Sénèque

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Sénèque

Philosophe occidental

Antiquité

Description de cette image, également commentée ci-après

Statue de Sénèque à Cordoue

Naissance vers 4 av. J.-C. (Corduba)
Décès 65 (Rome)
École/tradition Stoïcisme impérial ou latin
Influencé par Stoïcisme grec et latin, Épicure, Socrate
A influencé Stoïcisme ultérieur, Philosophie chrétienne, Maître Eckhart

Sénèque (en latin Lucius Annaeus Seneca), né dans l'actuelle Cordoue au sud de l'Espagne entre l'an 4 av. J.-C. et l'an 1 ap. J.-C., mort le 12 avril 65 ap. J.-C., est un philosophe de l'école stoïcienne, un dramaturge et un homme d'État romain du Ier siècle de l'ère chrétienne. Il est parfois nommé Sénèque le Philosophe, Sénèque le Tragique ou Sénèque le Jeune pour le distinguer de son père, Sénèque l'Ancien.

Conseiller à la cour impériale sous Caligula et précepteur de Néron, Sénèque joue un rôle important de conseiller auprès de ce dernier avant d'être discrédité et acculé au suicide. Ses traités philosophiques comme De la colère, De la vie heureuse (en latin, De vita beata) ou De la brièveté de la vie (De Brevitate vitæ), et surtout ses Lettres à Lucilius exposent ses conceptions philosophiques stoïciennes :

« Le souverain bien c'est une âme qui méprise les événements extérieurs et se réjouit par la vertu. »

Ses tragédies constituent l'un des meilleurs exemples du théâtre tragique latin avec des œuvres qui nourriront le théâtre classique français du XVIIe siècle comme Médée, Œdipe ou Phèdre.

Biographie[modifier | modifier le code]

Sénèque (Antikensammlung Berlin).
Buste en marbre de Sénèque, sculpture anonyme du XVIIe siècle, Musée du Prado de Madrid.

Sénèque est né à Corduba en Bétique (actuelle Andalousie). La date précise de sa naissance n'est pas connue, mais on la situe habituellement entre l'an 4 av. J.-C. et 1 ap. J.-C.[1]. Sa famille n'était pas espagnole, mais semble avoir été originaire d'Italie du Nord[2],[3]. Il était le deuxième fils d'Helvia et de Marcus Lucius Annaeus Seneca (dit « Sénèque l'Ancien »), un rhéteur aisé de rang équestre. Gallion, son frère aîné, fut proconsul d'Achaïe à Corinthe, où, selon les Actes des Apôtres[4], Paul de Tarse comparut devant lui en 51. Sénèque le Jeune était aussi l'oncle de l'écrivain Lucain, fils de son frère cadet.

Il était encore très jeune lorsque sa famille vint à Rome, où son père lui donna une éducation soignée. Il fut d'abord attiré par le pythagorisme. Vers 20 ans, il tomba gravement malade et on l'envoya en Égypte se rétablir. De retour à Rome en 31, il commence le cursus honorum.

Conseiller à la cour impériale sous Caligula - qui, semble-t-il, le jalousait[5] -, il fut plus tard victime des intrigues de Messaline, la troisième épouse de Claude et, sous prétexte d'adultère avec Julia Livilla, sœur d'Agrippine, relégué en 41 en Corse. Il tente dans sa Consolation à Polybe de plaire au secrétaire de Claude qui venait de perdre son frère[6]. Ce texte est si chargé de flatteries que certains comme Paul Albert (1827-1880) estiment que Sénèque n'en est pas l'auteur[7]. Le texte de Sénèque n'eut pas l'effet espéré, il ne fut rappelé qu'en 48 ou 49 après la mort de Messaline et à la demande d'Agrippine la Jeune, la nouvelle épouse de Claude. En 50, il est préteur. Vers cette époque, il épouse Pauline, originaire d'Arles[8], sans doute fille de Pompeius Paulinus, préfet de l'annone, c’est-à-dire chargé de l’approvisionnement de Rome, auquel il dédie le traité De la brièveté de la vie (De brevitate vitae).

