L'Utopie

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La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle Île d'Utopie
dit
l'Utopie
Image illustrative de l’article L'Utopie
Page de titre de la première édition

parue en décembre 1516

chez l'éditeur Thierry Martens à Louvain

(« Source : Gallica — Bibliothèque nationale de France »)


Auteur Thomas More
Pays Angleterre
Genre Dialogue philosophique
Version originale
Langue Latin
Titre Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus, de optimo reipublicae statu, deque nova Insula Utopia
Éditeur Dirk Martens (imprimeur)
Lieu de parution Louvain (Dix-Sept Provinces)
Date de parution Décembre 1516

L'Utopie est un ouvrage de Thomas More écrit en latin et publié en 1516. Thomas Morus (latinisé) fut un juriste, historien, philosophe, humaniste et homme politique anglais.

Il s'agit d'un livre séminal pour le genre littéraire utopique et d'un livre important pour la pensée utopiste. Désormais entré dans le langage courant, le mot « utopie » provient du nom de l'île d'Utopie et du titre abrégé de cet ouvrage, qui connut un succès particulier en France au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle sous le titre Utopie[1],[n 1].

La page de titre de la première édition latine de 1516 annonce un Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus, de optimo reipublicae statu, deque nova Insula Utopia[n 2]. Le titre arrêté pour l'édition définitive de est De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia (La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle Île d'Utopie)[n 3].

Adressé aux humanistes puis diffusé dans le cercle élargi des lettrés, à sa parution ce libelle est lu comme un appel à réformer la politique contemporaine et une invitation à observer sincèrement les préceptes chrétiens et aussi, pour les plus érudits d'entre eux, comme un serio ludere. Au XVIe siècle les premiers traducteurs de l'Utopie concentrent leur attention sur certaines parties du volume et, à la fin du siècle, c'est la description de la république d'Utopie qui suscite l'intérêt des lecteurs, à savoir : tantôt le modèle politique décrit tantôt les artifices rhétoriques et littéraires par lesquels ce dessein politique est couché sur le papier. Au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, avec l'accroissement des publications de récits de voyages et d'utopies littéraires, de traités politiques et d'essais philosophiques, le livre de Th. More est lu la plupart du temps comme un récit utopique, parfois comme un traité politique, rarement comme un essai philosophique.

Aux XIXe siècle, XXe siècle et XXIe siècle, d'aucuns distinguent l'œuvre pour le communisme pratiqué en Utopie et consacrent son auteur comme un digne prédécesseur du communisme socialiste ; pour d'autres cet ouvrage, dont l'auteur fut béatifié en 1886 et canonisé en 1935 puis fait saint patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques en 2000, est réputé promouvoir la communauté de biens et renouer avec la parole du Christ. Au XXe siècle et au XXIe siècle : ce texte est présumé contenir des passages qui préfigurent les régimes totalitaires du XXe siècle ; élaborée à un moment charnière des réflexions sur l'esthétique littéraire au XVIe siècle, cette création est aussi vue comme une tentative originale de penser la narration et de concevoir la fiction ; enfin, rédigé en marge d'une mission diplomatique durant une période de loisir, cet écrit est volontiers considéré par certains comme une fantaisie d'humaniste. Comme l'a noté un traducteur anglais : « Utopia is one of those mercurial, jocoserious writings that turn a new profile to every advancing generation, and respond in a different way to every set of questions addressed to them[2]. »

Décembre 1516, octobre 1517, mars 1518 et novembre 1518, pas moins de quatre éditions de l'Utopie furent composées par Érasme et Th. More[3]. Ces quatre éditions sont toutes différentes : le texte de Th. More n'est pas introduit de la même manière, l'île d'Utopie n'est pas abordée ni quittée dans les mêmes conditions. Pour tenter de saisir cette œuvre qu'est l'Utopie, il faut d'abord s'intéresser à la vie de son auteur, puis replacer ce livre dans son époque et son cercle humaniste, ensuite il faut lire et relire ce livre, regarder comment il fut écrit et, surtout, ne jamais oublier son titre originel Un vrai livre d'or, un petit ouvrage, non moins salutaire qu'agréable, relatif à la meilleure forme de communauté politique et à la nouvelle Île d'Utopie.

L'auteur[modifier | modifier le code]

Cette courte biographie permettra de repérer quels épisodes de sa vie l'auteur mêla à son texte et, aussi, de remarquer quelles périodes de sa formation influencèrent son Utopie[4].

Né à Londres le , Thomas More est le fils de l'homme de loi londonien John More (c. 1451-1530)[6], et d'Agnes More[7]. En 1490, le jeune Th. More entre en qualité de page dans la maison de John Morton[8],[9] (nommé archevêque de Cantorbéry en 1486, grand chancelier du royaume en 1490, puis Cardinal en 1493). Th. More n'a que douze ans lorsqu'il commence son initiation politique auprès de cet homme[10] ; il reçoit une formation intellectuelle de qualité et apprend les règles du savoir vivre : en tant que page il doit servir à table[11],[12].

Ensuite, Th. More part étudier à l'université d'Oxford à partir de 1491[13], précisément au Cantorbéry College dont J. Morton est le protecteur. Il y étudie le Grec auprès de William Grocyn et Thomas Linacre[14]. En 1494, « à son grand regret, son père le rappela à Londres pour apprendre le droit[14] » à New Inn ; en 1496, à dix-huit ans, il entre comme étudiant à Lincoln's Inn « où il obtient le grade de utter barrister, bachelier en droit en 1498, il est inscrit au barreau avec le titre de barrister[15]. » En 1499 chez Lord Mountjoy, un camarade d'études, il rencontre John Colet et Érasme qui deviendront par la suite ses amis. Entre 1501 et 1503, sans « prononcer de vœux »[16], « More prend pension à la Chartreuse de Londres et y mène une vie de prière et d'étude où il acquiert une connaissance approfondie de la Bible[15]. » Il donne des conférences publiques sur le De Civitate Dei de Saint Augustin (La Cité de Dieu)[17]. En 1501, Th. More est nommé bencher, membre du conseil des avocats et élu par ses pairs en 1504 reader[18], professeur de droit à Lincoln's Inn[15],[19]. À partir de 1504 il devient Membre du Parlement et entre à la Chambre des Communes[20], où il s'élève contre les taxes demandées par le roi Henri VII « à l'occasion du mariage de la princesse Marguerite avec le roi d'Écosse[14]. »

Entre 1507-1508 : « Son père qui s'est élevé contre les exigences de Henri VII en matière de taxation et d'impôts est enfermé dans la Tour de Londres. Th. More qui tolère mal l'intransigeance tyrannique d'Henri VII s'éloigne de l'Angleterre et dans sa lettre à Dorp (1515) il parle de son voyage d'études sur le continent[21]. Il séjourne à Louvain et à Paris, cherchant à mieux connaître la vie des universités dont il observe l'organisation et les méthodes d'enseignement[22]. »

En 1509 « Henri VIII, qui se pique d'humanisme et d'amitié pour les humanistes, monte sur le trône au milieu d'un indicible enthousiasme et Th. More salue l'évènement d'une élégie latine où une espérance sincère se lit sous les hyperboles habituelles[23]. » Th. More revient à Londres[24], il reprend sa profession d'avocat[25] et ses leçons de droit[26]. Débute alors la seconde partie d'une brillante activité politique de plus de vingt ans. Avocat de la compagnie des merciers de la cité[22], auprès desquels il semble aussi jouer un rôle de conciliation au sein de la corporation[27], c’est « sur la recommandation de ces hommes qu’il [accède] en au poste de second prud’homme ou undersheriff de la Cité »[28],[29]. En 1512, il est élu au Parlement[30]. En 1514, il entre au service du tout-puissant cardinal Thomas Wolsey, comme administrateur de ses biens ; la même année, il atteint le sommet de l'échelle académique : il devient Lent Reader à Lincoln's Inn. « En 1515, les négociants de la ville lui demandent de se joindre à une mission commerciale qu'ils envoient aux Pays-Bas[31]. » Officiellement, c'est le roi qui l'envoie en missions diplomatique et commerciale aux Pays-Bas, à Bruges puis à Anvers de mai à [32] (où il rédige l'Utopie[n 4]). Par la suite : en 1516 « Henri VIII, lors d'une audience, remarque More et le prie d'entrer à son service »[22],[33] ; en 1517, le roi l'envoie à Calais[34] et le prend comme conseiller avant de le nommer, en 1518, à son Conseil Privé[35],[36],[37].

Après l'Utopie, plus brièvement : Henri VIII conviera Th. More au Camp du Drap d'Or en  ; il l'anoblira en 1521 ; en 1523, Th. More deviendra président de la Chambre des Communes ; le roi l'enverra à Amiens en 1527[38] et à Cambrai en 1529 pour la signature des traités de paix entre la France et l'Angleterre[31]. En , Henri VIII lui offrira la succession de Wolsey et le nommera chancelier d'Angleterre[31],[39]. En 1534, Th. More refusera de prêter serment à l'Acte suprématie du Parlement anglais validant le mariage d'Henri VIII et Anne Boleyn, après un second refus il sera envoyé à la Tour de Londres puis mis au secret à la fin de l'année[40] ; Th. More sera jugé le , le du même mois Henri VIII fera décapiter Th. More[41].

Contexte[modifier | modifier le code]

Repères historiques[modifier | modifier le code]

Quelques dates d'évènements et de faits historiques permettront de comprendre quelques références et quelques allusions présentes dans le texte de l'Utopie :

  • 1300 (autour de), en Angleterre, réalisation de la carte de Hereford, une mappa mundi représentant la totalité du monde connu ;
  • 1412, en Angleterre, la tour de l'horloge de St Albans est achevée ;
  • 1450, en Angleterre, Révolte paysanne de John Cade, dont les rangs sont grossis de soldats en attente de leur solde ;
  • 1451, parution du premier livre européen imprimé avec des caractères mobiles, il s'agit de la grammaire latine de Donatus publiée par Gutenberg[n 5] ;
  • 1455, en Angleterre, la bataille de Saint Albans, qui oppose le clan royal des Lancastre (dont l’emblème est une rose rouge) au clan York (qui arbore une rose blanche), ouvre la Guerre des Deux-Roses ;
  • 1465, De officiis de Cicéron est le premier ouvrage au monde imprimé en latin, par Johann Fust et Peter Schoeffer à Mayence ;
  • 1469 (à 1475), le Portugais Fernão Gomes explore la côte occidentale de l’Afrique équatoriale. Par la suite, les Portugais découvrent la Côte-de-l'Or (Ghana actuel) et avancent jusqu'à la côte du Gabon[n 6] ;
  • 1476, en Angleterre, William Caxton installe dans une dépendance de l’abbaye de Westminster la première presse à imprimer d’Angleterre ;
  • 1485, en Angleterre, le 22 août : fin de la Guerre des Deux-Roses, victoire d'Henri Tudor ; le 7 novembre le Parlement d'Angleterre reconnaît Henri VII comme roi d'Angleterre ;
  • 1489, en Angleterre, le 28 avril : soulèvement du Yorkshire ; aussi : premières mesures pour restreindre l'« enclosure », qui entraîne le développement de pâturages clos aux dépens des biens communaux ;
  • 1492, découverte de l'Amérique par Christophe Colomb ;
  • 1496, en Angleterre, le 5 mars : Henri VII s'attache les services du navigateur vénitien Jean Cabot par lettre patente pour découvrir des terres inconnues[n 7] ;
  • 1497, le 10 mai : départ du « Premier voyage » d'Amerigo Vespucci sous pavillon espagnol, retour en octobre 1498 (La participation de Vespucci à ce voyage est discutée) ;
  • 1497, en Angleterre, 14 juin : révolte anti-fiscale de Cornouailles, bataille de Guildford ; le 17 juin, les rebelles de Cornouailles, conduit par Michael An Gof, sont écrasés à la bataille de Deptford Bridge ou de Blackheath.
  • 1499, le 16 mai : départ de Cadix de l'expédition d’Alonso de Ojeda, Juan de la Cosa et d’Amerigo Vespucci le long des côtes du Venezuela et de Guyane, dit « Deuxième voyage » (La participation de Vespucci à ce voyage est attestée). Ils atteignent la côte Nord du Brésil (retour le 8 septembre 1500)[n 8] ;
  • 1501, Érasme rédige une préface pour le De officiis de Cicéron ;
  • 1503, Érasme publie Enchiridion militis christiani ;
  • 1503, en mars-avril, dans sa lettre Mundus Novus, le navigateur Amerigo Vespucci émet l'hypothèse que les terres découvertes par Christophe Colomb ne sont pas les Indes mais un nouveau continent ;
  • vers 1504-1508, l'horloger Peter Henlein, de Nuremberg fabrique des montres portatives.
  • 1507, parution d'un petit ouvrage en latin intitulé Cosmographiae Introductio, accompagné de deux cartes imprimées ; le cartographe allemand Martin Waldseemuller et le lettré alsacien Matthias Ringmann y nomment le Nouveau Monde America (Amérique), dérivé du prénom d'Amerigo Vespucci ;
  • 1508, début de la guerre de la Ligue de Cambrai ;
  • 1511, Érasme publie l'Éloge de la folie ;
  • 1512, en Angleterre, le 6 février : à Londres le doyen de la cathédrale Saint-Paul, John Colet, dénonce dans un sermon « la manière séculière et mondaine de vivre du clergé » et exhorte les prélats à « (faire) que soient respectées les lois contre la faute de simonie » ou celles qui « commandent la résidence personnelle des curés dans les paroisses » ;
  • 1512, en Italie : à Rome du 3 mai 1512 au 16 mars 1517, le cinquième concile du Latran se tient dans la basilique Saint-Jean de Latran. Au terme de douze sessions, le concile condamne le concile schismatique de Pise suscité par Louis XII de France, soumet la parution des livres imprimés à l'autorité de l'Église et réforme la Curie romaine et le clergé.
  • 1516, Érasme propose sa traduction du Novum Testamentum.

Le royaume d'Angleterre au début du XVIe siècle[modifier | modifier le code]

Associés aux repères historiques mentionnés ci-dessus, ce bref tour d'horizon du royaume d'Angleterre permettra de saisir comment l'Utopie s'inscrit dans son temps.

Entre féodalité et modernité[modifier | modifier le code]

Portrait d'Henri VII tenant une Rose Tudor et portant un collier de l'Ordre de la Toison d'Or, datant de 1505, par un artiste inconnu, National Portrait Gallery, Londres.

Thomas More naît en 1478 durant la Guerre des Deux-Roses. En 1485, Richard III (du clan York) est vaincu et tué à la bataille de Bosworth. La couronne est offerte à Henri Tudor (du clan Lancastre, descendant de Catherine de Valois) ; il prend le nom d’Henri VII, épouse Elisabeth d’York (fille d’Édouard IV) et choisit pour emblème la rose Tudor (rose double : rouge au cœur blanc), qui symbolise la réconciliation entre Lancastriens et Yorkistes. La guerre des Deux Roses est terminée. En cette fin de XVe siècle, l'Angleterre ne compte que quatre millions et demi d’habitants, à peine plus que l'Écosse, et elle se retrouve exsangue des suites de la guerre des Deux Roses. Toutefois, Henri VII, par une politique mercantiliste, s’emploie à développer l’industrie et le commerce, il favorise l’expansion maritime et laisse à sa mort en 1509 un royaume prospère et pacifié. En 1509 débute le règne d'Henri VIII, âgé de 18 ans ; il est ce prince idéal, intelligent et cultivé que Th. More espérait pour le royaume. Henri VIII deviendra par la suite un tyran ventripotent et sanguinaire, non sans avoir posé les bases de l’Angleterre moderne.

Parmi ces bases, on trouve les prodromes d'une nouvelle forme d'organisation politique : l'État moderne[42]. Certes, nombre d'éléments du régime féodal sont encore présents au début du XVIe siècle[43], néanmoins le régime anglais se transforme[44],[45]. Une nouvelle conception du souverain apparaît : « La transition décisive est celle du passage de l'idée du souverain "défendant son état" (c'est-à-dire ni plus ni moins que préservant sa place) à celle de l'existence d'un ordre légal et constitué séparé, celui de l'État, que le souverain à le devoir de défendre[46]. » Au Livre I de l'Utopie, des propos mis dans la bouche du personnage « Raphaël Hythlodée » par Th. More expriment ce changement de perspective sur les devoirs du souverain[47].

Aussi, lorsque cette nouvelle conception du souverain commence à être formulée au cours du XVe siècle, un organe du pouvoir voit sa place confortée : « le gouvernement des grandes principautés et des monarchies d’Europe associe au pouvoir personnel des princes l’aristocratie féodale et les élites urbaines tandis que s’affirme une bureaucratie en voie d’intégration nobiliaire. […]. Au sommet de la pyramide gouvernementale, le Conseil est l’organe qui gouverne et qui, en premier et en dernier ressort, lie le prince aux territoires sur lesquels il exerce sa souveraineté[48]. » Au début du XVIe siècle, Th. More fait partie de ces élites urbaines ; il sera l'un des rares « clercs laïcs » présent au conseil du roi et figurera parmi ses membres les plus actifs[49].

Th. More fut un membre actif de cette autre institution du pouvoir anglais qui gagnera en importance par la suite, le Parlement anglais[50]. Th. More commence sa carrière politique en étant élu membre de la Chambre des Communes en 1504, avec fermeté il vote contre une demande de 113 000 livres que réclame Henri VII pour le mariage de la Princesse Margaret avec le roi d'Écosse[22]. En 1512 Strode, membre du Parlement, est condamné à une amende qu’il refuse de payer, il est conduit en prison et empêché de défendre un texte législatif ; le Parlement annule la décision de la juridiction locale, consacrant ainsi l’immunité du parlementaire (avec l’adoption du Privilege of Parliament Act 1512[51]) et affirmant, par la même, son rôle dans la politique du royaume. Plus tard en 1523, Th. More prononcera une Petition for Freedom of Free Speech lors de son premier discours comme Speaker de la Chambre des Communes : il défendra la liberté du Parlement de discuter des affaires publiques sans intrusion de la Couronne ou de ses mandataires[52],[53].

Une économie qui redémarre[modifier | modifier le code]

Autre base de l'Angleterre moderne plongeant ses racines au XVe siècle, le redressement de l'économie après une longue dépression qui débute peu avant le milieu du XIVe siècle. Cette dépression fut caractérisée par une baisse de la production agricole résultant de la baisse des surfaces cultivées, par une diminution du commerce (notamment international) et par le déclin de la prospérité urbaine. « Le développement de l'industrie rurale du textile ne suffit pas à contrebalancer le déclin des villes et la baisse des exportations, dont le produit principal, dans la période antérieure, avait été la laine brute, destinée aux industries flamandes, brabançonnes et italiennes[54]. »

Carte du monde Universalis Cosmographia (1507, Martin Waldseemüller). Le nom "America" apparaît dans la partie basse du continent sud-américain.

Pire, cette industrie rurale du textile, qui « était l'industrie anglaise la plus importante du bas Moyen Âge »[55], fut celle « qui excita le mouvement d'enclosure au XVe siècle »[55] ; à tel point que des troubles sociaux dus à l'enclosure[n 9] eurent lieu avant le milieu XVe siècle et que ce mouvement d'enclosure devient un scandale public au XVIe siècle[56]. Pour synthétiser : certains nobles « voyant que l'industrie textile fournissait un marché de la laine constant et tendant à s'élargir — sans que les prix de la laine subissent des variations —, se rendaient compte que les frais d'élevage étaient inférieurs à ceux de la culture et plus profitables que la perception des loyers auprès d'une paysannerie intransigeante »[57]. Ainsi, il fut plus rentable d’élever des moutons et de vendre la laine à l’industrie que de travailler la terre. Certains nobles usèrent même de leur autorité pour passer outre les lois et prirent possession de terres communales que, jusqu'alors, les paysans se partageaient et cultivaient pour leur propre consommation. Ce mouvement d'enclosure amplifia la raréfaction des terres cultivables et par suite celle de la nourriture et, par contrecoup, l'augmentation du prix des denrées et, autre conséquence, ce mouvement jeta sur les routes nombre d'ouvriers agricoles qui se retrouvèrent au chômage. Henri VII prit des mesures pour lutter contre ce mouvement à la fin du XVe siècle ; mais, sous le règne d'Henri VIII, l'expansion des enclosures reprend de plus belle.

Tandis que la situation dans les campagnes se dégrade, Londres confirme sa place de premier foyer commercial et de principal centre financier de l'Angleterre en ce début de XVIe siècle. À cette époque, le Palais de Westminster est encore la résidence royale, et les membres de la cour du roi résident à Londres ou dans ses environs. La Merchants of the Staple et la Company of Merchant Adventurers of London fleurissent grâce au commerce extérieur, qu'Henri VIII s'efforce de soutenir. De Londres partent différentes marchandises destinées au continent : de la laine et des draps, des produits alimentaires (poisson, blé et bière), ainsi que d'autres produits divers (charbon et tuiles par exemple). Le principal port d'arrivée de ces marchandises sur le continent est celui de la ville d'Anvers[58].

Henri VIII après son couronnement en 1509. (Portrait attribué à Meynnart Wewyck)

Guerres et religion[modifier | modifier le code]

Au début du XVIe siècle Henri VIII entreprend différentes guerres, soit pour reconquérir des territoires perdus durant le Guerre de Cent Ans, soit pour gagner d'autres territoires sur le royaume de France. En 1511, il rejoint la Ligue catholique dirigée contre la France. En 1513 il rejoint la ligue de Malines, avec ses troupes ils battent une armée française à Guinegatte dans le Pas-de-Calais et s'emparent de Tournai lors de la célèbre bataille des Éperons. Le Traité de Londres du entérine la restitution de Tournai à la France contre 600 000 couronnes.

Un dernier point important doit être mentionné : « Au début du XVIe siècle, l’Angleterre appar[aît] comme un royaume catholique modèle. Les rois Tudor, qui exhib[ent] leur piété de manière théâtrale, pourv[oient] leur épiscopat d’administrateurs de talent, d’humanistes érudits, et — à l’occasion — d’hommes possédant une réelle envergure spirituelle[59]. » À l'exception des dissidents chrétiens appelés Lollards, dont le nombre d'adeptes ne cesse de décroître, et à l'exception d'une petite communauté juive, « tous les habitants des îles étaient des chrétiens baptisés[60]. » En 1516 lorsque paraît l'Utopie, les 95 thèses de Martin Luther ne sont pas encore affichées (1517) et Henri VIII, depuis son mariage avec Catherine d'Aragon en 1509, apporte un soutien sans faille à la papauté. À cette époque, Th. More est toujours optimiste quant à l'unité et quant à une possible réforme de l'Église.

L'humanisme[modifier | modifier le code]

Thomas More inscrit ses activités et ses œuvres au sein de la République des Lettres. Cette « res publica literaria » est un réseau informel de lettrés constitué par des hommes qui appartiennent à la « res publica christiana » et dont les activités sont diverses (philologie, traduction, édition, etc.). La République des Lettres « est d’emblée animée d’un idéal d’accomplissement moral, intellectuel et politique qui s’identifie dans l’image idéalisée de l'orator cicéronien et s’incarne dans des offices — chancelier ou secrétaire, ambassadeur, conseiller du prince — permettant de mettre un savoir-faire au service de la chose publique[61]. »

Cette « image idéalisée » fut modelée lorsque l'humanisme prit son essor dans l'Italie du XIVe siècle. L'humanisme est un mouvement culturel fondé sur un retour aux auteurs de l’Antiquité : il prône le renouveau des études des humanités (les studia humanitatis) et il propose une nouvelle vision de la place de l’homme dans le monde[62]. Progressivement, l'humanisme s'impose comme un modèle culturel dominant à l’échelle européenne, il réévalue et réinterprète l'héritage européen : les manuscrits copiés et conservés au fil du temps qui ont transmis les œuvres des « autorités » (Platon, Aristote, Cicéron, etc.), les vestiges monumentaux qui jonchent les cités (à Rome par exemple), ou encore les figures des grands hommes représentées dans l’iconographie ou évoquées dans la littérature[63]. « Mais cette mémoire survit aussi, plus profondément, dans le langage (grâce au latin surtout) et dans les systèmes de représentation politique et sociale. De tels legs constituent un réservoir d’idées, de formes et de valeurs communes, en somme, qui fait l’objet de multiples réemplois. C’est sur ce terreau que se développe l’humanisme et, avec lui, une conscience nouvelle du rapport des Européens à leur passé, appelée à s’imposer avec le terme de "Renaissance"[63]. »

Lors de leur première rencontre en 1499 chez Lord Mountjoy, c'est Érasme qui introduisit et présenta à Th. More cette République des Lettres[n 10]. Ainsi, dans la lignée humaniste, Th. More et son ami William Lilly traduisent des épigrammes grecques en latin en 1501, et en 1506 il publie une traduction des Dialogues de Lucien de Samosate réalisée avec Érasme ; dans une perspective nouvelle, il écrit des poèmes en anglais et il rédige des épigrammes (dont certains seront compilés dans les éditions de l'Utopie parues en 1518). En 1511, Th. More publie sa traduction de la vie et de quelques écrits de Jean Pic de la Mirandole, qu'il traduit du latin sous le titre The Life of Pico della Mirandola, The Writings of the Same[30]. Aussi, Th. More participe activement aux discussions qui animent l'humanisme contemporain en rédigeant de longues lettres[64].

« En effet, l’un des principaux vecteurs de cohésion de cette communauté de savants est l’échange de lettres grâce auxquelles sont partagées, puis relayées à plus large échelle encore, les découvertes de textes ou de monuments antiques, les nouveautés sur les traductions et les œuvres à la mode, les informations sur les possibles patrons, sur les amitiés, mais aussi sur les conflits et les polémiques entre pairs partageant, sinon le même statut social, du moins des pratiques et des goûts communs[61]. »

Ces échanges épistolaires sont souvent accompagnés d'échanges de livres : « la "République des lettres" se confond en réalité avec le patrimoine commun des belles lettres (literae humaniores), grâce auxquelles les hommes pratiquant les "humanités" peuvent acquérir la vertu et s’employer au bien commun[61]. » Dès la première édition de l'Utopie, Érasme et Th. More jouent avec ces codes propres à la communauté humaniste : des lettres d'amis humanistes précèdent le texte de l'Utopie. Dans les autres éditions qu'ils supervisent, Érasme et Th. More ajoutent et suppriment des lettres jusqu'à, finalement, entourer le texte Utopie de lettres.

Un succès éditorial[modifier | modifier le code]

Marque d'imprimeur de Thierry Martens, à la dernière page de la première édition du livre Utopie publié en 1516. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

L'Utopie paraît en décembre 1516 chez l’éditeur Thierry Martens de Louvain en Brabant (Pays-Bas des Habsbourg). Thomas More participe alors pleinement au renouveau de la pensée qui caractérise la Renaissance, ainsi qu'à l'humanisme dont il est le plus illustre représentant anglais. Au début de l'année 1516, les accords préparés lors de la mission en Flandre de 1515 furent signés. « À cette époque, More est le premier avocat de Londres, tenu en grande estime par le roi aussi bien que le peuple de la cité[31]. » Dorénavant, il est établi dans la bourgeoisie londonienne[65],[66].

L'ouvrage, auquel contribuèrent quelques humanistes de renom, connut un « succès fulgurant »[67] au sein de la République des Lettres. La diffusion de l'Utopie dans les milieux lettrés ou influents de l'époque fut dirigée de main de maître par Th. More, Érasme et Pierre Gilles : « Thomas Lupset, Cuthbert Tunstall, Lord Mountjoy, William Warham, Richard Pace, en Angleterre ; Jean le Sauvage, Guillaume Budé, Pierre le Barbier, Guy Morillon, Jean Ruelle, Guillaume Cop, en France ; Jean Desmarais, Jérôme de Busleyden, Cornelis de Schrijver, Gerhard Geldenhauer, en Flandres ; Martin Luther, Willibald Pirckheimer, Beatus Rhenanus, en Allemagne ; Antonio Bonvisi, Aloïs Mariano, en Italie, sont quelques-uns des érudits dont les noms paraissent, à propos de l'Utopie, dans les correspondances du temps[68]. »

Les humanistes qui se consacraient à la redécouverte de l’Antiquité et de ses savoirs, les clercs qui s’interrogeaient sur le présent et l’avenir de l’Église romaine, les magistrats au service du droit et des États, ainsi que les bourgeois instruits des villes marchandes, assurèrent la réputation de l'Utopie[69]. Rapidement, de nouvelles éditions furent publiées : en 1517 chez Gilles de Gourmont à Paris et en 1518 chez Johann Froben à Bâle. D'autres éditeurs entreprirent de publier l'Utopie, par exemple : les Giunta à Florence et l'imprimerie des Manuce à Venise en 1519.

T. Martens, l’éditeur brabançon qui en avait eu la primeur, tira huit rééditions de la première édition entre 1516 et 1520[69]. Quant au célèbre J. Froben de Bâle, il imprima deux éditions différentes de l'Utopie (mars et novembre), dont la version définitive.

L'Utopie fut rapidement traduit en langues vernaculaires : l'allemand à Basel en 1524[70], l'italien à Venise en 1548[71], le français à Paris en 1550[72], l'anglais à Londres en 1551[73] et le hollandais à Anvers en 1553[74].

Aperçus d'Utopie[modifier | modifier le code]

Quatre éditions[modifier | modifier le code]

Le contexte de rédaction de l'Utopie est celui des découvertes de contrées inconnues ; celui où, grâce au développement de l'imprimerie[75], les récits de voyage rencontrent un grand succès ; celui, enfin, de la République des lettres et des échanges épistolaires soutenus entre humanistes. Thomas More, qui fut un lecteur de Lucien de Samosate dont il apprécia les Histoires vraies, conçu le projet d'une édition de l'Utopie qui singerait les éditions de récits de voyage[76]. De son vivant, assisté de Pierre Gilles (qui fut éditeur et correcteur chez T. Martens) et d'Érasme (qui édita et publia des livres chez T. Martens et chez J. Froben), Th. More composa quatre éditions de l'Utopie chez trois éditeurs différents.

Portrait de Pierre Gilles par Quentin Metsys peint en 1517[77]. Seconde partie du diptyque commandé à l'artiste par Érasme et P. Gilles, puis offert à Th. More lorsque ce dernier fut en mission à Calais en 1517. Aujourd'hui, ce portrait se trouve dans une collection particulière[78] ; le musée d'Anvers en possède une copie[79].
Portrait d'Érasme par Quentin Metsys peint en 1517. Première partie du diptyque commandé à l'artiste par Érasme et Pierre Gilles, puis offert à Th. More lorsque ce dernier fut en mission à Calais en 1517. Aujourd'hui, ce portrait est à Rome à la Galleria Nazionale[79], plus précisément au palais Barberini[78].

Il demanda à ses amis humanistes, Érasme, P. Gilles, J. Desmarais, G. Budé, J. de Busleyden, G. Geldenhauer et C. Schrijver[80], de rédiger des lettres, des poèmes et de faire graver des cartes pour authentifier son texte, dont une carte gravée par Ambrosius Holbein[81] ; deux frontispices furent gravés par Hans Holbein le Jeune ; enfin, plus d'une centaine de manchettes[n 11] attribuées[82] à. P. Gilles et/ou à Érasme parsèment le texte de la « Lettre-Préface » et les Livres I & II de l'Utopie[n 12] (ces documents forment un ensemble appelé paratextes[83] et parerga[n 13]).

Les quatre éditions, celle chez Thierry Martens[84], celle chez Gilles de Gourmont[85] et celles chez Johann Froben[86],[87], proposent des paratextes et des parerga différents et les ordonnent différemment[88]. Ce n'est qu'à la troisième édition chez J. Froben que l'ordonnancement et le nombre de ces paratextes et parerga furent arrêtés, et c'est la quatrième édition de l'Utopie, toujours chez Froben, qui scella définitivement la composition de l'œuvre. (Voir en fin d'article « Les quatre éditions latines de l'Utopie » pour le détail de chaque édition et des liens vers des reproductions numérisées)

Au gré des éditions postérieures et des traductions successives une partie seulement, la plupart du temps aucun, de ces paratextes et parerga furent repris[89] ; parfois pire, par exemple : dans la première traduction de l'Utopie en allemand en 1524, Claudius Cantiuncula ne traduisit que le Livre II afin de proposer l'organisation de l'île d'Utopie « comme solution concrète aux problèmes de la ville de Bâle[90]. » Le livre et le texte présentés ainsi, la lecture et la compréhension de l'Utopie furent complètement modifiées[91],[n 14]. Par ailleurs, ces éditions[92] et ces traductions postérieures[93],[94] ne s'appuyèrent pas toutes sur la même édition de l'Utopie en latin, pas sur la même œuvre ; ceci pourrait, en partie, expliquer les différentes réceptions de cette œuvre et les diverses interprétations qui en furent faites.

Aujourd'hui, exceptées les éditions de référence (voir la bibliographie), la plupart des éditions contemporaines de l'Utopie ne reprennent ni ne suivent la quatrième édition définitive de l'Utopie, ou alors elles proposent les paratextes et les parerga séparément[95]. Pour Jean-François Vallée : « Ces coupures et reconfigurations des éditions originales paraissent extrêmement significatives : elles nous semblent étroitement liées à une lecture de L’Utopie qui paraît déformée par notre conception moderne du livre et de l’auteur[96]. » Selon Germain Marc'hadour, ôter ses paratextes et ses parerga à l'Utopie c'est effacer son intention et son ambition d'occuper les discussions des humanistes en Europe : « lettres d'Érasme le Hollandais à Froben le Suisse, de Budé le Parisien à Lupset le Londonien, de Pierre Gilles d'Anvers à Busleyden de Malines, de Busleyden à Thomas More ; pièces en vers de Geldenhauer [le Hollandais], de Schryver [le Flamand], Desmarais ; lettre de ce dernier, qui est orateur de l'université de Louvain ; enfin, et peut-être surtout, alphabet Utopien, dont l'exécution obligea Thierry Martens à une dépense considérable, indice de son importance mystérieuse[97]. » Pour Peter R. Allen, les lettres et les poèmes forment en ensemble qui est « deliberately designed to control the reader's interpretation of the text[98]. » Enfin, pour André Prévost : « Composés pour présenter l'Utopie au lecteur et l'aider à en découvrir le sens, ils en constituent le premier et le plus autorisé des commentaires. Leur absence prive l'ouvrage de son contexte naturel et explique pourquoi, au cours des siècles, les contresens les plus fantaisistes se sont multipliés autour de ce texte fondamental de la littérature universelle[99]. »

Un livre adressé aux humanistes[modifier | modifier le code]

L'Utopie fut écrit dans un latin de lettrés[100] et pour des lettrés[101]. « À une époque où les langues vernaculaires acquièrent une pleine dignité, le latin devient la langue distinctive d’un groupe social et intellectuel restreint qui, à travers la maîtrise de ce dernier, revendique un rôle administratif et politique[102]. » La question de la réception de l'Utopie au sein de la communauté humaniste lors de sa parution reste toujours discutée : en pleine redécouverte de l'Antiquité, l'Utopie fut-il lu comme un livre mettant en balance l'otium, ou vita contemplativa, et le negotium, ou vita activa, dans la vie d'un humaniste[103],[104] ? Alors qu'Érasme publiait sa traduction du Nouveau Testament, l'Utopie, dont le texte véhicule un message chrétien, fut-il un appel à l'ailleurs, un écrit porteur d'une nouvelle spiritualité[105] ? Au vu des actions politiques des princes contemporains, l'Utopie fut-il lu comme une satire politique[106] ? Ou plutôt, au vu de l'engagement des humanistes auprès des princes, l'Utopie fut-il lu comme un livre de « miroir des princes »[107] ? Ou encore : lors même que le développement de l'imprimerie accélérait la diffusion des récits de voyage et que la littérature apparaissait comme un genre à part entière, l'Utopie fut-il lu comme une création littéraire novatrice[108] ? (Voir après le résumé du livre « Interprétations »)

En bas de cette page figure le début de la lettre de Jérôme de Busleyden à Pierre Gilles, édition de 1516 chez Thierry Martens. Au-dessus, se trouvent la fin du poème de Jean Desmarais, puis les poèmes de Gerhard Geldenhauer et de Cornelis de Schrijver. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)
Lettre de Pierre Gilles à Jérôme de Busleyden, édition de 1516 chez Thierry Martens. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

Pour comprendre la singularité de l'Utopie, il faut mentionner quelques livres célèbres qui furent rédigés et publiés en même temps ou peu après. Thomas More publia l'Utopie en 1516, Érasme publia son Institutio principis christiani en 1516[109], Guillaume Budé publia De l'institution du prince en 1547 et Nicolas Machiavel publia Le Prince, rédigé en 1513, en 1531[110]. l'Utopie est entouré de « miroirs des princes » et de « livres de conseils »[111], c'est-à-dire de livres dont la portée et la visée politiques sont manifestes ; des livres adressés à des princes : Érasme adresse son livre au futur Charles Quint, G. Budé adresse son livre à François Ier et Machiavel adresse le sien à Laurent II de Médicis.

Au premier abord, l'Utopie semble emprunter au canon du miroir des princes : le prince y est mentionné dès la première page, Henry VIII ; ensuite, la portée et la visée politiques sont manifestes, la question des enclosures ou celle des inégalités sociales sont abordées sans détour. Pour autant, au second abord, l'Utopie ne s'y conforme pas : le livre n'est pas adressé ni même dédicacé au prince ; aussi, le Livre I est une discussion entre conseillers du prince et le Livre II décrit une république lointaine, l'île d'Utopie. Enfin, le fait que cette discussion et cette description soient rapportées avec perplexité par Th. More éloigne ce texte des certitudes et des conduites d'habitude suggérées par les miroirs des princes.

Plus vraisemblablement, l'Utopie serait destinée aux humanistes[112],[113],[114] qui se retrouvent, ou souhaitent être en position de conseiller le prince[115]. Ainsi, deux lettres significatives entourent le texte l'Utopie[116] : la lettre de P. Gilles à Jérôme de Busleyden et la lettre de J. de Busleyden à Th. More. En 1516, lors de la publication de l'Utopie, J. de Busleyden est membre du Grand Conseil de Malines puis, en 1517, il devient le conseiller du Prince Charles, ou Charles de Castille et futur Charles Quint[117]. Aussi, au Livre I, le dialogue entre Raphaël Hythlodée, P. Gilles et Th. More tourne autour de la manière de conseiller un prince et des difficultés rencontrées lorsque des conseils sont avancés[n 15] ; tandis que le héros de l'Utopie R. Hythlodée refuse de conseiller un prince[118] Th. More est, dans la réalité, déjà approché pour devenir conseiller du roi. Quant au Livre II, la description de l'île d'Utopie par R. Hythlodée présente des exemples qui, apparemment, devraient être suggérés au prince. Le personnage More dit au dialogue du Livre I :

« Il est bien évident, cher Raphaël, que vous n'êtes altéré ni de richesse, ni de puissance ; un homme qui pense comme vous m'inspire, à moi, autant de respect que le plus grand seigneur. Il me semble toutefois que vous feriez une chose digne de vous, de votre esprit si noble, si vraiment philosophe, en acceptant, fût-ce au prix de quelque inconvénient personnel, d'utiliser votre intelligence et votre savoir-faire au bénéfice de la chose publique. Et vous ne pourriez le faire plus efficacement qu'en entrant dans le conseil de quelque grand prince, auquel, j'en suis sûr d'avance, vous donneriez des avis conformes à l'honneur et à la justice. Car c'est du prince que ruissellent sur le peuple entier, comme d'une source intarissable, les biens et les maux[119]. »

Dans une note pour éclairer ce passage, Marie Delcourt rappelle que « More entra au Conseil du Roi en , au moment où paraissait à Paris, un an après la première, la seconde édition de L'Utopie »[120]. Et elle ajoute : « Il décrit ici, en les mettant dans la bouche de son contradicteur [R. Hythlodée], les difficultés qu'il est sûr de rencontrer mais qu'il accepte d'avance[120]. » Entre la première édition de 1516 et l'édition finale de , Th. More ne changea pas un seul mot de son texte.

Cette brève mise en contexte du livre ne clôt pas la question de son interprétation : la « Lettre-Préface », le Livre I et le Livre II sont riches de sens et abordent d'autres questions (politiques, éthiques, philosophiques, économiques…) ; par ailleurs, il ne faut pas oublier que l'ensemble des paratextes et parerga ajoutent et superposent d'autres couches de sens à l'Utopie. (Voir plus bas « Interprétations »)

Un titre non moins politique que plaisant[modifier | modifier le code]

Le livre de Th. More intitulé La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie est généralement connu par son titre abrégé Utopie.

Originellement Th. More composa un autre titre pour son texte (Livre I & II), dès l'édition princeps ce titre fut éclipsé par la page de titre annonçant un Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus. Parfois ce titre originel est supprimé des traductions, parfois il est conservé à sa place en tête des Livres I & II : Sermonis quem Raphaël Hythlodaeus vir eximius, de optimo reipublicae statu habuit, per illustrem virum Thomam Morum inclutae Britanniarum urbis Londini et Civem et Vicecomitem. Traduction : Discours d'un homme éminent, Raphaël Hythlodée, sur la meilleure forme de communauté politique, par l'illustre Thomas More, Citoyen et Shérif de Londres, illustre ville d'Angleterre[121]. Comme A. Prévost le fait remarquer au lecteur d'aujourd'hui : « Noter que le mot ''Utopie'' ne figure pas dans le titre qui constitue le liminaire du ''corpus utopien'' dégagé des parerga[122]. » Par « corpus utopien », A. Prévost désigne le Livre I et le Livre II rédigés par Th. More. Le nom propre de l'île n'est pas mis en avant par l'auteur mais par ses amis et éditeurs, Érasme et Pierre Gilles.

Ce mot « Utopie » est à l'origine un nom propre : celui de l'île dont le régime politique est décrit par le personnage « Raphaël Hythlodée ». Ce nom propre est construit à partir d'un mot de la langue grecque : « topos » (τοπος), un mot qui signifie « lieu » ou « région ». Th. More, latiniste et helléniste[123], associa à ce terme « topos » un préfixe négatif : « ou » (οὐ), qui peut se traduire « non » ou « ne… …pas » . Ceci donne le mot « ou-topos » (οὐ-τοπος) qui, « latinisé par le suffixe de nom de lieu ia »[124], devient « Utopia »[125],[126] ; et qui peut se traduire : « en aucun lieu », « lieu qui n'est nulle part » ou, à l'image de deux villes françaises nommées Nonville, « Nonlieu »[127],[n 16]. À l'origine, ce livre devait porter un titre latin : « Nusquama », dérivé du latin « nusquam » qui signifie « nulle part »[128],[129]. Ce n'est que peu de temps avant la première édition du livre[130] que Th. More inventa ce mot de toutes pièces, Utopia ; un mot qui est le premier indice donné au lecteur érudit (helléniste et latiniste) que ce dernier va parcourir des pages qui entremêlent le vrai et le faux sur un mode distrayant[n 17]. Mais il y a plus. Dès la première édition de l'Utopie, dans les paratextes et les parerga qui accompagnent le texte, Th. More et ses amis humanistes enrichirent et élargirent le sens du néologisme Outopos. Dans le « Sizain d'Anémolius, poète lauréat, neveu d'Hythlodée par sa sœur », poème intitulé « L'île d'Utopie » (voir ci-dessous), le lecteur peut lire :

« Sizain d'Anémolius, poète lauréat » (vraisemblablement écrit par Th. More), édition de 1516 chez Thierry Martens. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

« Utopie, pour mon isolement par les anciens nommée,
Émule à présent de la platonicienne cité,
Sur elle, peut-être l'emportant (car, ce qu'avec des lettres
Elle dessina, moi seule je l'ai montré
Avec des hommes, des ressources et d'excellentes lois)
Eutopie, à bon droit, c'est le nom qu'on me doit[131]. »

En lisant ce poème, le lecteur apprend que l'île d'Utopie devrait être nommer « Eutopie » (« Eutopia »), de εὐ-τοπος le « bon-lieu » ou « lieu-du-bien » (εὐ signifiant « bon » et/ou « bien » en grec). Ce n'est pas tout. Dans sa lettre adressée à Thomas Lupset, Guillaume Budé introduit une nouvelle variation au titre du livre : « Quant à l'île d'Utopie qui, à ce que j'entends, s'appelle même Udépotie, par une heureuse et singulière fortune, s'il faut en croire ce qu'on nous en rapporte, elle s'est imprégnée des usages chrétiens et de l'authentique et vraie sagesse dans la vie publique et dans la vie privée »[132]. Dans une note complémentaire, André Prévost précise : « "Udépotie", du mot grec, oὐδέποτε, jamais. Joignant le burlesque à la contrepèterie, Budé fait de l'Île-de-nulle-part, Oὐτοπος, l'Île-de-jamais[133]. »

En sus, il ne faut pas oublier que le titre définitif arrêté par Th. More en 1518 est : De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia. Le propos de Th. More est politique, selon les traductions ce titre est rendu ainsi : Jean Bodin, dans Les Six Livres de la République, désigne l'ouvrage comme « la République de Thomas More » ou « la République d'Utopie »[129] (voir aussi en annexe « Les traductions françaises de l'Utopie »). Pour les traducteurs contemporains (XXe siècle et XXIe siècle) les mots « républiques » (reipublicae) et « état » (statu) posent certaines difficultés, comme le souligne Norbert Elias : « puis-je vous rappeler ici que le concept d'État est nouveau à l'époque »[134]. Dans son édition Marie Delcourt propose la traduction Le Traité de la meilleure forme de gouvernement ou L'Utopie[135],[136] ; dans son édition André Prévost traduit par La Meilleure Forme de Communauté Politique et la Nouvelle Île d'Utopie, selon lui : « le mot "république" a perdu depuis la Révolution de 1789, son sens de "chose publique" pour évoquer désormais une forme de régime politique, différent de la monarchie et de l'empire. Il semble donc indiqué de traduire respublica par l'expression "communauté politique". Quant au mot "status" du texte latin, il ne saurait se traduire par "État", mot qui a pris, lui aussi, une acception spéciale et désigne communément l'appareil politique qui incarne les pouvoirs souverains de la communauté. La traduction qui répond le mieux à ce mot "status" est celle de "forme" prise par une certaine communauté politique. La version "la meilleure forme de communauté politique" se trouve singulièrement illustrée par son apposition à "la nouvelle île d'Utopie"[137]. » En anglais, le titre peut être traduit ainsi : Concerning the Best State of a Commonwealth and the New Island of Utopia[138] ; dans les œuvres complètes publiées chez Yale, le titre est le suivant : The Best State of a Commonwealth and the New Island of Utopia[139].

Il faut ajouter que la question de la « meilleure forme de communauté », ou du « meilleur régime », est une question politique fortement présente dans la tradition philosophique convoquée par Th. More : de Platon[n 18] à Aristote[n 19] en passant par Cicéron[n 20]. D'ailleurs, Th. More rend hommage au début de La République de Platon[140] lorsque, au Livre I de l'Utopie, le personnage de Raphaël Hythlodée entre en scène : « Je me trouvais un jour dans l'église Notre-Dame, monument admirable et toujours plein de fidèles ; j'avais assisté à la messe, et, l'office terminé, je m'apprêtais à rentrer à mon logis, quand je vis Pierre Gilles en conversation avec un étranger, […] »[141].

Le titre de ce livre, De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia. Libellus uere aureus, nec minus salutaris quam festivus, avertit ainsi le lecteur : dans les pages qui suivent, il sera profondément question de politique, sur un mode agréable et distrayant. Cette courte explicitation du titre ne clôt pas, là non plus, la question de l'interprétation du livre.

