Langues dans les Balkans

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La Carte des Balkans et son relief.
Détails des langues majoritaires des Balkans en 1908
Évolution des langues dans les Balkans, d'après Jiřeček et Kristian Sandfeld-Jensen.
Les langues slaves méridionales

Les langues dans les Balkans sont celles parlées dans la péninsule des Balkans, comprenant aujourd'hui douze États (de jure ou de facto) :

Ensembles linguistiques[modifier | modifier le code]

Dans cette région, on dénombre (du point de vue linguistique, pas politique) sept groupes de « locuteurs qui se comprennent entre eux » groupés en trois ensembles[1] :

Du point de vue politique, les dénominations et les définitions sont plus nombreuses et évoluent avec l'histoire.

Selon les linguistes Jernej Kopitar, Gustav Weigand et Kristian Sandfeld-Jensen[2] l'existence d'une union linguistique balkanique présentant des particularités syntaxiques, grammaticales et phonologiques communes à toutes ces langues et à elles seules, montre que les populations ne s'y sont pas remplacées les unes les autres, mais se sont mutuellement assimilées[3]. Ce n'est qu'à partir de la fin du XVIIIe siècle, avec l'éveil des nationalités et au XIXe siècle avec la scolarisation, que les langues ont cessé d'être étroitement imbriquées à travers toute la péninsule, pour se développer chacune dans un espace exclusif où, avec l'émergence des États modernes, les autres langues sont devenues de plus en plus minoritaires (sauf en Macédoine où ce processus a attendu la seconde moitié du XXe siècle)[4].

Langues éteintes[modifier | modifier le code]

Langue Famille Région Disparition et descendance
Illyre Langues illyriennes Illyrie Antiquité : Proto-Dalmate par romanisation
Daco-thrace Langues thraces Dacie, Mésie, Thrace Antiquité : Albanais d'une part, et d'autre part Roman oriental par romanisation[5]
Koinè Langues helléniques Grèce, côtes de la péninsule Balkanique, Thrace méridionale Antiquité tardive : Grec médiéval
Roman oriental Langue latine des Thraces romanisés[6] Dacie trajane, Dacie aurélienne, Mésie Antiquité tardive : Langues romanes orientales
Dalmate dit Morlaque Langue latine des Illyres romanisés Dalmatie XVe siècle à Dubrovnik, XIXe siècle à Krk, sans descendance[7]
Slavon (Vieux-slave) Slave Pays slaves des Balkans Devenu Langue liturgique de l'Église orthodoxe d'une part, et Langues slaves méridionales d'autre part
Bardariote[8] Langues iraniennes Macédoine Moyen Âge : XIXe siècle sans descendance (passage au Macédoslave.)
Yévanique Langue gréco-hébraïque des Juifs helléniques Grèce, Bulgarie, Roumanie, Turquie XXe siècle sans descendance (Shoah en Grèce, émigration, passage au rite séfarade.)

Langues vivantes[modifier | modifier le code]

Groupe slave[modifier | modifier le code]

Ce groupe issu du slavon méridional †[9] compte environ 30 millions de locuteurs[10] :

Langue Variantes Région Locuteurs
Diasystème slave du sud-est[11] Bulgare (Occidental, Mésien, Balkanien, Rupien, Nachtien[12]), Macédonien Bulgarie, Macédoine, minorités en Grèce (nord), Roumanie (sud), Serbie (est) et Ukraine (Boudjak) 10 000 000
Diasystème slave du centre-sud ou Serbo-croate (variantes linguistiques)[13] Tchakavien, Kaïkavien, Chtokavien, Torlakien Bosnie, Croatie, Kosovo, Monténégro, Serbie, minorités en Autriche (croate du Burgenland) et Roumanie (serbe et carashovène du Banat) 18 000 000
Idem (dénominations politiques) Bosnien (2,3 mill.), Croate (5 mill.), Monténégrin (230 000), Serbe (10 mill.) À l'exception du Monténégro dont deux-tiers des citoyens se sont déclarés de langue Serbe en 2011[14], chacune de ces nations revendique des locuteurs de sa langue officielle dans les pays voisins Les mêmes
Slovène Prekmure, Résian Slovénie, minorités en Autriche (Carinthie) et Italie (Frioul-Vénétie julienne) 2 000 000

Les linguistes décrivent les langues slaves méridionales comme un « continuum linguistique » du fait que chacune est en grande partie compréhensible par les locuteurs immédiatement voisins[15]. En termes de linguistique et de sociolinguistique, le bulgare et le macédonien présentent assez de traits structurels communs objectivement établis pour constituer une langue unitaire, même si l'accent et certains éléments lexicaux distinguent le parler macédonien (également parlé en Bulgarie du Sud-Ouest, vallées de la Mesta et de la Struma) du bulgare standard. Une situation similaire existe entre le bosnien, le croate, le serbe et le monténégrin, langue unitaire jadis appelée « serbo-croate » et aujourd'hui nommée « BCMS » : il s'agit d'une langue abstand , c’est-à-dire une langue dont les dialectes passés ou actuels présentent des traits structurels communs objectivement établis[16].