Il fut le précepteur de Néron : c'est d'ailleurs lui qui composa l'éloge funèbre prononcé par Néron à la mort de Claude, comme il composa, par la suite, bon nombre des discours du nouvel empereur. Plus tard, Sénèque composa une pièce moins sérieuse sur l'apothéose de Claude : l’Apocoloquintose. Avec le préfet du prétoire Sextus Afranius Burrus, Sénèque fut l'un des principaux conseillers de Néron durant les cinq premières années du règne de l'empereur : le quinquennium Neronis.

En mai-juin 55, il est consul suffect. En 56, il publie le De Clementia.

En 58, Sénèque est diffamé par P. Suillius, qui lui reproche son immense fortune (300 millions de sesterces) acquise par ses amitiés, et sa tentative de débaucher des femmes de la maison princière. Mais le philosophe s'en tire sans dommage[9].

Sénèque parvient à rompre le lien quasi incestueux de Néron et de sa mère, isole Agrippine et participe activement, quoique indirectement, à son assassinat en 59. « Aussi n'était-ce plus Néron, dont la monstruosité était au-delà de toute plainte, mais Sénèque que la rumeur publique condamnait, pour avoir avoué, en faisant écrire cela, le crime. »[10].

La Mort de Sénèque, par Luca Giordano (v. 1684)
Suicide de Sénèque, tel qu'illustré dans les Chroniques de Nuremberg.

En 62, l'étoile du conseiller philosophe finit par pâlir :

« La mort de Burrus brisa la puissance de Sénèque, parce que la politique du bien n'avait plus le même pouvoir, maintenant que l'un de ceux que l'on pourrait appeler ses chefs était mort et que Néron penchait vers les hommes du pire. Ces mêmes hommes lancent contre Sénèque des accusations variées, lui reprochant de chercher encore à accroître ses richesses, déjà immenses, et qui dépassaient déjà la mesure convenant à un particulier, de vouloir s'attirer la faveur des citoyens et, par la beauté de ses jardins et la magnificence de ses villas, surpasser même le prince. On lui faisait grief aussi de sa gloire d'homme de lettres et de composer plus fréquemment des poèmes depuis que Néron s'était mis à les aimer. Ennemi affiché des divertissements du prince, il dépréciait son habileté à conduire les chevaux, se moquait de sa voix chaque fois qu'il chantait. Jusqu'à quand n'y aurait-il rien de beau dans l'État qui ne passât pour être l'œuvre de cet homme ? Assurément, Néron était sorti de l'enfance et était dans la force de sa jeunesse ; qu'il renvoyât son instituteur, puisqu'il avait pour l'instruire des personnages suffisamment illustres, ses propres ancêtres. »

— Tacite, Annales, XIV, 52.

À la suite de sa mise en cause, Sénèque demande à Néron d'être relevé de sa charge d’« ami du prince » et propose de lui restituer sa fortune. Néron refuse, mais en 64, bien que Sénèque se soit retiré de la vie publique, Néron, qui a fini par le haïr, tente vainement de l'empoisonner.

En 65, il est compromis malgré lui dans la Conjuration de Pison et condamné à mourir. Il se donne la mort en s'ouvrant les veines sur l'ordre de Néron[11].

« Ensuite le fer lui ouvre les veines des bras. Sénèque, dont le corps affaibli par les années et par l'abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. Bientôt, dompté par d'affreuses douleurs, il craignit que ses souffrances n'abattissent le courage de sa femme, et que lui-même, en voyant les tourments qu'elle endurait, ne se laissât aller à quelque faiblesse ; il la pria de passer dans une chambre voisine. Puis, retrouvant jusqu'en ses derniers moments toute son éloquence, il appela des secrétaires et leur dicta un assez long discours. [...] Comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu'il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s'était pourvu depuis longtemps, le même qu'on emploie dans Athènes contre ceux qu'un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage : ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l'activité du poison. Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant: « J'offre cette libation à Jupiter Libérateur. » Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua. Son corps fut brûlé sans aucune pompe ; il l'avait ainsi ordonné par un codicille, lorsque, riche encore et très puissant, il s'occupait déjà de sa fin[12]. »

Apport philosophique et moral[modifier | modifier le code]

Paul Albert (1827-1880) dans son Histoire de la littérature romaine fait une analyse détaillée de la philosophie de Sénèque[13], résumée ci-dessous.