Présentation du livre[modifier | modifier le code]

Composition[modifier | modifier le code]

Dès l'édition princeps de 1516, le texte de Thomas More est accompagné de paratextes et de parerga (page de titre et marque d'imprimeur, lettres et poèmes, une carte et un alphabet). Dans l'édition de 1517 cet ordonnancement éditorial est revu. Dans l'édition de mars 1518 aussi. Dans l'édition de novembre 1518, l'ordonnancement de l'édition de mars est repris, mais des modifications sont encore apportées. Tous ces éléments font partie de l'Utopie (voir plus bas « Un dialogue avec le lecteur »). Comme l'indique M. Madonna-Desbazeille, les lettres sont issues d'« une correspondance entre [des] humanistes de l'époque, pour la plupart amis d'Érasme et de More »[142],[n 21], ces « humanistes prennent l'Utopie au sérieux et la considèrent comme un modèle à suivre pour réformer l'Angleterre de leur époque[143]. » Quant au nouveau frontispice de 1518 et à la nouvelle carte de 1518, quant à l'alphabet, aux manchettes et à la marque d'imprimeur, toutes les personnes qui réalisèrent ces éléments prirent elles aussi l'Utopie et leur contribution au sérieux.

Concernant le texte de Th. More, le manuscrit de l'Utopie est perdu[144] ou comme le dit A. Prévost : « Le manuscrit de l'Utopie de More n'a pas été découvert[145]. » Néanmoins, l'établissement de la correspondance de Th. More et de celle d'Érasme au cours du XXe siècle, ainsi que de nouveaux établissements du texte latin accompagnés de nouvelles traductions, ont permis de découvrir les étapes de la rédaction du texte de l'Utopie. Succinctement : le Livre II de l'Utopie devait être le second volume d'un diptyque formé avec l'Éloge de la folie d'Érasme[146], il fut rédigé en 1515 lorsque More était en mission diplomatique aux Pays-Bas. Le Livre I fut rédigé par More à son retour en 1516 et la « Lettre » fut écrite en dernier[147]. (Voir en annexe « La découverte des étapes de la rédaction de l'Utopie »)

La composition du livre est la suivante : au Livre I, après une brève présentation du contexte (la mission diplomatique de Th. More et la rencontre avec Raphaël Hythlodée), un dialogue auquel participent Th. More, Pierre Gilles et R. Hythlodée se tient dans le jardin de la résidence de Th. More à Anvers « assis sur un banc de gazon »[148], un second dialogue à la table du cardinal Morton (rapporté par R. Hythlodée) est enchâssé dans le premier, puis le dialogue dans le jardin reprend jusqu'au déjeuner ; au Livre II, après le repas du midi, R. Hythlodée décrit l'île d'Utopie à Th. More et P. Gilles, puis le dialogue dans le jardin reprend très brièvement avant le repas du soir et, pour finir, Th. More conclu sa relation « sur la République d'Utopie »[149]. Selon Michèle Madonna-Desbazeille, Th. More emploie une « technique dramatique » : « Unité de lieu, le jardin ; unité de temps, une journée ; unité d'action, la défense des institutions utopiennes[150]. »

Une collection d'illustres personnages[modifier | modifier le code]

L'Utopie est un texte où il est fait référence à des personnes ayant existé (Platon, Sénèque, Cicéron ou le cardinal Morton), à des personnages de récits (Palinure, Ulysse, Harpyes ou Lestrygons), à des personnes actuellement en vie (Henri VIII, Georges de Temsecke, Cuthbert Tunstall ou John Clement), à des personnages inventés (le jurisconsulte, le bouffon, les Utopiens et les Utopiennes), enfin, à des entités intrinsèquement autres (Mythra, le Christ ou Dieu).

Parmi tous les personnages présents dans l'Utopie, les principaux sont : Pierre Gilles, Thomas More, Raphaël Hythlodée, Utopus, les Utopiens et les Utopiennes. Néanmoins, trois personnages se distinguent des autres par leur importance : Pierre Gilles, Thomas More et Raphaël Hythlodée. « Tous les trois appartiennent à leur époque et à un milieu bourgeois cossu, cultivé et curieux des choses de l'esprit[151]. » Ils viennent de trois pays différents, le premier des Pays-Bas, le deuxième d'Angleterre, le troisième du Portugal ; aussi, leur noms et prénoms ne sont pas anodins :

Page 17, première page de la « Lettre-Préface » de Th. More adressée à Pierre Gilles, édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)
  • « Petrus Ægidio ». Pierre Gilles est celui qui édita, sous la supervision d'Érasme, l'édition princeps de l'Utopie ; il est celui qui est de mèche avec Th. More : c'est P. Gilles qui composa l'alphabet et le quatrain. Le dialogue ayant lieu à Anvers, qui mieux qu'un secrétaire de la ville d'Anvers pourrait attester de la véridicité des propos relatés par un marin portugais puis rapportés par un citoyen londonien. Son prénom, « Petrus », renvoie à l'apôtre Pierre, premier évêque de Rome[152]. Son nom de famille dans le texte latin, « Ægidio » parfois orthographié « Ægidius », évoque les mots grecs « ægèᾱdès » et « ægῑdès » qui signifient « Égéate, d'Égæ » et « fils ou descendant d'Égée »[153] ; aussi, suivant la traduction de Samuel Sorbière[154], ce nom pourrait renvoyer à l'Égide, un symbole de protection. Pour un lecteur latiniste, « -dio » et « -dius » peuvent évoquer « Dĭo » le tyran de Syracuse[155] et « divin, semblable aux dieux »[156] ;
  • « Thomas Morus ». Comme le rappellent nombre d'éditeurs et commentateurs de l'Utopie[157],[158],[159],[160],[161],[162], il ne faut pas confondre l'homme Thomas More avec : l'auteur Th. More, le narrateur Th. More, le rapporteur Th. More, l'interlocuteur Th. More, bref, avec le personnage de « Thomas More » dans le texte de l'Utopie. Th. More utilise son nom pour inscrire son propos dans la réalité, pour donner à son propos une véridicité et de l'autorité ; les traits d'ironie et les propos paradoxaux du texte, ainsi que les propos parfois contradictoires rapportés par le personnage « Thomas More » tout au long de l'Utopie sont là, entre autres, pour rappeler cet artifice. Son prénom, « Thomas », renvoie à l'apôtre Thomas, l'incrédule, qui est aussi surnommé « le sceptique ». Son nom de famille « More », dans le texte, est latinisé en « Morus » ; en latin, « morus » signifie « fou, extravagant »[163] ;
  • « Raphaël Hythlodaeus ». Le marin philosophe est celui qui rapporte l'existence de l'île d'Utopie (d'Utopus, des Utopiens et des Utopiennes) en Europe ; c'est son discours, et le sien seulement, qui donne vie à Utopie. Il est appelé Raphaël Hythlodée. Son prénom renvoie à l'archange Raphaël, et précisément à cet épisode du récit biblique : dans le livre de Tobit, Raphaël est envoyé par Dieu pour guérir la cécité de Tobit, le père de Tobie, et l’aider à rencontrer Sarah afin d’assurer la descendance d’Abraham ; il accompagne également le jeune Tobie dans son voyage. Aussi, ce prénom « Raphaël » renvoie aux expéditions maritimes et aux découvertes de nouvelles contrées : lorsque Vasco de Gama ouvrit la Route des Indes en 1498, l'un des quatre navires s'appelait San Rafaël. Le nom de famille « Hythlodée » s'écrit en latin « Hythlodaeus » ; ce nom est formé de deux racines grecques, « uthlos », « balivernes, bavardages » et « daios », « expert, habile ». Ainsi, ce marin philosophe est un « expert en bavardages » ou un « conteur de sornettes[164] », ou encore un « archange diseur de non-sens[165] » sur le témoignage de qui va se fonder le récit.

À partir de la « Lettre-Préface », pour rappeler qu'ils sont des personnages et évoquer ces significations, Thomas More est nommé Morus, Pierre Gilles est nommé Ægidio ; au Livre I, le marin philosophe est nommé Raphaël pour souligner l'atmosphère amicale de la discussion, il est nommé Hythlodée au Livre II afin de rappeler qu'il est un « expert en bavardages ».

Précisions sur le résumé du livre[modifier | modifier le code]

Proposé ci-après, le résumé du livre intitulé De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia suit l'édition ne varietur de chez Johann Froben[87]. Les paratextes et les parerga sont proposés dans l'ordre, ils sont présentés et résumés le plus fidèlement possible. Le texte de Th. More est présenté comme suit :

  • la lettre écrite par Th. More adressée à P. Gilles offre au lecteur de nombreuses clés pour lire l'Utopie[166]. Elle fait véritablement office de préface, Th. More y guide son lecteur au moment d'entrer en Utopie. Ci-après, cette « Lettre-Préface » est brièvement résumée, les clés de lectures sont mises en avant ;
  • le Livre I, qui met en scène une question fort débattue au sein de la communauté humaniste et que Th. More se pose (à) lui-même : servir le prince ou non et si oui comment (le) conseiller, est un Livre qui aborde de nombreux sujets et préoccupations qui seront abordés autrement au Livre II (les peines de justice, la guerre, la propriété privée, etc.). Ci-après ce Livre I est résumé de façon séquencée, en suivant les faits et les propos tels qu'ils sont rapportés ;
  • le Livre II fit la postérité de l'Utopie : Raphaël Hythlodée décrit dans les moindres détails tout ce qu'il a vu, entendu et lu sur l'île d'Utopie ; il décrit cette île comme s'il la découvrait au cours d'un voyage d'exploration ; parfois, Hythlodée se répète ou revient sur un sujet déjà évoqué. Afin de rendre plus saillantes les différences entre les propos de Th. More et les lectures qui furent faites de l'Utopie, ce Livre II est résumé de façon thématique en suivant grosso modo l'ordre des sujets abordés : « Occupation de l'île », « Politique », « Société », « Économie », « Guerre », « Tradition, Culture et Religion ».

Question(s) de traduction(s) : « Le texte latin a plusieurs niveaux d'écriture, d'où les difficultés rencontrées dans les traductions[167]. » Diverses traductions sont utilisées dans ces résumés : ceci permet de souligner l'importance du latin[168] de Th. More et sa richesse polysémique[169].

De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia dit l'Utopie (Édition de novembre 1518)[modifier | modifier le code]

Frontispice[modifier | modifier le code]

Page 1, frontispice de l'Utopie de Th. More réalisé par Hans Holbein le Jeune, quatrième édition ne varietur de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

À l'ouverture de l'Utopie imprimée en chez Johann Froben se trouve un frontispice qui déjà en [170] « apparaissait plus loin, […], pour encadrer le début de la lettre de More à P. Gilles[171]. » Celui-ci correspond plus au propos du livre : « La page de titre est encadrée par la composition au trait signée par Hans Holbein [le Jeune] dont le nom est gravé dans deux cartouches en haut du dessin, indique A. Prévost. Le décor architectural, inspiré par les colonnes torses de la Renaissance italienne, est animé par les mouvements ailés de neuf amours. Débarrassés des flèches de Vénus, leurs ébats évoquent l'atmosphère de jeu, de bienveillance et de grâce dans laquelle baigne l'Utopie[171]. » Aussi, précise A. Prévost : « Dans le bas-relief figurant le combat de cavaliers et de tritons, apparaît la marque d'imprimeur de Froben, le caducée[171]. » Dans cette édition de , ce frontispice est aussi réutilisé pour la « Lettre-Préface ».

Le titre du livre, modifié pour l'édition de , est ici repris : « DE OPTIMO REIP. STATU, deque noua insula Vtopia. Libellus uere aureus, nec minus salutaris quam festiuus, clarissimi disertissimique uiri THOMAE MORI inclytae ciuitatis Londinensis ciuis & Vicecomitis. » Titre qui peut être traduit ainsi : La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie. Un vrai livre d'or non moins salutaire qu'agréable, par le très éloquent Thomas More citoyen et shérif de l'illustre cité de Londres[172],[n 22].

A. Prévost apporte une précision : « Le "sheriff" est l'officier d'administration qui représente la Couronne dans chaque comté d'Angleterre et qui, en particulier, rend la justice au nom du souverain. Le titre de vicecomes donné à l'auteur de l'Utopie ne se justifie que par une courtoisie littéraire : rehausser les titres d'un écrivain pour en imposer au public[173]. » Voici pourquoi : « Les archives de la Cité, au , notent en effet l'élection de Thomas More non pas comme shérif, mais à l'une des deux charges de sous-shérif de la Cité de Londres. Il gardera cette office jusqu'au , date où il remettra sa démission, considérant ce poste, incompatible avec les obligations de Conseiller du Roi[173],[n 23]. »

La suite du titre annonce des épigrammes de l'auteur et d'Érasme (Epigrammata), ceux-ci sont joints à certaines éditions de Bâle (mars et novembre) et disposés après l'Utopie. J. Froben signe la préface des épigrammes d'Érasme ; Beatus Rhenanus adresse une lettre à Willibald Pirckheimer qui fait office de préface aux épigrammes de Th. More, dans cette lettre B. Rhenanus évoque brièvement l'Utopie (Voir plus bas « Retour d'Utopie »). Selon A. Prévost, Th. More rédigea ces épigrammes entre 1497 et 1516 : « Les sujets choisis révèlent les idées qui retenaient alors l'attention de More : vingt-trois épigrammes prennent pour cible les rois et les gouvernements, treize évoquent la mort, onze visent les astrologues, cinq, enfin, critiquent les gens d'Église[174]. »

Page 2, lettre d'Érasme adressée à Johann Froben, édition de novembre 1518 chez J. Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Lettre d'Érasme à Johann Froben[modifier | modifier le code]

La nouvelle édition de l'Utopie de mars 1518 s'ouvre par une courte lettre d'Érasme dont le destinataire n'est autre que l'imprimeur même du livre, Johann Froben. Cette lettre est reprise à la même place dans l'édition de novembre 1518, avec une nouvelle lettrine et une composition typographique légèrement modifiée.

C'est par ces mots que débute la lettre : « Tout ce qui a paru de mon illustre More a été de mon goût que je ne puis l'exprimer[175]. » Érasme fait ici l'éloge de More, mais il n'est pas le seul : « tous les doctes pensent de même », « ils élèvent même beaucoup plus haut le génie de cet homme incomparable »[175]. Ces jugements objectifs, plus louangeurs que celui d'Érasme, permettent d'apporter du crédit à la personne de Th. More. En effet, lorsqu'il achète ou lit un livre, le lecteur ne connaît pas forcément son auteur. Aussi, Érasme inscrit Th. More dans une lignée : « Que n'aurait point pu produire cet esprit admirablement heureux, si l'Italie lui avait donné l'éducation ? Que n'aurait-on point dû espérer de lui s'il s'était consacré tout à fait au culte des Muses ; s'il avait mûri jusqu'à la saison des fruits et jusqu'à son automne[176] ? »

Johann Froben fut l'un des principaux imprimeurs et éditeurs de son temps, Érasme joue de cette célébrité pour asseoir l'autorité des propos rapportés par Th. More. « Vous êtes libraire d'une réputation fameuse ; et c'est assez qu'un livre soit connu comme frobénien pour être recherché avec empressement de tous les connaisseurs[177]. » Seul lui sera capable de donner à ce texte l'écrin qu'il mérite : « voyez si, par votre presse, vous voulez en faire présent au monde et, […] rendre durables [ces Progymnasmata et l'Utopie] dans les siècles futurs[178],[n 24]. »

Lettre de Guillaume Budé à Thomas Lupset[modifier | modifier le code]

Cette lettre de Guillaume Budé fut jointe à la deuxième édition du texte de l'Utopie en 1517, dont Thomas Lupset supervisa l'édition chez Gilles de Gourmont. Placée en ouverture du livre en 1517, elle est disposée après la lettre d'Érasme dans l'édition de mars 1518. Elle garde cette place dans l'édition de novembre 1518, la lettrine et la composition typographique sont identiques.

Au début de sa lettre G. Budé remercie T. Lupset de lui avoir procuré une traduction de Galien réalisée par Thomas Linacre, ainsi que l'Utopie. Il dit même avoir été touché par ce livre : « Tandis que j'étais aux champs et que j'avais ce livre en main, tout en allant et venant, prenant garde à tout, donnant des ordres aux ouvriers […], j'ai été tellement affecté à la lecture de ce livre, quand j'eus connu et pesé les mœurs et institutions des Utopiens, que j'ai quasi interrompu et même délaissé le soin de mes affaires domestiques, voyant que tout l'art et toute l'industrie économiques, qui ne tendent qu'à augmenter le revenu, sont chose vaine[179]. »

Page 3, première page de la lettre de Guillaume Budé adressée à Thomas Lupset, édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

G. Budé poursuit sa réflexion en critiquant les « sciences juridiques et politiques »[180] qui, sous couvert d'instituer une « communauté établie par le droit civique »[180] ne font qu'exciter les passions des hommes ; quant aux « droits que l'on appelle civil et d'Église »[180], sous couvert d'équité ces droits sont manipulés par les uns, détournés par les autres[180]. Pour G. Budé, seul « Jésus Christ [lui] semble avoir abrogé, du moins entre les siens, tous ces volumes d'arguties qui composent nos droits civil et canonique, et que nous voyons aujourd'hui être tenus pour le refuge de la prudence et du gouvernement[181]. » Est-il le seul ?

G. Budé ajoute aussitôt : « Pourtant l'île d'Utopie, que j'entends aussi être appelée Udépotie, a par un merveilleux hasard, si nous croyons ce qu'on nous en rapporte, adopté dans la vie tant publique que privée les coutumes vraiment chrétienne et même la vraie sapience, et les a gardées jusqu'à aujourd'hui sans y rien gâter »[182]. Quelles sont ces coutumes ? D'abord, « l'égalité des biens ou des maux »[182] entre ses citoyens ; ensuite, « un constant et persévérant amour de la paix et de la tranquillité »[182] ; enfin, « le mépris de l'or et de l'argent[182]. » Ces coutumes, « ces trois piliers des lois utopiennes »[182], G. Budé aimerait les voir « fichés dans les sens de tous les hommes »[182] afin de voir disparaître l'orgueil et la convoitise, mais aussi le « grand amas de volumes de droit »[183]. Alors, invoquant Dieu, G. Budé espère le retour du « siècle doré de Saturne »[183],[n 25].

Après ces développements et ces louanges, G. Budé s'arrête sur un point délicat, abordé par Th. More et P. Gilles dans leurs lettres (parues avec l'édition de 1516), un point qui le chagrine : « je trouve, en y prenant garde de près, qu'Utopie est située hors des bornes du monde connu, et qu'elle est certes une île fortunée, proche par aventure des Champs Élysées — car Hythlodée, comme témoigne More, n'a point encore donné la situation de cette île[184]. » Et il poursuit : « Il a bien dit qu'elle était divisée en villes, lesquelles cependant tendent toutes à ne former qu'une seule cité, qui a pour nom Hagnopolis[n 26], se repose sur ses observances et ses biens, est heureuse par innocence, et mène une vie pour ainsi dire céleste »[185]. Où trouver l'île d'Utopie ?

C'est une question légitime, puisque : « Nous devons […] la connaissance de cette île à Thomas More »[185]. Certes, cette île fut découverte par Hythlodée « auquel [More] attribue tout ce qu'il en a appris »[185], pour autant : « À supposer que cet Hythlodée soit l'architecte qui a bâti la cité d'Utopie et composé les mœurs et les instituions »[185], il n'en reste pas moins que « More a grandement enrichi de son style et de son éloquence l'île et ses saintes ordonnances, […], et y a ajouté toutes les choses par lesquelles un ouvrage magnifique est décoré, embelli et autorisé »[185]. Quand bien même Hythlodée « déciderait un jour d'écrire lui-même ses aventures »[186], à qui attribuer la paternité de cette Utopie-ci ? G. Budé confesse : « c'est le témoignage de Pierre Gilles d'Anvers, que j'aime, bien que je ne l'aie jamais vu »[186] et le fait « qu'il est l'ami d'Érasme »[186], qui font qu'il accorde sa foi à More[186].

G. Budé termine sa lettre par des formules de politesse et des recommandations, dont une pour More : « homme que je crois et dis depuis longtemps déjà être enrôlé au nombre des plus savants disciples de Minerve, et que cette Utopie, île du Nouveau Monde, me fait souverainement chérir et honorer[187]. »

Page 11, « Sizain d'Anémolius, poète lauréat » (vraisemblablement écrit par Th. More), édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Sizain d'Anemolius[modifier | modifier le code]

Le sizain d'Anemolius, « poète lauréat et fils de la sœur d'Hythlodée », accompagne le texte de l'Utopie depuis l'édition princeps. Placé après la carte et après l'alphabet et le quatrain utopiens dans l'édition de 1516, le sizain est placé au verso de la page de titre dans l'édition de 1517 ; il est placé après la lettre de G. Budé dans l'édition de mars 1518, précisément au recto de la carte de l'île d'Utopie. Le sizain conserve cette place dans l'édition de novembre 1518, il s'intitule toujours « L'île d'Utopie ».

« Utopie, je fus nommée par les Anciens à cause de mon isolement.
Aujourd'hui cependant je rivalise avec la cité platonicienne
Et peut-être la surpasse (la raison en est qu'avec des lettres
Il l'a dessinée tandis que moi, unique, je l'ai surpassée en montrant
Des hommes, des richesses et des lois excellentes).
Aussi bien Eutopie mériterais-je d'être appelée[188]. »

Après le titre du livre qui annonce La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie ; après les nouvelles significations (« siècle doré de Saturne », « Hagnopolis »…) et le néologisme (« Udépotie ») imaginés par G. Budé ; Anemolius forge un néologisme qui attribue une nouvelle signification au nom propre « Utopie » : « Eutopie ». Manifestement, le nom de l'île où prospère une république dont les institutions sont décrites dans ce livre renferme des trésors de significations.

Carte de l'île d'Utopie[modifier | modifier le code]

Page 12, carte de l'île d'Utopie (de la main d'Ambrosius Holbein), édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Cette carte apparut pour la première fois dans l'édition de mars 1518, chez le même éditeur.

La carte de l'île d'Utopie présente dans l'édition de Bâle en novembre 1518 est l'œuvre d'Ambrosius Holbein, le frère d'Hans Holbein le Jeune. Cette carte remplace celle présente dans l'édition de 1516 et qui disparut de l'édition de 1517 chez Gilles de Gourmont, elle figure déjà dans l'édition de mars 1518 avec un titre qui est ici supprimé (voir plus bas « 1516 La première carte de l'île d'Utopie » pour une brève comparaison). Cette nouvelle carte reprend certaines composantes de la première : représentation des détails géographiques donnés au début du Livre II (isolement de l'île, difficultés d'accès, circularité du fleuve, situation de la capitale, répartition équidistante des villes, leurs défenses et leurs fortifications, etc.), reprise du symbolisme et des embarcations[81].

Les cartouches soutenus par la guirlande portent ces mentions : « Ville d'Amaurote » pour celui du haut (« Amaurotum urbs »), « Source du fleuve Anydre » pour celui de gauche (« Fons Anydri »), « Embouchure du fleuve Anydre » pour celui de droite (« Ostium anydri »)[n 27]. Il faut noter que, tel un motif répétitif, la guirlande apparaît plusieurs fois dans cette édition ne varietur de 1518 : dès l'ouverture sur le frontispice (un amour sonne le clairon assis dessus, un autre amour semble terminer de l'accrocher), sur la carte-ci-contre, au début de la « Lettre-Préface » qui reprend le frontispice (voir au-dessus la reproduction de la « Page 17 »), enfin, à l'ouverture du Livre I dans la gravure représentant la discussion au jardin (voir plus bas la reproduction de la « Page 25 »).

En haut de la carte, deux villes semblent établies de part et d'autre du détroit. Peut-être s'agit-il des peuples voisins d'Utopie dont il est fait mention au Livre II ? Peut-être que ces villes et ces terres apparaissant au lointain symbolisent les rivages du vieux continent européen vus depuis le nouveau monde ?

Sur le rivage, nommément désigné dans le coin inférieur gauche, Raphaël « Hythlodaeus » pointe apparement[n 28] l'île d'Utopie à un personnage qui pourrait être Thomas More (ce personnage pourrait être aussi un contemporain d'Hythlodée. Peut-être est-ce un lecteur ?). Le personnage dans le coin inférieur droit est un soldat, qui ne semble pas perdre une miette de la conversation. Sur la caravelle au mouillage devant l'île d'Utopie, un homme d'équipage regarde vers le continent, l'autre bateau à voile latine semble voguer vers l'île. Sur le pavillon de la caravelle, il est inscrit « N.O.R. »[189]. (Voir plus bas « La carte de 1518 » pour différentes interprétations de cette carte)

Alphabet utopien et quatrain en langue vernaculaire[modifier | modifier le code]

Page 13, « Utopiensium Alphabetum » et « Tetrastichon vernacula utopiensium lingua », édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). L'alphabet utopien et le quatrain en langue vernaculaire des Utopiens furent vraisemblablement réalisés par Pierre Gilles.

Dans l'édition princeps de l'Utopie, l'alphabet et le quatrain furent placés au tout début du livre, tous deux disparurent de l'édition de 1517 chez Gilles de Gourmont. Dans les éditions de Bâle, ils sont placés en regard de la carte de l'île d'Utopie ; aussi, l'alphabet des Utopiens est retouché : les lettres sont plus fines, mieux tracées et leur présentation est plus soignée. La page reprend la composition de 1516 : en haut de page, l'alphabet latin et sa correspondance en alphabet utopien ; en pleine page, le quatrain en langue vernaculaire transcrit en alphabet latin et légendé de son original en alphabet utopien ; en pied de page, le quatrain est traduit en latin.

Cet alphabet utopien « est une somme de formes géométriques simples, modulées par des segments de droites ou un point[190]. » Comme le remarque Sébastien Hayez, « l'alphabet n'est pas bicaméral, c'est-à-dire qu'il ne comporte pas de différenciation entre les majuscules et les minuscules[190]. »

Quant à la langue utopienne, des études menées sur sa morphologie indiquent une parenté avec le persan ; au Livre II, Hythlodée dit de la langue des Utopiens : « Leur langue en effet, très proche au surplus du persan, conserve quelques traces du grec dans les noms des villes et des magistratures[191]. » Ce quatrain en langue utopienne n'a pas de titre.

« Vtopos ha Boccas peula chama polta chamaan
Bargol he maglomi bacaan foma gymnofophaon
Agrama gymnofophon labarem bacha bodamilomin
Voluala barchin heman la lauoluola dramme pagloni[192]. »

Voici la traduction de ce quatrain en langue vernaculaire par Louis Marin :

« Utopus, mon prince, de la non-île que j'étais, a fait de moi une île.
Moi seule, parmi toutes les provinces du monde, non-philosophiquement
J'ai représenté pour les mortels la cité philosophique.
Libéralement, je partage ce que je possède ; sans difficulté, j'accepte [des autres] le meilleur[193]. »

Lettre de Pierre Gilles à Jérôme de Busleyden[modifier | modifier le code]

Cette lettre de Pierre Gilles accompagne l'Utopie depuis l'édition princeps. Toujours placée avant le texte, cette lettre forme comme un couple avec celle de Jérôme de Busleyden adressée à Th. More[n 29]. Cette lettre contient beaucoup d'éléments, écrite après la rédaction de l'Utopie P. Gilles prend soin de distiller des indications au lecteur : lignée philosophique, véracité, approche politique et ancrage dans le monde contemporain. Par exemple, au début de sa lettre, P. Gilles accuse réception de l'Utopie et poursuit la filiation platonicienne : « Cette bienheureuse île [d'Utopie] est encore étrangère à la plupart des mortels ; mais elle mérite que tout le monde la recherche avec beaucoup plus d'empressement que la République de Platon[194]. »

Page 14, première page de la lettre de Pierre Gilles adressée à Jérôme de Busleyden, placée avant la Lettre-Préface de Th. More dans l'édition de novembre 1518 chez Johann Froben.(« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Secrétaire de la ville d'Anvers au moment de la parution de l'Utopie, P. Gilles témoigne de l'existence de Raphaël Hythlodée tout au long de sa lettre, il le présente comme un homme exceptionnel : « cet homme-là a une vaste connaissance — et connaissance expérimentale, qui plus est — des pays, des hommes et des choses »[195], « Vespuce était un aveugle en comparaison d'Hythlodée[195]. » Où rencontrer cet homme : « les uns disent qu'il est péri en chemin ; les autres prétendent qu'il est encore retourné dans son pays, mais qu'en partie dégoûté des mœurs de ses compatriotes, et en partie aussi ayant toujours l'Utopie bien avant dans le cœur, il était reparti pour y faire un nouveau voyage[196]. »

Autre question de véracité : P. Gilles répond à une demande formulée par Th. More dans sa « Lettre-Préface » (placée après cette lettre) quant à la position géographique de l'île d'Utopie. Contrairement au souvenir de Th. More, Raphaël a bien mentionné sa position, « mais malheureusement, dit P. Gilles, quelqu'un de l'équipage, qui, à ce que je crois, s'était enrhumé sur l'eau, toussa d'une si grande force, que cela me fit perdre quelques-unes des précieuses paroles d'Hythlodée[196]. » Et Th. More, pourquoi n'a-t-il rien entendu ? Un de ses valets lui « disait je ne sais quoi à l'oreille », écrit P. Gilles[196]. Mais pourquoi s'attarder sur ce détail, semble suggérer P. Gilles : « Si le nom de cette île fortunée ne se trouve point chez les cosmographes »[196], cela ne prouve pas son inexistence ; il rapporte alors une réflexion de Raphaël : « N'a-t-il donc pas pu arriver, [dit Hythlodée], que par le cours du temps, ce pays-là ait perdu son premier nom[196] ? » P. Gilles ajoute : « Il n'est pas non plus impossible que les Anciens aient ignoré cette île-là[196]. » Ou encore : « Combien découvre-t-on tous les jours de nouvelles terres que les géographes de l'Antiquité n'ont pas connu[197] ? »

Dès le début de sa lettre, P. Gilles joue avec cette question de la véracité des propos rapportés par Th More : « En vérité, toutes les fois que je la lis [l'Utopie], il me semble voir encore plus que je n'en entendais lorsque More et moi nous écoutions de toutes nos oreilles narrer et raisonner Raphaël Hythlodée »[194] ; plus troublant encore dit P. Gilles : « je crois que Raphaël lui-même n'a pas tant vu de choses dans cette île-là pendant les cinq ans qu'il y a passé, qu'on en peut voir dans la description de More[195]. » Au moment de conclure sa lettre il tranche : « Mais après tout, à quoi bon se fonder ici sur des raisonnements pour prouver l'existence de l'Utopie, puisque c'est More lui-même qui en est l'auteur[198],[n 30] ? »

À la fin de sa lettre, P. Gilles informe J. de Busleyden qu'il participa au livre en reproduisant le quatrain et l'alphabet utopiens que Raphaël Hythlodée lui montra à Anvers, ce après le départ de Th. More ; aussi, il signale qu'il inscrivit quelques notes dans les marges. Enfin, il sollicite J. de Busleyden : « Ce sera vous, Monsieur, qui contribuerez le plus à mettre ce petit livre en réputation[198]. » En effet, « personne n'est plus propre que vous à soutenir par de sages conseils une République, vous qui, depuis plusieurs années, vous y consacrez, digne de tous les éloges qu'on doit donner à une prudence éclairée et à une vraie probité[198]. »

Lettre de Thomas More à Pierre Gilles[modifier | modifier le code]

Page 20, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). La première manchette du livre apparaît ici dans la « Lettre-Préface », il est écrit : « Noter, en théologie, la distinction entre commettre un mensonge et dire un mensonge[199]. » Aux trois dernières lignes de la page, il est écrit en latin : « si quid sit in ambiguo, potius mendacium dicam quam mentiar, quod malim bonus esse quam prudens. »

Thomas Morus écrit à son ami Petrus Ægidio[n 31] pour l'informer qu'il a terminé la rédaction du livre relatant leur rencontre et leur discussion avec Raphaël Hythlodée : « je vous envoie ce petit livre sur la république d'Utopie »[149]. Ce livre, que le lecteur tient entre ses mains, doit être soumis à relecture. Morus s'excuse du retard de son envoi, alors même qu'il n'avait qu'à retranscrire ce que Hythlodée lui dit un an plus tôt[n 32] : « Vous saviez en effet que, pour rédiger, j'étais dispensé de tout effort d'invention et de composition, n'ayant qu'à répéter ce qu'en votre compagnie j'avais entendu exposer par Raphaël[200],[n 33]. » Puis Morus, s'adressant toujours à Ægidio, précise : « Je n'avais pas davantage à soigner la forme, car ce discours ne pouvait avoir été travaillé, ayant été improvisé au dépourvu par un homme qui, au surplus, vous le savez également, connaît le latin moins bien que le grec[201],[n 34]. »

Morus attribue ce retard à ses « affaires »[201] et à ses charges, ceci lui permet de montrer ou de rappeler au lecteur qu'il est engagé dans les affaires du monde, un citoyen au service de la chose public et un homme politique[201],[n 35]. « Quand arriver à écrire[202] ? » S'exclame-t-il. Toutefois ajoute-t-il : « j'ai terminé L'Utopie et je vous l'envoie, cher Pierre »[202]. Morus presse son ami Ægidio de demander à Raphaël Hythlodée de vérifier l'exactitude de la retranscription de leur discussion. En effet, John Clement[n 36] émet des doutes sur la largeur du fleuve Anydre qui traverse la capitale de l'île d'Utopie Amaurote. Morus de préciser : « S'il subsiste un doute, je préférerai une erreur à un mensonge, tenant moins à être exact qu'à être loyal[203]. » (Ci-contre en latin, page 20[n 37])

Autre embarras, autre malice, Morus ne se souvient plus où est située l'île d'Utopie[203]. C'est un problème : « un homme pieux, de chez nous, un théologien de profession, brûle, et il n'est pas le seul, d'un vif désir d'aller en Utopie[204]. » Morus relance alors Ægidio : « C'est pourquoi je vous requiers, mon cher Pierre, de presser Hythlodée, oralement si vous le pouvez aisément, sinon par lettres, afin d'obtenir de lui qu'il ne laisse subsister dans mon œuvre rien qui soit inexact, qu'il n'y laisse manquer rien qui soit véritable. Je me demande s'il ne faudrait pas mieux lui faire lire l'ouvrage[204]. »

Morus doute même de vouloir publier ce livre, que le lecteur tient pourtant entre ses mains. « À vrai dire, je ne suis pas encore tout à fait décidé à entreprendre cette publication[204]. » Pourquoi ? « Les hommes ont des goûts si différents ; leur humeur est parfois si fâcheuse, leur caractère si difficile, leurs jugements si faux qu'il est plus sage de s'en accommoder pour en rire que de se ronger de soucis à seule fin de publier un écrit capable de servir ou de plaire, alors qu'il sera mal reçu et lu avec ennui[205]. » Morus brosse alors le portrait acide des lecteurs contemporains qui, pour la plupart, sont des lettrés. Une dernière fois, il s'adresse à Ægidio : « Entendez-vous avec Hythlodée, mon cher Pierre, au sujet de ma requête, après quoi je pourrai reprendre la question depuis le début. S'il donne son assentiment, puisque je n'ai vu clair qu'après avoir terminé ma rédaction, je suivrai en ce qui me concerne l'avis de mes amis et le vôtre en premier lieu[206],[n 38]. »

Morus termine sa lettre par une formule de politesse.

Livre I[modifier | modifier le code]

Page 25, première page du Livre I, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). La gravure, qui serait de la main d'Hans Holbein le Jeune[207], représente Raphaël Hythlodée, Th. More et Pierre Gilles discutant dans un jardin : après s'être salués devant l'église Notre-Dame d'Anvers, tous trois se rendent dans le jardin de la résidence de Th. More à Anvers où ils tiennent la discussion du Livre I « assis sur un banc de gazon »[148]. Le page qui s'avance sur la gauche est John Clement, le secrétaire de Th. More. (La description de l'île d'Utopie par Hythlodée au Livre II se tient dans ce même jardin, toujours sur le banc mais sans J. Clement.)

Mission diplomatique[modifier | modifier le code]

« L'invincible roi d'Angleterre, Henry, huitième du nom, remarquable par tous les dons qui distinguent un prince éminent, eut récemment avec le sérénissime prince Charles de Castille un différend portant sur des questions importantes. Il m'envoya en Flandre comme porte-parole, avec mission de traiter et de régler cette affaire. J'avais pour compagnon et pour collègue l'incomparable Cuthbert Tunstall, à qui le roi, au milieu de l'approbation générale, a récemment confié les archives de l'État[208]. »

C'est par ces mots que débute l'Utopie. Accompagné de Cuthbert Tunstall, il rencontra le Préfet de Bruges et Georges de Temsecke, deux envoyés du Prince Charles[209],[n 39]. Tandis que ces deux envoyés allèrent à Bruxelles « prendre l'avis du prince », Morus se rendit à Anvers pour ses « affaires »[209]. Les tractations, qui eurent lieu « une ou deux fois »[209], ne sont pas évoquées.

Rencontre avec Raphaël Hythlodée[modifier | modifier le code]

Par hasard durant ce séjour il aperçoit Ægidio dans l'église Notre-Dame d'Anvers. Celui-ci converse avec « un étranger, un homme sur le retour de l'âge, au visage hâlé, à la barbe longue, un caban négligemment jeté sur l’épaule, sa figure et sa tenue me parurent celles d'un navigateur » dit Morus[141]. Reconnaissant Morus Ægidio le rejoint et, à propos de cet étranger, il lui dit : « s'il a navigué ce ne fut pas comme Palinure, mais comme Ulysse, ou plutôt encore comme Platon[141]. » Et Ægidio précise : il s'appelle Raphaël Hythlodée ; il connait bien le latin et surtout très bien le grec[210] ; il est Portugais[210] ; aussi, il « s'est joint à Améric Vespuce pour les trois derniers de ses quatre voyages, dont on lit aujourd'hui la relation un peu partout »[210] ; « il parcourut quantité de pays »[210] avant de rentrer au Portugal[148].

Après des salutations et un échange de « paroles qui conviennent à une première rencontre », Morus invite Ægidio et Raphaël Hythlodée à converser dans sa résidence anversoise[148].

Discussion au jardin[modifier | modifier le code]

Ægidio pose la question suivante : « Je me demande vraiment, cher Raphaël, pourquoi vous ne vous attachez pas à la personne d'un roi, […] vous auriez de quoi le charmer par votre savoir, votre expérience des pays et des hommes, et vous pourriez aussi l'instruire par des exemples, le soutenir par votre jugement[211]. » Raphaël répond qu'il ne souhaite pas se « mettre en servage auprès des rois[211]. » Ægidio précise alors sa question : « Je souhaitais vous voir rendre service au roi, et non vous mettre à leur service[211]. » Raphaël réplique : « Petite différence[119]. »

Page 35, Livre I, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). La machette s'attache aux propos de Raphaël : « …l'inflexible justice que l'on exerçait chez vous… »[212] ; elle dit : « Des lois trop peu conformes à la justice[213]. » Ces lois, ce sont celles en vigueur dans le royaume d'Angleterre à l'époque.

Raphaël pointe le fait que les princes « concentrent leurs pensées sur les arts de la guerre » et non sur ceux de la paix[214]. Puis Raphaël éreinte les membres des conseils royaux, dans lesquels la nouveauté est mal vue et la tradition préférée aux améliorations. « C'est sur des préjugés de ce genre, dictés par l'orgueil, la sottise et l'entêtement, que je suis tombé souvent et, une fois, en Angleterre[215]. »

À la table du cardinal Morton[modifier | modifier le code]

« J'étais par hasard à [la] table [de Morton] le jour où s'y trouva aussi un laïque très ferré sur le droit anglais, lequel, à propos de je ne sais quoi, se mit à louer de tout son cœur l'inflexible justice que l'on exerçait chez vous [en Angleterre] à cette époque contre les voleurs », dit Raphaël[212]. Puis il vilipende le moyen employé pour lutter contre ces voleurs, la pendaison[216] ; il évoque ensuite différents motifs de vol, jusqu'à cette tirade :

« Vos moutons, […]. Normalement si doux, si facile à nourrir de peu de chose, les voici devenus, […], si voraces, si féroces, qu'ils dévorent jusqu'aux hommes, qu'ils ravagent et dépeuplent les champs, les fermes, les villages[217]. »

Raphaël se tourne vers un peuple dont il loue la législation, les Polylérites : « ceux qui […] sont convaincus de vol restituent l'objet dérobé à son propriétaire et non, comme cela se fait le plus souvent ailleurs, au prince, car ils estiment que celui-ci n'y a pas plus droit que le voleur lui-même. Si l'objet a cessé d'exister, les biens du voleur sont réalisés [c'est-à-dire convertis en argent liquide, par une vente], la valeur est restituée, le surplus est laissé à la femme et aux enfants. Quant aux voleurs, ils sont condamnés aux travaux forcés[218]. »

Raphaël retient de cet échange avec le laïque le comportement des convives à la table du cardinal : chaque proposition et chaque exemple qu'il avance est soit moqué soit discrédité.

Reprise de la discussion au jardin[modifier | modifier le code]

La discussion entre Raphaël, Ægidio et Morus reprend. Raphaël lance : « Mesurez par là le crédit que mes conseils trouveraient à la Cour[219]. » Morus est persuadé que Raphaël ferait un excellent conseiller : « votre cher Platon estime que les États n'ont chance d'être heureux que si les philosophes sont rois ou si les rois se mettent à philosopher[220]. »

Raphaël déplace la discussion, il la dépayse : il imagine qu'il siège au « Conseil » du roi de France et que, parmi d'autres, il conseille ce dernier au sujet des guerres qu'il mène en Italie[220]. Contrairement aux autres conseillers, Raphaël propose au roi de rester en son royaume[221]. Pour appuyer son argumentation, il prend exemple sur un peuple qui habite « au sud-est de l'île d'Utopie »[221], les Achoriens : le roi fut forcé par son peuple d'arrêter les guerres de conquête ou de succession et de se préoccuper de son royaume[222].

Page 63, Livre I, édition de chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). La manchette dit : « Les institutions des Utopiens[223]. » Elle souligne cette phrase du dialogue : « Ah ! si je venais proposer ce que Platon a imaginé dans sa République ou ce que les Utopiens mettent en pratique dans la leur, […][224]. » (Par ailleurs, il faut noter la taille et le choix des caractères typographiques du nom « CHRISTVS »).

Puis, revenu de France, Raphaël évoque d'autres conseils calamiteux prodigués à différents princes en divers temps et pays. De nouveau, pour appuyer son argumentation, il prend l'exemple d'un « autre peuple voisin de l'Utopie »[225], les « Macariens » : « le roi, le jour de son avènement, s'interdit par serment, après avoir offert de grands sacrifices, de jamais tenir dans son trésor plus de mille pièces d'or ou l'équivalent en argent »[225], ce afin d'empêcher une accumulation de ressources qui appauvrirait celles du peuple[225]. Raphaël se tourne vers Morus et lui demande si donner cet exemple au sein d'un Conseil ne serait pas comme « conter une histoire à des sourds[226] ? »

« À des sourds surdissimes, répond Morus, et cela n'aurait rien d'étonnant[226]. » Morus poursuit en critiquant la façon dont Raphaël donne ses conseils. Il trouve que ceux-ci sont des considérations théoriques qui n'ont « aucune place dans les conseils des princes »[226]. Mais Raphaël campe sur ses positions. Alors Morus objecte à Raphaël que c'est la philosophie telle qu'il la pratique qui ne peut avoir accès aux princes[n 40]. Il existe une autre philosophie dont Morus dit qu'elle est « instruite de la vie, qui connaît son théâtre, qui s'adapte à lui et qui, dans la pièce qui se joue, sait exactement son rôle et s'y tient décemment[226]. » Morus revient sur la façon dont Raphaël procède : au lieu d'être intransigeant, il faut savoir faire preuve d'à propos et de doigté. Aussi, Morus suggère une autre façon de procéder :

« Mieux vaut procéder de biais et vous efforcer, autant que vous le pouvez, de recourir à l'adresse, de façon que, si vous n'arrivez pas à obtenir une bonne solution, vous avez du moins acheminé la moins mauvaise possible[224]. »

Raphaël rétorque : « C'est me conseiller là, […], sous couleur de vouloir remédier à la folie des autres, de délirer en leur compagnie[224]. » Plus loin, Raphaël semble vouloir livrer le fond de sa pensée : « Mais en toute vérité, mon cher More, à ne vous rien cacher de ce que j'ai dans l'esprit, il me semble que là où existent les propriétés privées, là où tout le monde mesure toutes choses par rapport à l'argent, il est à peine possible d'établir dans les affaires publiques un régime qui soit à la fois juste et prospère »[227]. Cette vision, il la tient de son voyage autour du monde :

« C'est pourquoi je réfléchis à la Constitution si sage, si moralement irréprochable des Utopiens, chez qui, avec un minimum de lois, tout est réglé pour le bien de tous, de telle sorte que le mérite soit récompensé et qu'avec une répartition dont personne n'est exclu, chacun cependant ait une large part[228]. »

Tandis qu'en Europe : les lois se succèdent sans que les pays soit mieux gouvernés et les questions de propriété donnent lieu à des contestations interminables[228]. De la sorte, mettant en regard l'île d'Utopie et l'Europe, Raphaël donne raison à Platon : « ce grand sage avait fort bien vu d'avance qu'un seul et unique chemin conduit au salut public, à savoir, l'égale répartition des ressources[228]. »

Page 69, dernière page du Livre I, édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Alors que Morus rétorque : « il me semble au contraire impossible d'imaginer une vie satisfaisante là où les biens seraient mis en commun »[229] ; Ægidio manifeste son scepticisme à l'égard des propos de Raphaël : existe-t-il « dans le nouveau monde des peuples mieux gouvernés que dans celui qui nous est connu »[229] ? Ægidio ajoute que les hommes ne sont pas « moins intelligents » en Europe qu'en Utopie et que les États européens sont sans doute « plus anciens que les leurs »[229]. D'autre part, les savoirs accumulés en Europe, « sans compter les inventions dues au hasard », sont sans pareil dans le reste du monde[230].

Raphaël réplique que selon « les annales de ce nouveau monde »[230] leurs États sont vraisemblablement plus anciens, dont celui de l'île d'Utopie ; « il y avait chez eux des cités avant qu'il y eût des hommes chez nous[230]. » Quant aux savoirs accumulés et aux inventions, Raphaël objecte à Ægidio que « le génie humain » est commun à tous les hommes[230]. Pour preuve, il y a 1200 ans quelques « Romains » et quelques « Égyptiens » échouèrent sur l'île d'Utopie, les Utopiens surent tirer parti des savoirs transmis par ceux-ci : après cette unique rencontre « ils s'assimilèrent nos meilleures découvertes[231]. » En revanche note Raphaël : « Si par un hasard semblable, un Utopien a jamais débarqué chez nous, ce fait est tombé dans un oubli total[231]. » Et il conclut avec pessimisme :

« Il faudra longtemps au contraire, je le crains, avant que nous n'accueillions la moindre des choses par lesquelles ils nous sont supérieurs. Voilà précisément pourquoi, alors que notre intelligence et nos ressources valent les leurs, leur État cependant est administré plus sagement que le nôtre ; et il est plus florissant[231]. »

Sur ces mots, Morus prie Raphaël de décrire « cette île » ; il le presse de faire un « tableau complet » des cultures, des fleuves, des villes, des hommes, des mœurs, des institutions et des lois, « enfin de tout ce qu'à votre avis nous désirons connaître[231]. » Puis Morus déclare : « sachez que nous désirons connaître tout ce que nous ignorons[231]. » Raphaël se dit prêt : « tout cela m'est présent à l'esprit[231]. » Morus invite alors Raphaël et Ægidio à rentrer dans sa résidence pour manger. La discussion du Livre I s'arrête là.

