Variantes régionales du roumain

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Les parlers roumains, en rouge septentrionaux (banatéen, transylvain, maramuréchois, moldave), en bleu méridionaux (oltéen, munténien, dicien/dobrogéen)
Atlas Weigand de 1908 des variantes régionales du roumain

Les variantes régionales du roumain sont les parlers (en roumain graiuri) d’une même langue désignée comme :

  • « roumain » par les linguistes qui considèrent le roumain, l’aroumain, le méglénite et l’istrien comme des langues romanes orientales à part entière[1] ;
  • « daco-roumain » par les linguistes qui considèrent le roumain, l’aroumain, le méglénite et l’istrien comme quatre « dialectes » (en roumain dialecte) d’une seule langue qu’ils appellent « roumain » (en roumain limba română) : pour eux, chacun de ces « dialectes » comporte des « sous-dialectes » (en roumain subdialecte)[2] ;
  • « moldave » par l'article 13 de la constitution de la République de Moldavie, mais cette désignation, politique et non reconnue par les linguistes (limba moldovenească) de la langue commune roumaine ausbau ou littéraire ne doit pas être confondue avec le parler régional moldave abstand ou populaire (graiul moldovenesc), dont la réalité est reconnue par les linguistes.

Ces variantes, qui permettent à tout roumanophone d’identifier la région d’origine de son interlocuteur, sont parfaitement intelligibles à l’ensemble des locuteurs du roumain.

Groupe septentrional[modifier | modifier le code]

Ce groupe comprend, au sens large, les parlers transylvains et moldaves.

Parlers du Banat[modifier | modifier le code]

Ce groupe de parlers est caractéristique du Banat, le sud du judeţ de Arad et de celui de Hunedoara, pour les Roumains de Voïvodine et une partie de ceux de la Kraïna serbe des Portes de Fer. On distingue trois zones : celle du sud (y compris la Voïvodine) celle du nord-nord-ouest et celle du sud-est (y compris la région de Haţeg).

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Les parlers du Banat comportent beaucoup d’archaïsmes phonologiques, morphologiques et lexicaux. Leur trait phonologique principal par rapport au roumain standard est un système vocalique riche et équilibré.

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
[ane] latin > [ɨne] câne câine chien
[e] > [ə], [i] > [ɨ], [e̯a] > [a] après [s], [ʃ], [t͡s], [z] să rupe
orăşan
ţân
zâc
se rupe
orăşean
ţin
zic
se rompt
citadin
je tiens
je dis
[a] tonique > [ʌ] ['fʌtə] fată fille
[e] tonique > [ɛ] devant une syllabe contenant un [e] ['pɛre] pere poires
[o̯a][3] > [ɒ] ['pɒrtə] poartă portail
[t͡ʃ] > [ʃʲ] devant [e] et [i] şier cer ciel
[d͡ʒ] > [ʒʲ] devant [e] et [i] jier ger gel
chute de [ʲ] final de mot après les consonnes fricatives et affriquées [uʃ]
[pot͡s]
uşi
poţi
portes
tu peux
chute de [ʲ] final de mot après [n] et palatalisation complète de celui-ci ['wɒmeɲ] oameni hommes, humains
[t] > [t͡ɕ] devant [e] et [i] frace frate frère
[d] > [d͡ʑ] devant [e] et [i] ges des épais
[n] + [e]/[i] latin > [ɲ] cuni cui clou
[u.a] > [uva] a luva a lua prendre
[a.ud] > [abd] labd laud je vante
[a.ut] > [apt] capt caut je cherche
article possessif-génitival à forme unique a tău, a ta
a tăi, a tale
al tău, a ta
ai tăi, ale tale
le tien, la tienne
les tiens, les tiennes
formes du verbe a fi ’être’ devenues pronominales mi-s
ni-s
vi-s
(eu) sunt
suntem
sunteţi
je suis
nous sommes
vous êtes
forme ancienne de l’auxiliaire du conditionnel présent (v)reaş zişie zice je dirais
sous l’influence du serbe, préfixes marquant l’aspect perfectif m-am uitat am uitat j’ai oublié

Lexique :

Phénomène Exemple dialectal Correspondant dans la langue standard Traduction
le suffixe lexical -oni/-oane iepuroni
nemţoane
iepuroi
nemţoaică
lièvre (mâle)
(femme) allemande
mots archaïque d’origine latine nat individ individu
mots d’origine serbe goşt musafir hôte, invité
mots d’origine allemande farbă vopsea peinture (couche de couleur, couleur préparée avec un liquide)