Sénèque est le représentant le plus complet de la doctrine stoïcienne, bien qu'il ne soit pas jugé comme le plus exact, car il n'est pas un simple interprète. Sur plus d'un point il s'émancipe et substitue à l'autorité des maîtres de la Grèce sa propre réflexion. En cela, on a pu juger qu'il était bien un Romain, « Je ne me suis fait l'esclave de personne, je ne porte le nom de personne ». (« Non me cuiquam mancipaui, nullius nomen fero. »)

Outre le fait qu'il a conservé sa propre originalité, son œuvre n'a pas l'unité d'un système.[réf. nécessaire]

« Portrait de Sénèque d'après l'antique » (le Pseudo-Sénèque) de Lucas Vorsterman, Bibliothèque nationale de France.

Conception de la religion[modifier | modifier le code]

Longtemps avant Sénèque, la religion ancienne était tombée en désuétude : il n'y avait sans doute pas à Rome un esprit éclairé qui acceptât les fables du polythéisme ou les pratiques de superstition empruntées aux cultes de l'Orient[13]. Sénèque méprise profondément toutes ces puérilités[14]. Il est fort regrettable que nous ayons perdu son ouvrage sur la superstition, dont Lactance et Augustin d'Hippone ont tiré tant d'arguments contre le polythéisme.

La théologie des poètes lui paraît également absurde et irrévérencieuse. Quant aux pratiques superstitieuses, il les condamne en deux mots : elles substituent à l'amour la crainte ; au lieu d'être un culte, elles sont un outrage[15]. Mais la religion est alors une institution de l'État, institution nécessaire, et que maintenaient des hommes comme Cicéron et Varron. Sénèque s'occupe peu du polythéisme officiel : de son temps la religion, comme tous les aspects de la vie romaine, était dans la main d'un seul, et elle avait perdu beaucoup de son importance comme instrument politique. Cependant il approuve que le sage se soumette aux prescriptions de la cité, non qu'il les regarde comme agréables aux dieux, mais parce qu'elles sont ordonnées par la loi[14].

Reste la théologie naturelle, c'est-à-dire la religion du philosophe : en quoi consiste-t-elle ? Sénèque emploie indifféremment, en parlant de la puissance divine, le singulier et le pluriel, Dieu et les dieux : c'est peut-être par un reste de respect pour la croyance populaire. Car pour lui, il n'y a manifestement qu'un seul Dieu. Mais ce Dieu se présente pour ainsi dire à l'esprit sous une foule d'aspects différents : de là les noms divers qu'il a reçus et cette espèce de fractionnement de la puissance divine en une foule d'êtres divers.

« Tout nom que vous voudrez lui donner s'appliquera merveilleusement à lui, pourvu que ce nom caractérise quelque attribut, quelque effet de la puissance céleste. Dieu peut avoir autant de noms qu'il est de bienfaits émanant de lui[16]. »

Ainsi se justifient ces noms de Jupiter, de Liber, d'Hercule, de Mercure, etc. Mais il ne s'arrête pas là, il consent encore à ce qu'on donne à Dieu des noms plus larges.

« Voulez-vous l'appeler nature ? Vous ne vous tromperiez point ; car c'est de lui que tout est né, lui dont le souffle nous fait vivre. Voulez-vous l'appeler monde ? Vous en avez le droit. Car il est le grand tout que vous voyez ; il est tout entier dans ses parties, il se soutient par sa propre force[17]. »

On peut encore l'appeler destin, « car le destin n'est pas autre chose que la série des causes qui s'enchaînent, et il est la première de toutes les causes, celle dont dépendent toutes les autres. », « Qu'est-ce que Dieu ? L'âme de l'univers. Il échappe aux yeux, c'est la pensée seule qui peut l'atteindre. »

Toutes ces définitions sont plus ou moins empruntées au stoïcisme scientifique[13]. Mais Sénèque va bien au-delà. Ce dieu, destin, nature, monde, est pour ainsi dire transcendant et immanent à l'univers ; il est entièrement présent en toutes ses parties, pourtant il le domine, il le gouverne, il le conserve, il a souci de l'homme, parfois même de tel ou tel homme en particulier (Interdum curiosi singulorum[18].) Il a prodigué au genre humain d'innombrables bienfaits, et l'ingratitude ne peut en borner le cours. Du reste Dieu est forcé par sa nature d'être bienfaisant : la bienfaisance est comme la condition de son être.