Morus écrit qu'une fois le repas de midi terminé, ils revinrent s'asseoir « au même endroit, sur le même banc[231]. » Il précise qu'il demanda aux domestiques de ne pas les interrompre. « [Raphaël] resta un instant silencieux à réfléchir, puis, nous voyant attentifs et avides de l'entendre, il dit ce qui suit[231]. »

Le Livre I se clôt.

Page 70, première page du Livre II, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). La manchette dit : « Situation et forme de la nouvelle île d'Utopie[232]. »

Livre II[modifier | modifier le code]

« L'île d'Utopie, en sa partie moyenne, et c'est là qu'elle est la plus large, s'étend sur deux cent milles, puis se rétrécit progressivement et symétriquement pour finir en pointe aux deux bouts. Ceux-ci, qui ont l'air tracés au compas sur une longueur de cinq cent milles, donnent à toute l'île l'aspect d'un croissant de lune[233]. »

C'est sur ces mots que débute le Livre II de l'Utopie[n 41] Hythlodée poursuit en décrivant le bras de mer qui sépare les deux cornes d'environ « onze milles »[233]. Le golfe formé par ce croissant « est comme un seul et vaste port accessible aux navires sur tous les points[233]. » Mais « l'entrée du port est périlleuse, à cause des bancs de sable d'un côté et des écueils de l'autre[233]. » D'après les traditions confirmées par la topographie du terrain, Utopie ne fut pas toujours une île : « Elle s’appelait auparavant Abraxa[234]. » Après avoir vaincu les Abraxanéens[n 42], « Utopus décida de couper un isthme de quinze milles qui rattachait la terre au continent et fit en sorte que la mer l'entourât de tous côtés[234]. » Utopus devint son roi et l'île prit son nom[234].

Occupation de l'île[modifier | modifier le code]

L’île d’Utopie a cinquante-quatre villes spacieuses et magnifiques[235]. Le langage, les mœurs, les institutions, les lois y sont parfaitement identiques[235]. Les cinquante-quatre villes sont bâties sur le même plan, et possèdent les mêmes établissements, les mêmes édifices publics, modifiés suivant les exigences des localités[235] ; à l'extérieur se trouvent : les abattoirs[236] et les hôpitaux[237] ; les temples[238] des prêtres sont en nombre plus réduit. « La distance de l'une à l'autre est au minimum de vingt-quatre milles ; elle n'est jamais si grande qu'elle ne puisse être franchie en une journée de marche[235]. » Les champs sont répartis entre les cités[235].

Connaître l'une des villes d'Utopie, c'est les connaître toutes, « tant elles sont semblables »[239]. Les Utopiens attribuent à Utopus le plan de leurs cités[240]. Chaque maison possède un jardin[241], les portes n'ont pas de verrou[240] et, « par tirage au sort »[240], les habitants changent de maison tous les dix ans[240]. « Située comme à l'ombilic de l'île »[235], Amaurote est considérée comme la capitale de l’île ; sa position centrale favorisant un accès rapide à tous les délégués[235], c'est là que siège le « Sénat » de l'île d'Utopie[242]. Les délégués de chaque ville se rendent dans la capitale pour traiter des affaires communes[235]. Les citoyens désirant se rendre dans une autre cité que celle où ils résident doivent obtenir « l'autorisation des syphograntes et des tranibores[243]. »

Politique[modifier | modifier le code]

Page 78, Livre II, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Voici les manchettes qui accompagnent la description des procédures pour désigner les magistrats utopiens[244]. De haut en bas, les manchettes disent[245] : « Tranibore, dans la langue des Utopiens, signifie préfet de première classe. » « Merveilleuse façon de créer les magistrats. » « L'État bien organisé déteste les tyrans. » « Trancher au plus vite les controverses : ne pas les prolonger indéfiniment de propos délibéré comme on le fait aujourd'hui. » « Ne rien décréter à la hâte. »

La plus grande égalité règne entre tous les citoyens, les magistrats et les prêtres (tous élus par le peuple[238]) n'ont que très peu d'avantages. Les charges politiques sont : au plus bas niveau, les syphograntes ou philarques[246] (des "délégués de quartier") ; au niveau médian, les tranibores ou protophylarques[246] (des "gouverneurs") ; au niveau supérieur les princes[247] (des "maires") ; au sommet le roi de l'île d'Utopie ; sans oublier les prêtres, qui peuvent intervenir ou être sollicités à tous les niveaux[n 43]. L'organisation politique commence au quartier (ou « pâté de maisons »), l'échelon supérieur est un « sénat » pour chaque ville et son territoire, le tout est couronné par le « Sénat » d'Amaurote[242] ou « conseil général »[247] et par le Prince dit Barzanès ou Adèmus[248] (le "roi" de l'île d'Utopie[n 44]).

Les tranibores, les prêtres, les ambassadeurs et le Prince sont choisis et élus parmi les lettrés[248]. Les syphograntes sont dispensés de travail, néanmoins ils travaillent pour donner l'exemple[249]. Les lois sont peu nombreuses et compréhensibles par tous[250], ainsi chaque citoyen peut se défendre sans avocat[251] ; ces lois ne prescrivent pas de peine, c'est le sénat qui, dans chaque ville, s'en charge pour chaque cas[251].

Trente familles élisent chaque année le magistrat de leur quartier, le syphogrante[246]. Dix syphograntes et les familles qui dépendent d'eux obéissent à un tranibore[246]. « Les tranibores sont soumis chaque année à réélection ; leur mandat est souvent renouvelé. Toutes les autres charges sont annuelles[247]. » Les procédures électives des syphograntes et des tranibores ne sont pas relatées par Hythlodée.

À l'échelon "communal" : dans chaque cité se trouve un sénat, où siègent les tranibores[247],[n 45] ; pour élire le prince dans chaque cité : « Chacun des quatre quartiers de la ville propose un nom au choix du sénat »[247] (la procédure pour choisir ce nom n'est pas relatée par Hythlodée) ; ensuite : « Les deux cents syphograntes […], après avoir juré de fixer leur choix sur le plus capable, élisent le prince [ou "maire"] au suffrage secret, sur une liste de quatre noms désignés par le peuple[244]. » « Le principat est accordée à vie, à moins que l'élu ne paraisse aspirer à la tyrannie[247],[n 46]. »

À l'échelon "insulaire", la procédure est moins claire. Il semblerait que tout se passe à Amaurote, où siège le « Sénat » ou « conseil général » de l'île d'Utopie[n 47]. Le roi de l'île d'Utopie serait élu, mais cette procédure élective n'est pas relatée par Hythlodée[n 48].

Dans chaque sénat de chaque ville « tous les trois jours », en présence de deux syphograntes « convoqués par roulement à chaque séance du sénat », les tranibores débattent avec le prince (ou "maire"), ensemble ils délibèrent sur les affaires publiques et règlent les différends entre citoyens[247]. Discuter des affaires publiques, en dehors du sénat et des assemblées, est passible de la peine capitale ; ceci pour éviter qu'un prince et des tranibores n'établissent une tyrannie ou renverse le régime établi[247]. Par ailleurs, dans chaque cité : « toute question considérée comme importante est déférée à l'assemblée des syphograntes qui en donnent connaissance aux familles dont ils sont mandataires, en délibèrent entre eux, puis déclarent leur avis au sénat[247]. » Aussi : « Il arrive que le problème soit soumis au conseil général de l'île[247]. »

Société[modifier | modifier le code]

Page 81, Livre II, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). De haut en bas, les manchettes disent[252] : « L'étude des belles-lettres. » « Les récréations aux repas. » « Mais aujourd'hui, les dés sont le jeu des princes ! » « Même les jeux sont utiles. »

De type patriarcal[253], chaque famille comprend les grands-parents, les parents, les ménages des fils mariés[235],[254]. Les prêtres donnent aux enfants leur première éducation[238]. Le mariage a lieu a vingt-deux ans pour les filles et vingt-six ans pour les garçons[255] ; les amours avant le mariage sont punis[255] ; les futurs conjoints doivent se montrer nus devant témoin avant de se marier[256]. Le mariage est indissoluble, sauf en cas d'adultères ; avec l'autorisation des sénateurs, le divorce par consentement mutuel est possible[257]. À l'organisation familiale se superpose une politique démographique : « Aucune cité ne doit voir diminuer excessivement sa population, ni davantage se trouver surpeuplée[258]. »

« La cité se compose de familles » et « chaque cité doit se composer de six mille familles[258]. » Chaque cité « se partage en quatre quartiers égaux »[253], dans chaque quartier est construit un « hôtel » où loge un syphogrante[236]. Les six mille familles sont réparties en « trente familles », celles-ci forment alors une syphograntie dépendant d'un hôtel attitré[236].

Chaque citoyen doit passer deux ans à la campagne[259]. Les habitants se considèrent comme des fermiers plutôt que comme des propriétaires[235]. Les repas sont pris en commun, à heure fixe[237] et au son du « clairon »[260]. Chaque famille confectionne ses vêtements : ils sont identiques et ne diffèrent que pour distinguer les hommes des femmes, « les gens mariés des célibataires[261]. » Tous les citoyens peuvent suivre des cours le matin avant le travail et se distraire le soir après le repas[262]. L'or est employé à faire « des vases de nuit », des chaînes pour les esclaves[n 49] et « des anneaux » d'or pour certains condamnés[263]. Les esclaves sont des Utopiens condamnés, des étrangers achetés parmi les condamnés, des « soldats capturés lors d'une guerre où Utopie fut attaquée » ou des émigrés venus travailler volontairement et temporairement[264]. Les Utopiens condamnés et devenus esclaves peuvent être libérés par les magistrats[265], ceux qui se révoltent son tués[266].

Page 103, Livre II, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). De haut en bas, les manchettes disent[267] : « Finalité des biens. Les Utopiens font consister le bonheur dans le plaisir honnête. » « Les principes de la philosophie doivent être demandés à la religion. » « La théologie des Utopiens. » « L'immortalité des âmes que nombre de personnes, même chrétiennes, mettent en doute aujourd'hui. » « Il ne faut pas aspirer à n'importe quel plaisir ni aimer la douleur si elle n'est pas justifiée par la vertu. »

Économie[modifier | modifier le code]

L'économie s'organise principalement autour d'une ville et du territoire qui la nourrit[235] ; la production artisanale se fait dans les familles, chacune spécialisée dans un métier[261]. La journée de travail est limitée à six heures[268]. Tout le monde travaille, sauf les malades et les personnes âgées. Des esclaves accomplissent les travaux les plus pénibles et les plus repoussants[236],[260],[269]. Les paysans cultivent la terre, élèvent des bestiaux, procurent du bois[259], ils élèvent des volailles[259] ainsi que des chevaux mais « uniquement pour faire apprendre l'équitation aux jeunes gens[239]. » « L'ensemble du labourage et des transports est exécuté entièrement par des bœufs[239]. » Le grain récolté est utilisé pour faire du pain[239]. Les Utopiens boivent « du vin de raisin, du cidre, du poiré et de l'eau, souvent pure, parfois aussi mêlée à une décoction de miel et de réglisse qu'ils ont en abondance[239]. » Les produits, déposés d’abord dans des entrepôts, sont ensuite classés dans des magasins suivant leur espèce[253]. Des marchés procurent tout ce qu'il faut aux Utopiens[236]. Il y a des provisions pour « deux années »[270]. L'abondance des produits permet de constituer des réserves pour l'exportation[270]. Aussi, ils sèment et élèvent du bétail plus que nécessaire « afin d'avoir un surplus à donner à leurs voisins[239]. »

Les premières séances au Sénat d'Amaurote, où chaque année se rendent des déléguées de chaque cité, sont consacrées à dresser la statistique économique des diverses parties de l’île ; dès que sont identifiés les régions où il y a trop et celles où il n’y a pas assez, telle région « compense par ses surplus la pénurie d'une autre[270]. » Et cette compensation est gratuite[270]. Il n'existe pas de monnaie sur l'île d'Utopie[271],[272]. L'or et les pierres précieuses, obtenues par la vente de production agricole ou par tribut, servent de réserve en cas de guerre ou pour commercer avec des États voisins[273]. Les Utopiens n'hésitent pas à envahir les pays limitrophes qui laisseraient leurs terres inexploitées[258]. En effet, selon les lois utopiennes, la population de l'île ne doit pas excéder un certain seuil, dès que ce seuil est franchi des Utopiens sont envoyés à l'étranger fonder des « colonies », gouvernées « d'après les lois utopiennes », et ils « chassent du territoire » les « indigènes qui refusent d'accepter leurs lois », s'il le faut « ils luttent à main armée contre ceux qui leur résistent[258]. »

Guerre[modifier | modifier le code]

Les Utopiens détestent la guerre, ils l'évitent autant que possible[274]. Pour autant, hommes et femmes pratiquent des exercices militaires régulièrement pour pouvoir se défendre[275] si le pays est attaqué[276] et si un pays allié est envahi ; mais parfois, par pitié envers un peuple tyrannisé, « et c'est pour l'amour de l'humanité qu'ils agissent dans ce cas »[275], les Utopiens n'hésitent pas à aller à la guerre. Aussi, ils n'hésitent pas à engager des mercenaires, les Zapolètes[277] ; parfois ils font assassiner les princes ennemis ou sèment la discorde parmi ses proches[277]. Les Utopiens se montrent humains envers les prisonniers ; dès que le prince ennemi est tué à la bataille le combat cesse, des prêtres utopiens présents (au nombre de sept) sur les champs de bataille s'assurent de l'arrêt du combat[278].

Tradition, Culture et Religion[modifier | modifier le code]

Les citoyens utopiens pratiquent et adhèrent à différentes religions, mais ils partagent tous la même vertu fondamentale. Cette vertu est une vie conforme à la nature qui remplit l'âme de majesté divine et incline au plaisir en même temps qu'à aider les autres à l'obtenir[279]. En quelque sorte, les Utopiens ont une morale épicurienne, elle est fondée sur un calcul des plaisirs qui élimine tous les excès car ceux-ci causent les plus grands maux[280]. À côté des plaisirs de l'âme, à savoir : de l'intelligence et de la connaissance[281],[282], les Utopiens reconnaissent l'importance des plaisirs physiques comme la bonne chère et l'exercice corporel[283]. « Les Utopiens ignorent complètement les dés et les jeux de ce genre, absurdes et dangereux. Mais ils pratiquent deux divertissements qui ne sont pas sans ressemblance avec les échecs[262]. »

Les Utopiens croient en un Dieu (qu'ils nomment Mythra[284]) bon et créateur de toute chose, en l'immoralité de l'âme, aux châtiments et aux récompenses après la mort[285],[286]. Ceux qui ne partagent pas ces croyances sont exclus du vote et des magistratures[286] ; ils ne peuvent partager leurs idées avec leurs concitoyens, sauf avec les prêtres[286]. C'est Utopus qui décréta la liberté de religion[287]. Certains « Utopiens adorent le soleil, d'autres la lune ou quelques planètes »[284] ; d'autres ont comme dieu suprême « un homme qui a brillé »[284] ; d'autres encore un « dieu unique, inconnu, éternel, incommensurable, impénétrable, inaccessible à la raison humaine » et ils n'accordent « d'honneurs divins qu'à lui seul[284]. » Chaque Utopien est libre de célébrer les rites de sa religion dans sa maison. Étant donné la variété des religions, il n'y a aucune image de Dieu dans les temples présents dans chaque ville[288]. Les prêtres, appelés Buthresques[289], président aux cérémonies religieuses. Voyant que le Christ « avait conseillé aux siens de mettre toutes leurs ressources en commun »[290], beaucoup d'Utopiens commencent à adopter le christianisme[290].

Page 162, dernière page du Livre II, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Th. More vient de prononcer ses dernières réflexions, le livre se clôt sur la formule suivante (en lettres capitales) : « Fin du discours d'après-midi de Raphaël Hythlodée sur les lois et les institutions de l'île d'Utopie, peu connue jusqu'à présent, par le très célèbre et très savant Thomas Morus, citoyen et vice-shérif de la cité de Londres[291]. »

Fin du discours[modifier | modifier le code]

« Je vous ai décrit le plus exactement possible la structure de cette république où je vois non seulement la meilleure, mais la seule qui mérite ce nom. Toutes les autres parlent de l'intérêt public et ne veillent qu'aux intérêts privés. Rien ici n'est privé, et ce qui compte est le bien public[292]. »

C'est sur ces mots que Raphaël reprend la discussion au jardin. De suite, il compare la situation en Utopie et celle en Europe : « Quand je reconsidère ou que j'observe les États aujourd'hui florissants, je n'y vois, Dieu me pardonne, qu'une sorte de conspiration des riches pour soigner leurs intérêts personnels sous couleur de gérer l'État[293]. » Raphaël revient une dernière fois sur l'île d'Utopie : « je suis heureux de voir aux Utopiens la forme de Constitution que je souhaiterais à tous les peuples[294]. » Morus couche sur le papier les réflexions qui l'assaillirent : « Bien des choses me revenaient à l'esprit qui, dans les coutumes et les lois de ce peuple, me semblaient des plus absurdes, dans leur façon de faire la guerre, de concevoir le culte et la religion »[295]. Par-dessus tout, il y a un point qui lui sembla plus absurde que les tous les autres : « le principe fondamental de leur Constitution, la communauté de la vie et des ressources, sans aucune circulation d'argent, ce qui équivaut à l'écroulement de tout ce qui est brillant, magnifique, grandiose, majestueux, tout ce qui, d'après le sentiment généralement admis, constitue la parure d'un État[296]. » Morus laisse entendre qu'il aurait voulu poser des questions et débattre avec Raphaël ; mais ce dernier était fatigué et Morus ne sait pas si Raphaël aurait admis « la contradiction »[296]. Morus écrit qu'il se contenta de « louer les lois des Utopiens et l'exposé » de Raphaël et, « le prenant par le bras », il l'amena dans la salle à manger[296].

« Espérons que ce moment arrivera [de nous entretenir plus longuement avec Raphaël Hythlodée]. Entre-temps, sans pouvoir donner mon adhésion à tout ce qu'a dit cet homme [R. Hythtlodée], très savant sans contredit et riche d'une particulière expérience des choses humaines, je reconnais bien volontiers qu'il y a dans cette république utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cités. Je le souhaite, plutôt que je ne l'espère[296]. »

Ces mots forment le dernier paragraphe par lequel Morus rapporte la description de l'île d'Utopie par Raphaël Hythlodée.

Lettre de Jérôme de Busleyden à Thomas More[modifier | modifier le code]

Placée juste avant le texte de l'Utopie dans l'édition princeps chez Thierry Martens, cette lettre de Jérôme de Busleyden sera placée à la suite du texte dans l'édition de 1517 chez Gilles de Gourmont ; elle conserve cette place dans les éditions de 1518 chez J. Froben.

Page 163, première page de la lettre de Jérôme de Busleyden adressée à Th. More qui est placée après le Livre II, édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Après avoir rendu hommage à Th. More pour son écrit, J. de Busleyden inscrit la République d'Utopie dans une lignée fameuse, et même plus : « Il ne s'est jamais vu plan de politique ni si salutaire, ni plus achevé, ni plus souhaitable. Ce dessein-là l'emporte infiniment au-dessus de ces anciennes Républiques qu'on a tant vantées ; une Lacédémone, une Athènes, une Rome, ce dessein, dis-je, les laisse bien loin derrière soi[297]. » Du reste, si ces Républiques avaient suivi les mêmes principes, elles seraient toujours debout et l'on n'en verrait pas les ruines[298].

Puis, J. de Busleyden aborde deux points qui lui semblent importants pour une République. Le premier est qu'il ne s'agit pas tant de faire des lois « qu'à travailler principalement à former les meilleurs magistrats possibles[298]. » S'appuyant sur Platon, il ajoute : « C'est avant tout sur l'image de tel magistrats, sur l'exemple de leur probité, de leur justice et de leurs bonnes mœurs, que doit se modeler tout l'État et le gouvernement de toute République parfaite[298]. »

Le second point revient sur le principe politique cardinal de l'île d'Utopie : « toute propriété est abolie, et avec elle tout litige sur ce que chacun possède. Dans votre État tout généralement est commun, en vue du bien commun lui-même[299]. » Et J. de Busleyden d'insister : « N'est-ce pas la possession en propre, la soif brûlante d'avoir, et surtout cette ambition qui est dans le fond le plus misérable chose qu'il y ait chez les hommes, n'est-ce pas tout cela qui entraîne les mortels, même malgré eux, dans l'abîme d'un malheur inexprimable[299] ? » Pour étayer et conclure sur ce point, il rappelle l'exemple des Républiques citées plus haut : « Que sont-ils devenus, ces ouvrages des hommes ? Hélas ! À peine en voit-on aujourd'hui quelques matériaux, quelques vestiges ; disons plus : l'histoire la plus ancienne ne saurait en certifier les noms[300]. »

Pour finir, J. de Busleyden espère : « Il ne tiendrait qu'à nos Républiques (si on peut donner ce beau titre-là à aucun État) de prévenir ces pertes, ces désolations, ces ruines, et toutes les horreurs de la guerre : elles n'ont qu'à embrasser le gouvernement des Utopiens, et qu'à s'y attacher avec l'exactitude la plus scrupuleuse[300]. »

Poème de Gerhard Geldenhauer[modifier | modifier le code]

Page 167, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Sous les dernières lignes de la lettre de Jérôme de Busleyden adressée à Th. More, se trouvent le poème de Gerhard Geldenhauer puis celui de Cornelis de Schrijver. En lettres capitales (extérieures au poème), « FINIS » indique la « fin » de l'Utopie.

Apparaissant avant le texte de l'Utopie dans l'édition princeps, ce poème de Gerhard Geldenhauer sera placé après le texte dans l'édition suivante de 1517, à la suite de la lettre de J. de Busleyden ; il conserve cette place dans les éditions de 1518. Le titre de ce poème est : « L'Utopie ».

« Aimes-tu, lecteur, les choses agréables ? — Toutes les plus agréables sont ici.
Si c'est l'utile que tu recherches, rien ne peut lire de plus utile.
Si l'un et l'autre tu désires, les deux en cette île abondent,
De quoi parfaire la langue, de quoi instruire l'esprit.
Ici les sources du bien et du mal sont révélées par l'éloquence
De More, gloire suprême de son Londres natal[301]. »

Poème de Cornelis de Schrijver[modifier | modifier le code]

Disposé avant le texte de l'Utopie dans l'édition princeps, ce poème de Cornelis de Schrijver sera placé après le texte dans l'édition suivante de 1517, à la suite de la lettre de J. de Busleyden ; il conserve cette place dans les éditions de 1518. Le titre de ce poème est en fait une adresse au lecteur : « Au lecteur ».

« Veux-tu voir des prodiges nouveaux, maintenant qu'un nouveau monde vient d'être découvert ?
Veux-tu connaître des façons de vivre de nature différente ?
Veux-tu savoir quelles sont les sources des vertus ? Veux-tu savoir d'où viennent de nos maux
Les principes ? et déceler l'inanité cachée au fond des choses ?
Lis tout cela qu'en différentes couleurs More nous a donné,
More, l'honneur de la noblesse de Londres[301]. »

Marque d'imprimeur de Johann Froben[modifier | modifier le code]

La marque d'imprimeur de Johann Froben fut apposée aux deux éditions du texte de l'Utopie que son atelier imprima en mars puis en . Ici, elle apparaît en arrière-plan des colonnes.

Page 168, au verso des poèmes de Gerhard Geldenhauer et Cornelis de Schrijver, la marque d'imprimeur de Johann Froben clôt l'œuvre dans son édition ne varietur de novembre 1518. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Pour S.Gély, la marque de J. Froben témoigne « d'un ésotérisme dérivé de symbolismes antiques, métamorphosés sous l'influence de la méditation de textes bibliques »[302]. De fait, les maximes ou adages qui entourent « l'image d'inspiration hermétique, sont empruntés on le voit à l'Ancien et au Nouveau Testament dans les trois langues, hébraïque, grecque et latine par lesquelles ils ont été transmis[303]. » Elle rappelle au lecteur d'aujourd'hui : « La présence d'éléments ou de connotations ésotériques ne devrait pas trop surprendre dans une œuvre pourtant marquée au coin du bon sens le plus pragmatique lors même qu'elle s'élève au-dessus du monde comme il va[304]. »

En grec, au-dessus et en dessous de l'emblème de J. Froben : « Soyez avisés comme les serpents, simples comme des colombes[303]. » La phrase latine, à gauche, se traduit : « Prudente simplicité, et amour de ce qui est droit[305]. » L'hébreu, à droite, se traduit : « Fais du bien, Seigneur, aux gens de bien et à ceux qui ont au cœur la droiture[305]. »

A. Prévost apporte quelques précisions sur la phrase grecque. Concernant le mot « avisés » : la « traduction traditionnelle » par « prudence » correspond à la « prudentia » latine, « une vertu cardinale que Thomas d'Aquin définit : la vertu à la fois intellectuelle et pratique qui dirige l'action vers sa fin[306]. ». La « traduction mystique », poursuit A. Prévost, insiste sur la connotation de « contemplation » et se traduit par sagesse. « Avisé est donc celui qui voit à l'avance et devant soi et qui prend les moyens d'atteindre son but[306]. » Concernant le mot « simple » : « Simple » dans le sens « qui n'est pas mélangé » est une âme simple, « celle qui a gardé sa vertu originelle », « intègre, intacte »[306].

Sinon, plus généralement : « L'observation de la gravure révèle que le caducée de Mercure a été transformé, remarque A. Prévost. Pour avoir séparé deux serpents qui se battaient, la verge devint l'emblème de la concorde. Fait de bois d'olivier ou de laurier, le caducée rendait inviolable ceux qui le portaient : ambassadeurs, héraults, ici, Froben, porte-parole de la connaissance par le livre[306]. » Et A. Prévost ajoute : « La couronne royale qui coiffe les serpents symbolise la ville royale "basilea", Bâle[306]. »

Retour d'Utopie[modifier | modifier le code]

Le livre résumé ci-dessus correspond à la dernière édition de l'Utopie à laquelle participa Th. More. Aujourd'hui, cette édition est considérée comme celle qui fixe, pour toujours, à la fois le texte définitif et la présentation définitive du livre intitulé La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie.

Comme il est mentionné plus haut (« Aperçus d'Utopie / Quatre éditions »), les première et deuxième éditions du texte Utopie publiées en 1516 et en 1517 ne furent pas présentées de la sorte, ni composées des mêmes parerga et paratextes. Ci-dessous, les paratextes et les parerga qui furent publiés dans ces deux éditions mais non reproduits par la suite sont brièvement présentés et résumés. (Pour le détail de ces éditions voir en fin d'article « Les quatre éditions latines de l'Utopie »)

Après ces paratextes et parerga, un passage d'une lettre de Beatus Rhenanus adressée à Willibald Pirckheimer est résumé en quelques mots ; des noms de lieux et de personnages de l'Utopie sont succinctement explicités ; enfin, l'extrait d'une lettre de Th. More envoyée à Érasme, dans laquelle il se rêve en prince d'Utopie, est rapporté.

Paratextes et parerga éliminés[modifier | modifier le code]

1516, 1517 et mars 1518 Les pages de titre et le premier frontispice[modifier | modifier le code]

Comme le rappelle S. Gély, les quatre éditions de l'Utopie doivent être replacées dans le développement continu de l'imprimerie en Europe. Ainsi, « la plasticité des titres, la faculté, pour les auteurs et leurs éditeurs, d'adapter davantage l'écriture et la présentation des énoncés titulaires » correspondent « non seulement à la réception qu'ils souhaitent pour un livre en fonction des temps, des lieux, des personnes, mais aussi au développement conjugué d'un ars cogitandi et d'un ars dicendi, lesquels, à dessein, voilent ou enrichissent ou resserrent, font, défont, refont[307]. » S. Gély ajoute : « À cet effort d'adéquation et de justesse […] contribuent particulièrement le choix et la place des formules liminaires destinées à solliciter chalands curieux ou lecteurs décidés. Y concourent aussi un soin renouvelé de la graphie, de la mise en page, et l'insertion, plus ou moins ornementale, plus ou moins signifiante, d'images et d'emblèmes gravés[307]. » Les deux pages de titres et les deux frontispices témoignent de ces attentions et portent la trace de la façon dont fut pensée et conçue l'Utopie[308],[309].

Par ailleurs, point qui n'est pas abordé dans cet article : « Faut-il rappeler que pour More et les artistes de la Renaissance les gravures de lettrines ne sont pas un enjolivement gratuit comme elles le seront aux époques décadentes ? Toutes évoquent les éléments fluides, l'air ou l'eau qui permettent de passer de la matière au vivant et à l'invisible »[310]. Comme l'attestent les pages qui illustrent cet article, ces lettrines changent d'une édition à l'autre.

La page de titre de 1516[modifier | modifier le code]

Dans l'édition princeps supervisée par Érasme et P. Gilles chez T. Martens, la page de titre est une longue phrase présentant le titre de l'œuvre, le nom de son auteur, le nom de l'éditeur, celui de l'imprimeur et celui du lieu d'édition. La composition typographique met en avant les premiers mots de cette phrase (« Libellus vere aureus… ») qui, telle une formule liminaire, sont peut-être destinés « à solliciter chalands curieux ou lecteurs décidés[307]. » Voici la traduction de cette page de titre :

Page de titre de la première édition parue en 1516 chez Thierry Martens. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

« Un vrai Livre d'Or,
UN PETIT OUVRAGE, NON MOINS SALUTAIRE QU'AGRÉABLE,
relatif à la meilleure forme de communauté politique et à la nouvelle île d'Utopie.
L'auteur est le très illustre Thomas More, citoyen
et shérif de l'illustre cité de Londres. Édité
par les soins de Maître Pierre Gilles d'Anvers,
sur les presses de Théodore Martens d'Alost,
Imprimeur de la souveraine Académie de Louvain,
il paraît aujourd'hui pour la première fois
et avec la plus scrupuleuse
exactitude.
Avec permission et privilège[311]. »

Ainsi, la formule « libellus uere aureus » occupe « la première ligne en belles grasses gothiques »[312]. S. Gély rappelle la définition de « Libellus » : c'est un petit livre, « de dimensions, voire de prétentions modestes » ; mais ce peut être aussi un « bref écrit de combat », un « libelle »[312].

De son côté, J.-F. Vallée relève une coïncidence qui n'est sans doute pas fortuite : « Le début de l’édition Froben de 1515 de L’Éloge de la folie (Moria encomium) se lit comme suit : Stulticiaelaus, libellus vere aureus, nec minus eruditus, & salutaris, quam festivus[313]. Tandis que le titre de l’édition de Louvain de L’Utopie commence ainsi : Libellus vere aureus nec minus salutaris quam festivus. Seule l’absence de l' ''érudition'' distingue donc le livre de More de celui de son ami Érasme…[314] » Par ailleurs, Il faut noter que ce frontispice de 1515 est utilisé comme frontispice aux Epigrammata de Th. More dans l'édition de l'Utopie de novembre 1518 (voir plus bas « 1518 La lettre de Beatus Rhenanus à Willibald Pirckheimer (Extrait) »).

La page de titre de 1517[modifier | modifier le code]

Imprimée à Paris chez Gilles de Gourmont en 1517, la deuxième édition de l'Utopie supervisée par T. Lupset (en suivant les instructions d'Érasme) propose une nouvelle page de titre. La phrase est devenue un paragraphe, outre le nom de l'auteur deux nouveaux noms apparaissent : Érasme (à qui des annotations son attribuées), Budé (dont une lettre est ajoutée à cette édition). Ce nom de Guillaume Budé figurant sur la page de titre : « quel meilleur garant pour un public français de la ''République des Lettres''[302] ? »

Mais il n'y a pas que la page de titre qui est modifiée, c'est la composition même du livre qui est revue : « Les deux amis [More et Érasme] décidèrent de donner à l'édition de Paris un ton plus sévère, écrit A. Prévost. Le mot festivus du titre de Louvain serait remplacé par celui d'elegans ; les jeux de l'alphabet utopien, du poème en langue utopienne, de la carte disparaîtraient[315]. » En sus, Th. More ajouterait une seconde lettre annoncée à la fin de cette nouvelle page de titre. Voici la traduction de cette page de tire :

Page de titre de la deuxième édition parue en 1517 chez Gilles de Gourmont. (« Courtesy of the John Carter Brown Library »)

« Au lecteur.
VOICI, AMI LECTEUR,
ce fameux opuscule de Thomas More, un vrai livre
d'or, non moins remarquable par son utilité que par son
style, relatif à la meilleure forme de communauté poli-
tique et à la nouvelle Île d'Utopie, imprimé de nouveau
mais beaucoup plus correctement que la première
fois ; comme tu le vois, il est édité sous forme de manuel,
à l'instigation de nombreux notables et de personnes
d'excellent conseil ; je pense, en effet, que tu dois vrai-
ment l'apprendre par cœur et non pas seulement le
prendre en main chaque jour. En plus de la correction
d'innombrables fautes en maints endroits, on y
trouve des annotations d'Érasme et une
lettre de Budé, érudits de notre temps,
dont le talent ne doit rien au hasard.
S'y ajoute également une
lettre fort savante de
More lui- même.
Porte-toi
bien.
+
₵ Avec permission et privilège[316]. »

Dans cette nouvelle formulation, S. Gély remarque ceci : « Libellus, s'est ici neutralisé en opusculum, en troisième ligne et en minuscules, cependant toujours accompagné de l'épithète qui lui attribue l'éclat d'or[302]. » Peut-être faudrait-il rapprocher cette remarque de celle d'A. Prévost : « L'édition a été faite sous forme de manuel. Budé est l'un de ces notables qui ont recommandé le format maniable[316]. » En latin, « opusculum » signifie « petit ouvrage ».

Le frontispice de mars 1518[modifier | modifier le code]
Frontispice de la troisième édition parue en mars 1518 chez Johann Froben. (« Source e-rara.ch / Universitätsbibliothek Basel »)

Les éditions de l'Utopie imprimées chez Johann Froben sont regardées par les critiques et les commentateurs contemporains comme les plus abouties, l'édition de mars 1518 fut utilisée par E. L. Surtz et J. H. Hexter pour établir l'édition de référence anglaise[317], tandis que l'édition de novembre 1518 fut utilisée par A. Prévost pour établir l'édition de référence française[318]. La supervision de ces deux éditions fut confiée par Érasme à Beatus Rhenanus : l'ordonnancement des paratextes et des parerga fut revu pour l'édition de mars puis conservé dans celle de novembre ; de nouvelles lettrines font leur apparitions, la mise en page du texte n'est pas identique dans l'édition de mars et celle de novembre ; Th. More eut l'occasion de revoir son texte et d'effectuer quelques corrections pour les deux impressions. Quant à la présentation extérieure du livre, « elle fait entrer l'Utopie dans la classe des éditions de luxe, écrit A. Prévost. Grâce à la présence d'Ambrosius Holbein et de Hans Holbein [le Jeune] à Bâle, Froben fait exécuter pour les titres et les grandes divisions du texte : frontispices, illustrations de scènes typiques, initiales, des gravures sur bois qui rehaussent singulièrement le charme de l'œuvre[319]. »

Ainsi, dans l'édition de mars 1518 un frontispice[320] remplace les pages de titre des précédentes éditions. Ce frontispice, remarque A. Prévost, n'a « aucun rapport avec le texte[319]. » En fait, ce frontispice dessiné par Hans Holbein le Jeune « avait déjà servi de page de titre à d'autres œuvres d'Érasme publiées l'année précédente[319]. » A. Prévost décrit brièvement ce frontispice : dans le haut, « une "Véronique" »[319] avec, au sommet, « une tête de Christ couronné d'épines »[171] ; dans le bas, « une scène tragique, le suicide de Lucrèce », le tout « encadré d'amours et de grotesques divers[319]. »

En mars 1518, le titre de l'ouvrage change de nouveau. S. Gély relève que « le terme libellus qui figurait en première place dans le titre de l'édition de Louvain » passe définitivement au second plan[321]. En effet, voici le nouveau titre : DE OPTIMO REIP. STATU, deque noua insula Vtopia. Libellus uere aureus, nec minus salutaris quam festiuus, clarissimi disertissimique uiri THOMAE MORI inclytae ciuitatis Londinensis ciuis & Vicecomitis. Ce titre est repris tel quel dans l'édition de novembre 1518.

1516 La première carte de l'île d'Utopie[modifier | modifier le code]

La gravure de la carte présente dans l'édition princeps est attribuée à un « peintre éminent » par Gerhard Geldenhauer dans une lettre à Érasme datée du [189] ; A. Prévost, suivant en cela Edward L. Surtz, attribue le dessin de la carte à G. Geldenhauer lui-même[207]. Selon E. L. Surtz, les lettres « NO » inscrites sur le pavillon de la caravelle sont celles de l'alias que G. Geldenhauer utilise pour signer sa correspondance : « No. », soit « Noviomagus »[189],[n 50]. Dès la première édition, la carte est placée en regard de l'alphabet utopien ; plus exactement : la carte de l'île d'Utopie, l'alphabet et le poème utopien forment une double-page ; cette composition est voulue et recherchée, elle est reprise dans les deux éditions de 1518 (voir l'illustration reproduite plus bas « Utopie l'utopie »).

Concernant la gravure, la carte représente certains des détails rapportés au début du Livre II de l'Utopie : l'isolement de l'île est représenté (l'isthme est déjà creusé), la forme de croissant est suggérée, les difficultés d'accès sont indiquées (le rocher qui se dresse à l'entrée de la baie), la circularité du fleuve est respectée, la répartition équidistante des villes est symbolisée, la capitale est située au centre de l'île (bien que son nom soit écrit juste au-dessus), les défenses et les fortifications sont représentées (la tour de défense qui se dresse sur le rocher, les murailles de la capitale), le commerce maritime est rappelé (un bateau est au mouillage, un autre arrive ou quitte l'île, tandis qu'on aperçoit des voiles à l'horizon en haut à droite de la carte). La composition et la représentation de cette première carte sont plus ou moins reprise dans la carte de 1518 (voir ci-dessous). Voici quelques passages du Livre II auxquels la carte fait écho (trad. Jean Le Blond 1550[n 51]) :

« L'isle des Utopiens par le meillieu, qui est fort plantureux, a de largeur & estendue deux lieues : & n'est guère moins estroicte partout, si non que vers les deux boutz, tant d'un costé, que d'aultre petit à petit elle se tresse. Ceulx du pays, quasi comme s'ilz l'avoient compassé luy donnent de tour deux centz cinquante lieues, & la figurent tout ainsi qu'un croissant, la mer qui flue entre les deux coingz a gasté & rompu bien environ cinq lieues de terre, laquelle s'y respand par un grand pays vuide, & n'est subject à ventz ne tormentes, pour ce que tout à l'entour les terres y sont haultes & eslevées. L'eau y est dormante & coye, & semble estre un grand Lac, qui ne faict dommaige à rien. Tout le meilleur presque de ce territoire ne leur sert que de port, & transmet les navires en toutes régions, au grand profist & utilité des humains.

Carte de l'île d'Utopie gravée pour l'édition de mars 1518 chez Johann Froben, elle est reprise dans l'édition de novembre sans le titre « VTOPIAE INSVLAE TABVLA ». (« Source e-rara.ch / Universitätsbibliothek Basel »)
Carte de l'île d'Utopie gravée pour la première édition chez Thierry Martens en 1516, titrée « VTOPIAE INSVLAE FIGVRA ». Elle disparut de l'édition de 1517 imprimée chez Gilles de Gourmont. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

Les destroictz de ceste mer sont dangereux & redoutables, pour les rochiers, & guez qui sont en ce lieu. {Le lieu seur de nature est défendu & gardé d'un rocher qui luy sert de forteresse} Au meillieu formant de la distance & intervalle, entre ceste isle & le pays circonvoisin en la mer, y apparoist un rocher qui ne leur est nuisible, ains leur sert de forteresse contre leurs ennemyz. Il y a d'aultres Rochiers dans la marine cachez qui sont dangereux. […]

[…] {Utopie dicte & nommée d'Utopus leur prince} Davantage ainsi qu'on dict, & ainsi que l'assiete du lieu le monstre, ceste terre au temps passé n'estoit ceincte de mer, mais le duc Utopus, qui en leur langue signifie vaincqueur, & duquel l'isle porte le nom, car auparavant estoit appellée Abraxa, & qui introduisist ce peuple rude & agreste à telle religion & humanité, que maintenant surmonte presque tous les vivantz, soudain à la première arrivée conquesta ceste isle & demeura vaincqueur : puis du costé ou elle se joignoit à la terre voisine qui n'estoit point isle en feist couper bien sept lieues & demie, & feist passer la mer tout en tour. […]

{Les villes de l'isle d'Utopie} {Similitude est cause de concorde} Ceste isle contient cinquante & quatre villes, toutes plantureuses & magnificques, d'une mesme langue, de semblables meurs, statutz, & ordonnances, toutes d'une mesme situation, & par tout en tans que le lieu si adonne, d'une mesme semblance. {Petit intervalle entre les villes d'Utopie} Celles qui sont les plus prochaines, ne diffèrent point plus loing l'une de l'autre que de douze lieues. Davantage il n'y en a point de si loingtaine, qu'on n'y puisse aller à pied en un jour de l'une à l'autre. De chacune ville on eslit trois bons vieillartz bourgeois, bien experimentez, qui tous les ans se transportent à la ville d'Amaurot pour traicter des communz affaires de L'isle. Certes ceste ville est la capitale, pour ce qu'elle est plantée au meillieu de ceste terre, & à raison qu'elle est opportune aux ambassades qui peuvent venir de tous costez. {Distribution des champs} {Le contraire ce faict maintenant par toutes les republicques du monde} Les champs sont si commodément assignez aux citez, que nulle de costé & d'aultre, n'a moins de dix lieues de terre : aulcunes en ont plus, selon qu'elles sont séparées les unes des aultres, nulle ville n'a couvoitize d'augmenter à escroistre ses limites, pour ce qu'ilz ont des laboureurs qu'ilz estiment estre mieulx maistres de la champaigne, qu'eux mesmes. […][322] »

Première page de la lettre de Jean Desmarais, édition de 1517 chez Gilles de Gourmont (« Courtesy of the John Carter Brown Library »).

Quelques brèves remarques sur les différences entre ces deux cartes : les trois bateaux présents sur la carte de 1516 (la caravelle, le bateau à voile latine et la barque masquée par la caravelle) sont reproduits comme en miroir sur celle de 1518 (sur la caravelle le personnage fait désormais face au lecteur, alors qu'en 1516 il semblait regarder l'île d'Utopie) ; sur la carte de 1518, des personnages sont présents sur le rivage (Hythlodée, possiblement Th. More, un soldat) ; la ville imposante visible en arrière plan sur la carte de 1516 a disparu de celle de 1518 ; comme accrochée au cadre qui ceint la gravure, une guirlande passe au devant de l'île d'Utopie sur la gravure de 1518 ; dernière remarque : des croix sont visibles sur les clochers des églises sur la carte de 1518. Quant à l'image de l'île d'Utopie, est-elle véritablement inversée ? Les noms de la source et de l'embouchure du fleuve Anydre n'ont pas changé de place, mais leur sites oui. Sinon, l'entrée de la mer intérieure semble désormais s'effectuer par l'Ouest, où se dirige le bateau à voile latine, et non plus par l'Est. (Voir plus bas « Les deux cartes de l'île d'Utopie »)

1516 La lettre et le poème de Jean Desmarais[modifier | modifier le code]

Cette lettre et ce poème de Jean Desmarais figurent dans les deux premières éditions de l'Utopie, la princeps de 1516 chez Thierry Martens et celle de 1517 chez Gilles de Gourmont ; ces deux parerga seront supprimées des éditions de Bâle en 1518. J. Desmarais, originaire de Cassel, fut « rhéteur et secrétaire général de l'Académie de Louvain[323]. »

Dans sa lettre adressée à Pierre Gilles, J. Desmarais tisse des liens entre les cultures passées et présentes en évoquant de grands écrivains du passé et ceux du présent. Ainsi, « les Grecs et les Romains n'ont pas eu tout l'honneur. L'érudition a brillé aussi dans d'autres régions. L’Espagne a quelques noms célèbres desquels elle s’enorgueillit. La sauvage Scythie a son Anacharsis[n 52]. Le Danemark a son Saxo[n 53]. La France a son Budé. L’Allemagne aussi a nombre d’hommes célébrés pour leurs écrits, l’Angleterre également, et des notables[324]. » Alors, J. Desmarais s'attache à louer les mérites de Th. More et à le distinguer : « Mais est-il besoin de parler des autres ? Tenons-nous en à More, car c'est lui qui excelle au suprême degré. Toujours dans la fleur de l'âge, et alors même qu'il fut distrait par les affaires publiques aussi bien que domestiques, il achève tout ce qu'il entreprend plus facilement que ses écrits[324]. »

Poème de Jean Desmarais, édition de 1517 chez Gilles de Gourmont (« Courtesy of the John Carter Brown Library »). (En haut de la page se trouvent les dernières lignes de la lettre de J. Desmarais.)

Ensuite, J. Desmarais prend du recul, puis il se met en retrait face au talent de Th. More ; aussi, il évoque les mécènes Charles de Castille et Jean le Sauvage. Pour finir, J. Desmarais s'adresse directement à P. Gilles et le presse de publier l'Utopie rapidement : « je vous demande, savantissime Pierre Gilles, de veiller, dès que possible, à ce que l'Utopie soit publiée. Car dans ce travail, comme dans un miroir, on y verra tout ce qui sera nécessaire pour fonder une République parfaitement ordonnée. Daignât vouloir le Ciel que comme les Utopiens ont commencé d'embrasser notre religion, nous pussions, en échange, emprunter d'eux la forme d'un bon et heureux Gouvernement[324] ! » Dans le poème (sans titre) qui suit sa lettre, Jean Desmarais s'intéresse aux vertus, un aspect essentiel de l'éthique des Utopiens.

« Rome donna des hommes courageux, et l'honorable Grèce donna des hommes éloquents,
Des hommes stricts donnèrent la renommée Sparte.
Marseille donna des hommes honnêtes, et l’Allemagne, elle, des hommes robustes.
Des hommes courtois et charmants, l'Attique donna.
L'illustre France, un temps, donna des hommes pieux, l’Afrique des hommes prudents.
Des hommes munificents, autrefois, les Britanniques donnèrent.
Des exemples d’autres vertus sont recherchés chez différents peuples,
et ce qui est absent chez l’un, abonde chez l’autre.
Une seule région du monde donna la totalité des vertus aux hommes, l’île d’Utopie[324]. »

1517 La seconde lettre de Thomas More à Pierre Gilles[modifier | modifier le code]

La seconde lettre de Th. More, aussi nommée « Impendio », fut jointe à l'édition imprimée en 1517 chez Gilles de Gourmont et supervisée par Thomas Lupset[n 54]. Tandis que furent retirés de cette édition la carte de l'île d'Utopie, l'alphabet des Utopiens et le quatrain en langue vernaculaire, la lettre de G. Budé adressée à T. Lupset fit son apparition ; quant au texte de l'Utopie, il prit place au centre de la publication (la lettre de J. de Busleyden, le poème de G. Geldenhauer et celui de C.de Schrijver furent déplacés après le texte de l'Utopie).