Sources écrites[modifier | modifier le code]

Palia de la Orăştie (L’ancien testament d’Orăştie) (1582) comporte des spécificités dialectales du Banat. C’est des parlers du Banat que le roumain standard a adopté au XIXe siècle, à l’initiative de Ion Heliade Rădulescu, la désinence -au de la 3e personne du pluriel de l’imparfait de l'indicatif, différente de celle de la même personne du singulier : ei mergeau ’ils allaient’, ei făceau ’ils faisaient’[4].

Le groupe des parlers du Banat est le seul à avoir été et à être encore le terrain d’expériences littéraires modernes. Un auteur relativement connu d’œuvres de ce genre est Victor Vlad Delamarina (1870-1896)[5]. Ces dernières années, cette littérature connaît un certain renouveau. En 2002 fut fondée l’Association des écrivains en parler du Banat, avec sa revue Tăt Bănatu-i fruncea (Toujours le Banat à l’avant-garde). À Uzdin, en Voïvodine, fonctionne l’Association littéraire et artistique « Tibiscus », qui s’occupe de littérature dialectale roumaine. Ces parlers sont également cultivés dans des émissions de radio et de télévision[6].

Parlers transylvains[modifier | modifier le code]

Les parlers transylvains s’étendent, d’ouest en est, des localités habitées par les Roumains de Hongrie et de la Crişanie (sur trois zones : le judeţ de Bihor auquel appartiennent le nord du judeţ de Arad et le Pays des Moți, la vallée du Someş et, selon les linguistes Emil Petrovici et Ion Coteanu, le Pays de Oaș) jusqu'aux Carpates, où ils se mêlent aux parlers moldaves et aux parlers méridionaux.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
nasalisation des voyelles [o'pitə̃'trjagə̃'strajt͡sə] o pâine-ntreagă în traistă un pain entier dans la musette
[ane] latin > [ɨne] câne câine chien
[e] > [ə], [i] > [ɨ], [e̯a] > [a] après [s], [ʃ], [t͡s], [z] să rupe
orăşan
ţân
zâc
se rupe
orăşean
ţin
zic
se rompt
citadin
je tiens
je dis
[e̯a] > [a] après [t], [d], [l], [n] palatalisés ['cakə]
[ɟal]
[ʎak]
[ɲam]
teacă
deal
leac
neam
fourreau
colline
remède
parent
[e] tonique > [ɛ] devant une syllabe contenant un [e] ['pɛre] pere poires
[o̯a] > [ɒ] ['pɒrtə] poartă portail
[d͡ʒ] > [ʒ] jer ger gel
palatalisation des consonnes occlusives dentales devant [e] et [i] (peut être de divers degrés) [tʲej] ou [cej]
[dʲintʲe] ou [ɟince]
tei
dinte
tilleul
dent
palatalisation de [n] devant [e] et [i] ['biɲe]
['domɲi]
bine
domnii
bien
les messieurs
palatalisation de [k] et [p] devant [e] et [i] [cej]
[pʲej] ou [cej]
chei
piei
clés
peaux[7]
[e̯a] tonique et atone > [ɛ] [lumɛ] lumea le monde
[ɨj] > [ij] întii întâi premier
introduction de [k] entre [s] et [l] sclab slab faible, maigre
introduction de [a] initial de mot[8] anumără numără il/elle compte
rhotacisme de [n] dans le parler de Ţara Moţilor lură lună lune
génitif/datif archaïque avec l’article défini -li omuli omului de l’homme / à l’homme
article possessif-génitival à forme unique a tău, a ta
a tăi, a tale
al tău, a ta
ai tăi, ale tale
le tien, la tienne
les tiens, les tiennes
formes spécifiques du verbe a fi ’être’ îs
îi
sunt
este, e
je suis, ils/elles sont
il/elle est
formes spécifiques de la 3e personne du singulier et du pluriel de l’auxiliaire du passé composé o făcut, or făcut a făcut, au făcut il/elle a fait, ils/elles ont fait
conjonction spécifique du subjonctif dans le parler de Bihor şi merg merg que j’aille
forme spécifique de l'indicatif plus-que-parfait m-am fo dusă mă dusesem j’étais allé(e)
conditionnel passé avec l’auxiliaire a vrea ’vouloir’ au passé composé o vu(t) hori ar fi cântat il/elle aurait chanté
l’auxiliaire après le verbe principal Făcut-ai foc?
Duce-m-oi.
Ai făcut foc?
Mă voi duce.
Tu as fait du feu ?
Je vais m’en aller.

