en Sicile pour échapper à la répression des tribus hilaliennes en Ifriqiyya.

Ibn Al Birr (Abû Bakr Muhammad Ibn Ali), lexicographe et philosophe né en Sicile à la fin du Xe siècle. Il étudia à Alexandrie et à Mahdia en Tunisie, puis revint dans l’île à la fin de la période kalbite, dernière dynastie musulmane sicilienne et liée aux Fatimides du Caire.

Ibn Hamdis (Noto 1056 - Majorque 1133), poète.

Jawhar al-Siqilli (911-992 au Caire), général sicilien qui établit le plus grand empire fatimide de l'histoire en conquérant tout le nord de l'Afrique, l'Égypte et la Syrie. Fondateur de al-Qahirah (Le Caire) et la Grande mosquée de al-Azhar.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. C. Dali (2006), p. 48.
  2. C. Dali (2006) p. 46-48.
  3. Le dernier des enfants de Manfred, Henri, mourut en 1318, sous le règne de Robert d'Anjou, aveugle des suites des tortures infligées étant jeune par Charles Ier à lui et à ses frères, au château de l'Œuf à Naples, après une captivité de 52 ans.
  4. . Ils avaient gagné en outre le droit de s'administrer eux-mêmes dans l'enceinte de leur ville, de choisir des cadis comme officiers de justice selon la Chariah

Voir aussi[modifier | modifier le code]