Quel culte réclament les dieux ?

« Le premier culte à leur rendre, c'est de croire à leur existence, puis de reconnaître leur majesté, leur bonté, sans laquelle il n'y a pas de majesté, de savoir que ce sont eux qui président au monde, qui gouvernent l'univers par leur puissance, qui sont les protecteurs du genre humain[19]. »

« Ils ne peuvent ni faire ni recevoir une injustice[19]. »

Donc ne cherchez pas à vous les rendre favorables par des prières, des offrandes, des sacrifices. « Celui-là rend un culte à Dieu qui le connaît. (Deum coluit qui novit.[19]) »

Il serait difficile de tirer de toutes ces définitions une théodicée logique et Sénèque ne l'a jamais essayé. Il a des aspirations très hautes, et comme le sentiment du divin en lui ; mais jamais sur ce point ses idées n'ont pris cette précision rigoureuse qu'exige la science. Cette sorte d'enthousiasme religieux est exprimée dans ce passage :

« En vain élèverez-vous les mains vers le ciel ; en vain obtiendrez-vous du gardien des autels qu'il vous approche de l'oreille du simulacre, pour être mieux entendu : ce Dieu que vous implorez est près de vous ; il est avec vous, il est en vous. Oui, Lucilius, un esprit saint réside dans nos âmes ; il observe nos vices, il surveille nos vertus, et il nous traite comme nous le traitons. Point d'homme de bien qui n'ait au-dedans de lui un Dieu. Sans son assistance, quel mortel s'élèverait au-dessus de la fortune ? De lui nous viennent les résolutions grandes et fortes. Dans le sein de tout homme vertueux, j'ignore quel Dieu, mais il habite un Dieu. S'il s'offre à vos regards une forêt peuplée d'arbres antiques dont les cimes montent jusqu'aux nues, et dont les rameaux pressés vous cachent l'aspect du ciel ; cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombre qui de loin forment continuité, tant de signes ne vous annoncent-ils pas la présence d'un Dieu ? Sur un antre formé dans le roc, s'il s'élève une haute montagne, cette immense cavité, creusée par la nature, et non par la main des hommes, ne frappera-t-elle pas votre âme d'une terreur religieuse ? On vénère les sources des grandes rivières, l'éruption soudaine d'un fleuve souterrain fait dresser des autels ; les fontaines des eaux thermales ont un culte, et l'opacité, la profondeur de certains lacs les a rendus sacrés : et si vous rencontrez un homme intrépide dans le péril, inaccessible aux désirs, heureux dans l'adversité, tranquille au sein des orages, qui voit les autres hommes sous ses pieds, et les dieux sur sa ligne, votre âme ne serait-elle pas pénétrée de vénération ? Ne direz-vous pas qu'il se trouve en lui quelque chose de trop grand, de trop élevé, pour ressembler à ce corps chétif qui lui sert d'enveloppe ? Ici le souffle divin se manifeste[20]. »

En examinant de près les œuvres de Sénèque, nous pouvons nous faire une idée plus précise de ce qu'est son Dieu.