Lexique :

Phénomène Exemple dialectal Sens dans la langue standard Correspondant dans la langue standard Traduction
archaïsmes d’origine latine vă! mergi!, du-te! va !
mots spécifiques nari nas nez
mots à sens spécifiques a cânta chanter a plânge pleurer
mots d’origine hongroise a cuştuli a gusta goûter
mots d’origine allemande firhang perdea rideau, voilage

Parlers du Maramureș[modifier | modifier le code]

Ces parlers sont répandus dans le Maramureş historique, c’est-à-dire dans la partie du județ de Maramureș actuel située au nord des Monts Gutâi et en Ruthénie transcarpatique (ukrainienne), ainsi que dans l’Oaş.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Phonologie :

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
[ane] latin > [ɨne] câne câine chien
[e] > [ə], [i] > [ɨ], [e̯a] > [a] après [s], [ʃ], [t͡s], [d͡z] să rumpe
orăşan
ţân
dzâc
se rupe
orăşean
ţin
zic
se rompt
citadin
je tiens
je dis
[e̯a] > [a] après [t], [d], [l], [n] palatalisés ['cakə]
[ɟal]
[ʎak]
[ɲam]
teacă
deal
leac
neam
fourreau
colline
remède
parent
fermeture de [e] atone, sauf final de mot oamini oameni hommes, humains
[e] > [ə] après [t͡ʃ] et [ʤ] [t͡ʃər]
[d͡ʒər]
cer
ger
ciel
gel
[e] tonique > [ɛ] devant une syllabe contenant un [e] ['pɛre] pere poires
[o̯a] > [ɒ] ['pɒrtə] poartă portail
chute de [ʲ] final de mot après les fricatives et les affriquées [uʃ]
[nut͡ʃ]
[pot͡s]
uşi [uʃʲ]
nuci [nut͡ʃʲ]
poţi pot͡sʲ]
portes
noix (pluriel)
tu peux
chute de [ʲ] final de mot après [n] et palatalisation complète de celui-ci ['wɒmiɲ] oameni hommes, humains
[de] latin > [d͡zə] Dumnedzău Dumnezeu Dieu
[di] latin > [d͡zɨ] dzâc zic je dis
[du] latin > [d͡zu] vădzut văzut vu
palatalisation complète des consonnes occlusives dentales devant [e] et [i] [cej]
[ɟince]
tei
dinte
tilleul
dent
palatalisation complète de [k] devant [e] et [i] [cej] chei clés[9]
palatalisation de [f] et [v] devant [e] et [i] sier
zin
fier
vin
fer
vin
palatalisation de [l] devant [e] ['pɛriʎe] perele les poires
[l] > [w] devant les occlusives, dans l’Oaş aub
autu
caudură
meuc
alb
altul
căldură
melc
blanc
autre
chaleur
escargot
palatalisation de [n] devant [e] et [i] ['biɲe]
['domɲi]
bine
domnii
bien
les messieurs
dépalatalisation des affriquées ['ʧɒrə]
[ʤam]
['tsavə]
cioară
geam
ţeavă
corneille
vitre
tuyau
introduction de [ɲ] entre [m] et [j] [mɲel] miel agneau
introduction de [c] entre [p] et [j] ou [i] ['pcatrə] piatră pierre

Morphosyntaxe :

