Tyrannoctones

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Harmodios et Aristogiton (en grec ancien Ἁρμόδιος καὶ Ἀριστογείτων / Harmódios kaì Aristogeítôn), tous deux morts en -514, sont les Tyrannoctones (de τύραννος / túrannos (« tyran ») et κτείνω / kteínô (« tuer »)), assassins du tyran athénien Hipparque.

Les deux principaux récits du meurtre sont ceux de La Guerre du Péloponnèse (VI, 56-59) de Thucydide, et de la Constitution d'Athènes (XVIII) attribuée à Aristote.

Assassinat[modifier | modifier le code]

Selon l'historien Thucydide, au Livre VI de ses Histoires[1] (écrites entre 80 et 90 ans plus tard), Aristogiton est un Athénien « moyen » (mesôs politès[2]). Harmodios, son jeune amant, appartient aux cercles aristocratiques de la cité[3]. Lucien de Samosate (plus de 400 ans après l'évènement) fait d'Aristogiton « un homme du peuple et un pauvre » dans son dialogue Le Parasite[1]. Selon Thucydide[4], Harmodios repousse les avances d'Hipparque, un des Pisistratides. Pour se venger, celui-ci invite tout d'abord la sœur du jeune homme à être canéphore lors d'une procession, honneur recherché par les filles des grandes familles d'Athènes, puis la chasse publiquement du cortège au prétexte qu'elle ne mérite pas cet honneur. Selon Aristote[5], c'est Thessalos, fils de la concubine argienne de Pisistrate et donc demi-frère d'Hipparque, qui est repoussé par Harmodios et empêche la sœur du jeune homme d'être canéphore.

Toujours selon ces narrateurs, l'incident incite Harmodios et Aristogiton à se débarrasser d'Hipparque, auteur de l'offense, mais aussi et surtout de son frère Hippias, seul à exercer véritablement le pouvoir. Les amants recrutent rapidement une petite bande ; leur plan est de profiter du défilé des Grandes Panathénées pour assassiner Hippias et Hipparque. Thucydide précise que c'était le « seul jour où il fut possible aux citoyens qui devaient former le cortège de s'assembler en armes sans exciter la méfiance[6] ». Aristote proteste contre ce détail, sous l'argument qu'« alors on ne faisait pas la procession en armes ; cet usage fut introduit plus tard par la démocratie[7]. » Ce que soulignent ces deux versions c'est la très grande distance de ces narrateurs d'avec les événements. Leur version est celle qu'ils écrivent depuis leur monde.

Le jour dit, Harmodios et Aristogiton observent un des conjurés discutant au Céramique, sur l'Acropole selon Aristote, avec Hippias entouré de ses gardes. Craignant d'avoir été trahis, ils rebroussent chemin et rencontrent sur leur route Hipparque, à l'écart de son escorte. Ils le poignardent, Harmodios est tué peu après par les gardes, et Aristogiton s'enfuit dans la foule. Il est arrêté peu après, torturé et exécuté, mais non sans avoir eu le temps d'avouer le nom de ses complices, tous aristocrates.

Légende et sculpture[modifier | modifier le code]

Le groupe des Tyrannoctones[modifier | modifier le code]

Harmodios et Aristogiton sont traités comme des héros après la chute d'Hippias. Des statues en bronze, œuvre d'Anténor[1], sont érigées en leur honneur sur l'agora à une date qui reste discutée : Pline l'Ancien[8] la situe la même année que la fin de la royauté à Rome, c'est-à-dire en 510-509. Cependant, Pline se réfère plus probablement à la chute de la tyrannie d'Hippias, effectivement survenue en 510. Il n'est pas du tout certain que l'érection du groupe ait été contemporaine de cet événement : mettre en valeur Harmodios et Aristogiton serait revenu à minimiser le rôle de la famille aristocratique des Alcméonides, artisans du renversement d'Hippias, dans le rétablissement de la démocratie. On a soutenu qu'elle a eu lieu en 490, après la bataille de Marathon[9], ou encore en 498, au moment de l'ostracisme de l’alcméonide Mégaclès[10]. Quoi qu'il en soit, Pausanias[11] comme Pline s'accordent à dire que ce sont les premières statues officielles de la cité. L'espace de l'agora où était placé ce groupe était préservé : un décret fut pris pour qu'aucune statue de personne illustre ne soit placée à proximité parce que personne ne devait être placé à égalité avec ces fondateurs de l'ordre démocratique[12].

