Épistémologie historique

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L'épistémologie historique est un courant contemporain en épistémologie et philosophie des sciences. Elle trouve ses racines chez Auguste Comte, qui met l'accent sur la nécessité de retracer l'histoire d'une science pour la comprendre. L'épistémologie historique commence avec Gaston Bachelard et Alexandre Koyré qui étudient principalement la physique, la chimie et les mathématiques, dans une perspective discontinuiste. Elle diversifie ses champs d'investigation avec Canguilhem, Althusser et Foucault, vers la médecine, la biologie, la psychologie et plus généralement les sciences humaines.

L'épistémologie historique est représentée dans la philosophie anglophone (historical epistemology) par Thomas S. Kuhn et Ian Hacking.

Origines[modifier | modifier le code]

Alexandre Koyré, l'un des principaux représentants de l'épistémologie historique en France.

Le positivisme d'Auguste Comte met l'accent sur l'histoire des sciences avec sa loi des trois états (théologique, métaphysique et positif)[1]. Jean-François Braunstein montre que la conception comtienne de l'histoire des sciences influence l'épistémologie historique française du XXe siècle[2]. Comte considère qu'une science ne peut être maîtrisée si nous n'en connaissons pas l'histoire :

« Ainsi, nous sommes certainement convaincus que la connaissance de l'histoire des sciences est de la plus haute importance. Je pense même qu'on ne connaît pas complètement une science tant qu'on n'en sait pas l'histoire[3]. »

Hegel conçoit le chemin de la pensée comme une histoire dialectique, qui progresse à coup de négations et de dépassement des contradictions. Le spécialiste Vincent Bontems rappelle, à la suite de Jean-Jacques Wunenburger, que l'épistémologie historique se sert librement des apports dialectiques de Hegel, Marx et Hamelin[4].

Hegel et Comte ont tous deux influencé l'épistémologie historique en France, en la personne de Gaston Bachelard qui revendique l'héritage de la dialectique hégélienne et qui modifie le positivisme comtien dans un sens selon lui plus ouvert. Alexandre Koyré, l'autre tenant de l'épistémologie historique de l'époque, fait partie après Victor Cousin et avant Alexandre Kojève des philosophes qui introduisent la pensée de Hegel en France[5].

Définition et représentants[modifier | modifier le code]

L'épistémologie historique insiste sur la notion de rupture épistémologique : selon elle, le passage d'une théorie scientifique à une autre ne se fait pas par accumulation de connaissances ou par augmentation de la précision des calculs et des expérimentations, mais par généralisation qui fait violence aux principes de la théorie précédente. Gaston Bachelard, dans Le Nouvel Esprit scientifique, prend l'exemple en mathématiques du passage de la géométrie euclidienne à la géométrie de Lobatchevski, et en physique du passage de la théorie newtonienne à la théorie einsteinienne de la gravitation[6]. Bachelard écrit que l'« histoire de la pensée scientifique » est faite de « révolutions générales »[7]. Il ajoute :

« [...] ce qui fait la structure ce n'est pas l'accumulation ; la masse des connaissances immuables n'a pas l'importance fonctionnelle que l'on suppose. Si l'on veut bien admettre que, dans son essence, la pensée scientifique est une objectivation, on doit conclure que les rectifications et les extensions en sont les véritables ressorts. C'est là qu'est écrite l'histoire dynamique de la pensée[8]. »

Louis Althusser transforme la rupture épistémologique bachelardienne en « coupure épistémologique »[9].

Même si Bachelard n'influence pas directement l'épistémologue Thomas S. Kuhn, ce dernier est un lecteur d'Alexandre Koyré[10] et soutient des positions proches de l'épistémologie historique, avec son concept de révolution scientifique. Kuhn tout comme les épistémologues français ont ceci de commun qu'ils rompent avec la vision continuiste (par accumulation et précision) de l'histoire des sciences qui est celle du positivisme, positivisme français d'Auguste Comte et néopositivisme autrichien du Cercle de Vienne[11].

Postérité[modifier | modifier le code]

Dominique Lecourt et Jean-François Braunstein sont des continuateurs et des spécialistes de l'épistémologie historique. Dominique Lecourt voit en Bachelard le fondateur de l'épistémologie historique, reprise par Canguilhem et Foucault[12],[13].

Quant à Braunstein, il trace une lignée de l'« école française de l'épistémologie historique » qui va de Comte et Abel Rey jusqu'à Canguilhem et qui se prolonge dans le monde anglo-saxon avec Ian Hacking[14].

Un colloque a étudié en mai 2015 l'actualité de l'épistémologie historique et sa postérité dans les sciences humaines et sociales. Le colloque est également revenu sur l'influence hégélienne et marxiste reçue par l'épistémologie historique[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Auguste Comte, Cours de philosophie positive (1830-1842), Première leçon, t. 1, Hermann, 1975, p. 21-22.
  2. Jean-François Braunstein (éd.), Textes Clés de l'histoire des sciences. Méthodes, styles et controverses, Paris, Vrin, 2008, introduction.
  3. Comte 1989, p. 67.
  4. Bontems 2006, p. 142.
  5. Alexandre Koyré, Études d'histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1971.
  6. Gaston Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, PUF, 1934, ch. I et II.
  7. Gaston Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, PUF, 2008, p. 55.
  8. Bachelard 2008, p. 56.
  9. Louis Althusser, Pour Marx, Paris, Maspero, 1965.
  10. Kuhn 2008, p. 8.
  11. Brenner 2006, p. 115.
  12. Dominique Lecourt, L'épistémologie historique de Gaston Bachelard, Paris, Vrin, 2002.
  13. Dominique Lecourt, Pour une critique de l'épistémologie : Bachelard, Canguilhem, Foucault, Paris, Maspero, 1972.
  14. « Jean-François Braunstein », sur Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (consulté le 10 septembre 2016).
  15. « Épistémologie Historique : commencements et enjeux actuels », sur Épistémologie Historique. Research Network on the Traditions and the Methods of Historical Epistemology, (consulté le 10 septembre 2016).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Vincent Bontems, « L'actualité de l’épistémologie historique », Revue d'histoire des sciences, vol. 1, no 59,‎ , p. 137-147 (lire en ligne).
  • Jean-François Braunstein (éd.), Textes Clés de l'histoire des sciences. Méthodes, styles et controverses, Paris, Vrin, 2008, 384 p.
  • Anastasios Brenner, « Quelle épistémologie historique ? Kuhn, Feyerabend, Hacking et l'école bachelardienne », Revue de métaphysique et de morale, vol. 1, no 49,‎ , p. 113-125 (lire en ligne).
  • Auguste Comte (préf. Patrick Dupouey), Cours de philosophie positive [Première et Deuxième leçons], Paris, Nathan, coll. « Les Intégrales de Philo », , 128 p. (ISBN 2091758515).
  • (en) Martin Kusch, « Hacking's historical epistemology: a critique of styles of reasoning », Studies in History and Philosophy of Science, Part A 41 (2):158-173 (2010).
  • Thomas S. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, coll. « Champs-Sciences », (1re éd. 1962), 286 p. (ISBN 9782080811158).
  • Dominique Lecourt, L'épistémologie historique de Gaston Bachelard, Paris, Vrin, 2002 (1969), 128 p.
  • Dominique Lecourt, Pour une critique de l'épistémologie : Bachelard, Canguilhem, Foucault, Paris, Maspero, 1972.
  • (en) Thomas Sturm, « What (Good) is Historical Epistemology? », Max Planck Institute for the History of Science, 2008.

Articles connexes[modifier | modifier le code]