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
article possessif-génitival à forme unique a tău, a ta
a tăi, a tale
al tău, a ta
ai tăi, ale tale
le tien, la tienne
les tiens, les tiennes
forme spécifique unique de la 3e personne du singulier et du pluriel de l’auxiliaire du passé composé o făcut a făcut, au făcut il/elle a fait, ils/elles ont fait
chute des syllabes après celle tonique dans les verbes ce-i fa ce vei face qu’est-ce que tu vas faire
désinence spécifique de la 1re personne du pluriel de l’indicatif présent aux 2e et 3e conjugaisons ave
duce
avem
ducem
nous avons
nous portons
chute des syllabes après celle tonique au vocatif mătu!
[ɟo]!
mătuşă!
Gheorghe!
ma tante !
Georges !
formes spécifiques de l’auxiliaire du futur a vrea ’vouloir’ oi / îi / a / om / îţ / or mânca voi / vei / va / vom / veţi / vor mânca je vais / tu vas / il/elle va / nous allons / vous allez / ils/elles vont manger
forme spécifique du plus-que-parfait de l’indicatif am fo dzâsă zisesem j’avais dit
emploi archaïque de l’infinitif S-o dus a ara. S-a dus să are. Il est allé labourer.
l’auxiliaire après le verbe principal Făcut-ai foc?
Duce-m-oi.
Ai făcut foc?
Mă voi duce.
Tu as fait du feu ?
Je vais m’en aller.

Lexique :

Phénomène Exemple dialectal Sens dans la langue standard Correspondant dans la langue standard Traduction
grande fréquence du suffixe diminutif -uc(ă) slăbuc slăbuţ maigrelet
suffixe diminutif -ucă au féminin et au neutre pluriel piciorucă picioruşe petits pieds
mots archaïques d’origine latine sărune tărâţe cu sare son (de céréales) salé
mots spécifiques cătilin încet doucement, lentement
mots à sens spécifiques cocon petit monsieur copilaş petit enfant
mots d’origine ukrainienne a cuşăi a gusta goûter

Parlers moldaves[modifier | modifier le code]

C’est le groupe de parlers le plus étendu : ils se rencontrent en Moldavie roumaine, en Bucovine roumaine, en Bucovine du Nord appartenant à l’Ukraine, dans une partie de la Transylvanie du Nord-est (judeţ de Bistriţa-Năsăud, dans certaines parties des judeţe de Mureş, Harghita et Covasna, en Munténie du Nord-est (judeţe de Brăila et de Buzău), en Dobrogée (nord du judeţ de Tulcea), en République de Moldavie y compris en Transnistrie, et dans le Bugeac (ukrainien).

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
[e̯a] finale de mot > [ɛ] [vi'nɛ] venea venait
fermeture de [ə] atone [sɨ 'vinɨ] să vină qu’il/elle vienne
fermeture de [e] atone fetili fetele les filles
[e] > [ə], [i] > [ɨ], [e̯a] > [a] après [s], [ʃ], [t͡s], [z] sî rupi
orăşan
za
ţân
se rupe
orăşean
zea
ţin
se rompt
citadin
liquide
je tiens
chute de [ʲ] final de mot après les fricatives et les affriquées [uʃ]
[pot͡s]
uşi [uʃʲ]
poţi [pot͡sʲ]
portes
tu peux
[de] latin > [d͡ze] dzece zece dix
[di] latin > [d͡zɨ] dzâc zic je dis
[t͡ʃ] > consonne proche de [ʃ] şier cer ciel
[d͡ʒ] > consonne proche de [ʒ] jier ger gel
palatalisations : [b] > [g], [p] > [k], [m] > [ɲ], [v] > [ʒ] ghini
chiept
[ɲik]
jin
bine
piept
mic
vin
bien
poitrine
petit
vin
article possessif-génitival à forme unique a tău, a ta
a tăi, a tale
al tău, a ta
ai tăi, ale tale
le tien, la tienne
les tiens, les tiennes
les pronoms personnels dânsul, dânsa, dânşii, dânsele se référant à des choses aussi Uiti masa. Puni lingurili pi dânsa. Uite masa. Pune lingurile pe ea. Voilà la table. Mets les cuillers dessus.
forme spécifique unique de la 3e personne du singulier et du pluriel de l’auxiliaire du passé composé o făcut a făcut, au făcut il/elle a fait, ils/elles ont fait
formes spécifiques de l’auxiliaire du futur a vrea ’vouloir’ oi / îi / a / om / îţ / or mânca voi / vei / va / vom / veţi / vor mânca je vais / tu vas / il/elle va / nous allons / vous allez / ils/elles vont manger
participe avec de trebuii di spus trebuie spus il faut dire

Lexique :

Phénomène Exemple dialectal Sens dans la langue standard Correspondant dans la langue standard Traduction
mots spécifiques agud dud mûrier
mots à sens spécifiques moş vieillard unchi oncle
mots d’origine ukrainienne hulub porumbel pigeon
mots d’origine russe (surtout à l’est du Prut) cori rujolă rougeole
mots d’origine turque bostan pepene pastèque
mots d’origine grecque colţun ciorap bas (le vêtement)

Sources écrites[modifier | modifier le code]

Le document écrit le plus ancien comportant des caractéristiques moldaves date de 1566. Ce groupe de parlers a eu un rôle important dans la formation du standard du roumain, surtout par les œuvres des chroniqueurs Grigore Ureche, Miron Costin et Ion Neculce, puis d’écrivains tels Vasile Alecsandri, Ion Creangă, Mihai Eminescu et Mihail Sadoveanu.