Les locuteurs du bulgare-macédonien entre eux, comme ceux du « BCMS » entre eux, peuvent se comprendre parfaitement sans interprète ni dictionnaire : la distinction des dénominations est purement politique. Le BCMS est parlé par 18 millions de locuteurs dans les Balkans : c'est la langue la plus parlée dans la région. Les autres langues slaves méridionales, le slovène d'un côté et le bulgare-macédonien de l'autre, ne sont pas complètement transparentes sans apprentissage pour les locuteurs du BMCS[17].

Groupe roman[modifier | modifier le code]

Ce groupe issu du Roman oriental †[18] compte environ 23 millions de locuteurs dont environ 1,5 million dans les Balkans[19] :

Langue Région Locuteurs
Aroumain Grèce (Épire, Macédoine-Occidentale), Albanie (Voskopojë, Koritsa), Macédoine, Bulgarie (diffus), Serbie (sud-est), Roumanie (Dobrogée). 120 000 à 350 000
Istrien Croatie (Istrie). 500 à 1 000
Méglénite Grèce (nord), Macédoine (sud). 2 000 à 5 000
Roumain Roumanie (Dobrogée), Bulgarie (nord), Serbie (nord-est). 1 150 000 au Sud du Danube

En termes de linguistique et de sociolinguistique, il s'agit de quatre langues différentes qui ne sont pas transparentes sans apprentissage pour les locuteurs de chacune d'elles[20] ; néanmoins, pour des raisons politiques, une partie des linguistes roumains considèrent le diasystème qu'elles forment comme une seule langue, dont chaque forme serait un dialecte[21]. Ces linguistes (Gustave Weigand, Ovide Densușianu, Sextil Pușcariu, Alexandre Rosetti, Théodore Capidan) appellent « roumain » l'ensemble du diasystème, « istro-roumain » l'istrien, « mégléno-roumain » le méglénite et « daco-roumain » le roumain. En outre, ce dernier est appelé « moldave » par les mouvements pro-russes et communistes de la République de Moldavie, également pour des raisons politiques.

Autres groupes[modifier | modifier le code]

Langue Aire de diffusion Nombre de locuteurs
Albanais Albanie et Kosovo (minorité en Grèce, Macédoine et en Serbie). 7 600 000
Grec moderne Grèce (minorité en Albanie). 10 500 000
Tsakonien Tsakonie (dans le Péloponnèse, en Grèce). 300 (courant) à 1 500 (occasionnel)
Romani (parlers : arlisque - arliskó, ashkalisque - aškaliskó, djambasque - xhambaskó, tchanarsque - čanarskó, tcherbarsque - čerbarskó, thamarsque - thamarskó ou vlashisque - vlašiskó, vlah ou vlax) Diffus dans tous les Balkans. De 1 à 3 millions ?
Judéo-espagnol Ruse, Varna, Plovdiv, Bérée, Salonique, Alexandroúpoli, Edirne, Istanbul, Tekirdağ. Jusqu'à cinq milliers ?
Tatar de Dobrogée En Roumanie et Bulgarie 85 000 (peut-être autant en Turquie)
Turc Thrace (en Turquie ; minorité en Roumanie, Bulgarie, Macédoine et Grèce). 15 000 000 (Balkans uniquement).

Sources et notes[modifier | modifier le code]