C'est l'homme, non l'homme vulgaire, mais celui qu'il appelle le sage. Celui-là en effet est non seulement placé sur la même ligne que les dieux, mais il leur est supérieur :

« Le sage ne diffère de Dieu que par la durée. (Bonus tempore tantum a Deo differt[21].) »

Si Dieu est exempt de toute crainte, le sage aussi. Si Dieu est affranchi de la crainte par le bienfait de sa nature, le sage a l'avantage de l’être par lui-même :

« Supportez courageusement ; c'est par là que vous surpassez Dieu. Dieu est placé hors de l'atteinte des maux, vous, au-dessus d'eux[22]. »

C'est là le point par lequel la philosophie religieuse de Sénèque se noue à sa philosophie morale. La métaphysique chez lui tient fort peu de place ; il raille ceux qui s'occupent de ces chimères. A-t-on le loisir de poursuivre la solution de ces questions oiseuses ? Les malheureux nous appellent (ad miseros advocalus es). C'est de l'homme qu'il faut s'occuper ; c’est lui qu'il faut affermir, consoler, encourager. Que de misères pesaient alors sur lui ! que de dangers l'environnaient ! Il fallait tremper fortement les âmes, les armer contre toutes les terreurs ; et puisque les dieux semblaient morts ou indifférents aux choses humaines, puisqu'ils toléraient les épouvantables désordres qui s'étalaient alors, et que de ce côté l'innocence et la vertu ne pouvaient espérer un appui, il fallait élever l'homme lui-même à une telle hauteur, qu'il pût braver ou mépriser toutes les misères, tous les périls, tous les ennemis, tous les Césars, tous les bourreaux.

Voilà le stoïcisme romain : sous les empereurs les cieux sont vides, les dieux sont partis, ou ils sont favorables aux scélérats ; l'homme de cœur se fera Dieu. Il tendra vers une vertu parfaite, âme inaccessible à toute passion, sévère, grave, inébranlable. C'est l'idéal qui semble hanter alors toutes les imaginations. En effet, selon le vers célèbre de Lucain : « Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni[23]. »[La cause des vainqueurs plut aux dieux, mais celle des vaincus à Caton] Caton est supérieur aux dieux. Conception démesurée, étrange, d'un orgueil colossal, expression de la force d'une âme noble, qui est soutenue par une telle vénération d'elle-même.

Une doctrine du bon savoir vivre[modifier | modifier le code]

Cet être parfait existe, quoiqu'assez rare, « c'est un phénix qui ne naît que tous les cinq cents ans »[24]. Le but que tout homme doit se proposer, c'est de s'approcher de plus en plus de cet idéal. Si l'on ne peut être le sage arrivé à la perfection (perfectus), on peut être le sage en marche pour y arriver (proficiens). Il y a bien des obstacles sur la route.

Sénèque, fidèle à la doctrine stoïcienne, place au premier rang les passions. Les péripatéticiens se bornaient à les régler, les stoïciens les supprimaient. (Nostri expellunt, Peripatetici temperant.[25]) L'âme jouissait alors de cet heureux état qu'ils appelaient insensibilité, sérénité (ataraxia). Les passions sont un mal, car la vertu aussi bien que la raison (choses identiques pour les stoïciens), c'est la ligne droite ; les passions au contraire sont l'écart ; la joie et la douleur élèvent ou abaissent l'âme à l'excès, la font sortir de cette tension qui est l'invariable état de la raison. Les passions fondamentales sont quatre : la peine, la crainte, le désir et le plaisir. Ce sont des "mouvements irrationnels de l’âme". Mais aux trois dernières correspondent trois bonnes affections : la joie correspond au plaisir, la défiance (eulabeia) est une crainte ressentie a bon escient par le sage, l'aspiration (boulêsis que Cicéron traduit par voluntas) est le correspondant rationnel du désir. Le sage ne doit donc ressentir ni la joie, ni le désir, ni la crainte.

Cependant, comment bannir entièrement ces mouvements involontaires qui surprennent l'âme ? Sénèque ne nie pas ces impressions fatales : comment se défendre d'un mouvement d'effroi, si l'on est transporté au sommet d'une tour et suspendu au-dessus d'un abîme ? Comment empêcher les larmes de couler quand la mort ravit à nos côtés un être cher ?

« Dans ces assauts subits, la partie raisonnable de nous-mêmes ressentira un léger mouvement. Elle éprouvera comme une ombre, un soupçon de passions ; mais elle en restera exempte.[réf. nécessaire] »

En vain les péripatéticiens prétendent que les passions ont leur raison d'être, qu'elles sont naturelles et doivent aider à la vertu. (A natura ad virtutem datas.[26]) Sénèque ne veut pas de ces dangereux auxiliaires ; c'est déjà bien assez qu'elles troublent parfois la raison d'un choc imprévu. Mais, lui dit-on, ces mouvements nous déterminent souvent au bien. Ainsi la colère peut produire la valeur, la crainte peut former la prudence ; il suffit de contenir et de diriger l'impulsion première.