Enjeu politique moderne[modifier | modifier le code]

La partie orientale de la Moldavie ayant été, depuis le traité de Bucarest de 1812, détachée de la Principauté de Moldavie et rattachée successivement à l'Empire russe (1812-1918) puis à l'Union soviétique (1940-41 et 1944-91) avant de devenir un état indépendant mais situé dans la sphère d'influence russe et dont un tiers des habitants sont des slaves venus à l'époque soviétique, le parler moldave est devenu un enjeu politique entre le point de vue russe et celui des autochtones (partagé par la Roumanie voisine). Le premier[10] affirme que le parler moldave, remontant aux Volochovènes et beaucoup plus influencé par les langues slaves orientales que les autres, était une langue à part entière, et que le roumain serait venu « plus tard » s'y surimposer (surtout en Moldavie occidentale roumaine) comme une « invention moderne et artificielle ». Le second relève que l'endonyme « roumain » existait, y compris en Moldavie, déjà au XVIe siècle comme en attestent les anciens lettrés moldaves Grigore Ureche, Miron Costin ou Dimitrie Cantemir et aussi toute une série d'autres sources[11]. En conséquence, la dénomination officielle légale de la langue parlée en république de Moldavie est double : elle est appelée « Moldave » (limba moldovenească /'limba moldoven'e̯ascə/) aux termes de l’article 13 de la Constitution[12] (c’est le nom utilisé par les slavophones et les communistes), mais « Roumain » (limba română /'limba ro'mɨnə/) aux termes de la déclaration d’indépendance de 1991 et de l’arrêt n° 36 de la Cour constitutionnelle du 5 décembre 2013[13] (c’est le nom utilisé par les pro-européens et par le pays voisin, la Roumanie). En République de Moldavie, ces deux dénominations concernent aussi bien le parler populaire moldave que la langue moderne officielle en Moldavie et Roumanie.

Groupe méridional[modifier | modifier le code]

Ce groupe comprend, au sens régional, les parlers valaques (Munténie et Olténie) et dobrogéens (ou « diciens »).

Parlers de Munténie et Dobrogée méridionale[modifier | modifier le code]

Les parlers de Munténie et de Dobrogée méridionale sont ceux des Roumains vivant dans ces régions, ainsi que dans les judeţe transylvains de Sibiu et de Braşov et dans le nord de la Bulgarie. Ceux de Dobrogée méridionale étaient traditionnellement appelés « diciens » (graiurile diciene) mais ont été absorbés au XIXe siècle par les parlers de Munténie, de même que le parler moldave de Dobrogée septentrionale et des bouches du Danube.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
palatalisation de [ʃ] devant [ə], qui devient [e] e
loje
ă
lojă
porte
loge
[d] purement dental suivi de [ə], [ɨ] dăştept
dân
deştept
din
intelligent
de
dissimilation de [e] en [i], surtout sous l’influence d’un [e] frappé de l’accent tonique fetili
caprili
fetele
caprele
les filles
les chèvres
au passé composé, la forme de la 3e personne du pluriel du verbe auxiliaire identique à la forme de la 3e personne du singulier ei/ele a venitără ei/ele au venit ils/elles sont venu(e)s
au passé composé, participe avec le suffixe -ără ei/ele a venitără ei/ele au venit ils/elles sont venu(e)s
à l’indicatif présent, la forme de la 3e personne du pluriel identique à celle du singulier ei/ele bea ei/ele beau ils/elles boivent
au futur avec l’auxiliaire a vrea ’vouloir’, la forme de la 3e personne du pluriel identique à celle du singulier ei/ele va bea ei/ele vor bea ils/elles boiront
le verbe a vrea utilisé au passé composé en tant que verbe modal am vrut să cad era să cad j’ai failli tomber
a veni ’venir’ utilisé en tant qu’auxiliaire d’aspect vine şi/de creşte începe să crească commence à croître
a veni auxiliaire de la diathèse passive grinda vine aşezată aici grinda este aşezată aici la poutre est placée ici
confusion des prépositions după ’après’ et de pe ’qui est sur’ floarea după/dupe masă floarea de pe masă la fleur qui est sur la table
de utilisé en tant que pronom relatif omul de vine omul care vine l’homme qui vient
complément d’objet direct avec la préposition la (valeur d’article partitif) mănâncă la pâine mănâncă pâine il/elle mange du pain
l’adverbe mai ’plus’ devant le pronom réfléchi nu mai mă duc nu mă mai duc je n’y vais plus
l’adverbe decât en construction restrictive utilisé sans la négation n(u) am decât două mere n-am decât două mere je n’ai que deux pommes