Emportées par le roi perse Xerxès Ier lors du sac d'Athènes en -480, elles sont remplacées par un autre groupe dû à Critios et Nésiotès[13], que la chronique de Paros date de 477-476[14]. Le groupe d'Anténor est ensuite restauré, selon Arrien[15], par Alexandre le Grand, selon Pausanias[15], par Antiochos Ier ou encore, selon Valère Maxime[16], par Séleucos Ier.

On identifie généralement deux statues du Musée national archéologique de Naples[17], trouvées à la villa Adriana, comme des copies du deuxième groupe. Elles représentent, légèrement plus grands que nature[18], à droite Harmodios, bras droit levé et tenant un poignard, prêt à frapper ; à gauche, Aristogiton tend en avant son bras gauche recouvert d'un manteau, sans doute pour se protéger, tandis que son bras droit, armé, est rejeté en arrière. Le groupe est représenté de face, le spectateur se trouvant donc dans la position de la victime. Cette iconographie est reprise sur des peintures de vase grec, en particulier sur le bouclier d'Athéna d'une amphore panathénaïque datée de 400 environ[19], sur des monnaies et, en bas-relief, sur le trône d'Elgin daté de 300 environ[20], attestant de la popularité des tyrannicides[21]. À ce propos on peut noter que, dans les représentations antiques de ce groupe (avant l'époque romaine) autour duquel on devait pouvoir tourner, soit l'adulte est placé devant, soit la face représentant l'adulte, l'éraste, est retenue et non celle du jeune homme qui tenait pourtant son bras replié au-dessus de sa tête[22], prêt à lancer une attaque foudroyante : cette posture d'attaque étant à l'origine exclusivement réservée à Apollon - en particulier dans les scènes de bataille contre les géants, les Gigantomachies. La posture d'Aristogiton était bien plus classique, l'épée presque à l'horizontale, prêt à frapper d'estoc et son vêtement, l'himation, replié sur le bras tendu en avant, sa main serrant l'étuis de son épée[23].

D'autre part, l'historien Vincent Azoulay (2014[25]) nous fait remarquer que, à la date de l'évènement, Harmodios était père de famille : « on connait au moins de ses descendants en ligne directe, appelé lui-même Harmodios, et qui fut impliqué dans un procès contre le stratège Iphicrate dans les années 380 ». Il ne pouvait donc plus jouer le rôle de l'éromène d'Aristogiton lors de sa mort en 514. Cette image du couple d'amants, produite successivement par deux fois, est donc une construction, une « légende » si l'on veut, qui a été produite dans le contexte de l'émergeance de la démocratie. Selon Vincent Azoulay il s'agissait, plus encore, de « mettre en relief le rôle de l'eros dans la construction de la toute jeune démocratie » ; un amour passionnel que le citoyen peut ressentir, comme Aristogiton, pour celui qui élimine le tyran. Et il souligne qu'à peine cinquante ans plus tard Périclès, dans son discours sur les morts durant la première année de la guerre du Péloponnèse, aurait eu cette formule : « Contemplez plutôt chaque jour, dans sa réalité, la puissance de la cité, soyez-en les amants » (érastes).

Postérité[modifier | modifier le code]

Les chants populaires athéniens attribuent également aux Tyrannoctones une place dans les îles des Bienheureux, aux côtés d'Achille. Il n'est pas possible de donner leurs noms aux esclaves[26] ; les propos diffamatoires à leur encontre sont également interdits[27]. Leurs descendants font aussi l'objet d'égards particuliers : Plutarque de Chéronée[28] rapporte qu'Aristide le Juste donne une terre en dot à une petite-fille d'Aristogiton, si pauvre qu'elle ne pouvait trouver un mari, et la marie à un citoyen de bonne naissance. Pourtant, dès l'époque classique, Thucydide s'était efforcé de relativiser la portée du geste des Tyrannoctones, déclarant à l'issue de son récit : « c'est ainsi qu'une blessure d'amour explique successivement, chez Harmodios et Aristogiton, l'idée première du complot et le coup d'audace provoqué par un affolement subit »[29].