Sénèque les repousse comme des maladies : une fois admises, elles envahiraient tout l'être ; leur élan est celui d'un cheval emporté, d'un corps entraîné sur une pente rapide : dès lors plus de repos pour le sage. Il bannit même la pitié. C'est un sentiment douloureux qui trouble l'âme. Mais, lui dit-on, ce sentiment nous pousse à soulager le malheureux. Le sage n'a pas besoin d'y être poussé par une impression pénible : il sait ce qu'il doit à ses semblables ; il viendra à leur aide, mais il n'éprouvera pas la pitié. (Ergo non miserebitur sapiens, sed succurret[27]).

Ainsi armé, le sage descend dans l'arène. Il ne s'attache à aucun des prétendus biens où les hommes font consister leur félicité, il ne redoute aucun des maux qui les effrayent. Il n'y a d'autre bien et d'autre mal que le bien et le mal moraux. Nul ne peut nuire à celui qui ne se nuit pas à lui-même. On redoute l'exil, la pauvreté, la mort : il faut prouver à ces poltrons que ces objets de leur épouvante ne sont que de vains fantômes. Qu'importe le lieu assigné pour demeure à l'homme de bien. Ne peut-il partout être vertueux ? La paix de son âme dépend-elle du climat ? Qu'est-ce que la pauvreté ? le manque de choses superflues, absolument inutiles ; il faut si peu de chose pour vivre. Qu'est-ce enfin que la mort ? une nécessité de la nature. Qu'importe l'heure à laquelle il faudra payer la dette ? Quoi ! une femme qui accouche, un gladiateur dans l'arène, braveront la mort, et le sage s'en effrayerait ! Tels sont les réflexions de Sénèque.

Pourquoi ce luxe de démonstrations éloquentes, passionnées, fiévreuses souvent ? Montaigne en a été frappé et le lui a reproché :

« À voir les efforts que Sénèque se donne pour se préparer contre la mort, à le voir suer d'ahan pour se roidir et pour s'assurer et se débattre si longtemps en cette perche, j'eusse ébranlé sa réputation, s'il ne l'eût en mourant très vaillamment maintenue[28]. »

Rappelons-nous le temps où écrit Sénèque. Nul n'était sûr du lendemain : le caprice de César, la haine d'un affranchi, la rancune d'une femme pouvaient être chaque jour un arrêt d'exil, de confiscation, de mort. Un danger incessant menaçait tout homme qui était, avait été ou pouvait être quelqu'un d'influent. Il fallait donc s'attendre à tout. On voyait des riches qui s'exerçaient de temps en temps à vivre misérablement ; ils quittaient leurs palais, allaient s'installer dans des galetas, couchaient sur un grabat, se nourrissaient des plus vils aliments, se préparaient enfin à ne plus posséder cette opulence qui pouvait chaque jour leur être ravie. Lui-même avait essayé de se dépouiller de ces biens que lui avait imposés Néron, sentant bien qu'ils seraient plus tard une des causes de sa perte. D'où l'éloquence dans ses mots :

« Ah ! que ne peuvent-ils consulter les riches, ceux qui désirent la richesse ?[réf. nécessaire] »

Quant à la mort, il fallait être toujours prêt, se fortifier, s'encourager les uns les autres. On rappelait les beaux exemples de courage, les trépas héroïques ; ce n'était point pour exercer son esprit, comme dit Sénèque, |Non in hoc exempla nunc congero ut ingenium exerceam[29], mais pour fortifier l'âme. Quand on y avait peu à peu accoutumé sa pensée, on éprouvait un véritable mépris pour les tyrans, les bourreaux et leurs instruments de torture. Il fallait s'aguerrir contre ce péril toujours suspendu. Mais les stoïciens de ce temps avaient en mains la délivrance : ils étaient tous décidés à ne pas attendre l'ordre de mourir. Le suicide, voilà leur dernière arme et la plus sûre de toutes. On peut s'étonner de la facilité avec laquelle les meilleurs s'empressaient de quitter la vie. Sénèque combat parfois, mais faiblement, ce qu'il appelle « le désir de mourir »(libido moriendi) : « Le sage ne doit point fuir de la vie, mais en sortir. »[30]