Lexique:

Phénomène Exemple dialectal Sens dans la langue standard Correspondant dans la langue standard Traduction
mots à sens spécifiques ginere gendre mire marié (au moment du mariage)
mots d’origine bulgare ciuşcă ardei iute piment fort
mots d’origine turque peşchir prosop serviette (pour s’essuyer)
perdea rideau adăpost pentru vite abri pour le bétail
mots d’origine grecque dârmon ciur tamis

Sources écrites[modifier | modifier le code]

Les premières attestations écrites du roumain (la lettre de Neacşu de 1521 et environ 50 documents manuscrits ultérieurs), ainsi que la première dizaine de textes imprimés en roumain reflètent les caractéristiques des parlers de Munténie. C’est la base du roumain standard, qui n’a pas repris toutes leurs spécificités, au contraire, en a beaucoup rejeté, surtout pour ce qui est de la morphologie du verbe.

Parlers d’Olténie[modifier | modifier le code]

Ces parlers sont répandus en Olténie (sauf la partie orientale du judeţ d’Olt, dans le nord-ouest de la Bulgarie et en Serbie (une partie de la vallée du Timoc).

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Phénomène Exemple dialectal Correspondant en langue standard Traduction
diphtongues [aj], [əj], [oj], [uj] devant [kʲ][14] et [gʲ] dévélarisés straichină
răichită
ureiche
oichi
păduiche
strachină
răchită
ureche
ochi
păduche
écuelle
saule
oreille
œil
pou
introduction d’un [i] entre deux consonnes initiales de mot hirean hrean raifort
[i] devant deux consonnes initiales de mot işcoală şcoală école
[i] > [ɨ], [a] > [ə], [e̯a][15] > [a], après [t͡s], [s], [z], [r] zâce
ţălină
măsa
zice
ţelină
măsea
il/elle dit
céleri
dent (molaire)
pronom démonstratif féminin pluriel spécifique ăştea astea celles-ci
utilisation du passé simple (pour des actions très récentes) cântai[16] am cântat je chantai
adverbes pour trois degrés de proximité/éloignement (a)ici – aci(a) – acolo aici – acolo ici – là – là-bas
forme archaïque de l’impératif négatif au pluriel nu cântareţi! nu cântaţi! ne chantez pas !

Lexique :

Phénomène Exemple dialectal Sens dans la langue standard Correspondant dans la langue standard Traduction
mots archaïques arm şold hanche
mots spécifiques a străfiga a strănuta éternuer
mots à sens spécifiques cotoi matou picior de pasăre cuisse de volaille

Parlers des Roumains de Serbie[modifier | modifier le code]

Les 4 communautés de roumanophones des Portes de Fer, d'après Paun Es Durlić, auxquels s'ajoutent les Roms "valaques" de langue roumaine. Les munceni et les ţărani (jaune et vert) ont des parlers méridionaux, les autres septentrionaux.