Le traducteur Pierre Chambry pense que c’est Harmodios et Aristogiton que Xénophon a dans l’esprit quand il parle de statues élevées aux assassins de tyrans au Chapitre IV de Hiéron[30].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Lucien de Samosate 2015, p. 458.
  2. Azoulay, 2014, p. 66.
  3. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse [détail des éditions] [lire en ligne] (Livre VI, 54, 2)
  4. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse [détail des éditions] [lire en ligne] (Livre VI, 56, 1).
  5. Aristote, Constitution d'Athènes [détail des éditions] (lire en ligne) (XVIII, 2).
  6. Aristote, Constitution d'Athènes [détail des éditions] (lire en ligne) (VI, 56, 2). Traduction de Jacqueline de Romilly et de Louis Bodin pour les Belles Lettres.
  7. Aristote, Constitution d'Athènes [détail des éditions] (lire en ligne) (XVIII, 4). Traduction de G. Mathieu et B. Haussoullier pour les Belles Lettres.
  8. « Je ne sais si ce ne sont pas les Athéniens qui les premiers ont dressé des statues aux frais du public, et cela à l'occasion des tyrannicides Harmodius et Aristogiton. Le meurtre d’Hipparque eut lieu l’année où les rois furent chassés de Rome. Par une émulation honorable, cet usage a été ensuite universellement adopté. » (Pline l'Ancien, Histoire naturelle [détail des éditions] [lire en ligne], trad. J. M. Croizille, XXXIV, 9, 2).
  9. John Boardman (trad. Florence Lévy-Paoloni), La Sculpture grecque classique [« Greek Sculpture: The Classical Sculpture »], Paris, Thames & Hudson, coll. « L'Univers de l'art », 1995 (1re édition 1985) (ISBN 2-87811-086-2), p.  24.
  10. Mauro Moggi, cité par Didier Viviers, « Anténor, sculpteur engagé ? », communication au colloque « Figures d'artistes dans l'Antiquité grecque : les limites de la monographie, organisé au musée du Louvre, 24 mars 2007.
  11. Pausanias, Description de la Grèce [détail des éditions] [lire en ligne] (I, 8, 5).
  12. Tonio Hölscher, La vie des images grecques : Sociétés de statues, rôles des artistes et notions esthétiques dans l'art grec ancien, Hazan : Louvre Éditions : La chaire du Louvre, (ISBN 978-2-7541-0841-6, SUDOC 187241910), p. 135
  13. Lucien de Samosate 2015, p. 475.
  14. Paros 145 = FGrH II, no 239.
  15. a et b Arrien, Anabase (III, 16, 7).
  16. Valère Maxime (II, 10, ext. 1 § 109).
  17. Naples G 103 et G 104
  18. H. 1,95 mètre. Boardman, p.  24.
  19. Londres B 605. Beazley, Attic Black-figure Vases, 411.4.
  20. J. Paul Getty Museum, Elgin Throne, 74.AA.12 : [1] : right profile. Voir aussi : lécythe Scaramanga (ou Skaramangas) Fig. 1 sur Luca Ricci, Social networking, narratives and democracy in the athenian polis: a reappraisal of polis religion. [2]
  21. Azoulay, 2014, p. 245-250.
  22. Le bras droit replié au-dessus de sa tête
    contrairement à la restitution proposée par le musée de Naples : Azoulay, 2014, p. 64
  23. Azoulay, 2014, p. 64.
  24. Stamnos avec Harmodios et Aristogiton tuant Hipparque - Peintre de Syriskos : [3] sur Utpictura18
  25. Azoulay, 2014, p. 65.
  26. Nuits attiques [détail des éditions] (lire en ligne) (IX, 2, 10) ; Libanios, Discours (I, 71).
  27. Hypéride, Discours (II, 3).
  28. Plutarque, Vies parallèles [détail des éditions] [lire en ligne] (Aristide, XXVII, 6).
  29. Plutarque, Vies parallèles [détail des éditions] [lire en ligne] (Aristide, VI, 59, 1).
  30. Chambry 1967, p. 501