Première page de la seconde lettre (dit « Impendio ») de Th. More adressée à P. Gilles, édition de 1517 chez Gilles de Gourmont. (« Courtesy of the John Carter Brown Library »)

Cette seconde lettre fut placée juste après la fin du Livre II. Sur la forme : après avoir lu l'Utopie un lecteur (non nommé) a formulé des critiques, P. Gilles (Ægidio) les a faites parvenir à Th. More (Morus) qui prend la plume pour y répondre. Sur le fond : nombre de passages font échos à la « Lettre-Préface », ainsi au sortir du texte de l'Utopie Th. More prend soin d'accompagner le lecteur. Voici, cité par Morus, ce qu'a écrit le lecteur anonyme : « Si la chose est rapportée comme vraie, j'y vois quelques absurdités ; mais si elle est fictive, alors je regrette en certains endroits de ne pas y retrouver toute l'exactitude du jugement de More[325]. » À cette critique, Morus répond d'abord qu'il ne voit pas en quoi « on devrait s'estimer clairvoyant en découvrant qu'il y a quelques absurdités dans les institutions des Utopiens, ou qu'en façonnant [sa] République [il n'a] pas toujours inventé les solutions les plus expédiantes : ne voit-on rien d'absurde nulle part ailleurs dans le monde ? Et quel philosophe a-t-il jamais organisé une République, gouverné un prince ou dirigée une maisonnée sans qu'il y ait rien à améliorer dans ses institutions[326] ? »

Puis, Morus poursuit sa défense sur le terrain de l'écriture : « si j'avais pris la décision d'écrire sur la République, et qu'une telle fable me fût venue à l'esprit, je n'aurais peut-être pas répugné à cette fiction qui, enveloppant le vrai comme du miel, lui permet de s'insinuer un peu plus suavement dans les esprits[327]. » N'est-ce pas, justement, ce qu'il fit ? Ensuite, Morus devient plus explicite quant à l'invention et à la fabulation qui parcourt le texte de l'Utopie : « j'aurais […] semé pour les plus lettrés quelques indices qu'il eût été aisé de suivre à la trace pour percer mon dessein[327]. » Quels types d'indices ? Par exemple, il aurait donné au prince, au fleuve, à la ville et à l'île des noms singuliers. « Cela n'aurait pas été difficile à faire, et aurait été bien plus spirituel que ce que j'ai fait ; car, si je n'y avais pas été contraint par la fidélité historique, je n'aurais pas poussé la stupidité jusqu'à choisir d'employer ces noms barbares et qui ne signifient rien : Utopie, Anydre, Amaurote, Adèmus[328]. » N'est-ce pas, précisément, ce qu'il fit ?

Enfin, Morus termine sa défense en parlant de Raphaël Hythlodée. D'abord, il répète ce qu'il écrivit dans sa « Lettre-Préface » : « je n'ai fait que reproduire par écrit, en homme simple et crédule que je suis »[328]. Après, il déclare que Raphaël raconta son histoire à « beaucoup d'hommes d'une extrême honnêteté et du plus grand sérieux »[329]. Pour finir, Morus affirme que des voyageurs tout juste revenus du Portugal ont croisé Raphaël et qu'il était « aussi vivant et en bonne santé qu'il fut jamais[330]. » Ainsi : « Que [les incrédules] aillent donc s'enquérir de la vérité auprès de lui en personne, ou qu'ils aillent la lui arracher en le soumettant, s'il leur plaît, à un interrogatoire serré — pourvu qu'ils comprennent que je ne saurais répondre que de mon œuvre, et non de la bonne foi d'un autre[330]. »

1518 La lettre de Beatus Rhenanus à Willibald Pirckheimer (Extrait)[modifier | modifier le code]

Cette lettre de Beatus Rhenanus apparaît pour la première fois dans l'édition de mars 1518 chez Johan Froben, elle fut reprise dans l'édition de novembre 1518. Adressée à Willibald Pirckheimer, cette lettre fait office de préface aux Epigrammata de Th. More ; de fait, elle n'apparaît que dans les éditions de 1518 auxquelles furent reliés ces Epigrammata. (Voir les liens vers les reproductions numérisées dans « Les quatre éditions en latines de l'Utopie ») Dans les éditions de référence de l'Utopie en langue anglaise, un extrait de cette lettre évoquant le livre de Th. More est souvent proposé car B. Rhenanus y rapporte la réception du texte Utopie par certains lecteurs contemporains. Cet extrait est brièvement résumé ci-dessous.

Page 169, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Frontispice des Epigrammata de Th. More[n 55].
Page 169 (en fait : 173), édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Passage de la lettre de Beatus Rhenanus adressée à Willibald Pirckheimer dans lequel il est question de l'Utopie. (Dans la marge, un lecteur a écrit « budeus ».)

B. Rhenanus introduit les propos qu'il va rapporter en comparant les Epigrammata qu'il préface avec le texte de l'Utopie : « tout comme ces [épigrammes] permettent de montrer l’esprit de More et sa noble érudition, ainsi la vivacité de son jugement dans les affaires pratiques devient lumineuse dans l'Utopie[331]. » B. Rhenanus ne s'étend point sur le sujet, il rappelle que Budé a déjà salué ce livre « dans une splendide préface » et il écrit : « Le livre de More contient des principes tels qu'on ne les trouve pas dans Platon, ni Aristote, ni même dans les Pandectes de Justinien. Son enseignement est peut-être moins philosophique que ces derniers, mais il est plus chrétien[331]. »

Sur ces brèves remarques, B. Rhenanus rapporte « une bonne histoire » qui eut lieu lorsque l'Utopie « fut mentionnée lors d'un rassemblement de divers hommes importants »[331]. Au cours d'une discussion, alors que B. Rhenanus louait l'Utopie, « un fou dit que More ne méritait pas plus de crédit qu’un scribe, qui écrit simplement ce que les autres disent tel un gratte-papier […], qui peut assister à une réunion, mais qui n’exprime pas ses propres idées[331]. » Ce « fou » ajouta : « Dans le livre tout vient de la bouche d'Hythlodée ; More ne fit que l’écrire. À ce titre More ne mérite pas plus de crédit que celui accordé à une bonne retranscription[331]. »

Ensuite B. Rhenanus rapporte que, parmi les hommes présents, « nombreux sont ceux qui donnèrent leur approbation au jugement de cet homme comme s’il eut parlé le plus correctement[331]. » B. Rhenanus termine sa « bonne histoire » par ces mots écrits en grec (voir ci-contre à droite) : N’admirez-vous pas à présent l’esprit rusé de More qui conduit ces hommes égarés, pas seulement des imbéciles ordinaires mais des hommes importants, et des théologiens à ces jugements[331] ? »

Les noms en Utopie[modifier | modifier le code]

Par antiphrase, dans sa seconde lettre adressée à P. Gilles, Thomas More reconnaît qu'il a semé « pour les plus lettrés quelques indices » dans son texte. Ainsi, outre les références littéraires et historiques, Th. More a forgé des « noms barbares et qui ne signifient rien ». Ci-dessous, ces noms sont très brièvement présentés[332],[333] :

  • «Abraxa » : nom forgé par le gnostique Basilide d'Alexandrie ; suivant la numérotation grecque, la somme des lettres du mot Abraxas donne 365, comme le nombre de jours d'une année calendaire (α, 1 ; β, 2 ; ρ, 100 ; α, 1 ; ξ, 60 ; α, 1 ; σ, 200) ;
  • « Achorien » : du grec χωρἰoν, chôrion, lieu ; les Achoriens sont un peuple sans pays ;
  • « Adèmus » : du grec δἦμoς, dèmos, peuple ; précédé du α privatif, l'Adèmus est le chef sans peuple ;
  • « Alaopolite » : du grec λαός, laόs, peuple et, πoλἰτης, polἰtès, habitant de la cité ; précédé du α privatif, les Alaopolites sont les citoyens d'une ville inhabitée ;
  • « Amaurote » : du grec άμαυρωτόν, amaurôton, signifiant qui est rendu obscur ; Amaurote est la Ville-mirage ou la Ville-invisible ;
  • « Anémolien » : du grec ἄνεμoς, anemos, vent ; les Anémoliens sont un peuple léger comme le vent, vaniteux (Anémolius, l'auteur du « Sizain », est un anémolien) ;
  • « Anydre » : du grec ὒδωρ, hudôr, eau ; précédé du α privatif, l'Anydre est le fleuve sans eau ;
  • « Barzanès » : de l'araméen Bar, qui signifie « fils de » et de Ζάνoς, Zànos, forme dorique et poétique de Zeus ; au temps d'Abraxa, le chef était nommé Fils de Zeus ;
  • « Buthresque » : du grec βoυ, Bou, énorme et θρῆσχος, religieux ; le mot signifie ainsi le religieux par excellence, il est uniquement appliqué au grand prêtre d'Utopie ;
  • « Macarien » : du grec μάκρ, makar, bienheureux ; dans la pensée grecque, les morts habitent les îles des Bienheureux ;
  • « Néphélogète » : du grec νεφέλη, néphelé, nuage et, γενέτς, genétês, engendré ; les Néphélogètes seraient les Fils des nuages ;
  • « Phylarque » : du grec φύλαρκος, phylarkos, chef de tribu, pouvant s'entendre φἰλαρκος, ami du pouvoir ;
  • « Polylérite » : du grec πολύς, polys, beaucoup et λἦρος, lêros, radotage ; les Polylérites seraient un peuple qui parle beaucoup, qui divague ;
  • « Protophylarque » : « Proto- » du grec πρωτο, prôto, premier ; le Protophylarque est le chef de plusieurs Phylarques ;
  • « Syphogrante » : du grec σoφός, sophόs, sage, s'écrivant en dialecte éolien σύφός, syphos, et du grec γέρων, vieillard ou ancien ; le Syphogrante est un sage d'âge mûr ;
  • « Tranibore » : du grec θρἄνος, thrânos, le siège le plus haut et βορέας, Borèas, le vent du nord ; un Tranibore serait un chef aussi insaisissable que le vent ;
  • « Utopia/Utopie » : du grec οὐ, ou, « non », et τοπος, topos, « lieu » ; l'île d'Utopie est l'île de « Non-lieu » (Utopus est le nom du fondateur de l'île d'Utopie) ;
  • « Zapolète » : du grec ζα, za, une particule d'intensité et πωλητής, pôletis, trafiquant ; les Zapolètes sont les trafiquants par excellence, ceux auxquels font appels les Utopiens.
Marque d'imprimeur de Gilles de Gourmont, à la dernière page de la deuxième édition du livre Utopie publié en 1517. (« Courtesy of the John Carter Brown Library »)

Thomas More se rêve en prince d'Utopie[modifier | modifier le code]

Lors des mois qui précédèrent la publication de l'édition princeps de l'Utopie, Thomas More n'était pas sûr de la qualité de son texte, ainsi ouvre-t-il une lettre qu'il envoie à Érasme : « Je t'envoie notre Nulle-part, qui n'est nulle part bien écrite, je la fais précéder d'une lettre à mon cher Peter[334]. » Pour le rassurer, Érasme lui écrit : « Pierre Gillis est vraiment épris de toi. Tu es constamment en notre présence. C'est fou, l'intérêt qu'il porte à ta Nusquama et il t'envoie mille salutations ainsi qu'à tous les tiens[335]. » Th. More lui répond : « Je me réjouis d'apprendre que notre Nusquama, mon cher Pierre l'approuve ; si elle plaît à des gens de cette qualité, elle va commencer à me plaire à moi aussi[336]. »

Ses soucis écartés, Th. More raconte à Érasme un étrange rêve dans une lettre datée du 4 décembre 1516 : « Je ne saurais dire combien j'exulte à présent, à quel point je me sens grandi, à quel point je me fais de moi-même une plus haute idée. J'ai constamment devant les yeux la preuve que le premier rang m'est à jamais réservé par mes Utopiens ; bien plus, j'ai déjà aujourd'hui l'impression de m'avancer, couronné de cet insigne diadème de froment, attirant les regards par ma bure franciscaine, tenant en guise de spectre auguste la gerbe de blé, entouré d'une insigne escorte d'Amaurates[337]. » Et il poursuit : « en grande pompe je marche au-devant des ambassadeurs et des princes des autres nations, qui nous font vraiment pitié avec leur sot orgueil, j'entends, de s'en venir parés comme des gamins, alourdis de toilettes efféminées, enchaînés avec cet or méprisable, et prêtant à rire avec leur pourpre, leurs pierres précieuses et autres babioles creuses[338]. »

Arrivé à la fin de sa lettre Th. More écrit : « J'allais poursuivre plus longtemps ce très doux rêve, mais l'aurore qui se lève, hélas ! a dissipé mon rêve et m'a dépouillé de ma souveraineté et me ramène à mon pétrin, c'est-à-dire au tribunal. Une chose me console pourtant : c'est que les royaumes réels, je le constate, ne durent pas beaucoup plus longtemps. Porte-toi bien, très cher Érasme[339]. »

Interprétations[modifier | modifier le code]

Le livre de Th. More cinq siècles plus tard[modifier | modifier le code]

Utopia. Dos de l'exemplaire conservé à la Folger Shakespeare Library. Il est indiqué sur la pièce de titre ; « MORI UTOPIA 1518 ». (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Interpréter La meilleure communauté politique et la nouvelle île d'Utopie de Thomas More au XXIe siècle c'est rencontrer deux difficultés. D'abord, la variété et la stratification des interprétations passées (pour ne pas dire leur empilement [340],[341],[342]), sans oublier les interprétations contemporaines[n 56] : « Il n'est pas un colloque sur le sujet sans que surgissent des interprétations nouvelles, des études inédites, des interrogations contradictoires, et bien sûr des comparaisons audacieuses avec telle ou telle entreprise utopique, tel plan de ville inspiré de L'Utopie[343]. » La seconde difficulté, outre l'éloignement temporel et culturel, réside dans ces quelques faits : le manuscrit de Th. More est manquant, les jugements de Th. More sur son œuvre sont difficiles à jauger, ses prises de positions et ses actions politiques semblent parfois entrer en contradiction avec le texte de l'Utopie.

Première difficulté : la variété et la profusion des interprétations de l'Utopie, qui résultent de sa réception (c'est-à-dire : des personnes par qui elle fut lue et des époques où elle fut lue[344]), ne peuvent être présentées ni résumées ni mêmes esquissées ici. Par exemple, dès sa parution la réception de l'Utopie ne fut pas la même dans le cercle des humanistes proche de Th. More[n 57] et dans le cercle élargi des humanistes[345]. Cette réception fut différente en France aux XVIe siècle, XVIIe siècle, XVIIIe siècle et au XIXe siècle (voir ci-après « Utopia, ou l'utopie enfin nommée », plus bas « Influence » et en annexe « Les traductions françaises de l'Utopie »). Autre exemple, cette réception est contrastée au sein du marxisme : à la fin du XIXe siècle, distinguant le communisme de Th. More de celui de Platon, l'allemand Karl Kautsky réserve une place d'honneur à l'auteur anglais dans l'histoire du socialisme[346] ; en 1918 à Moscou, le nom de Th. More est inscrit sur l'Obélisque dédiés aux penseurs désignés comme précurseurs de l'idéologie socialiste[n 58] ; en pleine vogue marxiste en France au milieu du XXe siècle, les Éditions sociales rééditèrent l'Utopie[347] précédée d'une introduction réaffirmant le socialisme de Th. More[n 59] ; au début du XXIe siècle, Ellen Meiksins Wood biffa cet auteur de la lignée[348]. Dernier exemple, la réception et la lecture de l'Utopie sont loin d'être uniforme au sein de la communauté catholique (les croyants, le clergé, la curie et les papes, les penseurs, les critiques et les commentateurs)[349],[n 60].

Utopia. Plat de l'exemplaire conservé à la Folger Shakespeare Library. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Concernant la seconde difficulté, la découverte et l'établissement de la correspondance de Th. More et de celle d'Érasme (ou d'autres humanistes) offrent parfois un substitut à l'absence du manuscrit[n 61], parfois cette correspondance garde les traces des jugements de Th. More sur son Utopie : à Antonio Bonvisi il écrit « C'est par amitié que vous me dites du bien de l'Utopie : ce livre n'aurait pas dû quitter son île » ; à William Warham il écrit « c'était un ouvrage qui m'a échappé avant qu'il n'eût été vraiment retravaillé »[350]. Quant aux opinions de Th. More et à ses agissements au cours de sa carrière politique, ceux-ci sont diversement interprétés par les commentateurs lorsqu'ils sont comparés au texte de l'Utopie. Pour n'évoquer qu'une controverse qui divise toujours la critique : l'instauration par Utopus d'une certaine tolérance religieuse sur l'île d'Utopie mise en regard avec l'intransigeance de Th. More dans les faits. Deux exemples : lors de l'« affaire Hunne » à Londres en 1514[n 62], Th. More assista au déroulement du procès et approuva le verdict ; après la publication des 95 thèses de Martin Luther, Th. More lutta avec acharnement contre le protestantisme et les hérétiques, dont plusieurs furent brûlés vifs lorsqu'il était chancelier.

Enfin, comme le rappelle Edward L. Surtz, il ne faut pas oublier l'originalité de cette œuvre : « Utopia, as a typical product of the English Renaissance, strives not only to profit readers by its teaching, but also to amuse them by its humor, irony, and cleverness. The fact that it is a subtle and imaginative piece of literature and not a mere sober political, social, or economic treatise must never be forgotten[351]. » Pour James Colin Davis, toutes ces difficultés expliquent en partie pourquoi « controversy has raged unabated about the correct interpretation of the text and, for many, Utopia has come to seem a question without an answer[352]. » En ce début de XXIe siècle, cette phrase de J. C. Davis résume la position majoritaire des critiques et des commentateurs après avoir lu La meilleure communauté politique et la nouvelle île d'Utopie ; néanmoins, même pour ces critiques, ces commentateurs et ces spécialistes, cette position ne clôt nullement les supputations sur le livre[n 63]. Ci-après, sont exclusivement citées et mentionnées des interprétations de l'Utopie formulées au XXe siècle et au XXIe siècle : certaines sont devenues incontournables, certaines tentèrent de renouveler la lecture du livre et certaines, bien que contestées, marquent toujours la réception de ce texte au XXIe siècle.

L'objet-livre[modifier | modifier le code]

Un dialogue avec le lecteur[modifier | modifier le code]

« Il n'est de lecture possible de L'Utopie que prise dans la totalité du tissu textuel qui l'enserre. Conçoit-on une édition de l'Encyclopédie qui supprimerait le système du renvoi d'un article à un autre, qui annulerait le procédé du texte sous le sous-texte[353] ? » Dans la présentation et le résumé du livre La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie, cet article s'est efforcé de rappeler que le texte de Thomas More est accompagné d'écrits (pages de titre, inter-titres, notes marginales, lettres, poèmes) et de créations (frontispices, cartes, alphabet) communément appelés paratextes et parerga[354] : ils « sont partie intégrante de l'Utopie et leur présence est indispensable à l'intelligence du texte[355],[356]. » Il faut redire ici que l'imprimerie est une invention encore récente lors des quatre premières éditions de l'Utopie[357], les auteurs, les artistes, les typographes, les imprimeurs et les éditeurs qui participèrent aux quatre premières éditions de cet ouvrage explorèrent et exploitèrent les possibilités de ce nouveau média qu'était le livre imprimé[n 64]. Aussi, il faut redire ici que la qualification d'« auteur » au XVIe siècle ne correspond pas à la définition donnée au XXIe siècle à la notion d'« auteur » ; ainsi, l'Utopie doit être considérée comme une œuvre collective (du moins collaborative) : l'élément principal est un texte de Th. More (Livre I & II) accompagné de divers éléments auxiliaires qui le soutiennent et le renforcent (page de titre ou frontispice ; lettres, poèmes et notes marginales d'humanistes ; carte & alphabet)[n 65].

Utopia. Dos et plat de l'exemplaire conservé à la Folger Shakespeare Library. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Le renouvellement des études sur l'humanisme renaissant au XXe siècle, notamment la façon dont les humanistes conçurent l'écriture, la lecture et l'édition d'un livre[358], amenèrent les critiques et les commentateurs de l'Utopie à reconsidérer la présentation du livre de Th. More (le texte, ses paratextes et ses parerga) sous une autre perspective. Ainsi, la prédilection des humanistes pour le dialogue, son genre et son usage (''qu'est-ce qu'un dialogue ?'', ''qu'est-ce que dialoguer ?''[359]), attira l'attention sur la place et la question du dialogue dans l'Utopie[360], c'est-à-dire : pas seulement la forme même du dialogue retenue par Th. More pour son texte[361], pas seulement non plus la façon dont l'Utopie dialogue avec les textes de son temps[362] ou ceux du passé[n 66], mais surtout la façon dont le texte de Th. More dialogue avec ses paratextes et ses parerga et la façon dont, par ce dialogue interne, le livre instaure un dialogue externe avec le lecteur[363]. Ainsi, écrit J. C. Davis, « Utopia was emphatically a collaborative work and the nature of that collaboration may set some limits to the indeterminacy of its interpretation. The parerga are vital to the sense of a many-sided conversation rather than a two-sided dialogue. They add to the interpretative openness of the book while circumscribing the book’s intentions and immediate reception[364]. » Pour Damian Grace : « the whole work is a dialectical exercise : a dialogue with the reader[365]. »

Pour synthétiser : Nusquama, une œuvre répondant à l'Éloge de la folie d'Érasme, devient Utopia, une œuvre collective fruit d'un dialogue entre humanistes, qui paraît en 1516 sous le titre Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus, de optimo reipublicae statu, deque nova Insula Utopia, une œuvre adressée à la communauté des lecteurs pour engager un dialogue plus large[366],[367] ; peut-être afin de répondre aux débats suscités[368], le titre et la composition de l'œuvre sont modifiés en 1517, Habes Candide Lector, opusculum illud vere aureum Thomæ Mori non minus utile quam elegans, de optimo reipublicae statu, deque nova Insula Utopia ; enfin en 1518, le titre et la composition de cette œuvre sont de nouveau modifiés pour une troisième édition publiée en mars puis, huit mois plus tard, une quatrième édition est imprimée en novembre avec la même composition et quelques modifications (corrections, nouveau frontispice, nouvelle mise en page…) sous le même titre : De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia.

Pièces imprimées, conservées, supprimées, ajoutées ou modifiées[modifier | modifier le code]

Comme le remarque Marie-Claire Phélippeau : « It seems that only in the second half of the twentieth century did translators and scholars realize the importance of Utopia's paratext[369]. » Les éditions de référence anglaise et française témoignent de cette prise de conscience[n 67]. Nonobstant, des questions subsistent quant aux compositions des quatre éditions de l'Utopie[370]. Par exemple : pourquoi la carte et l'alphabet disparaissent-ils de l'édition de 1517 ? Pourquoi la lettre de Jean Desmarais est-elle supprimée des deux éditions de 1518 ? Pourquoi l'Impendio qui apparaît dans l'édition de 1517 n'est-il pas repris dans les éditions de 1518 ? Pourquoi graver une nouvelle carte ? Pourquoi ne pas recomposer l'alphabet utopien ? Pourquoi une lettre d'Érasme n'apparaît-elle qu'à la troisième édition[371] ? Ou encore : pourquoi la composition de l'édition de mars 1518 satisfait-elle autant les éditeurs et l'auteur pour qu'elle soit reprise en novembre 1518 ?

Dans son article consacré aux traductions françaises de l'Utopie, M.-C. Phélippeau conclut par ces mots : « It is now understood that Utopia's paratext is part and parcel of Thomas More’s work and does contribute to its meaning, even if research is still needed to come to a successful conclusion regarding its actual function[372]. »

Les deux cartes de l'île d'Utopie[modifier | modifier le code]

Survol des deux îles[modifier | modifier le code]
« L'Isle des Utopiens est fort large en son milieu, dit Rapahaël Hyhtlodée, & a environ deux cens mil de longueur : si bien que l'aboutissant peu à peu, elle forme son circuit en figure de croissant, les deux cornes duquel estant battus des ondes de la mer, sont distans l'un de l'autre, environ de quatre lieuës : si bien que la mer estant garantie de l'orage des vents en ce lieu-là par le moyen de ces deux pointes qui l'embrassent, cela la rend semblable à un plaisant lac, & y constituë un port commode, auquel arrivent plusieurs vaisseaux de nations estrangères. L'embouchure d'iceluy est si accortement composée & deffendue, que difficilement en pourroient aborder les navires de l'ennemye : attendu qu'au milieu du passage y a un haut rocher, sur le quel est bastie une tour, qui descouvre les vaisseaux de loing, & y a une continuelle garde[373]. » Gravure de François van Bleyswik[374] à la page 93[n 68] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville[375] (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de F.N.D. datée de 1616.

Souvent reproduites pour illustrer un article, devenues deux des parerga les plus iconiques de l'Utopie, les cartes de 1516 et de 1518 figurent parfois en couverture des éditions du texte de Th. More. Présentées ainsi ou reléguées à la fin du livre dans les éditions courantes, coupées du texte auquel elles renvoient, ces cartes perdent leurs fonctions et leurs messages, leur isolation anéantit leur dessein. Ce texte c'est celui du Livre I lorsque, retraçant les voyages de Raphaël Hythlodée, P. Gilles dessine un espace géographique « dans lequel Utopia va s'insérer, dans une carte du monde où figurent déjà l'île de Ceylan, le port de Calicut, et bien d'autres étapes des voyages au long cours des Vespucci, des Magellan »[376]. Ce texte, c'est surtout celui qui ouvre le Livre II « sur une description et sur un récit », écrit Louis Marin, « la description de l'île d'Utopie, le récit de sa création comme île, deux modes de discours qui relèvent de formes littéraires profondément différentes »[377]. Deux modes de discours qu'un dessin ne pourrait figurer : le texte donne les dimensions de l'île, les deux cartes les ignorent ; le texte mentionne cinquante-quatre villes, les deux cartes en comptent quelques-unes ; le texte annonce la forme d'un croissant de lune, la carte de 1516 l'évoque celle de 1518 passe outre ; qui plus est, souligne F. Reitinger, ces dessins semblent être des cartes « rather more in the minds of its makers than as a result of [their] visual aspects[378]. » Enfin, manifestement, la carte de 1518 est une sorte d'image inversée de la carte de 1516.

En fait, ces deux cartes de l'Utopie appartiennent à un type de cartes singulières : les « cartes littéraires ». Pour contextualiser l'époque de leur création, Franz Reitinger écrit : « Literature has never meant only the production of texts, as cartography does not mean simply the production of prints. Both deal with conceptions of reality. The predominant concept in early modern times was that of the Christian world[379]. » Il ajoute plus loin : « Mutual attraction between cartography and literature gave rise to a new genre, the literary map, which could be either graphic or textual. Although the geographical map was concerned with the earth’s surface, the literary map used techniques of cartographic representation to depict religious, political, social, moral, and psychological facts or states other than the geographical[380]. » Pour autant, selon Peter Barber, Th. More était au fait du renouveau de la cartographie en ce début de XVIe siècle : « Such humanists as Thomas More, […], would have also been precociously familiar with the latest cartographic practices because their European-wide circle of correspondents included scholars like Willibald Pirckheimer who were actively involved in the creation of “new” Ptolemaic maps and atlases[381]. » Tirant partie de la vogue des récits de voyage et du renouveau des pratiques cartographiques, Th. More se propose d'ajouter[n 69] à son texte dans trois des quatre éditions de son livre deux cartes de l'île d'Utopie ; deux « cartes littéraires » qui représentent deux interprétations différentes de l'Utopie, dessinant ainsi deux lectures différentes de son texte : placée au verso de la page de titre en 1516, l'édition princeps offre la carte de l'île d'Utopie à la libre interprétation du lecteur ; placée après la lettre de G. Budé en 1518, ces deux éditions circonscrivent l'interprétation la carte de de l'île d'Utopie[n 70].

Parmi les critiques et les commentateurs L. Marin fut l'un de ceux qui s'attarda le plus sur les relations entre les cartes et le texte de l'Utopie, ainsi que sur la façon dont Th. More rédigea le début du Livre II (dont le texte est réputé guider le dessin des deux cartes). Ainsi pour L. Marin, au début du Livre II « Raphaël raconte moins qu'il ne décrit dans une sorte de ''succession simultanée'', ce qui doit être donné textuellement comme une image, comme une synopsis. La visée de ce discours est bien de produire une carte de l'île, ou plus exactement un île qui ait la réalité d'une carte géographique »[382]. Rapprochant le texte de Th. More des récits de voyage, L. Marin écrit : « L'Utopie [i.e. l'île], pour en venir à la limite du voyage, est, avons nous dit, une carte ; mais c'est une carte qui n'est pas sur les cartes ou qui s'y trouve sans qu'elle y soit repérable, ce qui signifie que seul Raphaël en fera et pourra en faire jamais le voyage[383]. » D'autant plus que, comme le relève P. Barber, « the measurements for the island given in the text intentionally defy the rules of mathematics and the possibilities of cartographic representation »[384]. Au XXe siècle différents commentateurs[385] tentèrent de redessiner la carte de l'île aux bonnes dimensions, jusqu'à ce que la forme adéquate soit mathématiquement trouvée en 2016[386].

Plus largement, selon J. Du Verger : « L’étude des deux gravures met […] en lumière certaines des pratiques cartographiques de l’époque, tout en soulignant leurs rôles en tant qu’instruments d’interprétation de l’œuvre[387]. » Il poursuit : « Les références cartographiques dans l’Utopie participent bien, au même titre que les lettres insérées dans l’édition de 1518, à cette stratégie périphérique qui consiste à donner à l'île une existence dans la réalité extradiégétique[387]. » Aussi, s'inscrivant plus ou moins dans les pas de L. Marin, J. Du Verger avance une thèse conséquente : « les aspects géographique et cartographique de l’œuvre, qu'ils soient d’ordre textuel ou pictural, sont bien le reflet d'une perception spatiale et mentale de l'espace à l'époque[388]. »

Pour finir, selon F. Reitinger ces deux cartes eurent des répercussions inattendues : « More and his publishers thus set a precedent in which nonrelational modes of visual representation such as the cosmographical charts in the works of Nicolaus Cusanus or Hartmann Schedel became outmoded and esoteric. While medieval aggregation schemes with their vertical alignment and hierarchical layers were ousted, scale maps, top plan views, and other relational representations received growing attention[389]. » Ajoutons un dernier mot pour signaler que la description de l'île d'Utopie au Livre II fut aussi réinterprétée sous forme cartographique par deux fois au moins (voir plus bas « Influence »), et plus d'une fois en gravure (voir ci-contre à droite) ; tandis que la description de la vie sur l'île fut plusieurs fois réinterprétée sous diverses formes de représentation (récemment en bande dessinée[390]).

La carte de 1516[modifier | modifier le code]

Au XXIe siècle, l'auteur de cette première carte de l'île d'Utopie n'a pas encore été identifié avec certitude[391], bien qu'elle soit communément attribuée à Gerhard Geldenhauer (dit « Noviomagus ») depuis le milieu du XXe siècle (voir plus haut « La première carte de l'île d'Utopie »)[392],[n 71]. Comme expliqué juste au-dessus, la carte est à lire avec le texte sous la main : les passages du Livre I, ainsi que l'ouverture puis l'intégralité du Livre II (le lecteur d'alors était obligé de faire des allers-retours). Inversement, le texte de Th. More ne se lit pas sans sa carte, sans y faire retour lorsque l'île d'Utopie est mentionnée par le navigateur Raphaël Hythlodée.

D'une certaine manière, la carte de 1516 intitulée « Utopiæ insulæ figura » est plus fidèle au texte ouvrant le Livre II que celle de 1518 : « la "Figure de l'île d'Utopie" reproduit les détails pittoresques donnés au début du Livre II de l'Utopie, dit A. Prévost[393]. » Par exemple : l'isolement de l'île est représenté (l'isthme est déjà creusé), la forme de croissant est suggérée, les difficultés d'accès sont indiquées (le rocher qui se dresse à l'entrée de la baie), la circularité du fleuve est respectée, la répartition équidistante des villes est symbolisée, la capitale est située au centre de l'île (bien que son nom soit écrit juste au-dessus), les défenses et les fortifications sont représentées (la tour de défense qui se dresse sur le rocher, les murailles de la capitale), le commerce maritime est rappelé (un bateau est au mouillage[394], un autre arrive ou quitte l'île, tandis qu'on aperçoit des voiles à l'horizon en haut à droite de la carte). Pour Suzanne Gély : « Les deux caravelles […] nous transportent bien vers les nouvelles îles et le Nouveau Monde découverts par Colomb et Vespucci[395]. »

« VTOPIAE INSVLAE FIGVRA ».Gravure de la carte de l'île d'Utopie réalisée pour la première édition(« Source : Gallica — Bibliothèque Nationale de France »)

Un détail important est relevé par L. Marin : « l'artiste anonyme [a] écrit trois ''toponymes'', Civitas Amaurotum, Fons Anhydri, Ostium Anhydri, sur ou dans la carte de l'île[396]. » C'est-à-dire que les noms de la capitale Amaurote, de la source et l'embouchure du fleuve Anydre sont indiqués sur la représentation de l'île en respectant les conventions cartographiques de ce début de XVIe siècle (à la différence de la carte de 1518). J. Du Verger remarque une autre ressemblance avec les cartes géographiques d'alors : « En plaçant ainsi l’île d’Utopie au centre de la gravure, on pourrait conclure qu'elle est située au centre même des quatre points cardinaux »[397]. À l'ouverture du Livre II, la capitale de l'île d'Utopie est située au centre de l'île, le texte latin dit « au nombril de la terre » (« in umbilico terrae sita ») ; peut-être faut-il rappeler ici la remarque d'A. Prévost : « cette qualification, empruntée aux cartes du Moyen-Âge, s'appliquait de droit à la Ville par excellence, centre du monde, Jérusalem[398]. »

A. Prévost relève un autre détail important : « L'orientation de la carte est révélée par un trait particulier : la forme même de l'île qui est celle d'un croissant d'une nouvelle lune, une lune "re-naissante" ; l'entrée de la mer est donc tournée vers l'Est, au bas de la carte[393]. » Effectivement, pour caractériser la topographie de l'île d'Utopie Th. More inventa une expression au début du Livre II : « in lunae speciem renascentis », cet image du « croissant » se prolonge dans la circularité de l'île : « Cette circonférence intérieure protège la capitale dans une sorte de "matrice" ; après la lune "renaissante", le vocabulaire de la description géographique de l'île au début du Livre II souligne, du reste, cette anthropologie : "les flots font du sein de cette terre, presque tout entier, un port", où l'étonnant terrae alvus évoque l'image du ventre maternel bientôt confirmée par le mot sinus ; l'entrée dans ce golfe est protégée par de dangereuses fauces, qui sont la "gorge" de ce corps, et la capitale se trouve tamquam in umbilico terrae, "comme au nombril de la terre"[81]. » Pour Louis Marin : « l'île en son centre est un alvus, un ventre, une matrice ou un estomac »[399] ; L. Marin rend « fauces » ainsi : « le goulet du port intérieur (mais aussi, la gorge, le cratère étroit) est source d'effroi et de terreur[399]. » Pour J. Du Verger : « Ce port intérieur représente métaphoriquement la ''matrice séminale de l’île''. L’entrée de cette matrice est d’ailleurs décrite avec les termes anatomiques fauces (la partie supérieure de la gorge) et canales (le canal de la respiration). Tous ces éléments font de l’île un ''organisme féminin'' et la similitude de la gravure de 1516 avec les planches anatomiques de l'époque représentant le sexe féminin est frappante[400]. »

Comme le rappelle S. Gély : « On n'a pas manqué de noter une analogie entre la description ainsi que les illustrations successives de l'Utopie (surtout l'insulae Utopiae figura de 1516), et la carte, ou plutôt le schème de la Grande-Bretagne »[401]. Par exemple, à propos de la largeur de l'île Brian R. Goodey écrit : « From the initial description of Utopia, the reader is immediately struck by parallels with the geography of the British Isles. […]. The two-hundred-mile width was noted as equivalent to the breadth of England in the Saint Albans Chronicle, published in 1515, […]. The Utopian dimensions are undoubtedly based on the English model, but the crescent shape is, of course, a fantasy[402]. » Selon S. Gély, sous le « schème de la Grande-Bretagne », il faut voir « Albion, l'île blanche des symboles primordiaux, dont en quelque manière l'ouvrage morien figurerait une renaissance rêvée[401]. » Pour elle : « Ainsi suggéré, l'éclat blanc de l'astre à sa nouvelle ''naissance'' annonce peut-être la résurrection attendue par Thomas d'une patrie déchue en ''dystopie'' au livre I, promue en ''eutopie'' dans l'''utopie'' du livre II. Quant au préfixe re-, la transposition de l'expression ''lunae renascentis'' en ''croissant de lune'', exacte pour ce qui est du dessin, en réduit la signifiance[401]. »

Placée au verso de la page de titre de l'édition princeps, la carte de 1516 porte un titre « Utopiæ insulæ figura » qui permettait peut-être aux lecteurs de savoir à quoi ils avaient affaire : une représentation de l'île d'Utopie mentionnée dans le titre du livre. « Les termes latins figura, imago, pictura et tabula désignaient indifféremment une carte, un texte ou une illustration[403]. » De fait, ce titre n'indique pas au lecteur qu'il a expressément affaire à une carte ; tel qu'employé ici, le mot « figura » compris au sens de « forme » ou « silhouette » paraît s'inscrire dans le champs sémantique des mots latins utilisés par Th. More à l'ouverture du Livre II : celui du corps humain (alvus, fauces, canales, etc.). De son côté, dans une perspective esthétique, Alain Rabatel propose l'interprétation suivante : « Le titre ''VTOPIAE INSVLAE FIGVRA'' indique une centration unique sur Utopie par rapport à l’organisation verticale qui organise la hiérarchisation des plans, depuis le premier plan avec la nef, l’île au centre, puis le continent à l’arrière-plan : cette organisation de bas en haut suggère un trajet et semble indiquer que, loin de devoir se focaliser sur la seule île d’Utopie, il faut prendre en compte la totalité du parcours et des relations entre les territoires[404]. »

D'une carte à l'autre[modifier | modifier le code]
« Au récit de quelques uns, dit Raphaël Hythlodée, voire que la qualité du lieu en donne des siffusians indices : Ceste Isle n'estoit pas anciennement environnée de mer : & que Utope qui luy donna le nom (car elle estoit premièrement dicte Abraxa) retira ce peuple de la vie rustique qu'il menoit, & l'induit à une forme de vivre plus humaine & civille, en laquelle ils surpassent à présent plusieurs nations de la terre. Ce premier possesseur de l'isle l'ayant prinse tout à un coup, il coupa environ cinq lieues de terroir, par lequel elle estoit contiguë à d'autres provinces : & par ainsi estant environnée de mer, en fit une Isle […]. En cette Isle sont 54 grandes Citez fort magnifiques, toutes d'une mesme langue, loix & institutions, & quasi basties d'une mesme façon, autant que le lieu & situation le peut permettre. Elles sont distantes l'une de l'autre viron sept à huict lieues : si bien qu'un homme de pied peut aller de l'une à l'autre en un jour. Trois prudens & anciens Citadins de chaque Cité, vont tous les ans en Amaurote (qui est la Metropilitaine de l'Isle, & située au milieu d'icelle) pour traiter des affaires de la République. Chaque cité n'a moins de six ou sept lieuës de terroir aux environs, ny ne désire aucunement dilater ses bornes attendu qu'ils se réputent plustost laboureurs des champs qu'ils possèdent, que maistres absolus[405]. » Gravure de François van Bleyswik à la page 99[n 72] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de F.N.D. datée de 1616.

En 1517, dans la nouvelle composition de l'édition publiée à Paris chez Gilles de Gourmont, la carte fut supprimée. Dans les éditions bâloises de 1518 une nouvelle carte faisant clairement référence à celle de 1516 fit son apparition. De nombreux critiques et commentateurs ont vu dans cette réintroduction d'une carte l'importance de la représentation cartographique dans le texte de Th. More (à l'exemple de L. Marin évoqué plus haut).

Jean Du Verger écrit ainsi : « il nous apparaît que la fonction des deux gravures liminaires est à la fois de nous présenter, à l’instar des cartes de l’époque, les principaux linéaments de l’œkoumène utopien et d’en accréditer l’existence[406]. » Prenant du recul sur le livre, J. Du Verger avance :« l’Utopie nous paraît être avant tout un instrument heuristique : les espaces géographiques qui la trament obligent le lecteur-voyageur à regarder la carte fictionnelle posée devant lui comme en un miroir[407]. » Par conséquent selon lui : « Il apparaît donc que les lieux n’ont pas de véritable sens en eux-mêmes ; ce qui a du sens, c’est le voyage, sous la conduite de ce navigateur de l’imaginaire qu’est Raphaël Hythlodée[408]. » J. Du Verger conclut : « La carte d'Hythlodée n'est, en somme, qu'une succession de lieux-prétextes destinés à révéler les étapes qui vont mener le lecteur vers la Cité morienne idéale : espace interstitiel situé aux confins de la réalité et de la fiction[408]. »

Considérant les deux cartes, S. Gély écrit de son côté : « Or quant à l'évolution de l'insulae figura, qu'il s'agisse seulement d'Utopia ou de la grande île Angleterre, ou encore des deux à la fois, le texte et les illustrations qui, successivement, l'enrichissent, de l'édition de Louvain (1516) à celle de Bâle (1518), ces "figurae" la dessinent, au sein même et à l'appui d'un ludus révolutionnaire, dans une vision englobante qui inclut des allers-retours entre l'ancien et le nouveau, le même et l'autre[401]. » Pour Guillaume Navaud, d'une part : « Une telle carte imaginaire peut être considérée comme une métaphore iconique de la fiction philosophique en général, et du genre utopique en particulier. C'est bien en effet dans le blanc de la terra incognita apparaissant sur des planisphères comme celui de Waldseemüller que s'inscrit la carte de l'Utopie ; plus largement, c'est l'existence de cet espace vierge — ou de cette page blanche — qui constitue le lieu où peut se déployer l'invention de More[409]. » D'autre part : « la carte d’Utopie emblématise toute la complexité de l’ouvrage de More et de ses différents niveaux de lecture : le sens littéral ou historique (la description factuelle) s’y métamorphose en sens moral ou allégorique (le traité philosophico-politique), avant d’ouvrir vers un sens anagogique ou prophétique qui confère in fine à L’Utopie une dimension chrétienne[410]. »

La carte de 1518[modifier | modifier le code]

En mars 1518, une troisième édition du livre de Th. More est publiée avec une nouvelle carte intitulée « Utopiæ insulæ tabula », elle est reprise sans titre dans l'édition ne varietur de novembre 1518. Sans nul doute aujourd'hui, la carte de 1518 fut gravée par Ambrosius Holbein[411]. Cette nouvelle carte reprend certaines composantes de la première : représentation de détails géographiques donnés au début du Livre II (isolement de l'île, difficultés d'accès, circularité du fleuve, situation de la capitale, répartition équidistante des villes, leurs défenses et leurs fortifications, etc.), reprise des embarcations et, plus globalement, poursuite du symbolisme. Nonobstant, « cette seconde version est moins fidèle que la première à la topographie décrite par Hythlodée »[391], des différences flagrantes sont là (voir plus haut « 1516 la première carte de l'île d'Utopie » pour une brève comparaison).

Parmi les ressemblances et les continuités, J. Du Verger remarque ceci : « Si l'on examine […] les codes cartographiques de l'époque, on observe qu’à l’instar de l’Atlas Catalan (c.1375) d’Abraham Cresques, les deux gravures schématisent les villes sous la forme de petits châteaux[412]. » De son côté, A. Prévost note : « détail curieux, le contour de l'Île dans l'édition de 1518 reproduit exactement la carte d'Utopie de 1516[207]. » Parmi les différences et les ruptures, certaines sont évidentes selon J. Du Verger : « Si l’on compare les deux gravures, on passe d’une vue en plan, dans la gravure de 1516, à une vue en perspective dans celle de 1518[413]. » En revanche d'autres sont plus subtiles, comme sur le pavillon de la caravelle où il est désormais inscrit « N.O.R. »[189] : « Le "R" ajouté à N.O. selon l'épigraphie du temps, serait la première lettre de Restauro, dit A. Prévost. L'énigme des trois lettres réunies indiquerait un Ambrosius Holbein refaisant la carte d'Utopie dessinée une première fois par Gerhard Geldenhauer pour l'édition de 1516[207]. » S. Gély observe : « De la gravure de 1516 à celle de 1518 […] le croissant, qui déjà tendait à retrouver le cercle idéal, s'est encore arrondi en plénitude close, alors même que voiles et vagues ouvrent le rêve vers d'autres abords[401]. » A. Prévost abonde : « [Le dessin] ne cherche nullement l'exactitude topographique mais s'inscrit dans un cercle, dont la perfection rappelle les vertus suprêmes de cette inspiratrice des communautés politiques, l'Utopie[207]. »

Aussi, A. Prévost signale que la carte de 1518 prolonge d'une certaine façon un passage du texte[414] de Th. More : « La gravure beaucoup plus symbolique de l'édition de Bâle [montre] une Utopie qui atteint son équilibre par la rencontre avec le Christianisme : les pinacles y [sont] surmontés de croix »[393]. Absentes de la carte de 1516, ces croix invitent non seulement à interpréter cette nouvelle carte différemment, mais aussi à interpréter le texte du Livre II autrement : se pourrait-il que depuis l'édition princeps des nouvelles d'Utopie nous soient parvenues ? Se pourraient-ils que les Utopiens aient adopté le christianisme ? Pour G. Navaud : « les croix surmontant les clochers d'Utopie inviterait à dépasser le second niveau de lecture (philosophique et moral) pour atteindre une lecture mystique de l'Utopie. En effet, bien que les Utopiens soient encore païens au moment où Hythlodée aborde dans leur île, le credo des Utopiens sur lequel Hythlodée conclut sa description du contient un appel à la conversion réciproque des Utopiens et des autres peuples à la meilleure religion et à la meilleure forme de gouvernement, ce qui ouvre la voie à une lecture de L'Utopie comme préfiguration de la cité céleste »[415].

Page 12, carte de l'île d'Utopie (de la main d'Ambrosius Holbein), édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Com a permissão Biblioteca nacional de Portugal »).