  1. Kristian Sandfeld-Jensen : Linguistique balkanique : problèmes et résultats, Klincksieck et Champion, coll. linguistique de la Société linguistique de Paris, Paris, 1930
  2. Jernej Kopitar, Albanische, walachische und bulgarische Sprache, in : « Jahrbücher der Literatur » no 46, p. 59-106, Vienne 1829, et Kristian Sandfeld-Jensen, Linguistique balkanique : problèmes et résultats, Klincksieck et Champion, Collection linguistique de la Société linguistique de Paris, Paris, 1930
  3. J. Lindstedt, article Linguistic Balkanization : contact-induced change by mutual reinforcement, p. 231–246 in D. G. Gilbers & al. (eds.), Languages in Contact, Amsterdam & Atlanta (Georgia), 2000, no 28 de « Rodopi » (studies in Slavic and General Linguistics , (ISBN 90-420-1322-2).
  4. Ernest Gellner, Nations et nationalisme, Bibliothèque historique Payot, 1999 et Éric Hobsbawn, Nations et nationalisme depuis 1780: programme, mythe, réalité, Folio histoire 2002.
  5. Jernej Kopitar, Albanische, walachische u. bulgarische Sprache in : « Jahrbücher der Literatur » no 46, p. 59-106, Vienne 1829.
  6. Ion Russu, "The Language of the Thraco-Dacians" (Limba Traco-Dacilor), Editura Ştiinţifică, Bucarest 1967.
  7. Le dalmate comprenait plusieurs dialectes. Le dialecte ragusain de la région de Dubrovnik (anciennement Raguse, qui après avoir été vassale de Byzance, de Venise et du Royaume de Hongrie, devint indépendante au XVe siècle), a cessé d'être parlé au XVe siècle, la ville passant à l'italien vénitien, et la région au croate ; le dialecte végliote est celui qui a survécu le plus longtemps : il était encore parlé au XIXe siècle dans l'île de Veglia, aujourd'hui Krk et a disparu le , à la mort de Tuone Udaina (Antoine Udina (en)), dernier locuteur du dalmate : un berger auprès duquel le linguiste italien Matteo Bartoli avait relevé et étudié le végliote.
  8. Selon François Pouqueville les Bardariotes étaient des iraniens chrétiens orthodoxes, dont la légende affirmait qu'après avoir formé la garde rapprochée des basileioi (empereurs) byzantins, ils avaient été établis au IXe siècle dans le bassin de l'Axios auquel ils auraient donné son nom de Vardar : Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie, et dans plusieurs autres parties de l'Empire Ottoman, Paris, 1805, 3 vol., à lire sur en ligne (Gallica).
  9. Jernej Kopitar, Op. cit., Vienne 1829.
  10. Andreï N. Sobolev (dir.), Malyi dialektologiceskii atlas balkanskikh iazykov (« Petit atlas dialectologique des langues balkaniques »), Biblion Verlag, Munich 2003.
  11. Vasilka Radeva, Българскиият език през 20-ти век. (La langue bulgare au XXe siècle) Pensoft Publ. 2001, (ISBN 954-642-113-8).
  12. Evangelia Adamou, Le nashta : description d'un parler slave de Grèce du nord en voie de disparition in : « Lincom Europa », VIII, Munich 2006
  13. Pavle Ivić, Dijalektologija srpskohrvatskog jezika (Dialectologie de la langue serbo-croate), 2001 sur [1]
  14. Recensement sur [2].
  15. Zdravko Batzarov, article Balkan Linguistic Union sur [3] in : Encyclopædia Orbis Latini, et Olga Mišeska Tomić, article The Balkan Sprachbund properties : an introduction to topics in Balkan syntax and semantics téléchargeable sur [4] (2003).
  16. Roman Jakobson, Über die phonologischen Sprachbünde, dans « Travaux du Cercle linguistique de Prague » no 4, 1931, 234-240, et Donald Winford, An introduction to contact linguistics, Londres, Blackwell Publ. 2003.
  17. Jernej Kopitar, Op. cit., Vienne 1829 et Andreï N. Sobolev, Op. cit. (« Petit atlas dialectologique des langues balkaniques »), Munich 2003.
  18. André DuNay, article The Origins of the Rumanians sur [5], 1977.
  19. Marius Sala (dir.), Enciclopedia limbilor romanice [« Encyclopédie des langues romanes »], éd. Științifică și Enciclopedică, Bucarest 1989, (ISBN 973-29-0043-1).
  20. Brian D. Joseph, article Romanian and the Balkans : some Comparative Perspectives sur [6] (1999, PDF à télécharger)
  21. Alexandru Rosetti, Istoria limbii române (Histoire de la langue roumaine), 2 vols., Editura Ştiinţifică, Bucarest 1969.

Bibliographie générale[modifier | modifier le code]

  • (en) Sarah Grey Thomason, « Linguistic areas and language history », Studies in Slavic and General Linguistics, vol. 28,‎ , p. 311–327 (lire en ligne)
  • (en) Hans-Heinrich Hock, « Historical implications of a dialectological approach to convergence », dans Jaček Fisiak, Historical dialectology : regional and social, Berlin, Mouton de Gruyter Verlag, , p. 283-328

Articles connexes[modifier | modifier le code]