Mais dans quelles circonstances ? On se donnait souvent la mort pour échapper aux ennuis et aux incommodités de la vieillesse. Il faut les supporter, dit Sénèque, tant que l'âme n'en sera point diminuée ou l'intelligence menacée. Mais si les supplices, si l'ignominie nous menacent, nous redevenons libres d'y échapper par la mort, car nous avons le droit de nous soustraire à tout ce qui trouble notre repos. Il va même jusqu'à accorder ce droit le jour « où la fortune commencera à être suspecte[31]. » C'est là que réside pour lui la véritable liberté.

« Méditer la mort, c'est méditer la liberté ; celui qui sait mourir, ne sait plus être esclave[réf. nécessaire]. » Et ailleurs, « le sage vit autant qu'il le doit, non autant qu'il le peut. » (Sapiens vivit quantum debet, non quantum potest[32].) « Ce que la vie a de meilleur, c'est qu'elle ne force personne à la subir.[réf. nécessaire] »

Doctrine désolée qui, dans cette universelle dégradation de tout et de tous, par cette certitude d'échapper à l'infamie, au supplice, gardait les âmes de toute souillure. Quand on est toujours prêt à quitter la vie, on ne fait aucune bassesse pour la conserver.

Ce serait une erreur et une injustice que de traiter de déclamations vaines, les incessantes exhortations de Sénèque. La théorie pure tient peu de place dans Sénèque. C'est un moraliste pratique, mais il enseigne plutôt l'indifférence que l'usage de la vie. Dans une de ses premières lettres à Lucilius, il le presse de renoncer aux dignités, aux emplois, à toutes les préoccupations étrangères à la sagesse, ou tout simplement de renoncer à la vie elle-même.

« Censeo aut ex vita ista exeundum, aut e vita exeundum[33]. »

Cependant, il faut saisir toutes les secondes de notre temps. Pour le préserver, Sénèque nous invite concrètement par exemple à lire les lettres de Lucilius. Il reste très romain dans son approche de la mort : la vie est pour lui un bien au sens patrimonial du terme.

« Perdre la vie est perdre le seul bien que l'on ne pourra regretter d'avoir perdu puisque l'on ne sera plus là pour s'en rendre compte.[réf. nécessaire] »

Références littéraires à Sénèque[modifier | modifier le code]

Dante cite Sénèque au Chant IV de l'« Enfer », première partie de la Divine Comédie : « Tous l’admiraient, tous lui rendaient honneur. Là je vis Socrate et Platon, qui se tiennent plus près de lui que les autres ….. ; je vis Orphée, Tullius et Livius, et Sénèque le philosophe moral ; Euclide le géomètre, Ptolémée[34]. »

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres de Sénèque[modifier | modifier le code]

  • Consolations :
    • Consolation à Marcia (Ad Marciam consolatio) (41) [1]
    • Consolation à ma mère Helvia (Ad Helviam matrem Consolatio) (41) [2]
    • Consolation à Polybe (Ad Polybium consolatio) (41) [3]
  • Questions naturelles [lire en ligne] . (62 ss.) Trad. 1861 en ligne : livre I [4] ; livre II [5] ; livre III [6] ; livre IV [7] ; livre V [8] ; livre VI [9] ; livre VII [10]
  • Dialogues :
  • Lettres à Lucilius (Epistulae morales ad Lucilium) (63 et 64). Entretiens. Lettres à Lucilius, édition établie par Paul Veyne, Robert Laffont, coll. "Bouquins". Trad. en ligne I, 1 à 12 et II, 13 à 21, III, 22-29, IV, 30-41, V, 42-52, VI, 53-62, VII, 63-69, VIII, 70-74, IX, 75-80, X, 81-83, XI, 84-88, XIV-XV (89-95), XVI (96-100), XVII-XVIII (101-109), XIX (110-117), XX-XXI (118-124) Lettres à Lucilius
  • Apocoloquintose (La transformation de l'empereur Claude en citrouille) (vers 54)
  • Tragédies (Dix de ses tragédies nous sont parvenues) :