Surtout, une autre différence saute aux yeux : la carte de 1518 paraît inverser celle de 1516. Pour A. Prévost : « Il y a dans cette inversion un arcane : l'Utopie est à lire dans un miroir, le miroir de l'ironie : c'est le contraire qu'il faut comprendre, et le miroir de l'ésotérisme, l'Utopie est un monde inversé »[416]. Cet effet de miroir, S. Gély l'observe dans une autre nouveauté de cette carte de 1518 : « Des guirlandes semblent soutenir l'île en forme de médaillon ou de miroir[401]. » De son côté, G. Navaud considère que « Holbein accentue ainsi l'effet de perspective, en faisant du cadre de la gravure une sorte de fenêtre à travers laquelle est vu l'ensemble de la scène[417]. » L. Marin relie ces guirlandes à l'ensemble de la représentation : « Les festons et les médaillons accompagnant les noms des lieux, la carte frontale de l'île démontrent que Utopia, l'île, la carte n'est qu'une représentation, une image de choses faite de mots[418]. » Tandis qu'A. Prévost estime pour sa part : « Les guirlandes qui soutiennent le médaillon suggèrent la distance esthétique qui maintient l'Utopie dans le monde "surréel" de l'Ailleurs[416]. »

Autre nouveauté de cette carte : « Trois personnages dont deux en dialogue, occupent l'avant-scène[401]. » Parmi ces trois personnages, deux sont identifiables avec certitude : le premier, R. Hythlodée, est comme juché sur un cartouche à son nom (« Hythlodaeus ») ; le second personnage, son épée l'identifie comme un soldat. Quant au troisième personnage, son indétermination laisse libre cours à interprétation. Ainsi, pour S. Gély il s'agit de « Pierre Gilles »[419]. Pour L. Marin : « le narrateur Hythlodaeus, indique du doigt l'île à More, sans qu'il la regarde, il rend visible le merveilleux par la parole »[420] ou, différemment formulé, « [Hythlodée] lui raconte son voyage, il lui montre, il lui fait voir, par sa description en langage, l'île merveilleuse[396]. » Pour A. Prévost : « More se tourne vers Hythlodée pour lui exposer ses problèmes ; Hythlodée montre du doigt l'île d'Utopie, clé des solutions[207]. » De son côté, J. Du Verger s'arrête sur la posture du navigateur lusitanien : « Le geste d'Hythlodée fait songer à celui de la figure allégorique d'Astronomie guidant Ptolémée dans son observation de la voie lactée, dans la gravure que l'on peut voir dans la Margarita philosophica… de Gregor Reisch publiée en 1517 à Bâle »[421]. L. Marin remarque une dernière chose étrange : aucun des trois personnages ne « regarde l'île et/ou sa carte dans l'espace du monde, dans l'espace de l'image[396]. » Selon lui : « [L'île d'Utopie] est devenue objet de langage, d'écoute et d'écriture, un texte et nous — qui allons lire l'Utopie de Thomas More — voyons son image et rêvons ce que l'image représente, nous ne la voyons qu'à travers le dialogue, le récit, et la description que ces figures représentent, comme l'ekphrasis que le récit de l'un et l'écriture de l'autre ont construite : la fiction[396]. »

Plus largement L. Marin considère que l'inscription des « toponymes », non pas sur la carte comme dans celle de 1516 mais « dans trois cartouches qui sont tenus suspendus par des guirlandes accrochées au cadre de la représentation »[422], est un indice non seulement pour lire la carte de 1518 mais aussi l'Utopie. Ainsi : « Ils montrent obliquement cette partie irreprésentable du signe iconique, cette partie qui, si elle était représentée, neutraliserait et annulerait, par son opacité, ce que la représentation représente. Ils montrent que l'Utopie (l'île, la carte) est seulement une représentation, une ekphrasis discursive, une fiction des choses par les mots. Mais ils montrent aussi, et inversement, que toute représentation recèle, par ses bords et ses limites, une utopie, la fiction d'un désir d'ailleurs, réalisée ici même, la promesse de bonheur d'un voyage avec la fiction d'un retour dans la patrie[423]. »

Plus largement aussi, A. Prévost voit dans la carte de 1518 une sorte d'achèvement : « La gravure de l'Île d'Utopie, […], montre, prête à appareiller, la caravelle de l'aventure du Nouveau Monde, aventure coloniale pour les uns, initiatique pour les autres. Le personnage du soldat affiche par son attitude le scepticisme et l'agressivité, son désir de conquête et la force des armes. Le sage, au contraire, se prépare à l'aventure intérieure : il regarde et écoute avidement Hythlodée, prophète et visionnaire, qui du bras amorce le mouvement anagogique et dessine la spirale ésotérique — visible dans la forme de l'île — qui entraîne vers l'éternel[424]. »

Carte de l'île d'Utopie datée de novembre 1518. Le « memento mori » une fois isolé. (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)
Carte de l'île d'Utopie datée de 1516. Le crâne apparaît lorsque les autres éléments de la composition sont abstraits. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

Par ailleurs, le patronyme des deux frères qui collaborèrent aux éditions de 1518 amena certains commentateurs à rapprocher un célèbre tableau réalisé en 1533 par Hans Holbein le Jeune de la carte gravée pour l'Utopie en 1518 par Ambrosius Holbein. Ce tableau s'intitule Les Ambassadeurs, sa particularité est de représenter au bas de la composition un crâne humain en anamorphose[425]. Quel est le rapprochement avec la carte de l'Utopie ? Pour schématiser[426], on pourrait lire la carte « comme l'anamorphose d'un crâne humain — la carène du vaisseau principal dessinant des dents, tandis que la forme circulaire de l'île délimite[rait] les contours d'un crâne[427]. » Pour L. Marin, la présence d'un crâne dans la carte de l'île d'Utopie « contient un avertissement terrible, presque caché : le crâne des Ambassadeurs, le symbole de la mort, symbolisant également le destin de tout pouvoir totalitaire qui tenterait de s'emparer de la liberté utopique[428]. » Remarquant le crâne mais ignorant le texte de L. Marin, Malcolm Bishop propose une autre interprétation : « The more likely explanation is that either from the start, or originating in the accidental appearance of the first map, there was a specific commission from Erasmus to provide a new pun on More’s name[429]. » M. Bishop explique ainsi le jeu de mots latin dont il est question : « This visual pun, based on the Latin for death, Mors, has lasted well, with Mori meaning both ‘of More’ and ‘of death’. The coupling of the words memento mori ‘remember death’ is still current in English usage long after Latin has ceased to be the universal language in which More and Erasmus were as comfortable as their own[430]. » G. Navaud rend ainsi le jeu de mots pour les francophones : l'expression « Memento mori signifie ''souviens-toi de la mort'', mais memento Mori signifierait ''souviens-toi de More'' : la présence du crâne pourrait donc dissimuler un jeu de mots sur le patronyme de More, à l'image du titre latin de l'Éloge de la folie d'Érasme, Encomium Moriae (publié en 1511), qui fait allusion au dédicataire de l'ouvrage, qui n'est autre que More[431]. » Poursuivant les réflexions de L. Marin et M. Bishop dans une autre direction, G. Navaud propose cette interprétation : « La carte d'Utopie dissimule une vanité au sens pictural et philosophique du terme : un memento mori. Le spectateur est ainsi invité à une double lecture : selon une perspective explicite et objective, il est face à une carte géographique, aussi stylisée soit-elle ; tandis que selon une perspective implicite et subjective, il est confronté à une vanité dont la portée est philosophique et morale. La carte redouble ainsi sous une forme visuelle ce que L'Utopie construisait sous une forme littéraire, à savoir l'ambivalence entre la description factuelle et le message philosophique[432]. »

Pour terminer ce rapide tour des différentes interprétations possibles de ces deux cartes, ce jugement de D. Grace sur la carte de 1518 pourrait fort bien s'appliquer à la carte de 1516, ainsi qu'aux cartes utopiques qu'elles ont inspirées ou influencées : « The map of the island engraved by Holbein maintains the illusion but is itself illusory : the place — no place — is impossible to map. It is a place so remote that it lies beyond imagination and so strangely wrought that it seems to be mere nonsense[433]. »

La langue utopienne (l'alphabet & le quatrain)[modifier | modifier le code]

Aussi emblématique que les deux cartes ce parerga, comme celles-ci, n'a pas encore révélé tous ses secrets. Communément attribué à Pierre Gilles[434], l'auteur de cet alphabet utopien n'est toujours pas identifié avec certitude[n 73]. Présent dans l'édition princeps, supprimé en 1517, l'alphabet réapparait dans les éditions de 1518 (la composition est revue, les lettres son retravaillées). Il faut noter que, dans ces deux éditions de 1518, la carte et l'alphabet utopiens sont présentés en regard comme dans l'édition princeps[n 74].Par trois fois[435] cette page obligea les imprimeurs à fabriquer des « poinçons spéciaux »[436], G. Marc'hadour rapporte que son exécution obligea T. Martens « à une dépense considérable »[97]. Pour éclairer cette page, Christophe Vielle rappelle le contexte d'alors : « Le complément que Gilles en tant qu'éditeur apporte à l'Utopie s'inscrit ainsi dans un double contexte de la Renaissance aux Pays-Bas : celui de l'apogée d'Anvers comme métropole commerciale et culturelle cosmopolite, ouverte sur les nouveaux mondes et curieuse de leurs étrangetés ; et celui du cercle des humanistes philologues gravitant autour de l'Université de Louvain, à l'origine de la fondation du Collège des Trois Langues (Collegium Trilingue) en 1517[437]. » Ainsi, outre le travail des humanistes autour du grec, outre la découverte des langues du nouveau monde, c'est à la question du langage comme tel que renvoie cette page. Pour Jean-Claude Margolin : « On ne dira jamais assez, […] l'importance de cette langue utopienne, jetée, dès l'ouverture de l'ouvrage, en pâture à notre curiosité et à nos réflexions philosophico-linguistique[438]. »

« VTOPIENSIVM ALPHABETVM » et « Tetrastichon vernacula utopiensium lingua » (vraisemblablement créés par P. Gilles), édition de 1516 chez Thierry Martens. (« Source : Bibliothèque Mazarine »)

Placée en page 3 dans l'édition princeps, placée en page 13 dans les éditions de 1518 (après les lettres d'Érasme et de G. Budé, après le poème d'Anemolius), cette page montre « l'unique témoignage direct sur ce que pourraient être l'idiome et le système graphique du pays imaginaire[436]. » Émile Pons présente brièvement cette « invention linguistique » qui revêt « une triple forme » : « More nous donne : 1° des noms propres, 2° un alphabet, 3° un échantillon de la langue de ses ''indigènes'', ces trois éléments étant, il va de soi, forgés de toutes pièces[439]. » À l'observation, « les lettres de l'alphabet utopien résultent de la combinaison de cinq formes géométriques de base »[436]. Pour A. Prévost : « La forme des lettres de l'alphabet est essentiellement fonctionnelle. Cinq figurines, que des points, des traits que l'orientation permettent de distinguer, ont suffit pour le constituer[434]. » Comme le détaille Sébastien Hayez : « Les 6 premières lettres sont constituées de cercles, les 5 suivantes de demi-cercles, le m est un triangle quand les 4 suivantes sont des angles, enfin les 6 dernières lettres sont des carrés[440]. » É. Pons note que les « lettres utopiennes n'ont pas de nom spécial ; elles sont désignées par la lettre anglo-latine correspondante, et dans l'ordre de l'alphabet latin, a, b, c, d, e, f, etc.[441] » S. Hayez relève que les « lettres j, v, w et z sont absentes, conformément à l’alphabet latin[190]. » Ce qui pourrait être un indice livré au lecteur latiniste ; autre indice éventuel relevé par S. Hayez : « l’alphabet n’est pas bicaméral, c’est-à-dire qu’il ne comporte pas de différenciation entre majuscules et minuscules. More élimine cette distinction apparue à la fin du VIIIe siècle avec l’écriture caroline voulue par Charlemagne, et modèle des premières écritures humanistes italiennes[190]. » Autre détail pointé par É. Pons : « les signes majusculiformes qui demeurent évoquent presque tous des majuscules grecques dont la valeur est simplement différente[442]. » Cependant, É. Pons souligne que cinq lettres de l'alphabet (g, h i, k, l) paraissent renvoyer à un autre alphabet : elles « ne procèdent pas, directement ou indirectement, de l'alphabet grec, et semblent s'apparenter plutôt, mais sans aucune recherche précise, à des signes orientaux[441]. » Selon J. Duncan M. Derrett, ces signes orientaux pourraient s'inspirer d'une langue parlée en Inde : « The shape of the Utopian letters could be said in a way to conform to a traveller's report on the appearance of the Malayalam script, which must have been known to many Europeans at the time. In particular one is struck by the neat way in which the seven basic characters are by modifications converted into an alphabet. The letters corresponding to G to L inclusive have a distinctly South Asian appearance, and the row of modified Os at A to F inclusive recall the Malayalam script in their general appearance[443]. »

Page 13, « Utopiensium Alphabetum » et « Tetrastichon vernacula utopiensium lingua », édition de novembre 1518 chez Johann Froben. (« Com a permissão Biblioteca nacional de Portugal »).

Quant à la langue, selon C. Vielle : « l'utopien se présente comme une langue flexionnelle dont la phonétique, la morphologie et le lexique combinent des traits sémitiques et indo-européens, en particulier indo-aryens et grecs[444]. » Décrite comme une langue perse par R. Hythlodée au Livre II, É. Pons reconnaît quelques ressemblances : « la prédominance des terminaisons en a et an, les terminaisons en -mi (''maglomi, pagloni''), en -in (''barchin, bodamilomin''), les désinences verbales en -em (''laborem''), en -ta (''polta'') et en -me (''dramme'') constituent bien des ressemblances phonétiques suffisantes avec la vieille langue persane pour satisfaire l'oreille d'un public à la fois ignorant et cultivé, et pour dissimuler également les racines latines ou grecques — surtout grecques — sur lesquelles More a forgé ses fantaisistes vocables iraniens[445]. » Pour J.-M. Racault : « On se bornera à y remarquer la présence de racines latines (voluala, traduit par libenter, volontiers, est apparemment un composé de volo), grecques (gymnosophon est donné pour équivalent de philosophia) et d'un système de flexion apparenté à celui des langues classiques (ha = ''me'', accusatif ; he = ''moi'', nominatif ; chama = ''île'', ablatif ; chaman = ''île'', accusatif). C'est donc du côté de l'Antiquité qu'il faut chercher les modèles de la langue utopienne, à défaut de pouvoir en reconstituer les structures : l'unique échantillon qui nous en soit donné ne l'autorise guère »[436]. Pour C. Vielle : « Que la langue utopienne soit proche du persan (le nom du dieu suprême des Utopiens est l'iranisant Mythra), ou en d'autres mots (modernes), qu'elle appartienne au groupe linguistique indo-iranien, nous met cette fois sur la piste de l'Inde, à laquelle le vocable utopien apparenté au mot grec désignant les ''gymnosophistes'' ou philosophes indiens renvoie aussi. Le nom du ''chef'', Boccas (avec une majuscule), évoque lui-même à la fois le dieu Bacchus (Dionysos) que l'antiquité fit voyager en Inde, Boctus le roi indien de l'encyclopédie médiévale de Sydrac, et le roi indien historique Bhoja[444]. »

Sinon, plus globalement, la présence de cet alphabet pourrait servir plusieurs desseins. Pour Nicole Guilleux : « C’est là un topos valorisant, qui révèle la maîtrise de l’écriture par les utopiens. Indices remarquables d’une compétence supérieure à la simple pratique d’une langue, les inscriptions connotent alors le caractère vénérable et prestigieux du peuple qui les a produites[446]. » Réfléchissant à la praticité d'un tel système d'écriture, S. Hayez note : « Cette organisation ne renvoie à aucune logique propre aux systèmes d’écriture connus. More semble chercher dans cette organisation une façon d’effacer toutes références culturelles ou historiques[190]. » Replaçant ce système au sein de la civilisation utopienne, S. Hayez avance une première hypothèse : « Le choix de formes géométriques basiques peut donc s’expliquer par une volonté politique de redéfinir la culture sur une base neuve, et d’offrir aux citoyens une écriture la plus dépouillée possible et facilement reproductible, les non-lettrés pouvant dès lors rapidement acquérir les tracés nécessaires à son écriture, le statut insulaire pouvant expliquer aussi la singularité de ce système d’écriture[190]. » Voici la seconde hypothèse de S. Hayez : « Esthétiquement, le système d’écriture semble totalement original, les lignes composées dans ce caractère ont davantage l’apparence de notations mathématiques, voire d’un message crypté[190]. » C'est sur ce dernier point qu'insiste A. Prévost, selon lui : « L'alphabet des Utopiens conduit le lecteur à considérer l'aspect kabbalistisque de l'œuvre[447]. » Ainsi pour A. Prévost : « L'alphabet et le quatrain de P. Gilles en langue utopienne ne constituent pas une mystification, un canular d'étudiants prolongés. Ils sont, en fait, une parabole qui suggère au lecteur que le texte de l'Utopie est ''piégé'' : c'est un langage particulier qui nécessite un décryptement minutieux. Les impatients, qui ne prennent pas le temps d'appliquer les grilles indiquées par More, tombent dans une cascade de contresens et ne trouvent plus devant eux qu'un texte incohérent[448]. »

De son côté, à la dernière phrase de son article, J.-M. Racault réinscrit cet alphabet utopien dans une problématique plus large : « Voyages, entretiens, traductions, messages, livres, tout cela est mis en jeu dans le texte moréen ; la question des langues en Utopie n'est qu'un aspect d'une problématique plus générale, celle de la communication[449]. »

Le texte du livre[modifier | modifier le code]

« Or comme quelque jour j'estois en l'église de Nostre-Dame, (qui est un fort beau temple, bien honoré & fréquenté du peuple) pour illec ouyr la messe, écrit Thomas More, […]. […] quand Pierre Gilles eut jecté l'œil sur moy il me vient saluer, & ainsi que je me disposois à luy respondre, il me rompit un peu ma parolle, disant : — Amy vois-tu ce personnaige là (me monstrant celuy avec lequel je l'avois veu parler) je le vouloys mener à ton hostellerie. […]. Il se nomme Raphaël, & le surnom de sa race est Hythlodeus, personnaige non indocte en la langue latine, en grec très causant, où il a plus estudié qu'en latin, pource qu'il s'estoit totalement adonné à la philosophie ; […][450]. » Gravure de François van Bleyswik à la page 5[n 75] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de Jean Le Blond datée de 1550.

Exégèses religieuses[modifier | modifier le code]

Th. More fut un fervent chrétien. Il est vénéré comme saint par l'Église catholique (saint Thomas More), béatifié, en 1886, par le pape Léon XIII et canonisé, en 1935, par le pape Pie XI[451]. Dans le calendrier liturgique, à partir de 1970, son culte et sa fête sont étendus à l'Église universelle par le pape Paul VI. En l'an 2000, le pape Jean-Paul II le fait saint patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques[452],[453]. Parmi ses écrits et ses ouvrages qui témoignent d'une spiritualité profonde, on peut citer son Dialogue du réconfort dans les tribulations[454].

L'Utopie, sans être un écrit proprement religieux, est un texte qui fourmille de référence aux écrits religieux, notamment à la Bible. Dans son édition de l'Utopie[318], André Prévost recense toutes ces références (voir ses notes complémentaires), et il propose une exégèse religieuse du texte de Thomas More dans son introduction au texte.

Lectures politiques[modifier | modifier le code]

Quelle est la politique, quelle est la visée politique ou quel est le propos politique de Th. More[455] ? Peut-on réellement y voir les prémices du socialisme ou du communisme ? S'adressait-il directement au peuple ? Les lectures politiques faites de l'Utopie se sont attardées sur l'une ou plusieurs de ces questions, certains commentateurs ne s'attardèrent que sur le Livre I ou sur le Livre II, certains commentateurs s'attardèrent sur un point politique précis traversant tout l'Utopie, quand d'autres commentateurs s'attardèrent à la manière dont l'Utopie fut rédigée et présentée au lecteur. Schématiquement, il y a deux façons d'aborder politiquement l'Utopie : la présentation des propos et des propositions politiques (écriture, éditions, formulations, etc.) ; les propos, les propositions et les réalisations politiques en elle-même (leurs principes, leurs contenus, leurs faisabilités, etc).

Une écriture politique[modifier | modifier le code]

Pour commencer, il faut peut-être s'attarder sur la rhétorique qui innerve ce livre. Selon Laurent Cantagrel :

« Si le lettré de la Renaissance, homme du livre et de l'écrit autant, sinon davantage, qu'homme du discours public, continue à considérer son travail d'écriture comme une variante de l'art oratoire, c'est parce qu'il le pense comme destiné à un public sur lequel il veut exercer une action (et non pas seulement une émotion esthétique). Rappelons que les débats de l'époque sur la rhétorique et l'éloquence impliquent la question de savoir si le philosophe doit participer activement à la vie de la cité[456]. »

Pour Miguel Abensour, c'est l'écriture même de l'Utopie qui est politique, pas simplement sa forme ni la tradition dans laquelle elle s'inscrit[455].

Des propositions politiques[modifier | modifier le code]

Dans l'Utopie, les personnages Th. More et Raphaël Hythlodée tiennent un grand nombre de propos politiques et ils exposent un nombre impressionnant de réalisations politiques. Tout ou partie de ces propos et réalisations politiques furent questionnés par les commentateurs.

Observations philosophiques[modifier | modifier le code]

Th. More étudia à Oxford, il y eut comme maîtres William Grocyn et Thomas Linacre. Ce dernier forma le Cercle d'Oxford, une brillante coterie de lettrés qui comptait parmi ses membres John Colet, William Latimer et Grocyn. Auprès de ce dernier, More reçu des leçons de philologie, de critique et d'exégèse ; tandis que Linacre lui enseigna et lui expliqua Aristote[14]. Le clin d'œil à Platon dans le « Sizain d'Anémolius » signale que More fut familier de ses écrits, et quelques allusions dans L'Utopie signalent que More lut les écrits d'Augustin. Sans être un écrit proprement philosophique, il y a de la philosophie dans le texte de l'Utopie, certains interprètes de ce texte firent quelques observations philosophiques à ce sujet. (Marie Delcourt, Simone Goyard-Fabre, Jean-Yves Lacroix).

Approches littéraires[modifier | modifier le code]

L'Utopie a donné naissance à un genre littéraire à part entière, le genre utopique. Ce genre naquit de l'essor de la littérature au XVIe siècle, au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, un essor permis, entre autres, par le développement de l'imprimerie et l'augmentation progressive de la diffusion des livres dans les différentes couches de la société. Par ses caractères singuliers et pluriels (au croisement des récits de voyage, des propos et propositions politiques, de la vérité et de la fausseté, du sérieux et du futile), le genre utopique, l'Utopie, sont étudiés aujourd'hui sous le genre littéraire narratif. L'Utopie est alors abordée comme une fiction : l'épopée d'Utopus qui conquiert Abraxa ou le récit de voyage de Raphaël Hythlodée.

Toutefois, la composition et l'écriture de l'Utopie emprunte à d'autres genres littéraires : épistolaire (la simple correspondance exemplifiée par la lettre d'Érasme à J. Froben, le genre épistolaire avec l'échange entre P. Gilles et J. de Busleyden, enfin l'épître avec la lettre-préface de G. Budé), poétique (les épigrammes conclusifs de l'édition de 1518), argumentatif (nombre de paraboles sont présentes dans l'Utopie, l'influence des fabliaux ne peut être exclue). Pour finir, une autre branche des études littéraires s'est penchée sur une composante importante de l'Utopie : la rhétorique. Et il ne faut pas oublier la satire ou le dialogue philosophique.

Traditions et inspirations[modifier | modifier le code]

Lorsqu'il rédige l'Utopie, Th. More emprunte et singe de nombreuses forme d'écrits dont il avait connaissance, par exemple : l'épopée, le fabliau, le récit de voyage, le dialogue philosophique ou la satire. Il met à profit toutes les dimensions de l'art rhétorique : sa tradition, ses composantes et la façon dont il est enseigné dans les écoles d'alors. Une dimension essentielle de l'art rhétorique est présente dans l'Utopie : l'oralité. À l'époque les livres sont lus à voix haute, ainsi chaque lecteur de l'Utopie lisait ce texte à voix haute.

Novations[modifier | modifier le code]

L'Utopie est un livre fondateur pour la pensée utopiste. Cette œuvre, ce livre, sont devenus la matrice littéraire d'un genre littéraire : l'utopie. Différentes formes d'écrits sont articulés différemment et créent ainsi une nouvelle forme d'écrit. C'est cette articulation qui fait le noyau d'un écrit utopique : la description d'un pays autre et la discussion de ses institutions. Rétrospectivement, ce sont ces deux éléments qui forment le genre utopique, ces deux éléments qui font d'une fiction littéraire : une utopie.

Ainsi, Raymond Trousson dans son Voyages au pays de nulle part, sous-titré : Histoire littéraire de la pensée utopique.

Abords de l'imagination et de l'imaginaire[modifier | modifier le code]

Dans l'Utopie, Th. More semble faire preuve d'une inventivité sans limite. Mais il ne fut pas le seul auteur à décrire une cité idéale, d'autres le firent avant lui et d'autres après lui. Aussi, certains interprètent ont vu dans cette récurrence des descriptions de cités idéales (certes fort diverses) une constante de l'imagination, une sorte de schème réflexif. (Claude Gilbert Dubois, Jean-Jacques Wunenburger).

D'autres interprètes se sont attachés à étudier cet imaginaire à l'œuvre dans l'Utopie (Louis Marin).

Utopia, ou l'utopie enfin nommée[modifier | modifier le code]

Une utopie parmi les autres[modifier | modifier le code]

Au XXIe siècle, il n'est pas un amateur ni une spécialiste de l'utopie qui n'oublie de rappeler que le mot « utopie » fut inventé par Thomas More en 1516. Puis, à la suite d'un raisonnement au premier abord logique, plusieurs corollaires suivent : d'une part le livre de Th. More est une utopie[457] et son auteur un utopiste[458], d'autre part l'Utopie marque une étape décisive dans l'histoire de l'utopie et l'histoire de l'utopisme[459] (voir dans la bibliographie « Première approche de l'Utopie, des utopies et de l'utopie »). Pourtant généralement écartées, des difficultés surgissent et s'amoncellent lorsqu'il s'agit de justifier l'emploi du terme utopie pour qualifier La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie et inclure ce livre et son auteur dans une histoire de l'utopie et une histoire de l'utopisme. Comme le rappelle Thierry Paquot : « Lorsqu'il publie Utopia en 1516, Thomas More ignore qu'il crée un genre littéraire et surtout qu'il introduit dans le vocabulaire ordinaire un mot inusable — du moins toujours utilisé — et controversé, car polysémique[460]. » En outre, comme le formule Norbert Elias : « Est-il besoin de rappeler que More n'est pas l'inventeur du concept d'utopie ni de l'ensemble des textes rassemblés sous cette étiquette[461] ? »

Pour le dire plus clairement et plus brièvement : ce n'est qu'a posteriori que l'Utopie fut considéré comme une utopie et que son auteur fut qualifié d'utopiste. Partant, aborder La meilleure forme de communauté politique et le nouvelle île d'Utopie de Th. More par le prisme de l'utopie c'est risquer une approche non exempte de contresens et/ou d'anachronismes conceptuels (littéraires, politiques, historiques, sociologiques, philosophiques, psychologiques, etc.). Ci-après, un court historique de l'introduction du mot utopie en français vise à remettre ses usages courants et académiques actuels en perspective ; ensuite, un bref rappel de l'évolution de la signification du mot utopie vise à marquer l'écart qui existe entre la signification de ce mot au XXIe siècle et le contenu d'un texte rédigé au XVIe siècle ; pour finir, « Utopie l'utopie » présente un rapide survol d'une question toujours ouverte au XXIe siècle : est-ce que La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie est une utopie ?

S'Utopianniser & Utopiser, l'introduction du mot utopie dans la langue française[modifier | modifier le code]

Page 19 de l'édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Au deux dernières lignes, Th. More s'adresse à son ami Pierre Gilles : « j'ai terminé l'Utopie et je vous l'envoie, cher Pierre »[202],[n 76].

« Puisque le mot ''utopie'' est devenu un nom commun, nous savons combien le retentissement de l'œuvre a été considérable[462]. » Effectivement, les premiers emplois du mot « utopie » et de ses dérivés attestés dans la langue française datent de la première moitié du XVIe siècle, ils se trouvent dans un ouvrage de Geoffroy Tory (« Utopiques », 1529), sous la plume de François Rabelais (« Utopie », 1525-1535) et dans la première traduction française de l'Utopie par Jean Le Blond (« Utopie », « Utopiens » et « Utopiennes », 1550)[n 77]. « Ces mots forment une famille sémantique qui ne sera complétée qu'au début du XVIIIe siècle[463]. » Au XVIe siècle, les traductions de l'Utopie par J. Le Blond en 1550 et par Barthélemy Aneau en 1559 favorisèrent la diffusion du mot utopie et de ses dérivés[464]. Hans-Günter Funke note que dans de nombreux textes de la seconde moitié du XVIe siècle les emplois du mot « utopie » attestent que « celui-ci se distancie de plus en plus du nom propre de l'ouvrage de More[465]. »

Au XVIIe siècle « le mot utopie ''disparaît'', tandis que le genre littéraire de l'utopie apparaît dans la littérature française »[466]. Au XVIIIe siècle, dans la nouvelle traduction qu'il propose de l'Utopie, Nicolas Gueudeville forge trois nouveaux mots, « s'Utopier », « Utopier » et « s'Utopianniser », dont le sens est à peu près le suivant : « changer la (sa) réalité politico-sociale d'après l'état-modèle d'Utopia »[464]. Ces mots ne passeront pas l'épreuve du temps. En 1752, le mot « utopie » entre pour la première fois dans un dictionnaire de langue française, Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, la définition donnée est la suivante : « UTOPIE s. f. Région qui n'a point de lieu, un pays imaginaire »[467] ; dans la nouvelle édition de ce Dictionnaire de Trévoux en 1771 la définition est celle-ci :

« UTOPIE. Région qui n'existe nulle part, un pays imaginaire. De ΰ τόπος, non locus. Rabelais, L.II. ch. 23. C'étoit le Royaume de Grandgousier ou de Gargantua. Selon le Commentateur Le Motteux , ce mot indique le Royaume de Navarre, dans l'état où il étoit alors par rapport à Jean & à Henri d'Albret, Royaume dont il ne restoit presque rien, ayant été envahi par le Roi d'Espagne. Obs. sur les Ecr. mod. tom. 25. p. 40. Le mot d'Utopie, (titre d'un ouvrage,) se dit quelquefois figurément, du plan d'un gouvernement imaginaire, à l'exemple de la République de Platon. L'Utopie de Thomas Morus[468]. »

Au XIXe siècle, Charles Fourier forge un nouveau dérivé du mot utopie toujours employé aujourd'hui : « utopistes » ; C. Fourier utilisait ce mot dans un sens péjoratif pour qualifier « ses critiques bourgeois »[469]. Au XXe siècle, après la francisation d'un néologisme anglais par Jean Jaurès (« utopisme »[470]), une explosion de néologismes se produit à partir des années cinquante lors du foisonnement des recherches et des études sur l'utopie ; par exemple, dans un article de synthèse sur l'utopie Henri Desroches forment les néologismes suivants : « utopographie », « utopologie », « utoponomie », « utopistique » et le participe présent « utopisant »[471]. Au XXIe siècle la formation de néologismes se poursuit[472].

Les significations du mot utopie jusqu'au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Comme le résume H.-G. Funke : « L'évolution sémantique de la notion [''utopie''] correspond à une extension continuelle du potentiel sémantique et à une suite de combinaisons nouvelles de ses éléments sémantiques, combinaisons qui résultent de causes socio-culturelles et idéologiques[473]. »

« Utopie ! entendons-nous dire communément… » est-il écrit à la première ligne de l'« Avant-propos » rédigé par Eugène Muller pour son édition du livre Voyage à l'île d'Utopie publié en 1888[474].

Brossée grossièrement, l'évolution de la signification du mot « utopie » en France est la suivante : du XVIe siècle au XVIIe siècle, le nom propre « Utopia » devient un nom commun « utopie » dont le sens est celui d'une « métaphore pseudo-géographique de l'état (idéal) fictif »[475] ; au XVIIIe siècle, le sens du mot passe de cette métaphore à la notion de « genre littéraire » et au « concept politique ambivalent »[475]. Dans la première moitié du XIXe siècle, le sens évolue de la notion politique ambivalente au « concept politique péjorisé »[475] employé lors des polémiques politique et sociale entre le socialisme pré-quarante-huitard et la bourgeoisie libérale ; dans la seconde moitié du XIXe siècle : le mot « utopie » est employé comme « une injure contre le socialisme et le communisme »[476] après la révolution de février et l'insurrection de juin 1848, ce mot est aussi employé pour qualifier des communautés (socialistes, communistes, anarchistes, libertaires, etc.) plus ou moins étendues, autarciques et technicisées. Au XXe siècle, tandis que certains discours philosophiques et certains critiques littéraires revalorisent le sens du mot « utopie »[n 78], de nombreuses expériences totalitaires viennent en déprécier le sens[n 79] ; quant à son usage il devient de plus en plus varié[477], élargissant encore ainsi la signification du mot « utopie » : sous la plume d'un commissaire de police (1903[478]), sous la plume d'un médecin (1919[479]), sous le crayon d'un illustrateur (1943[480]), dans les prédictions d'une astrologue (1947[481]), sous le stylet d'un artiste (1987[482]) ou dans le numéro d'une revue de la Caisse Nationale d'Allocation Familiale (1994[483]).

En ce début de XXIe siècle, le sens du mot « utopie » recueille tous ces usages, quant à sa valeur elle est largement dépréciative[n 80]. Dans le langage courant, le mot « utopie » est généralement employé pour désigner « ce qui appartient au domaine du rêve, de l'irréalisable »[470] ; ce mot est alors employé au sens figuré. Dans le domaine socio-politique une « utopie » désigne soit un « plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun »[470], soit un « système de conceptions idéalistes des rapports entre l'homme et la société, qui s'oppose à la réalité présente et travaille à sa modification[470]. » Par métonymie, on peut appeler « utopies » des « idées qui participent à la conception générale d'une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités »[470] ; aussi par métonymie, un « ouvrage qui conceptualise une société idéale à construire »[470] peut être qualifié d'« utopie »[n 81].

Toutes ces définitions du mot « utopie » données par un dictionnaire du XXIe siècle ne conviennent pas tout à fait au livre de Th. More. Certes, Th. More s'est rêvé en roi d'Utopie, pour autant il n'a jamais considéré son livre comme un rêve, ni certaines de ses idées comme irréalisables. Certes le livre intitulé La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie semble proposer un « plan de gouvernement », néanmoins le texte de Th. More est plus élusif et plus ambiguë. Certes, l'Utopie est un livre tenu comme le début ou comme un jalon essentiel de l'histoire de l'« utopie » et de l'« utopisme », cependant il ne faut pas oublier que cette caractérisation est postérieure à sa rédaction et à sa publication.

Utopie l'utopie[modifier | modifier le code]

La meilleure forme de communauté et la nouvelle île d'Utopie, dit l'Utopie, est-elle une utopie ? Comme il est suggéré ci-dessus, cette question ne reçut pas les mêmes réponses aux XVIe siècle, XVIIe siècle, XVIIIe siècle, XIXe siècle et XXe siècle. Au XXIe siècle les réponses varient encore, et cette remarque de N. Elias datée de la fin du XXe siècle est toujours valable : « Comme c'est souvent le cas dans les interprétations littéraires et historiques, il y a autant d'avis que d'individus[484]. » Grosso modo, il existe deux positions : l'Utopie est une utopie et l'Utopie n'est pas une utopie. Pour les tenants de cette dernière position, la discussion s'arrête là. Par contre, pour les tenants de la première position les discussions ne font que commencer : le livre Utopie est-il le modèle de toute utopie littéraire ? Est-il même le commencement de l'utopie comme genre littéraire ? Aussi, en rédigeant l'Utopie, Th. More marque-t-il le début de l'histoire de l'utopisme ou est-ce Platon ou, avant lui, Hippodamos de Milet ? L'Utopie est-il un texte millénariste ? Ou est-il un texte anti-libéral voire totalitaire ? Et cetera, etc. Toutes ces questions sont dues au fait que l'« utopie » intéresse différents individus (amateurs et spécialistes) issus de champs disciplinaires variés : « Chaque discipline qui s'intéresse à ce domaine voudrait l'avoir pour elle seule. Les spécialistes de littérature voudraient bien définir l'utopie exclusivement comme genre littéraire, les historiens voudraient peut-être qu'on la conçoive comme une construction historique unique, les philosophes comme une donnée philosophique éternelle et les sociologues comme une donnée sociale[485]. » Afin d'offrir un aperçu de ces diverses positions, les plus répandues sont synthétisées dans les paragraphes ci-dessous.

La discussion au jardin (détail de la page 25). (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Actuellement, le point de départ de toute discussion et la position la plus répandue excluent de l'histoire de l'utopie les textes écrits avant celui de Th. More. Cette position est très bien résumée par T. Paquot : « Les historiens de l'utopie s'accordent à penser que le texte de Thomas More constitue indéniablement la matrice de ce genre littéraire[486]. » À sa suite, des auteurs vont s'inspirer de ce modèle et le modeler selon leurs motivations et leurs convictions, quitte à le remodeler de bout en bout. T. Paquot ajoute : « Force est de constater que, d'Angleterre, l'utopie s'implante en Italie dès la fin du XVIe siècle pour peu de temps, puis en France et de nouveau en Angleterre au début du XVIIe siècle, où elle s'attarde tout au long des XVIIIe siècle et XIXe siècle. De ces deux derniers pays, elle essaime en Russie et aux États-Unis, en Espagne et en Amérique du Sud, avant d'être revendiquée un peu partout dans le monde industriel au cours du XXe siècle[487]. » Partant de ce postulat, Christian Godin peut écrire : « Le mot et le concept d'utopie sont né d'un livre (L'Utopie de Thomas More) »[488]. Plus subtil, Frédéric Rouvillois ne retient que le Livre II de l'Utopie : « Ce texte, par lequel débute le second livre de l'ouvrage de Thomas More, est à la fois le point de départ de l'Utopie et de l'utopie, de l'œuvre et du genre[489]. »

Cette position peut ensuite être nuancée, selon Maurice Tournier : « Le mot [''utopie''] a eu au moins deux naissances, aux 16e et 19e siècles, sous la plume de Thomas More puis sous celles de Proudhon et de Marx. La première naissance est celle d'un mythe ; la seconde d'une démystification[490]. » Mais M. Tournier ne s'arrête pas là, il écrit : « depuis l'Antiquité, le genre existait, voué à la peinture du ''bonheur commun'', au prêche de l'harmonie sociale dans la paix égalitaire des citoyens, tradition qui court de la République de Platon aux News from nowhere de William Morris, à la fin du 19e siècle[491]. » Parti d'une position consensuelle, M. Tournier considère ensuite que l'utopie existait avant que son nom soit inventé (du moins comme genre littéraire). De même pour John Cartledge : « Au sens d'eu-topie, le genre auquel appartient l'Utopie de Thomas More est aussi ancien que la littérature occidentale[492]. »

C'est ce paradoxe que relève Gérard Raulet : « Utopia est, comme on sait, un toponyme imaginaire inventé par Thomas More en 1516 — en 1516 seulement : ceci est de quelque importance[493]. » Il poursuit : « Il importe de souligner au passage que c'est a posteriori qu'on applique le terme d'utopie à des œuvres anciennes. Bien que formé d'une racine et d'un préfixe grecs, il n'est pas attesté en tant que tel dans la littérature grecque[494]. » Comme Bronislaw Baczko[495] G. Raulet relève que, dans une singulière relecture des œuvres du passé, « l'utopie va désigner un type de littérature et un type de pensée qu'on va repérer dès l'Antiquité[496]. » Autre paradoxe : une fois le mot inventé, peut-il s'appliquer indéfiniment à n'importe quelle création littéraire et à tout type de discours ? L. Marin écrit : « Le terme d'utopie apparaît dans le titre d'un livre publié au début du XVIe siècle. D'où une question qui n'est point seulement terminologique : est-ce que des discours utopiques existaient avant le livre de More ? Tel roman alexandrin, la République de Platon… L'Atlantide, dans le Critias, est-elle une utopie ? N'est-ce pas un mythe, une fable ? Ce sont des problèmes importants car si on en préjuge la solution, si l'on dit que l'utopie est apparue au XVIe siècle, cela signifie qu'elle est liée à un ensemble de processus politiques, sociaux, économiques… Se posera également la question de la fin de l'utopie. Un exemple : est-ce que le roman de science-fiction est utopique[497] ? »

Pour éclairer autrement ces diverses positions abordées jusqu'ici, faisons appel à Ruth Levitas qui pose la question de ''l'utopie de l'Utopie'' différemment : « Some people see More as a “founder” of a utopian tradition. But More did not invent the practice of imagining the world otherwise. […]. Nor has it ever made sense to me to see More as the founder of a literary genre of Utopia, partly because the expression of the desire for a better way of living can take so many different forms and cannot therefore be defined as a genre, and partly because Utopia is in any case not a literary fiction in the sense of the Western novel[498]. » Effectivement, l'utopie littéraire n'est pas le seul moyen d'expression, ni l'utopie le seul mode de penser, qui permettent d'imaginer le monde autrement.

Pages 12 et 13 de l'Utopie dans l'édition de novembre 1518 chez Johann Froben. À gauche se trouve la carte de l'île d'Utopie (de la main d'Ambrosius Holbein), à droite se trouve l'« Utopiensium Alphabetum » et le « Tetrastichon vernacula utopiensium lingua » (vraisemblablement composés par Pierre Gilles). (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »)

Mais qu'en est-il de l'Utopie comme utopie ? Pour Raymond Ruyer, seule la deuxième partie du livre est « proprement utopique »[499]. Pour Roger Mucchielli, « Thomas More aboutit a une une utopie authentique »[500], à une « utopie sociale »[501]. Parmi les « grandes familles idéologiques » de l'utopie qu'il distingue, Claude Gilbert Dubois range le texte de Th. More dans « L'utopie humaniste »[502]. De son côté, André Prévost écrit ceci : « Les tentatives pour la faire entrer dans des cadres antérieurs en ont faussé les perspectives et en ont gauchi l'intention ; les comparaisons avec les prétendues Utopies postérieures, du XVIIIe siècle au XXe siècle surtout, ont conduit à une impasse. L'Utopie est unique, non seulement dans son individualité mais dans son genre même[503]. »

Pour Nicole Schwartz-Morgan, « si l’on relit attentivement L’Utopie au complet on conclura que Thomas More n’est pas un utopiste[504]. » Pour Laurent Cantagrel, « l'Utopie ne doit pas être considérée comme le premier exemplaire de la littérature utopique : si l'on voulait la situer dans une tradition générique, ce serait plutôt, malgré le long discours ininterrompu du livre II, dans celle du dialogue, qui permet à More de redoubler la réflexion politique par la mise en scène d'une discussion critique sur les conditions nécessaires pour que le discours lettré soit entendu et puisse influer sur la politique de son temps[505]. » De son côté, lorsqu'il considère les textes de Th. More et de T. Campanella, Jean-Louis Fournel écrit : « S'il est un genre constitué auquel appartiennent ces textes, c'est sans doute moins celui de ce que nous appelons de façon impropre les ''textes utopiques'' que celui des traités sur le bon gouvernement[506]. »

Il n'est pas question de trancher ces débats ici. Pour autant, il faut rappeler aux lectrices et aux lecteurs du XXIe siècle que l'Utopie n'est pas un « roman »[507], pour lire l'Utopie au plus près il faut lire ce livre en lecteur du XVIe siècle. Ainsi, il faut garder en tête ces quelques mots de Damian Grace : « We can be misled by details that are familiar to us into taking Utopia for a utopia »[508], et ces propos de Nicole Morgan : « Ni humaniste, ni philosophe, ni même penseur, Thomas More ne se laisse point catégoriser à moins qu'on le réduise à être un utopiste. Ce serait, à notre sens, un non-sens. Certes, Thomas More a donné son nom à un genre littéraire, mais ce serait le traiter bien pauvrement que de le limiter à ce nom[509]. » Le livre de Th. More La meilleure forme de communauté politique et l'île d'Utopie est-il une utopie ? Le dernier mot sera laissé à L. Marin : « Je veux dire que si l'Utopie de More a eu, historiquement, un tel impact, sa force est peut-être là, dans ces espèces de flous, d'hésitations, de zones aveugles[510]. »

Influence[modifier | modifier le code]

Pour le dire vite, esquisser l'histoire des œuvres influencées par l'Utopie au cours des siècles, c'est retracer l'histoire de différentes interprétations et réceptions des quatre éditions de La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie réalisées par Thomas More en compagnie d'un groupe d'humanistes de 1516 à 1518. Aussi faut-il rappeler quelques faits : imprimée après l'affichage des 95 thèses de Martin Luther dans un contexte social, politique et religieux européen totalement différent, l'édition ne varietur de l'Utopie vit la réception et l'interprétation de son message chrétien irrémédiablement altérées (la décapitation de son auteur fit le reste) ; diffusé hors des cercles humanistes proches des centres de pouvoir, le texte de l'Utopie tomba dans les mains d'un lectorat auquel il ne fut pas adressé (les siècles suivants accentuèrent cet écart) ; enfin, traduit dès le XVIe siècle dans plusieurs langues vernaculaires, les qualités et les singularités du texte latin de l'Utopie furent inévitablement perdues, sans parler des motivations des traducteurs successifs ni de la composition des éditions dans lesquelles ces traductions furent publiées (avec tout ou partie des Livres I et II, avec ou sans les parerga et les paratextes originels[89])[n 82].

L'Utopie de Th. More influença un grand nombre d'auteurs : certains mentionnèrent l'île d'Utopie dans leurs textes ou rendirent grâce à son auteur ; d'autres s'en inspirèrent librement, ne retenant qu'une idée ou qu'un détail de l'Utopie ; d'autres encore imitèrent tout ou partie de la composition de l'Utopie ; d'autres enfin prirent l'Utopie à la lettre et tentèrent de passer du texte à l'action. Depuis notre XXIe siècle, il est possible de distinguer deux sortes d'œuvres influencées par l'Utopie de Th. More : celles qui sont listées dans les histoires ou les dictionnaires de l'utopie et les autres.

Quelques dernières précisions en forme de chronologie synthétique : avec le temps, l'influence du texte et du livre La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie diminue jusqu'à presque disparaître au XXIe siècle ; depuis le XVIIe siècle l'influence de l'utopie comme genre littéraire prend le relais[n 83] ; depuis le XVIIIe siècle le concept philosophique d'utopie ne cesse d'être raffiné et critiqué ; enfin, depuis le XVIIIe siècle l'idée sociale-politique d'utopie ne cesse de se répandre et d'influencer nombre d'auteurs, de penseurs et de citoyens[n 84].

Sinon, le texte et les personnages d'Utopie ont inspiré de nombreuses créations et improvisations, non seulement cinématographiques (ou télévisées), mais aussi musicales et théâtrales ; enfin, de nombreuses œuvres homonymes Ce lien renvoie vers une page d'homonymie ont repris son nom paradoxal.

Au XVIe siècle[modifier | modifier le code]

« Macariæ et Eudæmonis tabella », carte de l'île de Macaria réalisée par Johannes Oporinus pour l'ouvrage de Caspar Stiblin De Eudaemonensium republica Commentariolus (1555).

Pour Domenico Taranto, l'une des premières traces d'une influence de l'Utopie se trouverait dans un ouvrage de Johann Eberlin von Günzburg intitulé Statuti di Wolfaria[511], publié en Allemagne en 1521. Dans le pays imaginé par J. Eberlin, les injustices sociales sont éliminées mais les différences sociales et politiques subsistent ; en fait, l'auteur veut réformer les mœurs des ecclésiastiques et des laïques en s'inspirant des principes de la Réforme. Ainsi, note D. Taranto : « Voilà donc une vie religieuse axée sur l'électivité des charges du gouvernement et contrôlée par le peuple ; voilà une vie sociale basée sur la primauté de l'agriculture où sont éliminées aussi bien la servitude de la glèbe que les corvées, et voilà enfin une vie politique où les charges continuent à appartenir aux nobles, mais deviennent toutefois électives et liées dans leur exercice à la consultation des Conseils auxquels, du reste, participent aussi les paysans[512]. »

Un autre auteur allemand « n'ignor[ait] peut-être pas l'écrit génial de More »[513], il s'agit de Caspar Stiblin qui publia en 1555 le livre intitulé De Eudaemonensium republica Commentariolus[514]. En effet, les ressemblances avec l'Utopie sont saisissantes : « L'auteur imagine qu'il a rendu visite aux fameuses cités idéales d'Aristote, de Platon et de Xénophon, puis qu'il a voulu, charmé par la douceur de la saison, poursuivre le voyage pour connaître Eudémoné, la fameuse capitale de l'île de Macaria[515]. » Luigi Firpo poursuit son résumé : « Après deux jours de navigation dans l'Océan Indien, voilà qu'apparaît l'île, élevée et de forme arrondie, toute couverte de champs fertiles et de vignobles, avec de fières murailles et de superbes édifices qui font d'elle le plus beau et le plus heureux pays du monde[516]. » À la fin du livre (p. 120-121), une double page propose une carte de l'île de Macaria qui « acted as an equivalent to the colophon and thus functioned in a way similar to that of a frontispiece »[517] ; pour Franz Reitinger cette carte réalisée par Johannes Oporinus est la première qui mérite le nom de « carte utopienne »[518] (voir ci-contre à droite). F. Reitinger ajoute : « As Holbein’s frontispiece had done for More’s Utopia, the tabella brought the subject of Stiblin’s Commentariolus to the reader’s eye as additional evidence of the utopian reality described[519]. » Sur l'île, l'intérêt public prévaut sur l'intérêt privé, la population est divisée en plébéiens et patriciens, un Sénat rédige les lois, l'éducation des enfants dans les mœurs sévères et les bonnes lettres est à la base d'un régime patriarcal et conservateur. Enfin, L. Firpo ne manque pas de noter : « [L']État de Macaria baigne déjà tout entier — d'une façon étrangement précoce — dans l'atmosphère austère de la Contre-Réforme[520]. »

Après l'Allemagne, c'est en Espagne que l'on trouve l'influence de l'Utopie. D. Taranto[521] perçoit celle-ci dans un ouvrage de Fray Antonio de Guevara publié en 1529 intitulé Relox de los principes[522]. Mais cette influence de l'Utopie peut aussi quitter les écrits. Vasco de Quiroga, le premier évêque de Michoacán au Mexique, fut si impressionné par l'Utopie qu'il s'inspira de certaines descriptions de l'organisation socio-politique des Utopiens données par R. Hythlodée au Livre II. Silvio Zavala résume l'organisation imaginée par V. de Quiroga : « Une cité de six mille familles chacune se composant de six à seize personnes mariées, — donc, au total, une cité de soixante mille âmes au moins, — serait administrée et gouvernée comme s'il s'agissait d'une seule famille. Chaque juré veillerait sur trente familles. Les regidores présideraient des groupes de quatre jurés. Il y aurait de plus deux alcaldes ordinaires et un tacatecle. Les magistrats seraient élus selon la méthode décrite dans l'Utopie. Au-dessus de tous, se trouverait un alcalde mayor ou un corregidor nommé par l'Audience, qui elle-même constituerait au temporel le tribunal suprême. Et dans de telles cités les religieux pourraient instruire un plus grand nombre d'âmes[523]. » V. de Quiroga réclama l'application en Nouvelle-Espagne du régime utopien, « pour ''ordonner'' la vie des Indiens »[524]. S. Zavala expose ainsi la démarche de V. de Quiroga : « La civilisation aura donc pour tâche dans le Nouveau Monde, non d'y transplanter la vieille culture chez les peuples indigènes, mais d'élever ceux-ci de leur simplicité naturelle jusqu'aux buts idéaux de l'humanisme et du christianisme primitifs. Et cela grâce à l'Utopie de More, qui offre les lois les plus propres à guider cette œuvre enthousiaste d'amélioration de l'homme[525]. »

Frontispice de I Mondi del Doni (1552), livre d'Antonio Francesco Doni.