Ces parlers sont proches pour partie du groupe septentrional, plus précisément de ceux du Banat, et pour une autre partie du groupe méridional, plus précisément de ceux d’Olténie. Leur situation est différente selon les régions administratives de la Serbie : les 40 000 « Vlaši » vivant en Serbie méridionale et le long de la frontière bulgare (en roumain « Aromânii » : Aroumains), ainsi que les 34 000 « Roumains » de Voïvodine (en roumain « Românii bănăţeni din Serbia »), sont séparément reconnus et comptés comme minorités nationales romanophones, et figurent donc sur les cartes linguistiques, mais pas les 140 000 roumanophones de la Krajina orientale, aux Portes de Fer et autour de Negotin et de Zaječar (en roumain « Românii Timoceni »). Ceux-ci sont, d’après le « Mouvement démocratique des Roumains de Serbie », majoritaires dans 156 communes et présents dans 48 autres, donc plus nombreux que les « Vlaši » et que les Roumains de Voïvodine réunis[17] ; mais au recensement serbe de 2002, sur 284 112 habitants de cette région[18], 243 148 (85,58 %) étaient déclarés Serbes, 23 604 (8,31 %) étaient déclarés « Vlasi » et 2 723 (0,96 %) étaient déclarés Roms[19]. Ces roumanophones des Portes de Fer n’ont été officiellement autorisés à se déclarer comme tels que le , sans pour autant pouvoir s’appeler « Roumains », mais depuis cette date, il s’avère que 58 % des Serbes soit près de 141 000 personnes seraient usuellement roumanophones[20]. Les Serbes continuent à les appeler, et eux-mêmes s’appellent vlasi en serbe, mais dans leur parler ils s’identifient comme rumâni (Roumains).

Notes[modifier | modifier le code]