Études sur Sénèque[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Paul Veyne, Sénèque, avant-propos, p. III, Bouquins, Paris, 1993
  2. Hubert Zehnacker, Jean-Claude Fredouille, Littérature latine, p. 231, PUF, 2001.
  3. Paul Veyne, qui fait aussi allusion à l'Italie du Nord, penche quant à lui plutôt pour une origine espagnole (Sénèque, préface p. VII, Bouquins, Paris, 1993). Voir aussi la discussion en note (Ibid.). Veyne relativise la question de l'origine « Le racisme antique n'était pas le nôtre. […] Peu importait : qu'il descendît d'un vétéran italien ou d'un principicule ibérique, Sénèque était un Romain ; on n'allait pas chercher plus loin. ».
  4. Actes des Apôtres, chapitre 18, versets 12 à 18
  5. Paul Albert, Histoire de la littérature romaine, livre IV, chapitre I, 2 : « … devant Caligula, dont il excite la jalousie… »
  6. Sénèque, Consolatio ad Polybum
  7. Paul Albert, Histoire de la littérature romaine, livre IV, chap. I, 3
  8. Sur Pauline et sa famille, une des grandes familles d'Arles, voir Jérôme Carcopino, Choses et gens du pays d'Arles, Lyon, 1922, p. 18-24.
  9. Tacite, Annales, Livre XIII, chapitre XLII-3
  10. Tacite, Annales, XIV, 11, 3, trad. Pierre Wuilleumier, Les Belles Lettres
  11. Voir Tacite, Annales Livre XV, chapitre LX- 2 et suivants.
  12. Tacite, Annales, XV, 63-64
  13. a, b et c Paul Albert, Histoire de la littérature romaine, livre IV, chapitre I, 4
  14. a et b Sènèque, Fragments XXVI, sur la supersition, conqultable sur remacle.org
  15. Amandos timet, quos colit violat in Lettres à Lucilius, CXXIII
  16. Sénèque, Des bienfaits, Livre IV chap 6
  17. Sénèque, Questions naturelles, livre II, 45
  18. Sénèque, Lettres à Lucilius XCV, 50
  19. a, b et c Sénèque, Lettres à Lucilius XCV
  20. Sénèque, Lettres à Lucilius, XLI
  21. Sénèque, De providentia, I
  22. Sénèque, De la providence, VI : « Souffrez avec courage ; par là vous l’emporterez sur moi-même : je suis en dehors de la souffrance ; vous êtes, vous, au-dessus d’elle. »
  23. Lucain, Pharsale, I, 128
  24. Lettres à Lucilius, lettre XLII, Rareté des gens de bien
  25. Sénèque, Lettres à Lucilius, CXVI
  26. Sénèque, De la colère, I, 8
  27. Sénèque, De Clementia, livre III, 6
  28. Michel de Montaigne, Essais, livre III, 12
  29. « Je n’entasse point ici les exemples comme exercice d’imagination, mais pour t’aguerrir » -. Sénèque, Lettres à Lucilius - Lettre XXIV - Craintes de l’avenir et de la mort. – Suicides par dégoût de la vie.
  30. « Vir fortis ac sapiens non fugere debet e vita, sed exire; et ante omnia ille quoque vitetur affectus qui multos occupavit, libido moriendi. » - Sénèque, Lettres à Lucilius - Lettre XXIV - Craintes de l’avenir et de la mort. – Suicides par dégoût de la vie.
  31. Sénèque, Lettre à Lucilius LXX, Du suicide, quand peut-on y recourir
  32. Sénèque, Lettres à Lucilius, LXX, 5
  33. Sénèque, Lettres à Lucilius, XX, 3, Des conseils, abandonner les affaires
  34. Commedia, Inf. IV, 141 (texte original) - Trad. Lamennais

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