L'influence de l'Utopie se retrouve aussi en Italie. Par exemple, D. Taranto[512] aperçoit celle-ci dans un ouvrage de Mambrino Roseo publié en 1543 intitulé Intitutione del Principe cristiano[526]. Dans cet ouvrage, comme dans celui de l'espagnol F. A. de Guevara, ce sont certaines idées de Th. More qui furent reprises ou reformulées. Outre des idées, certains auteurs italiens retinrent aussi une partie du canevas littéraire de l'Utopie et le modifièrent à leur goût : au lieu d'écrire un dialogue suivi de la description d'une île, ils écrivirent un dialogue mêlant la description d'une cité idéale. Ainsi Anton Francesco Doni, un écrivain et polygraphe qui édita en 1548 la première traduction italienne de l'Utopie[n 85], fut l'auteur d'une « fiction utopique, à la fois ludique et substantielle, qui va influencer la production ultérieure[527]. » Cette fiction s'appelle « Monde sage, Monde fou » (1552[528]). Dans la cité qui y est décrite, il n'y a pas de véritable gouvernement, pas d'armée, ni guerre, ni famille, ni hiérarchie. L'égalité est complète, la liberté sexuelle totale, la religion sans mystique. De cette fiction, Adelin Charles Fiorato dit : « Les Mondes de Doni, qui abordent les principaux thèmes de l'utopie antique et "moderne", laissent transparaître la "folie" d'Érasme et les renversements ironiques de Thomas More, […], dans un dialogue entre deux fous/sages, qui ne semblent être que les deux faces de l'auteur[529]. »

Autre exemple italien, le philosophe Francesco Patrizi composa son utopie en 1551 (publiée en 1553[530]). « Sa Cité heureuse s'éloigne sensiblement des utopies à caractère égalitaire et communautaire, qui fleurissent au XVIe siècle, dit A. C. Fiorato. Entendant ordonner sa république selon la raison, et tout imbu des conceptions platoniciennes et aristotéliciennes, Patrizi propose en effet une Cité-État aristocratique et élitaire, organisée en une pyramide sociale des plus rigides : au sommet, les magistrats, les hommes de guerres et les prêtres, qui peuvent accéder à la spéculation et à la contemplation divine ; cependant qu'au bas de l'échelle, les marchands, les artisans et les paysans, voués à satisfaire les biens matériels des premiers, sont privés de tout droit politique, puisqu'ils représentent, selon le schéma des philosophes grecs, la partie irrationnelle et mécanique de la cité[531]. »

« VTOPIÆ TYPUS, EX », carte de l'île d'Utopie dessinée par Abraham Ortelius vers 1595. Voici la traduction du titre : « UNE IMAGE d'UTOPIE. D'après le récit de Raphaël Hythlodée, la relation de Thomas More, et le dessin d'Abraham Ortelius »[n 86]. Le cartouche en bas à droite dit : « AU SPECTATEUR. Regardez les plaisirs de la terre. Voyez l'heureux royaume. Le monde n’en a pas d’autre, qui soit meilleur ou plus beau ! Car Utopie, bastion de paix, lieu d’amour et de justice, bon port et beau rivage, louée par d’autres pays, honorée par vous qui savez pourquoi, ce lieu, plus que tout autre, offre une vie heureuse. [Pour] J[ohannes] M[atthæus] W[ackher] de W[acken] f[els]. Telle que la décrite Raphaël ; telle que la relatée More ; réalisée par Abraham Ortelius ; profitez-en et portez-vous bien. »[n 87]

Un parerga iconique de l'Utopie fut réinterprété à la fin du XVIe siècle. Vraisemblablement gravée à Anvers vers 1595 en douze exemplaires, il ne reste aujourd'hui qu'un seul exemplaire de la carte « Utopiæ »[532] réalisée par Abraham Ortelius « as a private commemorative print »[533] (voir ci-contre à gauche). Catherine Hofmann remarque ceci : « Respectant les conventions géographiques de son époque, [cette carte] propose une illustration très libre de l'Utopia de More : si cinquante-quatre cités (plus une) dont la célèbre Amaurote sont représentées conformément au récit de l'humaniste anglais, l'île dessinée par Ortelius n'a guère la forme d'une nouvelle lune et la grande baie intérieure, fidèlement figurée dans la première gravure de 1516, a complètement disparu[534]. » Regroupés par langue sur la carte, les noms de lieux dérivés du grec ancien, du latin, de l'allemand, de l'italien, du français, de l'espagnol, du néerlandais, du sarmate, de l'arabe et de l'utopien furent forgés par Johannes Matthæus Wacker ; ce dernier souhaitait que chaque nation puisse reconnaître une part d'elle-même en Utopie. C. Hofman repère cinq noms inspirés de la signification littérale du terme « utopie » (non-lieu) : « Pour le français, on dénombre trois villes — Horsdumonde, Nulleville, Sansterre — et deux fleuves — Sanspoisson flu., Sanseau flu.[534]. » En outre, J. M. Wacker nomma trois fleuves d'après les patronymes de trois de ses amis, Felsius, J. Monau et A. Ortelius : « Felsius flu. », « Mavonius fl. » et « Ortileus flu. » (trois affluents de l'« Anydrus flu. »). Enfin, comme remarqué par C. Hofmann, J. M. Wacker porta le nombre de villes de l'île d'Utopie de 54 à 55 ; la cinquante-cinquième reçut le nom de « Favolia », un hommage au scientifique anversois Johannes Baptista Favolius. Voici d'autres singularités relevées par C. Hofman : « L'abondance des navires et des détails topographiques sur l'île elle-même — montagnes et forêts, villes et rivières, champs de blé et vignes, bestiaux —, tout suggère la prospérité de cette cité idéale[534]. » Selon F. Reitinger, la nomenclature de la carte établie par J. Monau, J. M. Wackher de Wackenfels et A. Ortelius visait à surmonter l'adversité politique et religieuse de leur temps, il ajoute : « The fictitious place on the map turned into a virtual ''site'' that enabled the companions to meet each other through a medium and to stay in touch even across long distances, similar to what we experience when we visit a web site today. Though physically far away, the friends were close to each other by means of their names inscribed on the Ortelian map[535]. »

Sinon, certaines révoltes et certains soulèvements contemporains de la publication de l'Utopie sont parfois qualifiés d'utopies ou d'être utopiques ; par exemple : l'anabaptisme[536]. Toutefois, il n'est pas établi que leurs protagonistes aient lus ou eus accès à l'Utopie, ni qu'ils prirent l'Utopie comme modèle ou qu'ils s'en inspirèrent ; aussi, s'il semble établi que Luther lut le livre de Th. More, rien ne l'indique pour Thomas Müntzer. Par ailleurs, comme l'anabaptisme, la plupart de ces mouvements furent millénaristes (c'est-à-dire tendu vers le Millénium) ; or l'Utopie n'est pas un texte millénariste[537], quant à Th. More il abhorra ces mouvements.

L'Utopie en France au XVIe siècle[modifier | modifier le code]

Frontispice de Pantagruel (1525-1535), livre écrit par François Rabelais. (« Source : Gallica — Bibliothèque Nationale de France »)

Pour faire court, Th. More est connu en France au XVIe siècle. Claire Pierrot rappelle que « More [eut] maille à partir avec un érudit, Germain de Brie, qui publi[a] l'Antimorus, libelle qui s'attaque à la fois au goût de More pour le comique, son maniement libre du latin et sa façon de concevoir le genre de l'éloge[538]. » Mais, comme l'indique Jean Céard, « c'est au chancelier d'Angleterre, martyr de la foi, que vont la plupart des mentions[539]. » Il ajoute : « fugitives ou détaillées, ces mentions sont le plus souvent silencieuses sur l'Utopie[539]. »

Toutefois, quelques livres montrent que l'Utopie est connu et lu. Ainsi, un pamphlet contre les théologiens de la Sorbonne publié aux alentours de 1526 est intitulé Misocacus ciuis utopiensis Philaletis ex sorore nepotis Dialogi tres, l'adresse de l'imprimeur est Apud Utopiæ Aurotum et « l'explicit précise : Amauroti in metropoli Utopiæ[540]. » J. Céard souligne : « Pour que l'on ait choisi d'accumuler ainsi les références à l'Utopie de More dans un texte polémique, on devait être bien certain qu'elles seraient tout de suite perçues des lecteurs et qu'ils étaient assez bien informés du livre pour en saisir la portée[540]. » Dans l'article qu'il consacre aux premiers lecteurs français de l'Utopie au XVIe siècle, J. Céard observe que le livre de Th. More rencontra « un certain intérêt en France et [que] l’ouvrage y a été vraiment lu[541]. » Parmi les noms relevés par J. Céard, on trouve : Guillaume Budé, Jean Le Blond, Barthélemy Aneau, Jean Bodin, Guillaume de la Perrière, Loys Le Roy et Jean de Serres[542], ainsi que Gratien du Pont et Agrippa d'Aubigné[540]. De son côté, C. Pierrot note : « C'est Rabelais qui favoris[a] la vulgarisation de l'Utopie par le succès de ses romans et des productions autour de la geste gargantuine[543]. »

En effet, dans son livre intitulé Pantagruel[544] (1532), François Rabelais fait deux clin d'œil à l'ouvrage de Th. More[545] : la mère de Pantagruel est « fille du roi des Amaurotes en Utopie » ; aussi, Gargantua signe sa fameuse lettre dressant un programme éducatif idéal, qu'il adresse à Pantagruel, depuis « Utopie »[546]. Pour Verdun-Louis Saulnier : « On a le droit de penser que l'Utopie fut parmi les livres qui stimulèrent la pensée de Rabelais. Il n'en est que plus remarquable que Morus ne soit jamais cité dans son œuvre, accueillante aux noms de ses maîtres[547]. » Parfois, un lieu du livre Gargantua est considéré comme une utopie (une micro-société utopique), il s'agit de l'Abbaye de Thélème.

« Lettres Vtopiques & Voluntaires », planche réalisée par Geoffroy Tory pour son livre Champ fleury paru en 1529. (« Source : Gallica — Bibliothèque Nationale de France »)

À comparer les dates, c'est l'imprimeur et libraire Geoffroy Tory qui fit entrer le premier dérivé du mot latin Utopia dans la langue française en 1529 dans son traité de dessin de caractères intitulé Champ fleury. Au quel est contenu L'art & Science de la deue & vraye Proportion des Lettres Attiques, qu'on dit autrement Lettres Antiques, & vulgairement Lettres Romaines proportionnées selon le Corps & Visage humain[548] (graphie légèrement modernisée). En hommage à Th. More, G. Tory publia sur une page entière le dessin des lettres de l'alphabet utopien légèrement reprises et nommées « Lettres Utopiques & Voluntaires » (voir ci-contre à gauche). G. Tory rajouta même une lettre à cet alphabet utopien : le « z ». En guise de présentation de ces lettres, G. Tory écrit : « j'appelle Utopiques pource que Morus L'anglois les a baillées & figurées en son Livre qu'il a faict & intitule Insula Vtopia, L'isle Utopique. Ce sont Lettres que nous pouvons appeller Lettres volutnaires /& faictes à plaisir » (Feuil. LXXIII, verso ; graphie légèrement modernisée).

Sinon, un autre livre publié en France au XVIe siècle comporte une utopie (un passage utopique), il s'agit d'un « roman fort peu connu »[549] de Barthélemy Aneau intitulé Alector. Kirsti Sellevold remarque que B. Aneau rédigea Alector alors qu'il fut en pleine révision et correction de la première traduction française de l'Utopie réalisée par Jean Le Blond[550] (Voir dans les annexes « Les traductions françaises de l'Utopie / XVI »). V.-L. Saulnier observe : « Si le XVIe siècle français a peu connu, à la suite de More, de créations authentiquement utopiques, c'est qu'il préfère ordinairement le voyage imaginaire, et à l'occasion le contraire de l'utopie, à savoir la position satirique positive, procédant par une représentation allégorique et critique du réel (là où l'utopie donne un négatif flatteur)[551]. »

Pour finir, un avocat du Parlement de Paris, René Choppin, loua Th. More et son Utopie dans son ouvrage intitulé De Privilegiis Rusticorum Libri Tres. C'est au sud de Paris dans sa propriété de Cachan que R. Choppin tenta d'appliquer une loi utopienne qu'il affectionnait tout particulièrement : celle selon laquelle tout Utopien et Utopienne doit tous les deux ans travailler aux champs. Cependant, comme le résume Natalie Zemon Davies : « One lawyer dreamed of a society in which peasants would be more effectively exploited than before ; the other of a society in which both ''peasants'' and exploiters had disappeared[552]. » Le premier fut R. Choppin, le second Th. More. N. Zemon Davies écrit : « More described a society in which the separation between rural and urban life was broken down for everyone and in which agricultural tasks were not despised. Choppin intended a society in which the separation between rural and urban life was broken down for wealthy townsmen, lawyers and magistrates and in which agricultural administration was taken more seriously[553]. » Il n'en reste pas moins que R. Choppin appliqua la loi utopienne dans sa propriété ; malheureusement, lorsqu'il s'absentait les serfs et les contremaîtres songeaient plus à le voler qu'à travailler pour lui[554].

Première traduction en langue française[modifier | modifier le code]

En 1550 paraît la première traduction de l'Utopie en langue française qui est due à l'humaniste normand Jehan Le Blond, voici son titre : La description de l'isle d'Utopie, où est comprins le miroer des républicques du monde, & l'exemplaire de vie heureuse[72] (à Paris, édition de C. L'Angelier, un in-8 de 112 feuillets).

Cette traduction est précédée d'une épître de Guillaume Budé, (les autres parerga et paratextes ne furent pas repris), un portrait gravé de Th. More suit la page de titre et le traducteur joint un poème de sa main. La « Lettre-Préface » de Th. More adressée à P. Gilles a disparu et est remplacée par une présentation de R. Hythlodée.

Au XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

« Vtopia », carte de l'île d'Utopie (auteur inconnu, Leipzig 1612).

Ce siècle est le premier où l'Utopie sort définitivement des cercles et des lectures humanistes. Traduit avant la fin du XVIe siècle dans diverses langues vernaculaires européennes (allemand, italien, français et anglais), l'Utopie vit sa diffusion géographique s'élargir et ses lecteurs augmenter. Désormais et pour toujours, l'Utopie touche un lectorat auquel le texte n'était pas destiné.

Parmi les auteurs qui reprirent la composition d'Utopie, on peut mentionner Tommaso Campanella dont l'ouvrage La Cité du Soleil[555] (1602[n 88]) décrit ce que pourrait être une société idéale : « la Cité du soleil est une œuvre messianique ou, si l'on préfère, le lieu dans lequel la tradition prophétique-messianique se transforme en genre utopique[556]. » Le texte de Tommaso Campanella reprend le modèle de l'Utopie de Thomas More : « c'est le récit d'un navigateur qui a découvert une cité parfaite, bâtie sur une île perdue dans l'océan. Le voyageur est "un Génois marin de Colomb", et la cité est à juste titre un nouveau monde[557]. » Pour Adelin Charles Fiorato : « Si La Cité du soleil est la plus accomplie des utopies italiennes, ce n'est pas seulement parce que Campanella est un philosophe dont l'envergure dépasse de loin celle des autres utopistes polygraphes, mais aussi parce que ce dominicain calabrais, […], a sublimé en elle les ambitions avortées d'un mouvement révolutionnaire qu'il avait lui-même inspiré et en partie organisé[558]. »

« Le grand royaume d'Antangil », carte dudit royaume placée après l'avant-propos au livre Histoire du grand et admirable royaume d'Antangil (l'auteur de la carte est inconnu). (« Source : Gallica — Bibliothèque Nationale de France »)

En 1616 en France, un siècle après la parution de l'édition princeps de l'Utopie, parut à Saumur un ouvrage intitulé Histoire du grand et admirable royaume d'Antangil incogneu jusques à present à tous Historiens & Cosmographes : composé de six vingts Provinces tres-belles & tres-fertiles. Avec la description d'icelui, & de sa police nom-pareille, tant civile que militaire. De l'instruction de la jeunesse. Et de la Religion[559]. Considérée comme la première utopie littéraire française, cette œuvre est signée « I.D.M.G.T. » (un acronyme dissimulant un auteur dont l'identité est toujours discutée). « L'affabulation est transposée de celle de More, remarque Jean Céard. Comme Raphaël Hythlodée s'est joint aux voyages de Vespucci, l'auteur d'Antangil dit s'être embarqué pour les Indes Orientales avec l'amiral Jacques Corneille von Neck, lors de la seconde expédition à lui confié par les Provinces-Unies des Pays-Bas[560]. » Le nom même d'« Antangil » évoque « le navigateur portugais Anton Gil, qui donna son nom à une baie de Madagascar où les Hollandais eurent un temps une habitation[561]. » L'ouvrage d'I.D.M.G.T. contient une carte représentant « Le grand Royaume d'Antangil » (voir ci-contre à gauche), des numéros portés sur cette carte renvoient à une « Table des lieux principaux tant des villes que des rivieres du grand Royaume d'Antangil »[n 89]. Pour V.L. Saulnier, l'État d'Antangil est « un vrai filleul de celui de Morus[562]. » Pour J. Céard : « La distance qu'entretenait More est ici presque annulée », « I.D.M. est lui-même Raphaël »[560] ; et il estime : « Visiblement, l'auteur récrit l'Utopie pour en faire un programme[563]. »

« Vera Utopiæ Descriptio ». Publié un an après la mort du dramaturge allemand Jakob Bidermann en 1640, le livre Utopia Didaci Bemardini…[564] rassemble une collection de contes dont le fil conducteur est la relation par Didacus Bemardini de son voyage à Kimmeria et dans sa capitale Utopia. La gravure de la carte n'apparut qu'à partir de l'édition de 1670, celle proposée ci-dessus date de l'édition de 1714[565]. (« Source : Bayerische StaatsBibliothek digital »)

La trame de La Nouvelle Atlantide[566] (1622[n 90]) peut être considérée comme la « seule utopie au sens littéraire du terme »[567] rédigée par Francis Bacon. Scientifique et philosophe, grand chancelier d'Angleterre sous Jacques Ier, il souhaitait « donner à la science un espace théorique indépendant de l'espace sacré[567]. » Son utopie se différencie grandement de l'Utopie de Thomas More et de La Cité du Soleil de Campanella : « L'utopie de Bacon se situe […] à un double niveau, épistémologique et politico-institutionnel. D'une part, l'espérance devient une vertu scientifique qui [lui] permet de faire éclater le monde clos et statique de savoirs obscurcis par les préjugés, et de penser la science en mouvement. […]. D'autre part, le projet baconien pose explicitement la question du centre d'impulsion de la réforme et l'encadrement politique des progrès scientifiques. C'est à l'État que le grand chancelier assigne cette nouvelle fonction, […] »[567].

En France, l'Utopie eut un retentissement particulier avec une nouvelle traduction publiée en 1643, due à Samuel Sorbière[568], et la publication de nombreux textes considérés aujourd'hui comme des utopies littérraires[n 91]. Un livre, devenu classique, porte quelques traces de l'Utopie dans sa composition au XVIIe siècle : la Suite du quatrième livre de l'Odyssée d'Homère ou les Aventures de Télémaque fils d'Ulysse (1699), de Fénelon. « Pour les spécialistes de l'utopie en tant que genre littéraire (suivant le canon de L'Utopie de Thomas More), seuls quelques épisodes de l'ouvrage méritent d'être qualifiés d'utopiques : principalement les tableaux de la Bétique (livre VII) et de Salente — avec des traits caractéristiques, comme à Salente, livre X […], le port d'un même vêtement pour toutes les classes sociales, distinguées seulement par une marque de couleur[569]. »

En Angleterre pour Christopher Hill : « La nouveauté, au dix-septième siècle, fut l'idée que le monde pouvait être maintenu à l'envers de façon permanente : que le rêve du Pays de Cocagne ou le Royaume des Cieux pouvait se réaliser ici et maintenant[570]. » Lors de la Première révolution anglaise, cette idée rencontra « les théories communistes [qui] refirent surface dans l'atmosphère de liberté des années 1640[571]. » Durant ces années, différents courants de pensée émergèrent et, parfois, s’agrégèrent[572]. Parmi ceux-ci, les Levellers et les Diggers essayèrent de traduire en actes leur lecture communiste de l’Évangile en collectivisant les terres[573]. Dans un pamphlet anonyme imprimé aux Pays-Bas en août 1649, Tyranipocrit Discovered, C. Hill remarque un passage qui rappelle celui du Livre I de l'Utopie où R. Hythlodée dénonce les lois sur le vol. « Faisant écho à Sir Thomas More, écrit C. Hill, l'auteur dénon[ce] les ''riches voleurs'' qui ''prennent langue pour fabriquer ce qu'ils appellent la loi à seule fin de pendre un pauvre homme si d'aventure il vole, alors qu'ils l'ont injustement dépouillé de tout moyen d'existence''[574]. » Plus loin, cet auteur anonyme estime que le partage des terres et des richesses pourrait supprimer le vol : « Donner à chaque homme avec discernement la portion la plus juste qui puisse assurer l'égal partage des biens de ce monde » est conforme à la loi de Dieu et de la nature ; et l'égalité des biens et des terres est aussi souhaitable « afin que ceux qui sont jeunes, forts et propres à travailler permettent aux vieillards, aux faibles et aux impotents de se reposer[574]. »

« Accurata Utopiae Tabula », de Johann Baptiste Homann (1694). Le dessin général de la carte évoque la forme d'un chapeau de fou, avec ses deux pointes inclinées de chaque côté et les îles sur la gauche faisant songer à des grelots. Le cartouche montre des personnages représentant chacun un vice : les jeux d'argent, la luxure, l'alcoolisme et l'extravagance. (« Courtesy of Cornell University — PJ Mode Collection of Persuasive Cartography »)

Imprimée pour la première fois en 1694, la carte intitulée Accurata Utopiae Tabula[n 92] signée par un « auteur anonyme », fut réalisée par le géographe et cartographe allemand Johann Baptist Homann[575]. Originellement commandée par l'éditeur et marchand d'art Daniel Funck[576], la carte accompagnait un livre écrit par l'officier militaire Johann Andreas Schnebelin : Erklärung der wunder-seltzamen Land-Charten Utopiae, so da ist das neu-entdeckte Schlarraffen-Land[577],[n 93]. La carte suit tous les codes de la cartographie alors en vigueur : la topographie est figurée (forêts, rivières, lacs et montagnes), les latitudes et longitudes ainsi que l'échelle de la carte sont indiquées. Elle est couverte de noms de lieux (plus de 1700) indiquant les villes, les forteresses, les villages, les rivières, les montagnes, les lacs, les îles et les océans des vingt-huit empires, royaumes, pays et provinces du « Pays de Cocagne ». Parmi les sources d'inspirations probables du livre et de la carte : un écrit satirique de Hans Sachs paru au XVIe siècle intitulé Schlarraffenland, qui reprenait les motifs du pays de Cocagne issus des traditions médiévales anglaise, française et italienne ; aussi paru au XVIe siècle, un ouvrage satirique de Joseph Hall intitulé Mundus alter et idem[578] où le narrateur voyage dans les mers du sud et visite les pays « Crapulia », « Viraginia », « Moronia » et « Lavernia »[579]. Parodie du paradis, le pays de Cocagne est décrit comme un « pays de lait et de miel » où volent les poulets rôtis et où des haies de saucisses entourent chaque maison. La carte de J. B. Homann représente le contraire du paradis : le pays des vices. Les toponymes révèlent que chaque vice a son royaume : « Pigritaria » est le « Pays de la Paresse », « Lurconia » le « Pays de la Gourmandise », « Bibonia » le « Pays de la Boisson » ou encore « Schmarotz Insula » est l'« Île des Faignants ». Aussi, l'observateur trouve en haut de la carte la « Terra Sancta », dite « Incognita », où est située la « Nouvelle Jérusalem » ; alors qu'au bas de la carte se trouve l'Enfer (« Das Hollische Reich »), où des localités portent les noms de « Satan », « Lucifer » et « Beelzebub ». Enfin, ce « Pays de Cocagne » se déploie des longitudes 360° à 520°, soit hors du monde connu, tandis que l'équateur passe quasiment en son centre. Selon F. Reitinger, « Homann merged the traditions of the Reformist cartography of twofold predestination and the Catholic cartography of mundane corruption[580]. »

Au XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

« Ces Ambassadeurs [Anémoliens], dit Hythlodée, firent donc leur Entrée : ils étoient trois, avec une suite de cent personnes ; tous habillez de couleur diferente ; & la plûpart d'un drap de Soïe. Pour les trois Ministres, qui étoient grans Seigneurs en leur Païs, voici leur équipage de corps : l'habit d'une étoffe d'or ; de grosses chaines d'or autour du Coû : des boucles d'oreilles d'or ; des anneaux d'or aux mains ; & au Chapeau des colliers suspendus, tout brillans de perles et de pierreries. Ainsi, ces Ambassadeurs étoient parez de ce qui sert en Utopie au châtiment des esclaves, à la honte des infames, & à l'amusement des enfants[581]. » Gravure de François van Bleyswik à la page 169[n 94] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de N. Gueudeville.

Au XVIIIe siècle, de nouvelles traductions, éditions et rééditions de l'Utopie, par Nicolas Gueudeville en 1715[375], en 1717[582], en 1730[583], par Thomas Rousseau en 1780[584] puis en 1789[585] et par Jacques-Pierre Brissot de Warville sous la forme de « Fragmens… »[586], firent de cette œuvre l’un des livres les plus lus de la littérature européenne moderne pendant les Lumières[n 95], au point que de nombreux auteurs[n 96] écrivirent leur utopie[587],[588],[589]. Stefan Horlacher rapporte les comptes suivants : « Jean Michel Racault constate pour les années 1675-1765 la parution de 88 utopies en France et de 72 utopies en Angleterre. Les chiffres correspondants de Raymond Trousson sont de 37 pour la France et de 8 pour l'Angleterre et Hans-Günter Funke constate la parution de 9 utopies entre 1600-1700 et de 83 entre 1700 et 1800. Pour les voyages imaginaires, Philip Babcock Gove avance le chiffre de 67 parutions pour l'Angleterre, de 65 pour la France et de 59 pour l'Allemagne entre 1700 et 1800[590]. » De son côté, H.-G. Funke remarque : « De 1750 à 1789, plus de 60% des textes nouveaux furent l'objet d'un compte rendu dans un des périodiques les plus importants de l'époque[591]. » Ce XVIIIe siècle est l'« âge d'or » de l'histoire de l'utopie littéraire[592], il est aussi celui qui voit foisonner l'« utopie sociale »[593].

Voltaire, dans son conte philosophique Candide[594] (1759), reprend l'idée du voyage dans un pays autre. Au sein de quelques chapitres (I, XVIII et XXX[595]) le lecteur trouve des descriptions (celle de L'Eldorado par exemple) qui s'inscrivent dans le genre littéraire de l'utopie : ces descriptions de mœurs différents et d'autres sociétés ne font, par décalages, que pointer les dysfonctionnements de la société du XVIIIe siècle.

L'An 2440, rêve s'il en fut jamais[596] est un roman publié par Louis-Sébastien Mercier en 1771, il s'agit de la première utopie qui se situe ailleurs dans un autre temps et non plus ailleurs dans un autre espace. « Précisons : de l'utopie, Mercier refuse le rapport à un espace exotique et imaginaire, ainsi que la constitution d'une société parfaite, conçue et exposée sous la forme d'un système. L'An 2440 est d'abord l'histoire d'un homme du XVIIIe siècle qui se réveille en perruque poudrée en plein Paris du XXVe siècle[597]. »

Écrit en 1772 et publié pour la première fois en 1796, le Supplément au Voyage de Bougainville[598] de Denis Diderot peut, dans une certaine mesure, être lié au genre utopique. « Le point de départ, ce sont les chapitres IX et X de la relation de ses voyages par un parfait homme des Lumières, militaire valeureux, mathématicien de qualité, "philosophe" de belle prestance, passablement libertin, qui avait redécouvert la "Nouvelle Cythère" : Tahiti. Diderot a sciemment gauchi, stylisé, idéalisé la relation de Bougainville, à partir d'un compte rendu qu'il en avait fait pour la Correspondance littéraire. Mais il faut être circonspect : non seulement il utilise ici "la voix de Tahiti" d'abord comme dénonciation de notre monde, comme La Hontan dans ses Mémoires et non dans l'esprit de l'idylle, mais il signale lui-même son "utopie" comme fiction transitoire et, en passant, met en doute, mezza voce, la possibilité de l'harmonie insulaire heureuse[599]. »

Entre 1782 et 1785, Jacques Pierre Brissot de Warville fit publier les dix tomes de sa Bibliotheque philosophique du législateur, du politique, du jurisconsulte ; ou Choix des meilleurs discours, dissertations, essais, fragmens, composés sur la législation criminelle par les plus célebres Écrivans, en françois, anglois, italien, allemand, espagnol, &c. pour parvenir à la réforme des Loix pénales dans tous les pays ; traduits & accompagnés de notes & d'observations historiques[600] (graphie légèrement modernisée). Dans le tome IX de cette Bibliotheque…, après une brève présentation du texte et de Th. More le lecteur trouve des « Fragmens de l'Utopie »[586]. J.-P. Brissot de Warville considère l'Utopie comme une « espece de roman politique, qu'on lit encore aujourd'hui »[601],[n 97] et la présence de fragments du texte Utopie dans sa Bibliotheque… est pour lui une évidence : Th. More « a été le digne précurseur des Beccaria, des Letrosne, &c.[602] » En tout, sept fragments du texte de Th. More sont reproduits : des propos de R. Hythlodée à la table du cardinal Morton concernant les lois anglaises (deux fragments), des description de R. Hythlodée sur les lois utopiennes (cinq fragments)[n 98]. Manifestement, le statut du texte de Th. More ne semble pas poser de difficultés à J.-P. Brissot de Warville. Ainsi, bien qu'il qualifie l'Utopie d'« espece de roman politique », les passages qu'il en extrait lui paraissent assez réalistes, ou du moins assez utiles au lectorat du XVIIIe siècle, qu'il les présente aux côtés de textes relevant du traité politique, de l'essai et de la réflexion juridique, philosophique ou politique[n 99].

« J'avois fait en mon quatriesme voyage un petit pacquet de livres, dit Hythlodée, au lieu du coffre qu'on donne à chacun pour ses besongnes & pour la marchandise ; parce que je faisois dessein de ne point retourner, ou de m'arrester fort long temps. Je leur ay donc laissé la plus part des œuvres de Platon & d'Aristote, Theophraste Des plantes ; mais, ce qui me fasche, mutilé en divers endroits. Car ne l'ayant pas bien serré un singe le rencontra par malheur, & en deschira quelques feuilles en se jouant[603]. » Gravure de François van Bleyswik à la page 211[n 100] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de Samuel Sorbière datée de 1643.

Un acteur de la Révolution française est aujourd'hui parfois associé à l'utopie : Babeuf[604]. « L'utopie de Gracchus Babeuf, celui qui est considéré par Karl Marx comme le premier communiste agissant, mort sur l'échafaud à trente-six ans, est de vouloir réaliser le bonheur commun[605]. » Qu'est-ce que le bonheur commun pour Babeuf ? « Il entend par là une société (non une communauté sectaire !) garante pour tous d'une vie décente, au moyen de la mise en commun des biens, d'un partage égale des richesses, quelque talent particulier qu'ils apportent avec eux : car les hommes sont ensemble souverains[605]. »

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Après la Révolution française, l'Utopie voit sa réception et son influence sur les auteurs d'alors changer. À la littérature utopique du XVIIIe siècle qui jouait avec l'Utopie (ses codes et ses possibilités) succède une littérature sociale et politique du XIXe siècle qui, souvent, n'est pas tendre avec l'Utopie, l'utopie et l'idée même d'utopie[n 101]. Pour autant : certains auteurs reprendront ce mot à leur compte et feront d'Utopie leur source d'inspiration, certains iront même jusqu'à réaliser concrètement des utopies qui ne furent d'abord que suggérées et imprimées sur du papier.

Charles Fourier, philosophe français et fondateur de l’École sociétaire, écrit dans ses Manuscrits (manuscrits publiés par la Phalange, Revue de la science sociale, IV, 1857-1858) : « Qu'est-ce que l'utopie ? C'est le rêve du bien sans moyen d'exécution, sans méthode efficace »[606]. Auteur de nombreux ouvrages, ce sont les plans du Phalanstère, les réalisations de phalanstères indirectement inspirées de ses écrits et la qualification a posteriori de « socialiste critico-utopique » par Karl Marx et Friedrich Engels qui rangèrent Fourier parmi les utopistes. Franck Malécot écrit : « l'épithète utopie ne peut être attribuée à la pensée de Fourier que par un retournement de sens relativement à son acception la plus courante, comme à l'usage qu'il en fait lui-même[606]. » Charles Fourier, qui déconsidère l'utopie, réfléchit dans ses écrits à l'émancipation des sociétaires des multiples phalanstères qui doivent voir le jour. C'est pourquoi, employant le mot « utopie » dans son sens positif, F. Malécot décrit ainsi le projet de Fourier : « Rendre présentes, actuelles, les potentialités de chacun ; recomposer l'ordre social sur la base d'une variation libre des intensités passionnelles : voilà l'utopie[607] ! » Les projets de phalanstère de Fourier, plus que ses idées, eurent un écho important hors de France : « Vers le milieu du XIXe siècle, les théories de rénovation sociale de Fourier se répandirent dans toute l'Europe, mais ce fut aux États-Unis qu'elles rencontrèrent la plus grande adhésion. Entre 1840 et 1860, les fouriéristes y lancèrent plus de vingt expériences communautaires, influencèrent le mouvement ouvrier, et intervinrent dans le débat qui déboucha sur la guerre de Sécession[608]. »

Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon, philosophe, économiste et militaire français, publia de nombreux écrits ; ses idées eurent une postérité et une influence sur la plupart des philosophes du XIXe siècle. Philosophe de l'industrialisme, il est considéré comme le penseur de la société industrielle française, société qui était alors en train de supplanter la société d’Ancien Régime. Dans ses écrits, « Le seul tableau à la Thomas More, la "totalité du sol français" transformée en "un superbe parc à l'anglaise", est […] rédigé au futur et mis à distance dans une note de bas de page[609]. » Comme Charles Fourier, c'est une lecture a posteriori de son œuvre et de son influence qui permet de ranger Saint-Simon parmi les utopistes. Car ses idées sur les sociétés industrielles, qui ne furent pas pour Saint-Simon des idées utopiques, eurent une grande influence par la suite. Ainsi : « Quoi de plus banal au XIXe siècle, dira-t-on (mais après-coup), que l'apologie de la société industrielle, de la méthode positive et de la reconstitution du lien social[610] ? » remarque Philippe Régnier qui ajoute : « mobiliser la propriété foncière, enlever aux oisifs les instruments du travail pour les remettre entre des mains compétentes, c'est, comme le refus de l'héritage, un point fondamental du futur programme saint-simonien[609]. » En effet, les Saint-simoniens au XIXe siècle, puis les tenants de la doctrine du saint-simonisme au XXe siècle, s'attachèrent à promouvoir les idées de Saint-Simon sur la société industrielle qui était réellement en train d'advenir.

Robert Owen, fondateur du socialisme britannique, fut un industriel du coton qui chercha à améliorer les conditions de travail de ses ouvriers dans les usines qu'il possédait à New Lanark ; aussi, il entreprit de loger des travailleurs dans des communautés coopératives (inspirant d'autres tentatives communautaires dans l'Indiana ou en Écosse). « La composante "utopique" de ses idées ne réside pas seulement dans des plans communautaires, reliés aux projets de propriété commune discutés depuis Platon. Elle tient à son optimisme égalitaire, à sa ferme croyance selon laquelle le succès d'une communauté prouverait l'insuffisance fondamentale de la vieille société[611]. »

« les Utopiens ont une coutume qui passeroit chez nous pour déraisonnable, pour ridicule, pour malhonnête, dit Hythlodée ; & laquelle, néanmoins, ils observent avec beaucoup de sérieux & de gravité. Nos Insulaires ne savent ce que c'est que de se marier au hazard quant au corps. Une prude & vénérable Matrone fait voir à l'Amant sa Maitresse, en pur nature, c'est à dire toute nuë ; & réciproquement, un homme de bonnes mœurs, un homme de probité, môntre à la fille, ou à la veuve l'étalage viril ; il lui ôte la chemise, & le lui présente à contempler, à examiner depuis la tête jusqu'au piés[612]. » (Gravure de François van Bleyswik à la page 224[n 102] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de N. Gueudeville.

En 1840 paraît un ouvrage intitulé Voyage et aventures de lord William Carisdall en Icarie, Étienne Cabet y « expose la possibilité pour une grande nation de procéder au partage égalitaire des richesses, de s'organiser en communauté des biens[613]. » François Fourn ajoute : « Il soutient que sa propre conversion au communisme est survenue en lisant Thomas More, comme une illumination[613]. »

Au milieu du XIXe siècle, Pierre Leroux (éditeur, philosophe, homme politique français et théoricien du socialisme) donne un nouveau souffle à l'utopie : il opère une relecture des œuvres de Fourier, Saint-Simon et Owen en les considérant comme des utopistes. Chacun d'entre eux focalise la propre doctrine de Leroux : « l'Égalité pour Saint-Simon, la Liberté pour Fourier, la Fraternité pour Owen[614]. » Sa pensée de l'utopie se distingue d'autres auteurs socialistes : « Loin de considérer, comme Proudhon, qu'il existe une antinomie entre l'histoire et l'utopie […], Leroux tien qu'elles sont intimement mêlées. Comme l'histoire est pour lui celle de l'humanité, cela signifie que les utopies sont ces coups d'audace par lesquels l'humanité se précède elle-même dans son mouvement d'émancipation, s'oriente et éclaire sa propre route[615]. »

Sinon, plus brièvement, le terme d’utopie fut aussi repris par certains auteurs à la sensibilité socialiste. Certains, comme Jean-Baptiste André Godin (fondateur du Familistère de Guise), s'inspirèrent librement de L'Utopie et/ou de l'utopie dans leurs théories économiques et sociales ; à ce titre, peuvent aussi être mentionnés Pierre-Joseph Proudhon, Karl Marx et Friedrich Engels (Engels oppose toutefois, pour s'en démarquer, socialisme utopique et socialisme scientifique[616]).

Enfin, signalons que Victor Stouvenel donna une nouvelle traduction d'Utopie[617] en 1842 ; tandis qu'en 1888 l'éditeur C. Delagrave regroupa l'Utopie de Th. More et L'Arcadie de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre dans un même livre[618], publié au sein d'une collection intitulée « Voyages dans tous les mondes. Nouvelle bibliothèque historique et littéraire ».

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Le XXe siècle fut mouvementé pour Utopie. Le début du siècle vit son éclipse ; hormis de nouvelles traductions du texte de Thomas More, du latin à l'anglais en 1923 et 1949, du latin au français en 1935 (dont le titre indique assez la façon dont il fut lu : Le Planisme au XVIe siècle. L'Île d'Utopie ou la meilleure des républiques[619]). Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et pour le reste du siècle, l'Utopie de Thomas More influença peu d'auteurs dans le champ de la philosophie politique[n 103] ; en revanche, l'idée d'utopie et les utopies telles qu'elles furent formulées à travers les époques intéressèrent de nombreux auteurs. Ce regain d'intérêt pour l'utopie (en général) impulsa des études tous azimuts[n 104] sur l'œuvre qui en forgea le vocable : Utopie.

Ainsi, bien qu'il ne s'agisse pas de travaux influencés par Utopie, mais de travaux de recherches et d'entreprises d'établissement du texte d'Utopie, il faut souligner : la publication en 1965 du volume 4 (Utopia) des The Complete Works of Saint Thomas More par Edward L. Surtz et Jack H. Hexter[n 105], la traduction du texte latin en français par Marie Delcourt en 1966, l'édition de référence en français due à André Prévost en 1978, enfin, l'édition anglaise de l'Utopie par Georges M. Logan en 1989 (rééditée et augmentée en 1992 avec certaines études décisives sur ce texte[n 106]). Toutes ces éditions marquèrent un tournant dans la réception de l'Utopie au XXe siècle (voir la bibliographie). À ces entreprises éditoriales, il faut ajouter la création par Germain Marc'hadour de la revue Moreana, qui accueille des études sur Th. More et son œuvre, de nombreux ouvrages proposant une interprétation de l'Utopie et quantité d'études sur des points précis du texte dispersées dans des revues littéraires, de sciences politiques, d'histoire et de sciences sociales.

Un regain d'intérêt pour l'idée d'utopie et les utopies au milieu du siècle donna lieu à de nombreuses publications et de nombreux colloques[620],[621],[622]. Parmi la profusion des travaux parus durant cette période, certains associèrent l'Utopie de Th. More à une tradition utopique par-delà les siècles, ces travaux firent remonter l'histoire de l'utopie à des temps presque immémoriaux ou inscrivirent l'utopie au cœur de l'âme ou de la raison humaine[623],[624],[625],[626],[627]. D'autres travaux focalisèrent leurs approches sur des points précis : soulèvements et utopie[628], imagination et utopie[629],[630], idéologie et utopie[631], individus et État[632],[633], corps et utopie[634], etc.

« Celuy qui sera attaint d'avoir prétendu à quelque dignité ou office par corruption, dit Hythlodée, n'ait jamais espoir de parvenir à aucune, ilz fréquentent & conversent ensemble amiablement, les Magistratz ne sont arrogans, fiers, ne terribles, ilz sont nommez pères ; & se monstrent telz, volontairement on leur fait l'honneur qu'on est tenu de leur faire, les sujetz ne les honnorent à regret, les robes précieuses, ne la couronne ne devise point le Prince des autres, on le cognoist seulement à une poignée & glenne de blé qui se porte devant luy, comme l'enseigne d'un Evesque & Prélat est un cierge que quelque ministre tient en main devant luy[635]. » Gravure de François van Bleyswik à la page 237[n 107] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de J. Le Blond revue par Barthélemy Aneau datée de 1559.

Toutefois, avant cette rénovation du texte Utopie pour les lecteurs d'aujourd'hui, certains auteurs publièrent des utopies politiques dans la lignée d'Utopie ; par exemple, Ernest Tabouriech, qui fut professeur au Collège libre des sciences sociales, publia en 1902 La cité future. Essai d'une utopie scientifique[636]. La première page du livre montre qu'il souhaite rétablir l'utopie contre une certaine tradition marxiste : « C'est un lieu commun de montrer le socialisme sorti de l'Utopie et l'auteur du livre intitulé Die Entwickelung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft[616], Engels est, après Marx, responsable du préjugé très répandu chez les socialistes auquel je me heurte. Ces deux grands penseurs, fondant, en opposition au socialisme utopique (de Saint-Simon, de Fourier et d'Owen), le socialisme scientifique, lequel consiste dans un exposé critique de l'état économique actuel dans son développement historique et des principes théoriques qui en résultent, ont, dit Anton Menger (1), repoussé comme utopique tout exposé détaillé de l'organisation sociale future et cette condamnation a été répétée après eux par tous les socialistes qui s'attribuent l'épithète de scientifiques. Quelle peut en être la raison ? Ne peut-on pas dire que les socialistes se sont laissés d'abord impressionner par le sens péjoratif que les conservateurs ont attaché à l'expression utopie[636]. » Dans la suite de son livre, E. Tabouriech expose en trois moments et en différentes sections le plan d'une société socialiste : la consommation (ex : « Comptabilité de la Consommation individuelle », « Demandes et cartes de crédits », « Petite Poste »…), la production (ex : « Grande industrie, Régies », « Inventions. Brevets. Innovations », « L'élevage des enfants »…), enfin, équilibre de la production et de la consommation (ex : « Génie », « Transports », « Pâtisseries et Glaces », « Les vins », « Journaux », « Fixation des prix »…).