  1. G. Giuglea, Alexandru Graur, Ion Coteanu, etc.
  2. Gustav Weigand, Ovid Densuşianu, Sextil Puşcariu, Alexandru Rosetti, Theodor Capidan, etc.
  3. Diphtongue formée d’un [o] semi-vocalique et d’un [a].
  4. Ion Gheţie, Baza dialectală a românei literare (La base dialectale du roumain littéraire), Editura Academiei, 1975, Bucarest, p. 492.
  5. Auteur, par exemple, du poème comique Ăl mai tare om dân lume (L’homme le plus fort du monde), Facla, Timişoara, 1972.
  6. Voir Cristian Ghinea Nouraş, Literatura în grai bănăţean este un fenomen viu (La littérature en parler du Banat est un phénomène vivant), 2004 (consulté le 1er janvier 2010).
  7. Ainsi la prononciation des deux mots peut devenir identique. Si on leur ajoute le mot tei ’tilleul’ avec [t] palatalisé, on a trois mots à prononciation identique.
  8. Moins fréquente qu’en aroumain.
  9. Ce mot devenant homophone de celui signifiant ’tilleul’.
  10. Voir les contributions de Vladimir Lobatchev (Лобачев Владимир)
  11. Autres sources pour l'endonyme « roumain » :
    • Tranquillo Andronico écrit en 1534 que les roumains ("Valachi") "s’appellent eux-mêmes romains" ("nunc se Romanos vocant" in: A. Verress, Acta et Epistolae, I, p. 243).
    • En 1532 Francesco della Valle accompagnant le gouverneur Aloisio Gritti note que les roumains ont préservé leur nom de romains et qu' "ils s’appellent eux-mêmes roumains (Romei) dans leur langue". Il cite même une phrase : "Sti rominest ?" ("sais-tu roumain ?", roum. :"știi românește ?"): "...si dimandano in lingua loro Romei...se alcuno dimanda se sano parlare in la lingua valacca, dicono a questo in questo modo: Sti Rominest ? Che vol dire: Sai tu Romano..." (in: Cl. Isopescu, Notizie intorno ai romeni nella letteratura geografica italiana del Cinquecento, in Bulletin de la Section Historique, XVI, 1929, p. 1-90.
    • Ferrante Capeci écrit vers 1575 que les habitants des "provinces valaques de Transsylvanie, Moldavie, Hongro-valaquie et Mésie" s’appellent eux-mêmes roumains (romanesci) (“Anzi essi si chiamano romanesci, e vogliono molti che erano mandati quì quei che erano dannati a cavar metalli...” in Maria Holban, Călători străini despre Țările Române, vol. II, p. 158-161.
    • Pierre Lescalopier remarque en 1574 que "Tout ce pays la Wallachie et Moldavie et la plus part de la Transilvanie a esté peuplé des colonies romaines du temps de Trajan l’empereur…Ceux du pays se disent vrais successeurs des Romains et nomment leur parler romanechte, c'est-à-dire romain…" (Voyage fait par moy, Pierre Lescalopier l’an 1574 de Venise a Constantinople, fol 48 in Paul Cernovodeanu, Studii și materiale de istorie medievală, IV, 1960, p. 444).
    • Le saxon transylvain Johann Lebel note en 1542 que les Valaques se désignent eux-mêmes sous le nom de « Romuini“: "Ex Vlachi Valachi, Romanenses Italiani, /Quorum reliquae Romanensi lingua utuntur.../Solo Romanos nomine, sine re, repraesentantes./Ideirco vulgariter Romuini sunt appelanti" (Ioannes Lebelius, De opido Thalmus, Carmen Istoricum, Cibinii, 1779, p. 11-12.
    • Le chroniqueur polonais Orichovius (Stanislaw Orzechowski) observe en 1554 qu’ «en leur langue ils s’appellent romin, selon les romains et valaques en polonais, d’après les italiens» ("qui eorum lingua Romini ab Romanis, nostra Walachi, ab Italis appellantur" in: St. Orichovius, Annales polonici ab excessu Sigismundi, in I. Dlugossus, Historiae polonicae libri XII, col 1555).
    • Le croate Anton Verancsics remarque vers 1570 que les Valaques se nomment eux-mêmes romains (roumains): „...Valacchi, qui se Romanos nominant...„ “Gens quae ear terras (Transsylvaniam, Moldaviam et Transalpinam) nostra aetate incolit, Valacchi sunt, eaque a Romania ducit originem, tametsi nomine longe alieno...“ (in: De situ Transsylvaniae, Moldaviae et Transaplinae, in Monumenta Hungariae Historica, Scriptores; II, Pesta, 1857, p. 120).
    • Le hongrois transylvain Martinus Szent-Ivany cite en 1699 les expressions : "Sie noi sentem Rumeni" ("nous aussi, nous sommes roumains", pour le roum. : "Și noi suntem români") et "Noi sentem di sange Rumena" ("nous sommes de sang roumain", pour le roum.: "Noi suntem de sânge român"): Martinus Szent-Ivany, Dissertatio Paralimpomenica rerum memorabilium Hungariae, Tyrnaviae, 1699, p. 39.
    • À la même époque, Grigore Ureche (Letopisețul Țării Moldovei, p. 133-134) écrit : "În Țara Ardealului nu lăcuiesc numai unguri, ce și sași peste seamă de mulți și români peste tot locul...".
    • Enfin, dans son testament littéraire, Ienăchiță Văcărescu écrit: "Urmașilor mei Văcărești!/Las vouă moștenire:/Creșterea limbei românești/Ș-a patriei cinstire." Enfin dans une "Istoria faptelor lui Mavroghene-Vodă și a răzmeriței din timpul lui pe la 1790" un Pitar Hristache versifie: "Încep după-a mea ideie/Cu vreo câteva condeie/Povestea mavroghenească/Dela Țara Românească".
  12. Constitution de la République de Moldavie.
  13. Arrêt de la Cour Constitutionnelle moldave sur [1]
  14. [ʲ] est un [j] à peine perceptible, appelé aussi « chuchoté ».
  15. Diphtongue formée d’un [e] semi-vocalique et d’un [a].
  16. Le passé simple subsiste dans la langue littéraire uniquement dans les textes narratifs.
  17. Le « Mouvement démocratique des roumains de Serbie », en serbe : Демократски покрет Румуна Србије, Demokratski pokret Rumuna Srbije, est un parti politique créé en 1991 par Dumitru Crăciun.
  18. Bureau des statistiques de la République de Serbie
  19. Књига 1, Становништво, национална или етничка припадност, подаци по насељима, Републички завод за статистику, Београд, фебруар 2003, ISBN 86-84433-00-9
  20. Recensement serbe de 2002 sur Official Results of Serbian Census 2002–Population by ethnic groups et Official Results of Serbian Census 2002–Population by language, et Comunitatea Românilor din Serbia, Raport de activitate, Vršac, 28.02.2009.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (ro) Ion Coteanu, Elemente de dialectologie a limbii romîne (Éléments de dialectologie du roumain), Editura Ştiinţifică, Bucarest, 1961
  • (ro) Marius Sala (dir.), Enciclopedia limbilor romanice (Encyclopédie des langues romanes), Editura Ştiinţifică şi enciclopedică, Bucarest, 1989

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Banaterra glossaire de mots des parlers du Banat (consulté le 1er janvier 2010)
  • Banaterra livres en parlers du Banat téléchargeables (consulté le 1er janvier 2010)