Certains auteurs s'attachèrent à l'utopie d'une autre manière. Ernst Bloch publia en 1918 L'Esprit de l'utopie[637]. « En faisant confiance au mal comme au bien, Bloch définit l'esprit de l'utopie comme une gnose révolutionnaire, renouant ainsi avec la tradition millénariste. Son livre écrit entre 1915 et 1917, plus provocant que démonstratif, manifeste un double mouvement de révolte et d'espérance que nous retrouvons dans son œuvre ultérieure, par exemple dans le Principe Espérance, où ce romantisme révolutionnaire acquiert mesure et détermination[638]. » Karl Mannheim publia en 1929 Idéologie et utopie[639]. Considéré comme l’œuvre maîtresse de Mannheim, ce livre est aussi considéré comme le texte fondateur de la sociologie de la connaissance. Une partie de l'ouvrage est consacrée à la notion d'idéologie : « Mannheim relie la pensée à la politique et, par sa sociologie de l’esprit et de l’intelligentsia, tente de montrer que la politique peut exister sous la forme d’une science. Pour cela, il part d’un constat surprenant : l’absence d’une politique scientifique dans un monde où domine pourtant la rationalité. Les causes d’un tel retard seraient à rechercher non seulement dans la jeunesse et l’immaturité des sciences sociales, mais aussi dans la spécificité du comportement politique par rapport aux autres genres d’expérience humaine[640]. » L'autre partie de l'ouvrage concerne la notion d'utopie : « La religion occupe une place importante dans Idéologie et Utopie. Mannheim s’intéresse particulièrement à l’utopie chiliastique, dont l’analyse est sans doute son apport le plus original à la sociologie des religions. Il n’examine pas les origines bibliques du millénarisme, mais ses manifestations modernes, à partir du mouvement anabaptiste dirigé par Thomas Münzer au début du XVIe siècle[641]. »

Ainsi, l'idée d'utopie et certaines utopies réalisées (ou non) eurent plus d'influence chez les auteurs du XXe siècle qu'Utopie elle-même. Autre exemple : un philosophe français, Miguel Abensour[642], débuta sa réflexion philosophique par le socialisme utopique, les utopies et l'idée d'utopie avant d'effectuer un détour vers le point originel : l'Utopie de Th. More. La thèse que M. Abensour rédigea pour son doctorat s'intitule : Les formes de l'utopie socialiste-communiste. Essai sur le communisme critique et l'utopie[643]. « Les recherches d’Abensour, intéressées par l’idée de la présence d’une théorie du communisme chez Marx, d’une prévision en tant que forme sociale supérieure, visent d’abord à dépasser l’opposition pétrifiée entre science et utopie, théorisée dans le marxisme. Abensour cherche à déceler dans l’œuvre de Marx un "sauvetage par transfert" de l’utopie, projetée dans le mouvement réel historique du communisme, qui conserve, par le biais d’une philosophie de la praxis, l’orientation vers le futur et à l’altérité propre à l’utopie. Plus généralement, l’étude de l’histoire des utopistes au XIXe siècle le conduit, en s’inspirant de Pierre Leroux, à repérer après le socialisme utopique et en dissidence avec sa descendance orthodoxe, un "nouvel esprit utopique" dans la seconde moitié du siècle. Intégrant des arguments de l’adversaire, sans renoncer à sa visée première, ce nouvel esprit utopique insuffle un nouveau dynamisme. Il assume l’enjeu de réveiller, face à la résignation et à l’acceptation de la servitude, un désir des masses susceptible de contribuer à l’auto-émancipation des dominés et ouvert vers l’inconnu. L’écriture utopique se transforme elle-même ainsi en moment de la praxis révolutionnaire, par exemple dans une inspiration libertaire dans le cas de Déjacque. Au sein même du marxisme, sans oublier les élaborations théoriques plus tardives de Bloch ou Benjamin, Abensour signale, en particulier avec William Morris, la persistance d’une utopie ayant davantage affaire à la question de l’éducation du désir qu’à celle d’une illustration improbable de la vérité[644]. »

« Quand ilz [les Utopiens] viennent à l'église, les hommes se mettent au costé dextre, & les femmes à part à fenestre, & s'establissent, en sorte que tous les enfantz masles de chacune maison sont devant le père de famille, les filles devant la mère. Ainsi met on ordre & arroy, affin que ceulx qui ont la charge d'instruire & endoctriner lesdictz enfantz en leurs maisons, pareillement quand sont dehors ayent esgard à leurs gestes contenances & manière de l'église. Samblablement lesdictz Utopiens sont soigneux en ces lieux sacrez de mesler & joingdre un jeune enfant avec un plus âgé, de craincte que si on donnoit charge d'un enfant à un aultres d'âge esgal, ilz n'abuzassent l'un l'autre & passassent le temps à folies puériles, lors qu'ilz deveroient servir à dieu, estre en dévotion, & concepvoir un esmouvement & inflammation aux vertuz[645]. » Gravure de François van Bleyswik à la page 237[n 108] de l'édition française de L'Utopie de 1715, traduite par Nicolas Gueudeville. (« Source : ETH-Bibliothek Zürich »). Ci-dessus, la traduction est celle de J. Le Blond datée de 1550.

Dans une perspective semblable, Michèle Riot-Sarcey (une historienne française) s'intéresse aux utopies qui naquirent au XIXe siècle (idées et réalisations), à leurs influences dans le champ politique et sur les révolutions de ce siècle. « C'est dans une lecture de l'histoire qui met la recherche de l'événement au cœur de la démarche, que Michèle Riot-Sarcey trouve le "réel de l'utopie", à l'écart tant des lectures bien pensantes du XIXe siècle (qui départageaient dans l'utopie "le bon grain de l'ivraie", à savoir le réel et la folie), que de lectures contemporaines qui ont voulu domicilier dans le goulag ce réel de l'utopie. » Monique Boireau-Rouillé ajoute : « L'utopie n'est pas "ailleurs", mais critique du présent, dans sa production, et surtout sa réception, puisqu'elle origine un autre mode politique, ouvre une brèche, manifeste une exigence dans la reconnaissance du droit humain à la liberté, rompt le "monopole libéral de la conception de la liberté". Elle est "posture" plus que contenu, c'est-à-dire un "ailleurs" qui est en fait partie prenante de la construction de l'histoire, et donc d'un présent qui se fait. Politique donc, au sens noble du terme[646]. »

Par ailleurs, le mot utopie ou l'idée d'utopie (quelles que soient les formes qu'elle put revêtir ou quelles que soient les valeurs qu'elle put recouvrir), voire l'Utopie de Th. More, furent probablement scandés ou servirent de point de ralliement pour certains soulèvements ou certains mouvements sociaux et lors de certaines révolutions au cours du XXe siècle. Cependant, par manque de sources, ces points ne sont pas évoqués.

Au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Passé l'émerveillement dû à la redécouverte du texte même d'Utopie au XXe siècle, cet ouvrage perdit irrémédiablement toute influence politique au xxie siècle. Le contexte historique du XXe siècle fit qu'Utopie ne put avoir la même influence qu'aux siècles précédents. En revanche, l'idée d'utopie et les utopies telles qu'elles furent formulées à travers les époques continuent d'intéresser de nombreux auteurs.

À l'ouverture du XXIe siècle l'époque fut au bilan, Christian Godin publia un livre intitulé Faut-il réhabiliter l'utopie ? Ce livre reprit les principales critiques adressées à l'utopie (dont le texte Utopie de Thomas More) au siècle précédent : « La question même comprend l'indécision dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui : le siècle écoulé doit une bonne part de ses horreurs à l'esprit d'utopie. D'un autre côté, renoncer à cet esprit au nom du réalisme, c'est rester soumis à la dictature du fait. On ne peut évidemment se réjouir du monde comme il va. Pour sortir de ce dilemme (l'acceptation de l'utopie au risque de la barbarie future, et la renonciation à l'utopie au risque de la barbarie présente), une distinction entre l'état de fait et l'état de valeur paraît nécessaire. L'utopie dangereuse est celle qui prétend décrire une société idéale. L'utopie souhaitable est celle qui se contente de prescrire un certain nombre de valeurs : la paix, la liberté, la justice et la solidarité universelles. Nous n'avons pas à réhabiliter l'utopie prise dans ce sens, nous avons à la réaliser[647]. »

Cette même année 2000, tandis que Yolène Dilas-Rocherieux publia une nouvelle histoire de l'utopie : L’utopie ou la mémoire du futur[648], Alain Pessin chercha L'imaginaire utopique aujourd'hui[649]. Et deux évènements rencontrèrent beaucoup de succès : Les Rendez-vous de l'histoire de Blois eurent pour thème « Les utopies, le moteur de l'histoire ? »[650] et la Bibliothèque nationale de France organisa une exposition évènement pour saluer le passage du millénaire : « Utopie : la quête de la société idéale en Occident »[651]. Michèle Riot-Sarcey, elle, publia un ouvrage collectif L’Utopie en questions[652] : « La publication de L'Utopie en questions ne s'inscrit guère dans ce contexte, celui d'un changement de siècle et de millénaire. Il s'agit, pour Michèle Riot-Sarcey et pour les douze autres auteurs de l'entreprise, de livrer au lecteur le fruit de nombreuses années de recherche. Trois ans de séminaire sont à l'origine de l'essentiel des contributions[653]. » De son côté, et ce dès décembre 1999, la revue Quaderni consacra pas moins de trois numéro à l'utopie : « Utopie I : la fabrique de l'utopie »[654], « Utopie II : les territoires de l'utopie »[655] et « Utopie III : passages et apocalypse »[656].

Quelques années plus tard, à partir de 2010, certains auteurs réclamèrent à l'instar de Pierre Macherey De l’Utopie ![657] ; la revue Cités consacra un numéro aux « Utopies »[658], la revue Europe publia un dossier « Regards sur l'utopie »[659] et Le Philosophoire fit de même en 2015 : « L'Utopie »[660].

En 2016, à l'occasion du cinq centième anniversaire de la première publication de l'Utopie, un auteur français publia un livre pour rendre hommage à la création de Th. More, Thierry Paquot : Lettres à Thomas More sur son utopie (et celles qui nous manquent)[661]. L'année suivante, Aymeric Caron publia un livre intitulé Utopia XXI[662] reprenant librement la composition d'Utopie : d'abord, dans la première partie du livre, un dialogue entre un personnage Aymeric Caron et un représentant de l'île d'Utopie aborde les problèmes sociaux, économiques et politiques du temps ; ensuite, dans la seconde partie du livre, Aymeric Caron expose des propositions à même d'apporter des solutions aux problèmes abordés précédemment. En 2015, un collectif d'auteurs précéda ces deux hommages en publiant Chemins d'Utopie. Thomas More à Louvain (1516-2016)[663], un livre dans lequel de courts passages du livre furent nouvellement traduits et accompagnés de brefs commentaires.

Annexes[modifier | modifier le code]

Traduire l'Utopie[modifier | modifier le code]

La traduction d'une langue vivante est déjà un exercice délicat, traduire le texte de l'Utopie est un exercice qui requiert une fine connaissance du latin et des sources latines de Thomas More. De surcroît, comme le pointe André Prévost : « La traduction d'un texte porteur d'un message qu'il suggère plus qu'il ne l'exprime, est une gageure. Il ne faut donc pas s'étonner que l'histoire des traductions de l'Utopie soit faite de nombreux avatars. Les versions successives, anglaises et françaises entre autres, reflètent à la fois la mentalité des époques qui les voient naître et les contradictions auxquelles a donné lieu un texte ésotérique, téméraire et volontairement ambigu[664]. » Après la parution de l'édition de référence anglaise de l'Utopie[317], les études sur les différentes traductions en langues vernaculaires du texte latin se sont multipliées. Récemment, la revue Utopian Studies proposa pas moins de onze études consacrées à différentes traductions de l'Utopie dans quelques langues vernaculaires (le brésilien, le français, le grec, le hongrois, le mandarin, le polonais, l'allemand, l'italien, le tchèque, le portugais et le turque)[665],[666].

Dans un article publié en 1984, Brenda Hosington étudie cinq traductions françaises de l'Utopie, celles de Jean Le Blond, de Barthélémy Aneau, de Gabriel Chappuys, de Samuel Sorbière et de Nicolas Gueudeville. Elle recense les parerga originaux présents et absents (ainsi que les nouveaux parerga ajoutés), elle étudie certains contresens ou flottements dans ces traductions, elle compare les titres donnés à l'œuvre de Th. More et elle compare un passage du Livre I de l'Utopie rendu différemment par ces traducteurs[667].

Ci-dessous, après le passage en latin issu du Livre I de l'Utopie, sont reproduites les différentes traductions étudiées par B. Hosington. À leur suite, sont ajoutées les traductions du même passage par Thomas Rousseau, Victor Stouvenel, Paul Grunebaum-Ballin, Marie Delcourt et André Prévost. Sont aussi incluses la traduction de V. Stouvenel revue par Marcelle Bottigelli-Tisserand et la traduction de J. Le Blond revue par B. Aneau puis corrigée par G. Navaud[n 109]. Les graphies des traductions du XVe siècle, du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle ont été légèrement modernisées.

Page 54, Livre I, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Le passage traduit commence à l'antépénultième ligne de cette page 54.
  • Thomas More (1516, 1517 et 1518): «...dum alius consulit conducendos Germanos, alius pecunia demulcendos Elvetios. Alius adversus numern imperatoriae maiestatis, auro, velut anathemate, propitiandum. Dum alii videtur cum Arragonum rege componendas esse res, & alieno Navariae regno, velut pacis authora mento cedendum…[668] » (Voir ci-contre à droite)
  • Jean Le Blond (1550) : « L'aultre conseillera qu'il fault assembler les Alemans, l'aultre qu'il fault attirer les Suisses par argent, l'aultre sera d'oppinion qu'on appaise l'Empereur, & qu'on rompe les entreprinses a force d'or, comme s'on y procedoit par censures, l'autre de composer avec le roy d'Arragon & ceder au royaume de Navarre comme un gaige de paix…[669] »
  • Barthélémy Aneau (1559) : « L'autre conseillera qu'il faut assembler les Allemands, l’autre qu’il faut attirer les Suisses par argent, l'autre sera d’opinion qu’on appaise & rende propice la sacree majesté de l'Empereur par une offrande de grand nombre d'or, l'autre de composer avec le Roy d’Arragon, & ceder au Royaume de Navarre, comme un gage de paix…[670] »
  • Samuel Sorbière (1643) : « pendant que l'autre conseille de prendre des Allemans à la solde ; de donner quelque argent aux Suisses pour les appaiser ; qu’un troisième propose d'attacher l'Empereur avec des chaisnes d’or ; qu’il semble bon à un autre de sortir premièrement d'affaires avec le Roy d’Arragon, en luy cedant le Royaume de Navarre, lequel aussi on ne peut pas retenir aisement ; […][671] »
  • Nicolas Gueudeville (1715) : « Les autres Conseillers, opinant tour à tour, & chacun selon son sentiment, disent qu'il faut prendre les Alemans à louage ; caresser les Suisses avec de l’Argent ; apaiser la Divinité Imperiale en lui sacrifiant de l’Or ; s'accomoder avec le Roi d'Arragon & pour sureté de la Paix, lui abandonner le Roiaume de Navarre qui ne lui appartient point ; […][672] »
  • Thomas Rousseau (1780) : « Un autre est d’avis de soudoyer les Allemands, & de gagner les Suisses à force d’argent : celui-ci pense qu’il faut s’attacher l’Empereur avec des chaînes d’or. Celui-là prétend qu’il faut d’abord terminer avec le Roi d’Arragon, & lui céder, comme un gage certain de la paix, le royaume de Navarre, dont la France dispose ainsi à son gré, sans y avoir aucun droit ; […][673] »
    Page 55, Livre I, édition de novembre 1518 chez Johann Froben (« Courtesy of the Folger Shakespeare Library »). Le passage traduit s'arrête à la troisième ligne de cette page 55.
  • Victor Stouvenel (1842) : « L’autre conseille d’engager des Allemands ; un troisième, d’amadouer les Suisses avec de l’argent. Celui-ci pense qu’il faut se rendre propice le dieu impérial, et lui sacrifier de l’or en expiation ; celui-là, qu’il est opportun d’entrer en arrangement avec le roi d’Aragon, et de lui abandonner comme un gage de paix le royaume de Navarre, qui ne lui appartient pas[674]. »
  • Paul Grunebaum-Ballin (1935) : « Un autre conseille d’engager des Allemands ; un autre, de soudoyer les Suisses. Celui-ci pense qu’il serait expédient de se rendre propice le dieu impérial, moyennant un ex-voto d’or monnayé. Il paraît à celui-là qu’il ne serait pas inutile de pactiser avec le roi d’Aragon, en lui cédant en gage de pais le royaume de Navarre, qui appartient d’ailleurs à un tiers ; […][675]. »
  • V. Stouvenel, revue par Marcelle Bottigelli-Tisserand (1966) : « L’autre conseille d’engager des Allemands ; un troisième d’amadouer les Suisses avec de l’argent. Celui-ci pense qu’il faut se rendre propice le dieu impérial, et lui faire une offrande d’or en guise de sacrifice ; celui-là, qu’il est opportun d’entrer en arrangement avec le roi d’Aragon, et de lui abandonner comme un gage de paix le royaume de Navarre, qui ne lui appartient pas[676]. »
  • Marie Delcourt (1966) : « Un autre conseille d'engager des soldats allemands, de faire miroiter de l'argent aux yeux des Suisses ; un autre encore, de se rendre propice ce dieu irrité qu'est la majesté impériale en apportant à son autel une offrande en or. Un autre veut qu'il se réconcilie avec le roi d'Aragon et lui cède le royaume de Navarre, sur lequel il n'a aucun droit, comme promesse et gage de paix[677]. »
  • André Prévost (1978) : « L’un conseille d’engager des mercenaires allemands, un autre de s’assurer à prix d’argent le concours des Suisses, un autre encore de se rendre propice la divinité de la majesté impériale et de lui faire une offrande d’or en guise de sacrifice. À l’un, il semble préférable de traiter avec le roi d’Aragon et de lui abandonner en gage de paix le royaume de Navarre, qui est bien d’autrui[678]. »
  • J. Le Blond, revue par B. Aneau, corrigée par Guillaume Navaud (2012) : « L'autre conseillera qu'il faut soudoyer les Allemands ; l’autre qu’il faut attirer les Suisses par l’argent ; l'autre sera d’opinion qu’on apaise et rende propice la sacrée majesté de l'Empereur par une offrande de grand nombre d'or ; l'autre de composer avec le Roi d’Aragon, et de se retirer du royaume de Navarre en gage de paix ; […][679]. »

La découverte des étapes de la rédaction de l'Utopie[modifier | modifier le code]

Au milieu du XXe siècle, la découverte des étapes de la rédaction de l'Utopie a relancé la question du propos de Thomas More[n 110].

L'Utopie est un livre écrit en deux temps[680],[681],[129]. À l'origine, le Livre II fut un texte composé par Th. More tel un exercice de rhétorique répondant au texte l'Éloge de la folie de son ami Érasme[681] (que ce dernier lui a d'ailleurs dédié, extraits de l'Éloge de la folie). Ce texte fut rédigé en 1515 alors que Th. More fut en mission diplomatique aux Pays-Bas pour son roi Henry VIII. Au retour de cette mission, Th. More rédigea un dialogue entre un marin imaginaire et sa personne. Érasme le relate dans sa correspondance : « Mettant à profit une période de loisir [lors de sa mission diplomatique], il avait d'abord écrit ce qui est le second livre ; bientôt il jugea opportun d'y ajouter le premier livre : la hâte avec laquelle il dut l'improviser explique une certaine inégalité de style[682]. » Th. More assembla le tout et peaufina l'ensemble : une mise en contexte du dialogue, des rappels thématiques entre le Livre I et le Livre II, la « Lettre-Préface » pour parachever le texte[681].

La découverte des étapes de la rédaction de l'Utopie a permis de jeter un nouveau regard sur l'écriture du texte, sur l'écriture humaniste et sur l'écriture propre de Th. More[683]. Au Livre II, la description de l'île d'Utopie par Raphaël Hythlodée est un éloge paradoxal[684] qui correspond à un style rhétorique précis : la declamatio[685],[686]. Cette declamatio correspond à un genre particulier : non au genre judiciaire qui « porte sur le passé », ni au genre délibératif qui « porte sur l'avenir », mais au genre épidictique qui « porte sur le présent », où « l'orateur se propose à l'admiration des spectateurs, tout en tirant argument du passé et de l'avenir[687]. » C'est pourquoi le lecteur a l'impression que la description de l'île d'Utopie se déroule sous ses yeux, au présent. Dans une première version, tout comme la folie parle en son nom dans le livre écrit par Érasme, la sagesse (à savoir : l'île d'Utopie) parlait en son nom propre. Ce n'est que lorsque le Livre I fut écrit, et que le personnage de Raphaël Hythlodée apparut, que cette declamatio devint un discours qui fut mis dans la bouche du marin-philosophe.

Au Livre I l'écriture procède autrement : « Le dialogue est la formulation écrite d'un débat autour d'une question théorique ou pratique[688]. » Servir le prince ou non ? Dans sa forme, ce dialogue emprunte aux modèles platonicien et cicéronien[689]. Outre le fait que More/Morus soit présent comme Socrate et qu'il utilise l'ironie, un ton singulier et des figures de styles ciselés[690], Th. More suit les dialogues de Platon sur un point particulier : « Ce n'est […] pas l'échange avec un autre qui est constitutif du dialogue : le dialogue de l'âme avec elle-même est le dialogue originaire et ce qui lui est essentiel est le mouvement de l'interroger-répondre. Cela seul mérite le nom de "pensée", et c'est cela qui impose à Platon son écriture dialoguée[691]. » Morus-Ægidio-Raphaël : trois personnages qui s'interrogent et se répondent sur le futur engagement de Th. More comme conseiller du prince. À Cicéron[692], Th. More emprunte une conception différente du dialogue : « D'abord la discussion des idées prend un tour plus libre et varié, plus animé aussi ; au lieu de la lourdeur didactique, c'est l'allure souple et l'aisance de la conversation familière ; au lieu de la sécheresse d'une théorie abstraite, l'intérêt et la vie qui naissent de la mise en scène, des acteurs et de la lutte, même courtoise, des personnages aux prises : un petit drame se joue sous nos yeux[693]. » La discussion au jardin prend un tour dramatique à la table du cardinal Morton ; de retour au jardin, le ton de la discussion et la lutte des arguments deviennent plus enlevés. Aussi, dans un dialogue de la Renaissance, « il faut que les interlocuteurs aient assez d'autorité pour que leurs propos soient écoutés avec attention[694]. » Dans ce Livre I, un « citoyen et shérif de l'illustre cité de Londres » accompagné d'un secrétaire de la ville d'Anvers dialoguent avec un marin-philosophe qui voyagea avec Amerigo Vespucci.

Ainsi, l'Utopie est un texte d'une riche densité[695],[696],[697], les sources d'inspiration sont variées et la rhétorique architecture le propos. Mais, pour Simone Goyard-Fabre : « Comme Machiavel, dont il est l'exact contemporain, [Th. More] est sensible au réalisme des situations politiques et économiques, au caractère dramatique de la condition sociale. Aussi bien l'Utopie n'est-elle pas — pas davantage en tout cas que l'Éloge de la Folie ou Le Prince — un simple exercice de rhétorique[698]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ce sont les auteurs qui s'inspirèrent du livre de Th. More au fil des siècles, les commentateurs et les critiques, ainsi que les traductions successives en langues vernaculaires, sans oublier les lecteurs, qui abrégèrent le titre sous ce nom Utopie ou L'Utopie, et dans la langue de Shakespeare : Utopia (voir plus bas la sous-section « Utopia ou l'utopie enfin nommée » et plus largement la section « Influence »). Aujourd'hui, au XXIe siècle, même les éditions de référence continuent à abréger le titre du livre de Th. More, du moins sur la couverture. Dans l'article, suivant l'usage courant dans les études consacrées à cet ouvrage, le livre de Th. More est nommé « Utopie » ou « l'Utopie ». Par contre, il n'est pas touché au titre du livre tel qu'il apparaît dans les citations.
  2. Traduction : Un vrai livre d'or, un petit ouvrage, non moins salutaire qu'agréable, relatif à la meilleure forme de communauté politique et à la nouvelle Île d'Utopie (André Prévost, L'Utopie de Thomas More, 1978, p. 218).
  3. Aujourd'hui, la quatrième et dernière édition de l'Utopie arrêtée par Th. More et Érasme de leur vivant (novembre 1518), et dont l'impression fut suivie par Beatus Rhenanus auprès de l'imprimeur Johann Froben à Bâle, est considérée comme la version finale et définitive du livre de Th. More intitulé De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia, dit l'Utopie. Pour lire cette quatrième édition en langue française contemporaine (XXe siècle), il faut consulter l'ouvrage d'André Prévost : L'Utopie de Thomas More, Paris, Mame, 1978. Cette édition étant épuisée et difficilement accessible en bibliothèque, cet article utilise autant que possible d'autres traductions : celles disponibles en format de poche et celles proposées en reproductions numérisées par différentes institutions (bibliothèques et fondations).
  4. Pour être exact : le Livre II de l'Utopie. Ce n'est qu'à son retour, et l'année suivante, que Th. More rédige le Livre I. (Voir dans les « Annexes » la section « La découverte des étapes de la rédaction de l'Utopie »)
  5. En 1453 : première édition latine de la Bible, dite la « Bible à quarante-deux lignes », imprimée aussi par Gutenberg. Par la suite, des presses s'installent rapidement dans les grandes villes d'Europe : Cologne (1464), Bâle (1466), Rome (1467), Venise (1469), Paris (1470), Lyon (1473), Bruges (1474), Genève (1478), Londres (1480), Anvers (1481) et des centaines d'autres.
  6. En 1482, les Portugais atteignent le Congo (en 1488 Bartolomeu Dias doublera le Cap de Bonne-Espérance). En 1510, les Portugais prennent Goa. Ils s’installent à Negapatam, sur la côte sud-orientale de l'Inde et à Ceylan. En 1511, les Portugais prennent Malacca.
  7. En 1497, parti de Bristol le 2 mai, Jean Cabot explore courant juin les côtes de l'Amérique du Nord et aborde Terre-Neuve ou l'île du Cap-Breton (Canada) qu’il revendique pour l’Angleterre. Il longe les côtes du Labrador et de la Nouvelle-Angleterre, qu’il prend pour l’extrémité nord-est de l’Asie, puis rentre en Angleterre. En 1498 Cabot repart de nouveau, il quitte Bristol en mai à la tête d'une seconde expédition dans le but d’atteindre le Japon par le nord-ouest. L’expédition disparaît.
  8. En 1501, le 13 mai : le gouvernement portugais envoie une flotte dirigée par Gonçalo Coelho accompagné de l'italien Amerigo Vespucci pour effectuer la reconnaissance des côtes du Brésil, dit « Troisième voyage ». Ils rapportent en Europe (1502) le bois de brasil (bois de brésillet) qui produit une teinture rouge qui sera très prisée et qui donnera son nom au nouveau territoire. Amerigo Vespucci prend conscience que ce continent n’est pas l’Asie. En 1503, Vespucci part pour un autre voyage, dit « Quatrième voyage », toujours au compte des Portugais. Il rentre en 1504.
  9. Au sens courant du terme, l'enclosure est une « parcelle de terrain enclose de haies ou de murs ». Dans une perspective historique large balayant différents contextes socio-politiques allant du XIIIe siècle au XVIIIe siècle (voire jusqu'à aujourd'hui), cette pratique agricole est considérée comme un « mouvement d'enclosure ». Le terme « enclosure » recouvre alors la réalité suivante : clôture des terres privées avec suppression des droits d’usage collectif et le plus souvent des communaux (les « communaux » sont des terres en propriété collective partagées entre les ayants droit, les propriétaires) ; en outre, pratiquer l'enclosure implique de réorganiser le paysage agraire local par remembrement des terres de chaque domaine.
  10. Depuis 1495, Érasme étudiait la théologie et la littérature à Paris où il rencontra de nombreux humanistes ; puis, à partir de1499, Érasme fit le tour de l'Europe : en Angleterre d'abord, où à l'invitation de son élève Lord Mountjoy il rencontre John Colet et Th. More ; en 1500 il retourne en France apprendre le grec ; en 1502, il s'installe à Louvain ; à partir de 1506, il se trouve en Italie, il devient docteur en théologie, en 1507 il rencontre l'imprimeur Alde Manuce ; en 1509, il revient en Angleterre, où il termine la rédaction de l'Éloge de la folie chez Th. More ; en 1511, Érasme est à Paris pour publier l'Éloge de la folie ; il retourne en Angleterre en 1511 ; puis il demeure à Louvain ; en 1514 il entre en contact avec l'imprimeur suisse Johann Froben ; en 1517, Érasme effectue un voyage à Londres, puis il rentre à Louvain pour diriger le Collège Trilingue.
  11. C'est-à-dire : des notes placées non pas en bas de page, mais dans la marge du texte à la hauteur de l'appel de note (voir plus bas les illustrations qui accompagnent le résumé du livre « De optimo reipublicae statu… »). Dans les études consacrées à l'Utopie, ces notes sont aussi nommées « gloses », « notes marginales » ou « marginalia ».
  12. Certaines de ces manchettes sont capitales pour saisir le sens du texte rédigé par Th. More. Malheureusement, aucune édition contemporaine de l'Utopie en format de poche ne reprend ces manchettes.
  13. Dans les études consacrées à l'ouvrage de Th. More, l'usage des termes « paratexte » et « parerga » est parfois imprécis. Venu des études anglophones sur l'Utopie, le terme « parerga » (qui peut se traduire par « compléments ») s'applique aux divers documents qui accompagnent le texte Utopie : les lettres, les poèmes, les cartes et l'alphabet. Le terme « paratexte », d'abord utilisé au sein des études littéraires hexagonales puis diffusé internationalement, s'applique aux divers matériaux textuels qui accompagnent le texte Utopie : les deux pages de titres et les deux frontispices, les envois des lettres, les titres des deux cartes, les titres des Livres I & II, les titres des chapitres du Livre II, les manchettes, les lettrines, les deux pages d'errata de l'édition de 1517 et les marques d'imprimeurs. Outils critiques propres aux études littéraires, ces mots « paratexte » et « parerga » sont aussi employés pour étudier les compositions des éditions postérieures à 1518, qu'il s'agisse des éditions latines ou des traductions en langues vernaculaires. En effet, les éditeurs et traducteurs successifs reprirent tout ou partie des compositions originales de l'Utopie, surtout ils ajoutèrent leurs propres paratextes et parerga. (Voir à ce propos le livre édité par Terence Cave, Thomas More's Utopia in early modern Europe. Paratexts and contexts, 2012)
  14. Voir les liens vers les premières traductions en langues vernaculaires proposés juste au-dessus, « Un succès éditorial » (1524 en allemand, 1548 en italien, 1550 en français, 1551 en anglais et 1553 en hollandais).
  15. Dans les premières traductions en langue anglaise, le Livre I est souvent sous-titré « Dialogue of Counsel ».
  16. Pour bien saisir la singularité du nom propre de l'île, cette comparaison avec les deux villes françaises s'impose : ces deux villes qui sont nommées « Nonville » existent réellement, bien que leur nom ("non-ville") fasse penser le contraire. De la même manière, lorsqu'on met de côté le fait que le texte de Th. More est une fabulation, cette île d'Utopie bien qu'elle soit dénommée « Nonlieu » existe bel et bien : comme « Nonville » ce nom « Utopie » ne signifie pas que l'île n'existe pas mais qu'elle se nomme "non-lieu". Louis Marin est le commentateur qui, à de nombreuses reprises, insista avec vigueur pour que ce nom soit d'abord reconnu pour ce qu'il est : un toponyme. (Quitte à ce que, par la suite, il soit proposé une interprétation plus large de ce toponyme.)
  17. D'autres mots inventés par Th. More apparaissent au fil de l'ouvrage et livrent au lecteur de nouveaux indices. Par exemple : « Amaurote », ville d'Utopie où siège le Sénat, est une « cité-mirage » ; « Anydre », fleuve qui coule à Amaurote, est un fleuve « sans eau ». (Édition « GF », p. 142)
  18. Trois dialogues de Platon traitent directement et sous différentes approches la question du « meilleur régime » ou la « meilleure forme de gouvernement » : La République, Le Politique et Les Lois.
  19. Chez Aristote les questions politiques sont abordées dans la « science pratique », l'ouvrage Politique traite directement la question du « meilleur régime » ou de la « meilleure forme de gouvernement » en décrivant les différentes sortes de politeia, tandis que la Constitution des Athéniens décrit le régime politique dans l'Athènes antique.
  20. C'est dans ses écrits politiques, De Republica et De legibus, que Cicéron abordent les questions liées au « meilleur régime » et à la « meilleure forme de gouvernement ».
  21. Pierre Gilles envoya sa lettre à Jérôme de Busleyden avec un exemplaire de l'Utopie ; Guillaume Budé et J. De Busleyden écrivirent leur lettres après avoir lu l'Utopie.
  22. L'édition de Yale donne ce titre : The Best State of a Commonwealth and the New Island of Utopia. A Truly Golden Handbook, No Less Beneficial than Entertaining, by the Distinguished and Eloquent Author THOMAS MORE Citizen and Sheriff of the Famous City of London.
  23. André Prévost ajoute : « Grâce à cette fonction de sous-shérif More entre de plain-pied dans l'existence des petites gens : leur dur labeur, leur salaire insuffisant, les injustices dont ils sont victimes de la part des puissants et des initiés à la chicane des lois. C'est dans ce contact avec la misère des humbles que l'Utopie a puisé les accents véhéments de ses appels en faveur des laborieux et des opprimés. » (L'Utopie…, op. cit., p.310, note n°1 « La meilleure… »)
  24. Les Progymnasmata sont les épigrammes rédigées par Th. More qui furent publiées à la suite de l'Utopie dans certaines éditions de Bâle (ou « Epigrammata » sur le frontispice). (Voir en fin d'article, dans la section « Les quatre éditions latines de l’Utopie », les liens proposés vers des reproductions numérisées des éditions de mars et novembre 1518 contenant ces « Epigrammata »)
  25. C'est-à-dire : le mythe de l'Âge d'Or.
  26. « Hagnopolis » : de ἁγνός, pur et πόλις, cité. Pour A. Prévost : « Hagnopolis, c'est une Cité-de-l'Innocence. » (L'Utopie…, op. cit., p. 48)
  27. Sur la carte de 1518, le cartouche « Ostium anydri » censé indiquer l'embouchure du fleuve est placé à sa source ; tandis que le cartouche « Fons Anydri », censé indiquer la source du fleuve, est placé à son embouchure. Est-ce une ''anomalie voulue'' ? (Voir plus bas « 1516 La première carte de l'île d'Utopie » et « La carte de 1518 » pour différentes comparaisons et interprétations des deux cartes)
  28. Cette interprétation du geste du personnage représentant R. Hythlodée est la plus répandue parmi les critiques et les commentateurs. Néanmoins, il ne faut pas oublier que cette carte forme avec l'alphabet et le quatrain utopiens une double-page (voir plus bas « Utopie l'utopie » pour une reproduction de cette double-page). Cette composition en forme de double-page est réfléchie et voulue par les éditeurs (l'édition de 1516 comportait déjà cette présentation). Partant, il n'est pas exclu de penser que R. Hythlodée pointe en réalité la page de droite. De la sorte, prenant en compte la composition éditoriale des pages 12 et 13, une analyse picturale des lignes de la composition de cette carte à la page 12 pourrait proposer l'hypothèse suivante : lorsqu'on tire une droite depuis le bras de R. Hythlodée, celle-ci se prolonge dans le gréement du navire (grâce à la grand-voile carguée), puis elle termine sa course à la page 13 sur le nom « Utopiensium Alphabetum ».
  29. Ce dernier rencontra J. de Busleyden lorsqu'il se rendit à Anvers en 1515.
  30. Ici, le mot « auteur » doit être compris dans sa polysémie latine (« auctor ») : autorité, garant, auteur. Th. More se porte garant des propos de Raphaël Hythlodée : il est l'auteur du texte Utopie et, comme l'indique le titre, il est une autorité reconnue « shérif de la Cité de Londres ».
  31. Cette lettre accompagne depuis le début le texte de l'Utopie. Pour l'impression à Louvain, Th. More fit parvenir à Pierre Gilles cette « Lettre-Préface », le Livre I & le Livre II.
  32. Th. More écrivit effectivement une partie du livre en 1515 lors d'un séjour aux Pays-Bas . (Voir plus bas dans les « Annexes » : « La découverte des étapes de la rédaction de l'Utopie ») C'est lors de ce séjour pour une réelle et authentique mission diplomatique qu'il place la rencontre (inventée) avec Hythlodée, ainsi que le dialogue et la description que le lecteur va lire dans les pages qui suivent cette « Lettre-Préface ». Le vrai et le faux commence déjà à s'entremêler.
  33. Morus suggère que la rédaction ne lui a demandé aucun effort, or la découverte des étapes de la rédaction du texte montre le contraire. P. Gilles, Érasme et quelques lecteurs de l'Utopie étaient au courant de la longue gestation de ce livre.
  34. Ces mots valent avertissement au lecteur : cette langue dans laquelle est écrit le livre, le latin, est truffé de néologismes grecs latinisés, à commencer par l'un des mots du titre de l'œuvre « Utopia ». Le lecteur doit donc prêter attention à l'usage qu'il est fait du latin et du grec dans ce livre, ainsi qu'aux jeux terminologiques distillés au fil du texte et au style même de l'écriture (les nombreuses formules orales directement rapportées par écrit).
  35. Dans sa note complémentaire n°2, S. Goyard-Fabre indique : « Il faut rappeler l'importance de la vie professionnelle de More, avocat et sous-shérif, mais aussi professeur à l'École de droit de Lincoln's Inn et conseiller juridique en matière économique à Londres. » (Édition « GF », p. 239)
  36. Ce dernier, qui fut réellement le secrétaire de Th. More lors de sa mission aux Pays-bas en 1515, rencontra lui aussi Raphaël Hythlodée. John Clement assista à une partie du dialogue rapporté au Livre I comme domestique ; mais non à la description au Livre II : « […] nous revînmes nous asseoir au même endroit, […], en disant aux domestiques que nous ne voulions pas être interrompus. » (Dernier paragraphe du Livre I, Édition « GF », p. 133) Voir aussi la note « John Clement » de Marie Delcourt. (Édition « GF », p. 76)
  37. C'est un point capital de cette « Lettre-Préface » : dans l'édition latine, la première manchette du livre apparaît ici. Il est écrit dans la marge : « Noter, en théologie, la distinction entre commettre un mensonge et dire un mensonge. » Dans sa note n°5 associée à cette manchette (L'Utopie…, op. cit., p. 349), André Prévost précise : « "Faire un mensonge", mentiri, relève de l'ordre moral. "Dire un mensonge", mendacium dicere, appartient au style, "l'art de dire". » Ainsi, Thomas More/Morus ne ment-il pas : « mendacium dicam », il se livre à un exercice de style, un exercice d'écriture. Cette « Lettre-Préface » avertit le lecteur au seuil d'entrer en Utopie : certes le vrai et le faux sont entremêlés dans les pages de ce livre, More/Morus reconnaît et annonce ce fait ; mais cet entremêlement n'a pas pour but de tromper le lecteur, ce qui serait un péché et un fait ou un acte moralement condamnable ; plutôt : More/Morus signale au lecteur que cet entremêlement du vrai et du faux relève de l'art du discours. Depuis le début de sa lettre, More/Morus distille des indices sur cet « art de dire » : un mot du titre « Utopia » est le premier indice ; le prénom du marin-philosophe, « Raphaël », est le deuxième ; l'insistance sur l'importance de la langue grecque est le troisième ; le nom du marin-philosophe, « Hythlodée », suivi de deux noms utopiens « Amaurote » et « Anydre », sont le quatrième indice ; « mendacium dicam » est un cinquième indice. (Aussi, en lisant cette « Lettre-Préface », le lecteur doit penser aux indices déjà distillés dans les parerga et les paratextes qui précèdent : le frontispice ; les lettres d'Érasme, de G. Budé et P. Gilles ; le « Sizain », la carte et l'alphabet.)
  38. Pour la troisième fois dans cette « Lettre-Préface », Morus enjoint Ægidius d'authentifier et de faire préciser les propos et les descriptions rapportés dans ce livre par Raphaël Hyhtlodée ; par un « archange diseur de non-sens ». La récurrence des demandes de précisions et d'authentification dans cette « Lettre-Préface » est un autre indice distillé par More/Morus.
  39. Voici les noms des personnes composant les deux ambassades, pour celle de Charles de Castille : Guillaume de Croy, Michel de Croy, Jean le Sauvage, Jacques de Halewin, Georges de Temsecke et Philippe Wielant ; pour celle d'Henri VIII : Sir Edward Poynings, Cuthbert Tunstall, William Knight, Richard Sampson, Thomas Spynelly, John Clifford et Thomas More.
  40. S. Goyard-Fabre indique : « Le texte latin parle ici de Philosophia scolastica, désignant une pensée d'école tout opposée aux critères pratiques de l'action politique. » (Édition « GF », note n°34, p. 241)
  41. Dans l'édition de novembre 1518 imprimée chez Johann Froben le Livre II commence à la page 70, il comporte des intertitres répartis ainsi : « Les villes et, en particulier, Amaurote » (p. 74), « Les magistrats » (p. 77), « Les professions » (p. 79), « La vie en société » (p. 86), « Les serviteurs » (p. 119), « L'art de la guerre » (p. 129), « Les religions des Utopiens » (p. 140). (A. Prévost, L'Utopie…, op. cit.)
  42. Dans l'Éloge de la folie, Érasme fait allusion aux Abraxasiens en LIV ; ces derniers appartiennent à une secte gnostique. Dans l'Utopie, Th. More supprime le "s" final d'Abraxas pour « Abraxa » (voir plus bas « Les noms en Utopie »).
  43. "Délégués de quartier", "gouverneurs" et "maires" sont les dénominations et les fonctions qui, aujourd'hui, se rapprocheraient le plus des responsabilités afférentes aux charges des magistrats utopiens.
  44. M. Delcourt remarque : Th. More « ne dit à peu près rien du rôle du roi dans les affaires courantes et dans la vie du peuple. » (Édition « GF », note « Le Prince » p. 152)
  45. A. Prévost les compte au nombre de « vingt ». (L'Utopie, op. cit., note n°2 « choisir le candidat », p.678)
  46. Voir le schéma explicatif de L. Marin, Utopiques : jeux d'espaces, op. cit., p. 167.
  47. Pour S. Goyard-Fabre : « Il s'agit du Sénat confédéral de l'Île. » (Édition « GF », note n°44, p. 241)
  48. M. Delcourt remarque : « More néglige d'exposer les modalités de l'élection royale, qu'il faut imaginer semblable à celle des autres magistrats, c'est-à-dire résultant d'un choix du peuple tempéré par l'influence des plus expérimentés. » (Édition « GF », note « Le Prince » p. 152)
  49. « Dans la pensée de More, la connotation du mot servus est plus proche de service que d'esclavage. […]. Ici servus est mis en opposition à liber qui désigne les Utopiens qui jouissent des droits de pleine citoyenneté. » (A. Prévost, L'Utopie…, op. cit., p. 698, note°6 « la servitude »)
  50. De l'édition princeps de 1516 à l'édition ne varietur de novembre 1518, le poème de G. Geldenhauer est signé du nom de « Gerardus Noviomagus ».
  51. Cette traduction de J. Le Blond est parcimonieusement revue pour en faciliter la lecture : la graphie est très légèrement modernisée (des accents sont ajoutés) ; la ponctuation est légèrement modifiée ; les majuscules de J. Le Blond ont été conservées tandis que certaines sont introduites (« Utopus ») ; enfin, les manchettes du texte sont inclues entre parenthèses : « {…} ». Les passages retranchés figurent entre crochets : « […] ».
  52. Anacharsis fut un sage scythe renommé du VIe siècle.
  53. « Saxo » est vraisemblablement Saxo Grammaticus, qui rédigea la première histoire du Danemark au XIIe siècle.
  54. C'est une « lettre réputée écrite après la première édition et destinée à la fois à affirmer le caractère original de la deuxième [édition] et à répondre aux questions soulevées par l'authenticité du personnage Hythlodée. » (A. Prévost, L'Utopie…, op. cit., p. 225)
  55. Ce frontispice fut déjà utilisé par Johan Froben en 1515 : lorsqu'il imprima l'Éloge de la folie d'Érasme. (Voir la reproduction dans l'article de Jean-François Vallée, « Le livre utopique »)
  56. Au XXIe siècle, pour bien lire l'Utopie, il faut aussi lire une partie conséquente de la littérature académique consacrée à l'Utopie et à Thomas More (sans oublier les biographies).
  57. Les paratextes et les parerga de La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie (exceptés ceux rédigés par l'auteur) témoignent des diverses interprétations et réceptions de l'Utopie dans le cercle humaniste proche de Th. More.
  58. Voici les noms inscrits sur cet Obélisque (de bas en haut) : Gueorgui Plekhanov, Nikolaï Mikhaïlovski, Piotr Lavrov, Nikolaï Tchernychesvki, Mikhaïl Bakounine, Pierre-Joseph Proudhon, Jean Jaurès, Charles Fourier, Édouard Vaillant, Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon, Thomas More, Gerrard Winstanley, Jean Meslier, Tommaso Campanella, August Bebel, Ferdinand Lassalle, Wilhelm Liebknecht, Friedrich Engels et Karl Marx.
  59. Ainsi, Marcelle Bottigelli-Tisserand voit dans l'abolition de la propriété privée « l'idée maîtresse de L'Utopie qui situe cette œuvre dans la lignée des théories socialistes » (1982 ; p. 54). Elle écrit plus loin (1982 ; p. 68-69) : « Dans la longue et fertile tradition anglaise de l'utopie, l'ouvrage de Thomas More apparaît comme l'anticipation la plus audacieuse, la plus passionnée et la plus raisonnée à la fois. L'essentiel de cette œuvre, qui reste si jeune après plus de quatre siècles et demi, c'est l'analyse des causes de la pauvreté et la construction d'une société sans classes reposant sur une vaste économie communiste. » Déjà présents dans l'édition de 1966, ces mots constituent le paragraphe conclusif de l'introduction à la nouvelle édition de 1982. (Pour l'anecdote : en 1966 le film A Man For All Seasons, qui présentait l'auteur de l'Utopie sous un autre jour, reçu l'Oscar du meilleur film)
  60. Outre l'exégèse du texte même abordé plus bas, ce sont aussi la lecture et l'usage de l'Utopie dans certains contextes qui doivent être relevés. Par exemple en Pologne au cours du XXe siècle : alors que Th. More est érigé en penseur du socialisme par le régime soviétique (pour son Utopie seulement), les lecteurs catholiques polonais réfléchissent, eux, sur les écrits d'un saint de l'Église catholique ; par suite, insistant sur le message chrétien de l'Utopie, ces lecteurs interprètent le « communisme » de Th. More comme étant fidèle au message du Christ prônant la « communauté de biens » et ils le dissocient de la lignée socialiste constituée par la pensée marxiste.
  61. Occasionnellement citées dans cet article, certaines lettres échangées entre Th. More et Érasme permettent de retracer la rédaction de l'Utopie et de connaître l'état d'esprit de son auteur.
  62. Richard Hunne, lors de l'enterrement de son bébé, refusa de faire un « cadeau mortuaire » au prêtre qui organisa la cérémonie (une pratique alors traditionnelle mais de plus en plus contestée). Il fut enfermé en prison et retrouvé pendu dans sa cellule avant son procès, un suicide fut annoncé mais tout indiqua qu'il ne se pendit pas. Malgré tout, le procès (relevant d'une cour ecclésiastique) se poursuivit et R. Hunne fut condamné pour hérésie de manière posthume.
  63. Comme l'indique M.-C. Phélippeau (rédactrice en chef de la revue Moreana), de nouvelles études consacrées à l'Utopie paraissent régulièrement et parfois certaines affirment avoir trouvé réponse à la question ''Quelle fut l'intention de Thomas More lorsqu'il rédigea La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie ?'' (i.e. : ''Quelle est la signification de l'Utopie ?'') Ainsi, dans son long article paru en 2016 « The Prince of Utopia. Thomas More's "Utopia" and the Low Countries » (voir la bibliographie), Maarten Vermeir suggère de replacer l'Utopie aux Pays-Bas et de lire le texte de Th. More dans une perspective hollandaise. Certes, de nombreux commentateurs et spécialistes ont déjà souligné qu'il fallait placer le texte de Th. More dans le cercle humaniste érasmien (ainsi qu'avoir les textes d'Érasme sous la main pendant la lecture de l'Utopie) ; M. Vermeir va plus loin, il considère que Th. More a composé un texte ''continental'' : ainsi, bien qu'il fasse allusion à la politique du royaume d'Angleterre dans son Utopie, ce serait la politique menée par les humanistes continentaux aux Pays-Bas qui innerverait l'intégralité de La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d'Utopie. Par exemple : l'organisation du régime politique de l'île d'Utopie en différents comtés (chacun possédant une assemblée élective) surplombés par un sénat serait directement inspirée de l'organisation politique des Pays-Bas. Pour supporter sa thèse, M. Vermeir s'appuie sur les nombreuses mentions et allusions faites à la personne et aux idées de Jean le Sauvage (chancelier du Brabant) dans les parerga et le texte de l'Utopie. M. Vermeir écrit à la page 423 de son article (traduction depuis l'anglais) : « Nous pouvons dire que les plans de le Sauvage regardant l'avenir des royaumes espagnols s'inscrivent dans le programme de promotion et de diffusion de la culture et du système politique du Brabant via l’Utopie dans toute la Respublica Christiana et aussi, conséquemment, dans les deux royaumes espagnols où saboter la réunion dynastique et politique de la Castille et de l’Aragon avec les Pays-Bas bourguignons soutiendrait le souhait politique exprimé par Érasme dans son Institutio Principis Christiani, écrit à l’invitation de Jean le Sauvage, de ne pas agréger les états européens en empires menaçants au moyen de réunions dynastiques royales. »
  64. Par exemple : graver des lettrines, jouer avec les tailles et les types des caractères typographiques, élaborer différents titres et inter-titres, composer chaque page et justifier chaque groupe de textes singulièrement, imprimer sous la forme de manchettes les notes marginales, graver deux cartes, graver un alphabet aux caractères originaux, réutiliser ou réaliser des frontispices, enfin composer et recomposer l'ordonnancement des paratextes et des parerga au fil des éditions.
  65. Au XXIe siècle, parmi les commentateurs et les critiques, les discussions se poursuivent pour savoir dans quelle mesure Th. More approuva l'ajout de tel paratexte et de tel parerga (ou dans quelle mesure Th. More participa à la composition des quatre éditions). À lire sa correspondance, il est certain qu'il approuva l'ajout des lettres de Pierre Gilles, de Jérôme de Busleyden et de Guillaume Budé (Th. More lui-même requit la présence de lettres d'humanistes occupant de hautes fonctions politiques). Quant aux ajouts de l'alphabet ainsi que des poèmes de Jérôme Desmarais, Gerhard Geldenhauer et de Cornelis de Schrijver, la critique s'accorde pour les attribuer à Érasme et à P. Gilles. L'auteur de la première carte (1516) demeurant inconnu, les conjectures se bornent à supposer que son ajout est dû à P. Gilles ou à Érasme ; concernant celle de 1518, son ajout est attribué Érasme et Beatus Rhenanus vraisemblablement avec l'accord de Th. More. En sus : l'attribution de l'invention du néologisme Utopia (et des autres néologismes grecs) à Th. More reste encore discuté aujourd'hui (David Wootton, 1999, p. 6).
  66. Il faudrait faire ici l'inventaire de tous les textes auxquels renvoie Th. More… Par exemple : les textes de Platon, ceux d'Aristote, de Cicéron, de Lucien, de Saint Augustin, etc.
  67. Ce constat vaut surtout pour les éditions de langues anglaises. En français, au risque de le seriner, seule l'édition d'A. Prévost est fidèle.
  68. Cette gravure suit la description de l'île d'Utopie au début du Livre II : la forme de croissant est respectée, la mer intérieure est figurée, la tour construite sur un rocher est présente, des défenses sont dressées. Au premier plan en bas à gauche de l'image, un navire s'est fracassé sur un rocher et est en train de couler ; on peut distinguer une chaloupe qui, soit quitte le navire, soit vient d'Utopie. Cet épisode fait référence à ce passage du début du Livre II : « Il y a derechef plusieurs autres rochers secrets & cachez en l'eau, qui sont assez périlleux, c'est pourquoy les navires estrangés y sont ordinairement guidés par quelque habitant du lieu, lequel recognoist les escueils par certaines marques posées au rivage. » (Thomas More, « Du Gouvernement et administration de la Republique d'Utopie », 1616, p. 359r-360v, graphie légèrement modernisée)
  69. Comme indiqué précédemment, l'ajout de ces deux cartes est généralement attribué à P. Gilles et Érasme car ce sont eux qui supervisèrent la première édition de l'Utopie (thèse à nouveau défendue récemment par Peter Barber dans l'article cité, ainsi que par David Wootton dans l'introduction à son édition de l'Utopie) ; néanmoins, en l'absence de preuves définitives, rien ne permet d'écarter l'hypothèse d'un ajout souhaité par Th. More (ses discussions avec C. Tunstall, P. Gilles, J. de Busleyden et d'autres lors de son séjour aux Pays-Bas, alors qu'il rédigeait le Livre II, lui firent peut-être envisager l'idée d'adjoindre une carte à son texte).
  70. De la sorte : dans l'édition princeps le lecteur doit d'abord parcourir l'alphabet et le poème utopiens, lire le poème d'Anemolius puis les lettres de P. Gilles et de J. Desmarais, ensuite les poèmes de J. Desmarais, G. Geldenhauer et C. Schrijver, après la lettre de J. de Busleyden, avant de lire la « Lettre-Préface » de Th. More et les Livres I & II (où est décrite l'île d'Utopie) afin de pouvoir réinterpréter la carte autrement. Autre intervention orientant l'interprétation : dans l'édition ne varietur de novembre 1518, une dernière intervention vient modifiée définitivement l'interprétation de la carte de l'île d'Utopie : la suppression du titre de la carte « Utopiæ Insulæ Tabula ». (Peut-être fallait-il suggérer que cette carte de l'île d'Utopie représentait plus ou autre chose ?).
  71. Ce manque de certitude nuit toujours à la juste interprétation de la carte de 1516 : si son auteur était connu, alors sa carte pourrait être comparée avec le reste de son œuvre et, d'autre part, l'interprétation du texte de Th. More que propose cette carte pourrait être éclaircie ; aussi, les nombreuses ressemblances qui existent entre cette carte et celle de 1518 pourraient potentiellement recevoir d'autres explications. Par ailleurs, même s'il est peu probable que l'auteur de la carte de 1516 ne soit pas un humaniste ou un artiste évoluant dans les cercles humanistes, attribuer cette carte à Gerhard Geldenhauer ancre d'emblée celle-ci dans le cercle humaniste érasmien et en oriente la lecture.
  72. Cette gravure aussi suit la description de l'île d'Utopie au début du Livre II : la forme de croissant est respectée, la mer intérieure est figurée, la tour construite sur un rocher est présente, des défenses sont dressées. Cette image parait insister sur l'importance du commerce et des échanges maritimes en représentant « plusieurs vaisseaux de nations estrangères ». Déjà dessiné à la page 93, un détail rapporté dans la description au début du Livre II est ici encore plus manifeste : « la mer estant garantie de l'orage des vents en ce lieu-là par le moyen de ces deux pointes qui l'embrassent, cela la rend semblable à un plaisant lac ». Effectivement, très agitée au premier plan, la mer devient de plus en plus calme à l'approche de l'île, jusqu'à devenir d'huile passée la tour de garde bâtie sur le rocher marquant l'entrée de la mer intérieure.
  73. Ainsi, comme pour les cartes, ceci laisse ouvertes certaines interprétations. Qui fut véritablement à l'origine de l'introduction de cet alphabet et du poème utopien : Th. More fut-il l'initiateur ou fut-ce ses amis P. Gilles et Érasme (avec ou sans l'autorisation du londonien) ? Voire une idée suggérée par l'un des membres du cercle érasmien ? Connaître l'identité et les motivations de l'auteur permettrait peut-être de trouver un ou plusieurs alphabets qui influencèrent le dessin des lettres de l'alphabet utopien et, de la sorte, permettrait d'inscrire cette langue utopienne dans une aire linguistique. Par ailleurs, cela permettrait peut-être d'éclairer les motivations du ou des auteurs : certifier l'existence des Utopiennes et des Utopiens ? Duper le lecteur ? Poursuivre un jeu humaniste ? Cacher un message ?
  74. Pour les bien considérer et interpréter, la réapparition d'une carte de l'île d'Utopie, d'un alphabet et d'un poème utopiens ne doit pas être vue comme allant de soi ; même la reprise de leur présentation sous forme de ''double page'' ne doit pas être jugée comme une évidence.
  75. Cette gravure représente l'intérieure de l'église Notre-Dame d'Anvers. En bas à gauche de l'image, les deux personnages qui devisent sont vraisemblablement Th. More et P. Gilles, qui pointe son doigt vers un personnage qui ressemble à Raphaël Hythlodée. Ce dernier est décrit ainsi par Th. More dans la traduction de J. Le Blond : « à la fin de la messe préparant mon retour à mon hostellerie, de hazard, j'advisay ledict Pierre Gilles qui devisoit avec quelque amy estrangier, qui estoit desja âgé, ayant le visaige haslé, longue barbe, & son manteau pendant de dessus ses espaules assez nonchalanment, qui à son habit & viaire me sembla estre un Marinier. » (Thomas More, La description de l'isle d'Utopie, 1550, p. 3v, graphie légèrement modernisée)
  76. Traduite du latin, il ne faut pas mésinterpréter cette phrase. Cette lettre est adressée à Pierre Gilles qui connaît les étapes de la rédaction du texte : le Livre II fut rédigé aux Pays-Bas, cette lettre-ci et le Livre I furent rédigés en Angleterre. De plus, P. Gilles connaît le premier nom de l'île décrite par Raphaël Hythlodée : « Nusquama », qui devient « Utopia » dans la version finale du texte. Ici, lorsque Th. More emploie le nom de son île pour nommer l'ensemble de son texte (le Livre I et le Livre II), il poursuit différents desseins : annoncer à P. Gilles qu'il a terminé la rédaction de son texte, annoncer à P. Gilles le nouveau nom de son île, annoncer au lecteur qu'il a terminé de rédiger la description de l'île d'Utopie faite par R. Hythlodée et, aussi, lui annoncé qu'il a terminé de rapporter la discussion que P. Gilles et lui-même ont eu avec R. Htyhlodée.
  77. Pour quelques détails supplémentaires, voir plus bas les sous-sections « L'Utopie en France au XVIe siècle » et « Les traductions françaises de l'Utopie ».
  78. Par exemple en France : André Lalande, Henri Lefebvre, Raymond Ruyer, Raymond Trousson, Miguel Abensour, René Schérer, Bronislaw Baczko, Georges Benrekassa, Louis Marin, Paul Ricœur, Maïté Clavel ou Michèle Madonna-Desbazeille. De par le monde : Ernst Bloch, Karl Mannheim, Arthur Leslie Morton, Lewis Mumford, Northrop Frye, Judith Shklar, Herbert Marcuse, Robert C. Elliott, Fritzie P. & Frank E. Manuel, Lyman Tower Sargent, Ruth Levitas, Fatima Vieira…
  79. Le régime Nazi, l'U.R.S.S et le mouvement politique et militaire des Khmers rouges.
  80. Dans son usage courant le plus répandu, la connotation négative l'emporte sur la connotation positive. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'à l'inverse de son emploi péjoratif ou dépréciatif, l'emploi du mot « utopie » dans un sens mélioratif nécessite toujours une justification de la part du locuteur.
  81. À l'instar d'autres dictionnaires contemporains, et malgré des mises à jours régulières, le dictionnaire du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales n'a toujours pas enregistré l'usage qu'il fut fait au XXe siècle du mot « utopie » dans la composition de certains syntagmes désormais courants : « utopie architecturale », « utopie technologique », « utopie pédagogique », « utopie internet », etc. Selon leurs contextes d'emploi, ces syntagmes sont soit péjoratifs, soit mélioratifs ; surtout, ces syntagmes possèdent des significations nouvelles qui diffèrent grandement des sens courants du mot « utopie ». Quant au syntagme « utopie concrète » forgé par Ernst Bloch, c'est un concept philosophique ; parfois employé dans le langage courant aujourd'hui, la plus grande majorité de ces usages restent encore « conceptuels » (philosophiques et sociologiques).
  82. Ceci étant rappelé, cela n'enlève rien à l'originalité ni aux qualités des œuvres trop brièvement présentées dans cette section « Influence ». Th. More lui-même interpréta l'œuvre de Platon à la lumière du christianisme, quant à sa réception des textes de Platon elle fut tributaire des ses maîtres oxfordiens et des traductions de Marcile Ficin. De fait, le ''Platon'' de Th. More n'est pas notre ''Platon'' du XXIe siècle (et encore moins Platon lui-même). Bref, pour être clair : lorsqu'un auteur crée une œuvre qui procède d'une interprétation et d'une réception plus ou moins fidèles du travail d'autrui, cela ne disqualifie pas l'œuvre nouvellement créée. Cela vaut pour l'Utopie comme pour toutes les œuvres mentionnées ci-après.
  83. Le succès de genres littéraires comme la contre-utopie, l'anti-utopie, la dystopie ou la science-fiction prouvent que l'utopie littéraire influence toujours certains auteurs, ne serait-ce que négativement (c'est-à-dire comme genre littéraire à ne pas ou ne plus suivre).
  84. Depuis le XXe siècle la diffusion, les emplois et les contextes d'usage du mot « utopie » sont si variés qu'ils sont le plus souvent fort éloignés du livre et du texte de Th. More (voir ci-dessus « Utopia, ou l'utopie enfin nommée »). Par conséquent, ci-après dans les sous-sections « Au XXe siècle » et « Au XXIe siècle » ne sont mentionnées que les œuvres qui, soit firent explicitement référence à l'Utopie, soit s'inscrivirent explicitement dans la lignée de Th. More, de l'utopie et de l'utopisme.
  85. La traduction italienne de cette édition connaîtra, par deux fois, une nouvelle vie en France. Voir l'annexe « Les traductions françaises de l'Utopie »
  86. Voici l'original latin : « VTOPIÆ TYPVS, EX. Narratione Raphaelis Hythlodæi, Descriptione D. Thomas Mori, Delineatione Abrahami Ortelij », et juste dessous : « ME RIDI ES ».
  87. Voici l'original latin : « AD SPECTATOREM. En tibi delicias mundi : regne ecce beata ! Queis melius, queis nil pulchrius orbis habet. Hæc illa Utopia est ; arx pacis ; nidis Amoris, Justitiæ, ac summi portus et ora bonj. Lauda alsias terras : istanc cole qui sapis. Isto Vel nulla fixa est Vita beata loco. I.M.W. à W.f. Lustravit Raphael : Descripsit Morus : Abrahamus Edidit Ortelius. Tu fruere atque vale. » Le cartouche en bas gauche contient ces mots latins : « NOBILISS. VIRO : IO : MATTHÆO WACKHERIO A WACKENFELS SAC.CÆS.M.tis CONSILIARIO ET EPI WRATISLAV. CANCELLARIO. Amico optatissimo. Ab. Ortelius dedicabat, L.M. » Traduction libre : « Abraham Ortelius a dédié cette carte volontairement et non sans mérite à l’homme le plus honorable, Johannes Matthæus Wackher de Wackenfels, conseiller de sa sainte majesté impériale, chancelier de l’évêque de Breslau, son plus cher ami. L.M. »
  88. Rédigée en prison, l'œuvre circula d'abord recopiée sous forme manuscrite à partir de 1604. Réécrite en latin en 1613, cette seconde version fut éditée et publiée pour la première fois en 1623.
  89. Par exemple : « 1 l'Isle Corylée », « 2 goulphe de Pachinquir », « 3 le fleuve Iarri », « 7 le fleuve Nochi », « 11 le lac de Namanga », « 15 la vil. de Batonpiramata », « 27 la ville de Curyafava » « 74 la ville de Ballialayo » ou, dernier numéro, « 129 la ville de Papinga ».
  90. Vraisemblablement rédigé entre 1622 et 1624, le texte fut publié en 1627 (de façon posthume) à la fin de l'ouvrage intitulé Sylva Sylvarum or A Naturall History in Ten Centuries aux pages 297 à 345 (avec sa propre pagination, de 1 à 47).
  91. De Savinien de Cyrano (dit de Bergerac), L'Autre monde ou les Estats et empires de la Lune (1656) et Histoire comique des Estats et empires du Soleil (1662) ; de Gabriel de Foigny, La Terre australe connue (1676); de Denis Vairasse d'Allais, Histoire des Sévarambes (1677-79) ; de Bernard Le Bouyer de Fontenelle Histoire de Ajoiens (1682).
  92. Voici le titre complet : « Accurata Utopiae Tabula. Das ist Der Neu entdeckten Schalck Welt, oder des so offtbenannten, und doch nie erkanten Schlarraffenlandes Neu erfundene lächerliche Land tabell Worinnen alle und jede laster in besondere Königreich, Provintzen und Herrschafften ab getheilet Beyneben auch die negst angrentzende Länder der Frommen, des zeitlichen Auff und Untergangs auch ewigen Verderbens Regionen, samt einer erklerung anmuthig und nutzlich vorgestellt werden ». Traduction du titre : Carte Exacte d’Utopie. C'est une création nouvelle, une carte humoristique du Monde des Fous souvent appelé le Pays de Cocagne, qui n’a jamais été trouvé, montrant et expliquant d’une manière belle et utile tous les vices par royaume, province, et domaine, les pays frontaliers des fidèles ainsi que les régions du début et de la fin des temps, et la fatalité éternelle.
  93. Traduction du titre : Explication des merveilleuses régions d'Utopie, où se trouve le nouveau Pays de Cocagne.
  94. Cette gravure représente la première visite des trois ambassadeurs Anémoliens, accompagnés de cent de leurs hommes, sur l'île d'Utopie. Au premier plan on peut voir un enfant utopien qui, à la vue des trois ambassadeurs, s'étonne de leur accoutrement et du fait que ceux-ci portent des objets en or ; au second plan, on peut voir des Utopiennes et des Utopiens qui saluent la troupe : « il prenoient pour les Maitres les derniers de cette Troupe pompeuse ; & les saluoient respectueusement ; mais voïant les Ambassadeurs chargez de chaînes d'or, ils les croïoient des Esclaves ; ils les laissoient passer sans leur faire aucun honneur. Il y avoit même des petits garçons, qui aïant renoncé aux perles & aux diamans, voïant qu'il y en avoit d'attachez aux chapeaux des Ambassadeurs, disoient à leurs Mères en les poussant ; regardez, ma Mère, regardez, je vous prie : voïez vous ce grand sot qui porte encore des colifichets, comme s'il étoit un petit enfant ; Taisez-vous mon fils, répondoit la mère, très sérieusement & de bonne foi, taisez-vous ; c'est peut-être un des fous de l'Ambassade. » (Thomas More, L'Utopie, 1715, p. 171-172, graphie légèrement modernisée)
  95. En Europe, le Livre II de l'Utopie est nouvellement édité et publié en latin en 1750 à Glasgow chez Robert et Andreas Foulis, en 1752 à Hambourg chez Joannem Georgium Trausold et en 1777 à Londres et à Paris chez Barbou. L'Utopie est publié en anglais en 1743 chez Robert Foulis ; en allemand en 1704 à Francfort chez Henning Grossens Buchhandlung, en 1730 à Erfurt et Leipzig (sans nom d'éditeur) et en 1753 toujours à Erfurt et Leipzig chez Heinrich Ludwig Brönner ; en hollandais à Amsterdam en 1700 chez Wilhelm Linnig van Koppenol puis en 1740 chez Salomon Schouten ; en russe en 1789 à Saint-Petersbourg ; enfin, en espagnol à Madrid chez Pantaleon Aznar en 1790.
  96. Par exemple, en France : Anonyme, Relation d'un voyage du pôle arctique au pôle antarctique par le centre du monde, 1723 ; Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, 1724 ; Pierre de Marivaux, L’île des esclaves, 1725 ; Pierre-François Guyot Desfontaines, Suite de la Nouvelle Cyropédie ou Réflexions de Cyrus sur ses voyages, 1728 ; Varennes de Mondasse, La découverte de l'empire de Cantahar, 1730 ; Antoine François Prévost, Histoire de M. Cleveland, fils naturel de Cromwell, 1731 ; Ansart, Philotecte ou Voyage instructif et amusant, avec des réflexions politiques, militaires et morales, 1739 ; Morelly, Naufrage des isle flottantes, ou Basiliade du célèbre Pilpaï, poême héroïque traduit de l'Indien par M.M*** Messine, 1753 ; Voltaire, Candide, 1759 ; Charles-François Tiphaigne de la Roche, Histoire des Galligènes ou mémoires de Ducan, 1765 ; Louis-Sébastien Mercier, L’an 2440. Rêve s’il n’en fut jamais, 1771 ; Nicolas-Edme Restif de la Bretonne, La découverte australe par un homme volant, 1781 ; Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, L’Arcadie, 1781 ; Pierre-Paul-François-Joachim-Henri Le Mercier de la Rivière, L'Heureuse nation, ou relation du gouvernement de Féliciens, 1792.
  97. En Allemagne, les utopies littéraires et les écrits politiques présentant des utopies sont nommés pareillement : « Staatsroman ».
  98. J.-P. Brissot de Warville propose ces fragments dans la traduction de T. Rousseau (1780) qu'il révise. Voici les passages traduits (sont d'abord donnés les titres et les pages des « Fragmens… » dans le tome IX de la Bibliotheque… puis leur localisation dans la traduction de Rousseau publiée en 1780) : « Fragment Ier. Loix sur le vol » p. 15-45 correspond aux pages 25 à 64 du Livre I ; « Fragment II. Origine & causes des crimes » p. 45-51 correspond aux pages 108 à 116 du Livre I ; « Fragment III. Des esclaves » p. 51-53 correspond aux pages 229 à 230 du Livre II (chapitre « VII. Des Esclaves ») ; « Fragment IV. Des Peines. Une rechûte dans l'adultere est punie de mort sans miséricorde » p. 53-55 correspond aux pages 243 à 245 du Livre II (chapitre « VII. Des Esclaves ») ; « Fragment V. Des récompenses » p. 55-57 correspond aux pages 247 à 249 du Livre II (chapitre « VII. Des Esclaves ») ; « Fragment VI. Multiplicité des loix » p. 57-61 correspond aux pages 249 à 254 du Livre II (chapitre « VII. Des Esclaves ») ; « Fragment VII. Tolérance religieuse & politique » p. 61-66 correspond aux pages 298 à 304 du Livre II (chapitre « IX. Des différentes Religions d'Utopie »).
  99. Voici la composition du tome IX dans lequel apparaissent les extraits de l'Utopie : « Fragmens de l'Utopie », de M. Thomas Morus ; « Fragmens sur les Loix criminelles » tirés des Annales politiques & civiles de M. Linguet ; « Fragmens » des Nouveaux Mêlanges, contenant des essais philosophiques & littéraires (recueil) ; Mémoire sur une erreur judiciaire, de M. Louis ; « Fragment de d'Aguesseau, sur la nécessité d'admettre dans la procédure criminelle les faits justificatifs d'un accusé aussi-tôt qu'il les propose » ; Trattato delle virtio e de premi, di Giacinto Dragonetti ou Traité des vertus et des récompenses, de M. Dragonetti ; Essai sur les réformes à faire dans notre législation criminelle, de M. Vermeil ; Réflexions philosophiques sur l'origine de la civilisation, & sur les moyens de remédier à quelques-uns des abus qu'elle entraîne, de M. Lacroix.
  100. Cette gravure représente un épisode brièvement rapporté par R. Hythlodée : lors de sa quatrième expédition en compagnie de Vespucci, il prit avec lui des livres dont certains virent leurs feuilles déchirées par un singe "cercopithèque". Ainsi sur l'image, on peut voir ledit singe déchirer la page d'un livre tandis que deux autres s'envolent. Dans la suite du passage, Raphaël inventorie les livres qui sont parvenus aux Utopiennes et aux Utopiens : « Ils ont des Gammeriens, Lascare tout entier ; pour Theodore Gaza, je ne l'avois point apporté, ny d'autre Dictionnaire qu'Hesychius & Dioscoride. Ils chérissent passionnément les œuvres meslées de Plutarque, & se plaisent aux railleries de Lucian. Des poëtes, ils ont Aristophane, Homère, Euripide, & un petit Sophocle de l'impression d'Alde Manuce. Des Historiens, Thucydide, Hérodote, & Herodian. Pour la médecine, Tricius Apinatus l'un de mes compagnons avoit apporté quelques traictés d'Hippocrate, & le petit art de Galien, dont ils font grande estime. » (Thomas More, L'Utopie, 1643, p. 140-141)
  101. Le développement et le renouvellement de l'écrit et de la littérature sous différentes formes au XVIIIe siècle (roman courtois, roman épistolaire, fable, conte, traité d'histoire, traité scientifique, traité philosophique, libelle, récit de voyage, tragédie, comédie …sans oublier le « genre utopique ») font que le texte Utopie devient un texte parmi d'autres et non, comme il le fut aux XVIe siècle et XVIIe siècle, un texte original exerçant un pouvoir d'attraction et de subversion. Aussi, la société a profondément changé : les préoccupations du XIXe siècle ne sont pas celles du XVIe siècle.
  102. Cette gravure représente une coutume qui, aujourd'hui encore, ne manque pas de surprendre. En arrière plan, dans l'autre pièce, un couple âgé est au lit. Leur présence dans cette image semble renvoyer à ce passage quelques paragraphes plus loin : « Ces Peuples croïent avec une raison, avec un bon sens qu'on ne sauroit trop priser, que c'est une vraïe & détestable barbarie d'abandonner quel-cun lors qu'il est dans la plus grande soufrance, lors qu'il a le plus besoin de consolation. La Vieillesse est la mère trop féconde des infirmitez ; elle-même est une maladie ; hé quoi ! cette vieillesse vous fera parjure ? Vous répudîrez vôtre femme ; vous quiterez vôtre mari, parce que la neige & la glace la met, ou le met dans une certaine impuissance ? N'avez-vous pas de honte ? C'est alors, pour peu que vous aïez d'honneur, d'humanité, de tendresse conjugale, c'est alors que la foi promise devroit se rafermir. » (Thomas More, L'Utopie, 1715, p. 229-230, graphie légèrement modernisée)
  103. En ce sens : l'Utopie est ancrée dans son XVIe siècle (problèmes socio-politiques abordés, formulation des questions philosophiques, texte écrit avant la Réforme, etc.), de fait il est difficile de l'inscrire dans le XXe siècle. Cependant, certains points précis de l'Utopie gardent une actualité certaine (bien qu'il faille les reformuler) : conseiller le prince ou non (Luc Ferry et Vincent Peillon, deux philosophes, furent ministres de l'éducation sous la Ve république en France) ; établir plus d'équité (de nombreux mouvements populaires, organisations syndicales, Think Tank et ONGs formulent régulièrement de telles demandes et proposent des idées) ; instituer une autre distribution du pouvoir ou d'autres institutions politiques, ou une manière de faire de la politique autrement (sur ce point aussi de nombreux mouvements populaires, organisations syndicales, Think Tank et ONGs formulent régulièrement de telles demandes et proposent des idées) ; etc.
  104. Les références de la littérature secondaire utilisées pour cet article sur l'Utopie proviennent en grande partie de ces recherches publiées à partir de la seconde moitié du XXe siècle.
  105. Auxquels il faut associés les personnes qui participèrent à l'ensemble de la publication (15 Vol.) : Leicester Bradner, Anthony S. G. Edwards, Stephen M. Foley, Katherine Gardiner Rodgers, John Guy, John Headley, Ralph Keen, Daniel Kinney, Thomas M.C. Lawler, James P. Lusardi, Charles A. Lynch, Germain Marc'hadour, Richard C. Marius, Clarence H. Miller, Louis A. Schuster, Richard S. Sylvester, Craig R. Thompson, J. B. Trapp.
  106. Russell Ames, Dominic Baker-Smith, R. W. Chambers, Alistair Fox, Northrop Frye, J. H. Hexter, Karl Kautsky, C. S. Lewis, Elizabeth McCutcheon, Eric Nelson, Frederic Seebohm, Edward L. Surtz.
  107. Cette gravure représente le Prince d'Utopie accompagné d'un citoyen utopien et du grand prêtre. Hormis la gerbe de blé, rien ne permet de distinguer le Prince des autres citoyens d'Utopie : sur la droite et sur la gauche de l'image des badauds sont effectivement vêtus de la même manière. Dans la marge du texte, la manchette reprise par B. Aneau indique : « La dignité du Prince » (Thomas More, La republique d'Utopie, 1559, p. 253)
  108. Cette gravure représente les cérémonies religieuses dans une église utopienne. Au premier plan, un couple arrive avec son enfant ; au second plan sont, assis religieusement, les femmes à gauche et les hommes à droite. Dans le reste de l'image, alors que des utopiens jouent de la musique au balcon, le prêtre, après avoir allumé des cierges, brûle de l'encens. En sus, cette image figure d'autres détails mentionnés dans le texte, comme la taille des églises utopiennes : « Les églises en ce lieu sont fort belles, où il y a bien de l'ouvraige, amples & spatieuses & contenantes grand nombre de peuple, ce qui estoit nécessaire de faire, pour qu'en Utopie il y a peu de temples ». (p. 97v) Aussi, autre détail important, l'absence de représentations des dieux auxquels croient les Utopiens dans ces églises : « On ne voit rien, & n'oyt-on dedans lesdictes églises, qui ne soit veu quadrer & estre conforme à toutes leurs manières d'adorer dieu, en commun. » (p. 98r) Ainsi : « En leurs temples on n'y veoit imaige nul, affin qu'un chacun soit livre & franc de concepvoir en son entendement l'effigie de dieu telle qu'il luy plaira. » (p. 98r-98v) Toutes ces citations, dont la graphie est légèrement modernisée, proviennent de : Thomas More, La description de l'isle d'Utopie, 1550.
  109. La traduction de V. Stouvenel publiée aux éditions suivantes : L'Enseigne du Pot Cassé, Éditions Terres Latines, Nouvelle office d'édition et Robert Laffont (dans l'anthologie Voyages aux pays de nulle part), est la traduction de 1842 : elle n'est pas revue. La traduction de V. Stouvenel publiée chez Librio et Aden est celle revue et corrigée par M. Bottigelli-Tisserand. La traduction de M. Delcourt publiée chez Droz et chez Flammarion (collections « GF » et « Le Monde de la Philosophie ») est identique à celle parue aux éditions La Renaissance du livre en 1966. Enfin, dans son livre L'Estat, Description et Gouvernement des royaumes…, Gabriel Chappuys ne traduisit que le Livre II.
  110. Plus même : cette découverte entraina une relecture de toutes les utopies qui parurent depuis l'Utopie, ainsi que de tous les écrits qui polémiquèrent avec l'Utopie, les écrits utopiques ou l'idée d'utopie. En effet, cette découverte permit d'identifier des ambiguïtés et des erreurs dans les éditions et les traductions successives, qui altérèrent la réception de l'Utopie.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Thomas More 1983, À la page 43 de son édition du texte latin, Marie Delcourt écrit à la note n°1 : « On remarquera combien, dans les titres des éditions contemporaines de More, le mot d'Utopie joue un rôle peu important. Les mots importants sont De Optimo Rei Publicae Statu (Sermo ou Libellus aureus) ».
  2. Thomas More 2011, p. ix. Traduction : « L'Utopie est l'un de ces écrits versatiles, à la fois sérieux et facétieux, qui présentent un autre visage à chaque nouvelle génération et qui répondent différemment aux questions qui leur sont adressées. » Ce sont les premiers mots de la Préface signée par Robert M. Adams.
  3. André Prévost 1978, p. 215 à 240, « Les premières éditions de l'Utopie ».
  4. (en) The Center for Thomas More Studies, « Map of More's London », Cette carte propose une représentation de Londres du temps de Th. More. Les endroits qu'il fréquenta sont signalés, notamment son lieu de naissance (Birthplace), sur The Essential Works of Thomas More,
  5. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 160 : Th. More « figure dans sa fonction prestigieuse, portant manteau de fourrure et vêtement de velours rouge, avec le fameux collier d'esses Tudor autour des épaules. Le portrait se veut une représentation officielle de son personnage, mais il livre une vision bien personnelle de l'homme. Le regard a une intensité qui dérange, que la fixité de la pose a sans doute alourdie. Sous le crâne coiffé du bonnet de velours noir semblent s'agiter des inquiétudes ».
  6. Bernard Cottret 2012, p. 20 : « John More possédait sa seigneurie de Gobions, à North Mimms dans le Hertfordshire, et le roi Édouard IV lui avait même permis d’arborer ses propres armoiries, "d’argent au chevron accompagné de trois coqs de bruyère de couleur sable" ».
  7. Bernard Cottret 2012, p. 18 : « Sa mère, Agnes, était la fille de Thomas Graunger, membre respectable de l’une des corporations de Londres ».
  8. Marie Delcourt 1936, p. 9-10 : « Le jeune page s'attacha profondément à Morton et le jugea dans l'Utopie avec une bienveillance que l'opinion publique du temps n'a pas unanimement partagée ».
  9. Bernard Cottret 2012, p. 30 : « Il était d’usage dans les maisons aristocratiques d’accueillir des jeunes gens afin de les éduquer en leur permettant d’utiliser leurs aptitudes au service des armes ou de la table. La permanence de cet usage en Angleterre ne manquait pas de frapper les visiteurs étrangers ».
  10. Bernard Cottret 2012, p. 28 : « L’on sait au demeurant peu de chose du séjour du jouvenceau chez le cardinal ».
  11. Michèle Madonna-Desbazeille 1998, p. 7-8.
  12. Bernard Cottret 2012, p. 30 : « Mais que sait-on au juste des qualités requises d’un page ? […]. Le service de la table était le premier souci. […]. La politesse était directement liée à l’ascendant des classes dominantes, souvent issues de la conquête normande ».
  13. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 27.
  14. a b c et d Marie Delcourt 1936, p. 10.
  15. a b et c Michèle Madonna-Desbazeille 1998, p. 8.
  16. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 26-27.
  17. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 31. « Le jeune homme n'y est pas [à la Chartreuse] reclus. Il enseigne en même temps à de jeunes juristes et se rend régulièrement, à la demande de William Grocin, à l'église Saint-Lawrence Jewry dans la Cité pour donner des conférences sur La Cité de Dieu ».
  18. Bernard Cottret 2012, p. 57 : « Excellent juriste, More s’était vu confier un poste encore modeste de lecteur (nous dirions de répétiteur) auprès des étudiants en droit. » B. Cottret ajoute en note : « More fut répétiteur à Furnival’s Inn, une annexe de Lincoln’s Inn spécialisée dans l’équité, ce droit complémentaire de la common law. » (Note n° 125, p. 399).
  19. Bernard Cottret 2012, p. 458 à 461, voir l'« Annexe 1 – La formation juridique de Thomas More » où B. Cottret expose brièvement la conception du droit de l'époque (p. 460) : « À New Inn, More eut l’occasion à partir de 1496 de se familiariser avec cette branche du droit, à l’origine distincte de la common law, que l’on connaît sous le nom d'equity, […]. Si la common law était enfermée dans la logique du précédent, l’équité faisait appel à la "conscience" pour trancher dans un sens ou dans un autre ».
  20. Bernard Cottret 2012, p. 399, note n° 115 : « L’on ignore pourtant quelle était sa circonscription. En ces temps héroïques, la vie parlementaire n’avait pas encore acquis outre-Manche sa codification actuelle ».
  21. Bernard Cottret 2012, p. 55 : « L’un de ses premiers biographes prétendit sans aucune preuve que More aurait songé à s’exiler pour ne pas s’exposer davantage au mécontentement d’Henri VII ».
  22. a b c et d Michèle Madonna-Desbazeille 1998, p. 9.
  23. Marie Delcourt 1936, p. 13.
  24. Bernard Cottret 2012, p. 100 : « En mars 1509, à la veille de la disparition d’Henri VII, Thomas More avait été reçu membre honoraire de la puissante corporation des merciers, l’un des métiers jurés les plus influents de la Cité ».
  25. Bernard Cottret 2012, p. 105 : « Pour ceux qui l’employaient à l’époque, More était l’équivalent d’un avoué ou d’un avocat d’affaires ».
  26. Bernard Cottret 2012, p. 400, note n° 136 : « On le voit rapidement gravir tous les échelons du cursus honorum des hommes de loi en Angleterre : trésorier de Lincoln’s Inn, puis lecteur, il en devint l’un des quatre gouverneurs en 1512 ».
  27. Bernard Cottret 2012, p. 104.
  28. Bernard Cottret 2012, p. 105.
  29. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 54-55 : « Son rôle consiste à conseiller le shérif et à siéger dans certaines cours de justice, en tant que représentant de la ville, notamment face à Westminster, le quartier royal ».
  30. a et b Michèle Madonna-Desbazeille 1998, p. 10.
  31. a b c et d Marie Delcourt 1936, p. 14.
  32. Edward L. Surtz 1953.
  33. Bernard Cottret 2012, p. 119 : « [Th. More] servit aussi de truchement toujours en 1516 entre le représentant du pape Léon X et les autorités portuaires lorsqu’un navire pontifical fut saisi à Southampton. More défendit victorieusement les intérêts du pape devant la Chambre étoilée présidée par Wolsey. Il y conforta une image de meilleur juriste du royaume qui poussa le roi à le prendre directement à son service ».
  34. Bernard Cottret 2012, p. 119 : « Durant l’été 1517, Thomas More se rendit à Calais afin de mener à bien une mission de conciliation auprès des Français, responsables de déprédations commises sur mer aux dépens des Anglais. Les autorités de la compagnie des merciers furent priées d’inviter les membres lésés à s’adresser préalablement à lui ».
  35. André Prévost 1978, p. 197 : « Le Conseil Royal est composé d'une centaine d'experts qui sont en permanence à la disposition du roi pour l'éclairer sur les questions du gouvernement. Ils sont groupés d'après leur spécialité. Entre autres activités, More entrera dans une commission de neuf conseillers chargés de l'expédition des affaires litigieuses des pauvres gens ».
  36. Marie Delcourt 1936, p. 14 : Henri VIII « paraît avoir totalement ignoré l'Utopie (elle ne fut jamais imprimée en Angleterre avant le XVIIIe siècle et elle ne fut traduite en anglais qu'en 1551) ».
  37. Bernard Cottret 2012, p. 106 : « Financièrement, More avait peu à attendre du service du roi ; ses activités de magistrat lui assuraient un revenu confortable de 400 livres par an. La somme était importante ; à trente-trois ans, More était un homme arrivé. […]. La source principale de ses revenus n’était pas pour Thomas More l’argent des plaignants mais bien plutôt les sommes collectées pour la représentation de la Cité dans les procès se déroulant à Westminster ».
  38. « Ratification de la paix d’Amiens », sur Bibliothèque Nationale de France (consulté le 8 janvier 2020)
  39. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 177 : « Le chancelier du royaume est une sorte de Premier ministre et de premier magistrat. » Plus loin (p. 180) M.-C. Phélippeau précise : « Le travail de chancelier est pour l'essentiel celui d'un juriste, et plus précisément d'un juge, ensuite seulement celui d'un d'homme politique. Le chef de la politique d'Henri VIII est en réalité le duc de Norfolk » Aussi (p. 177-178) : « Le chancelier du royaume doit présider la Chambre étoilée, haute cour de justice qui est à la fois une cour d'appel et un recours direct pour les plus modestes. Sous les Tudor, la Star Chamber est respectée et considérée comme un recours presque démocratique ».
  40. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 260 : « À l'automne [1534] s'ouvre une nouvelle session parlementaire où sont votées ces deux lois capitales : l'Acte de Suprématie et l'Acte de Trahison. Coupable de trahison sera désormais tout sujet qui refusera d'admettre le nouveau titre du souverain : "Chef unique et suprême de l'Église d'Angleterre" ; passible d'emprisonnement sera celui qui critiquera un membre de la famille royale ».
  41. Marie Delcourt 1936, p. 16.
  42. Sarah Foot 2005.
  43. Bernard Cottret 2012, p. 46 : « Le Moyen Âge continua à vivre, sourdement, tout au long du XVIe siècle ».
  44. Sir Rees Davies 2005.
  45. Michael Braddick 2005.
  46. Quentin Skinner 2009, p. 8.
  47. Thomas More 1987, Par exemple aux pages 119 à 125. Ainsi page 122 : « si je montrais que les sujets choisissent un roi, non pour lui, mais pour eux-mêmes, afin de vivre heureux, en sécurité, à l'abri des injures, grâce à ses efforts et à sa sollicitude ; que le roi par conséquent doit s'occuper plutôt du bonheur de son peuple que du sien propre, exactement comme le rôle du berger est de nourrir ses moutons avant de penser à lui-même, si toutefois il est un vrai pasteur ? ».
  48. Cédric Michon 2012, Voir au §1 de la version en ligne.
  49. Steven Gunn 2012, Outre l'appendice « Membres les plus actifs du Conseil du Roi d'Angleterre (1485-1558) », précisément « Henri VIII (1509-1547) » ; voir l'ensemble de l'article qui étudie divers aspects du Conseil comme institution dans le royaume anglais.
  50. (en) Helen Miller, « MORE, Thomas I (1477/78-1535), of London and Chelsea, Mdx. », sur The History of Parliament. British Political, Social & Local History
  51. Aurélien Antoine 2015.
  52. The Center for Thomas More Studies, « Sir Thomas More Defending The Liberty of the House », sur The Center for Thomas More Studies, (consulté le 8 janvier 2020)
  53. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 122 : « La liberté d'expression n'étant pas une prérogative indiscutable pour les sujets des princes du XVIe siècle, la requête de More paraît malicieuse ; elle met l'accent sur une pratique qui semble aller de soi dans une assemblée parlementaire, même à cette époque, mais suggère indirectement qu'elle pourrait bien être bafouée par un roi devenu tyran ».
  54. Rodney Howard Hilton 1958, p. 542.
  55. a et b Rodney Howard Hilton 1958, p. 551.
  56. Rodney Howard Hilton 1958, p. 549.
  57. Rodney Howard Hilton 1958, p. 550.
  58. Bernard Cottret 2012, p. 407, note n° 256 : « Anvers supplanta définitivement Bruges autour de 1516 lorsque les marchands étrangers, en particulier italiens, désertèrent son port. La ville fut de plus en plus cosmopolite. Le commerce des Indes, l’expansion atlantique profitèrent à la cité, qui fit figure d’entrepôt commercial du monde occidental, entre le Nord et le Sud du continent européen. Anvers, véritable plaque tournante des hommes et des capitaux, allait aussi jouer un rôle financier de premier ordre. La couronne d’Angleterre prit l’habitude d’envoyer son agent, ou facteur, pour négocier les emprunts ».
  59. Alec Ryrie et Tadhg Ó hAnnráchain 2009, Voir au § 5 de la version en ligne.
  60. Alec Ryrie et Tadhg Ó hAnnráchain 2009, Voir au § 3 de la version en ligne.
  61. a b et c Cécile Caby 2015.
  62. Andrea Martignoni 2015.
  63. a et b Clémence Revest 2015.
  64. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 104 : « Dans [les] années 1515-1520, Thomas More écrit des lettres ouvertes retentissantes. À l'approche de la quarantaine, ses opinions sont bien affirmées. L'homme de lettres est au sommet de son art, brillant et productif. » Parmi ces lettres : la lettre à Dorp (1515) et la lettre à l'université d'Oxford en défense de l'enseignement du grec (1518).
  65. Bernard Cottret 2012, p. 100 : « More, l’humaniste fervent, More, l’helléniste distingué, le fort en thème, la coqueluche d’Érasme, le dédicataire de l’Éloge de la folie, More fut d’abord pour ses contemporains un bourgeois, un grand juriste d’affaires, l’un des meilleurs défenseurs des intérêts commerciaux de Londres et de l’Angleterre dans la compétition internationale ».
  66. Norbert Elias 2014, p. 139-140. Pour une approche et une mise en perspective sociologiques de l'Utopie, voir le chapitre « La critique de l'État chez Thomas More » (p. 31-102). Pour une mise en parallèle du contenu du texte Utopie avec la place occupée par Th. More dans la société anglaise de l'époque, voir aux pages 45 à 59.
  67. Marie-Claire Phélippeau 2016a, p. 75.
  68. André Prévost 1978, p. 650, note n°5 « souscrire unanimement ».
  69. a et b Claude Mazauric 1999, p. 5.
  70. (de) Thomas More (trad. Claudius Cantiuncula), Von der wunderbarlichen Innsel Utopia genant das ander Buch, Basel, Bebelius, (lire en ligne)
  71. (it) Thomas More (trad. Ortensio Lando), La republica nouvamente ritrovata, Vinegia, (lire en ligne)
  72. a et b Thomas More 1550.
  73. (en) Thomas More (trad. Ralph Robynson), A fruteful, and pleasaunt worke of the beste state of a publyque weale, and of the newe yle called Vtopia, London, Abraham Vele, (lire en ligne)
  74. (nl) Thomas More (trad. Hans die Laet), De Utopie, Thantwerpen, (lire en ligne)
  75. Nicole Morgan 1995, p. 44, note n°4 : « À l'aube du XVIe siècle, dix millions de livres ont déjà été imprimés, créant ainsi une autre enclave extra-féodale — celle du savoir non religieux. Le narratif, le copiste religieux, la lenteur, l'unicité et le secret des bibliothèques des monastères, la cristallisation du rêve humain sur un mystère à peine dévoilé, sont remplacés par l'imprimé, la production en masse, la rapidité, l'universalité, la démystification et l'ouverture à ces nouvelles couches de population laïque, avides de mots pour se dire, se vendre et donc exister ».
  76. Marie Delcourt 1936, p. 18, « De ces récits, il se moque, parce qu'il y trouve trop pour l'imagination et trop peu pour la raison ».
  77. Pour Lisa Jardine, le livre que désigne P. Gilles de sa main droite pourrait être l'Utopie. (L. Jardine, Erasmus, Man of Letters : The Construction of Charisma in Print, Princeton, Princeton University Press, 1993, p. 40-41)
  78. a et b Bernard Cottret 2012, p. 417, note n° 417.
  79. a et b Thomas More 1987, p. 73. Note « Pierre Gilles » de Marie Delcourt.
  80. Peter R. Allen 1963, p. 92-99, pour une courte présentation des rédacteurs et une brève mise en perspective. « The supporters are experts not only in the humanist fields of grammar, rhetoric, poetry, and the classics, but in theology, philosophy, and, above all, law. Most of them are important public figures as well as scholars. They represent two generations of humanism and stem from all the major countries of northern Europe. » (p. 99) Traduction : « Les contributeurs sont non seulement experts dans les studia humanitatis (la grammaire, la rhétorique, la poésie et les classiques), mais aussi en théologie, en philosophie et, surtout, en droit. La plupart d’entre eux sont des personnalités publiques importantes ainsi que des universitaires. Ils représentent deux générations d’humanisme et proviennent de tous les grands pays d’Europe du Nord ».
  81. a b et c Paul-Augustin Deproost et Jean Schumacher, « Thomas More, Utopia », Les deux cartes sont présentées en miroir et brièvement décrites, sur Université catholique de Louvain
  82. Jean-François Vallée 2013, p. 17 (pagination du PDF) ; §1 de la version en ligne.
  83. Philippe Lane 1991, Dans son article P. Lane s'attache, d'une part, à éclairer la notion de « paratexte » forgée par Gérard Genette et, d'autre part, à montrer l'importance des paratextes pour les productions éditoriales contemporaines dans le domaine des sciences humaines. (Voir la note suivante quant à l'usage du mot « paratexte » dans les études consacrées à l'Utopie).
  84. Thomas More, Libellus vere aureus nec minus salutaris quam festivus, de optimo reip. statu deque nova Insula Utopia, Lovaniensium, Theodorici Martini Alustensis, (lire en ligne)
  85. Thomas More, Ad lectorem. HABES CANDIDE LECTOR opusculum illud vere aureum Thomæ Mori non minus utile quam elegans, de optimo reipublice statu, deque nova Insula Utopia, Paris, Gilles de Gourmont, (lire en ligne)
  86. Thomas More, De Optimo Reip. Statu, deque nova insula Utopia, Basileam, Johannes Froben, (lire en ligne)
  87. a et b Thomas More, De Optimo Reip. Statu, deque nova insula Utopia, Basileam, Johannes Froben, (lire en ligne)
  88. Jean-François Vallée 2013, p. 4 (pagination du PDF) et §3 de la version en ligne : « La structure éditoriale des premières éditions de L'Utopie (1516-1518) ».
  89. a et b