Incipit (livre)

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Le mot invariable incipit est la substantivation – apparue en 1840 – de la troisième personne du présent de l'indicatif du verbe latin incipere qui signifie « prendre en main, commencer »[1].

Ce terme didactique, employé en analyse littéraire, désigne les premiers mots ou le premier vers d'un poème qui n'a pas de titre[N 1], la première phrase, voire les premiers paragraphes d’un texte en prose, en référence à la locution latine par laquelle commençaient généralement les manuscrits latins au Moyen Âge : [Hoc] incipit liber… ([ici] commence le livre…). Le terme est également utilisé en musique pour désigner les premières notes (le premier membre de phrase, appelé aussi intonation) d'un texte liturgique chanté. Dans le cadre religieux de l'Église catholique, dont le latin est toujours la langue officielle, ces textes chantés portent souvent en titre le premier mot de leur incipit : on parle d'un Gloria, d'un Sanctus, du dimanche Lætare, etc.

Les bulles pontificales, les encycliques et les exhortations apostoliques, écrites en général en latin, sont nommées d'après leur incipit, par exemple Pacem in Terris (« Paix sur la terre », 1963) ou Evangelii gaudium (« la joie de l'Évangile », 2013). D'autres langues sont aussi utilisées exceptionnellement. C'est le cas de Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude », 1937), en allemand, dans laquelle le pape Pie XI condamne le nazisme.

L'incipit d'une œuvre romanesque constitue un enjeu majeur du pacte de lecture[N 2] : il a pour fonction de programmer la suite du texte, en définissant le genre, le point de vue adopté par le narrateur, les personnages, etc., mais surtout, il doit donner envie de lire la suite. Il a pour pendant l'explicit, qui concerne la conclusion d'un texte.

Il existe nombre d'incipit célèbres.

Prononciation[modifier | modifier le code]

Dans le milieu scolaire français, lorsque le terme est utilisé en littérature, c'est la prononciation latine « restituée » qui est le plus souvent employée et enseignée : [in’kipit]. Pourtant cet usage n'est pas attesté par les dictionnaires. Le Trésor de la langue française, Le Robert[2], le CNTL n'acceptent que la prononciation \ɛ̃.si.pit\ ; c'est donc la prononciation gallicane du latin que retiennent ces ouvrages de référence – en faisant malgré tout entendre le « t » final.

Lorsqu'il s'agit d'un incipit placé au début d'une partition, c'est cette dernière prononciation qui est spontanément retenue, la francisation des mots étrangers étant d'usage dans la langue française[N 3].

Fonctions et buts[modifier | modifier le code]

Dans une œuvre narrative l'incipit a quatre fonctions principales[3] :

  • Définir le genre littéraire du texte : conte, récit, roman (d'aventure, fantastique, réaliste), et les choix narratifs de l’auteur (langage, point de vue, vocabulaire, registre de langue).
  • Séduire le lecteur, susciter son intérêt et l'envie de poursuivre sa lecture, par l'utilisation de divers procédés techniques.
  • Informer, en mettant en place les lieux, les personnages et la temporalité du récit.
  • Permettre au lecteur de rentrer dans l’histoire en lui proposant un angle d'approche (fonction dramatique).

Les types d'incipit[modifier | modifier le code]

L'incipit peut se présenter sous quatre formes différentes [4].

L'incipit statique[modifier | modifier le code]

Cette forme d’incipit, qui peut comporter plusieurs pages, est typique des romans dits réalistes, comme ceux de Balzac. L’auteur met le lecteur en état d'attente en retardant l'action par l'accumulation de détails concernant l’histoire, les personnages, le décor, le contexte historique, socio-économique, politique.

Ainsi la première phrase du Père Goriot, « Madame Vauquier, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau », n'est que le début de la longue et minutieuse description de la Maison Vauquier.

L'incipit progressif[modifier | modifier le code]

Il consiste à donner progressivement des informations sur le récit mais ne répond pas à toutes les attentes du lecteur. Cette forme a pour but de donner envie au lecteur d’aller découvrir au cœur même du roman les réponses aux questions, qu’il n’a pas trouvées au début de celui-ci. C'est l'incipit fréquent du roman d'aventure, ou policier.

C'est en particulier le début traditionnel du conte de fée, dont le schéma narratif présente une situation initiale (Il était une fois… un personnage, un lieu, une situation…), l'irruption d'un élément perturbateur, une succession de péripéties, des éléments de résolution aboutissant à la situation finale.

l'incipit dynamique[modifier | modifier le code]

Cette forme d’incipit propulse le lecteur in media res, c'est-à-dire, sans qu’il y soit préparé, au cœur d'une histoire dont il ignore la situation initiale et où les péripéties sont déjà engagées. Héritée du genre épique[N 4], cette technique à l'effet dramatique immédiat est souvent utilisée dans les romans du XXe siècle : « Ils abandonnèrent le chemin encaissé et l'abri de ses ronces épaisses. » (Des grives aux loups, de Claude Michelet). « L'aube surprit Angelo béat et muet mais réveillé. » (Le Hussard sur le toit, de Jean Giono). le récit peut débuter presque d’emblée par l’élément modificateur : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » (Aurélien dAragon).

L'incipit suspensif[modifier | modifier le code]

La forme suspensive consiste à donner le minimum d’informations sur le lieu, l’action, les personnages et le temps, l’auteur cherchant à dérouter et désarçonner le lecteur : le dialogue introductif du Neveu de Rameau, de Diderot, en est un exemple célèbre : « Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

Les procédés techniques et stylistiques[modifier | modifier le code]

L’incipit est l’« accroche » qui va inciter le lecteur potentiel à continuer, ou à abandonner, la lecture. L’incipit pose également le pacte de lecture entre l’auteur et le lecteur en utilisant tous les moyens techniques et stylistiques susceptibles de retenir l'attention ou l'intérêt de ce dernier[5].

Cela concerne en premier lieu la manière de s'exprimer.

  • Le ton général peut utiliser toute la palette du registre littéraire : il peut être, selon le but recherché, oratoire, lyrique, soutenu, sublime, plaintif, sentimental ou au contraire grave, dramatique, pathétique, mystérieux, ironique, voire leste ou grivois…
  • Le niveau de langue sera recherché, neutre, familier, argotique.
  • L'auteur peut ensuite jouer sur la cadence et le rythme des phrases, employer un style poétique, technique, journalistique, utiliser diverses figures de style.

Enfin intervient le choix du mode narratif :

  • La focalisation zéro, où le narrateur démiurge s'exprime d'un point de vue omniscient.
  • La focalisation interne, menée à travers le regard et les impressions d'un personnage
  • La focalisation externe, totalement neutre et objective
Première page du roman de Jane Austen illustré par Hugh Thomson.

Quelques incipit célèbres[modifier | modifier le code]

La célébrité d'un incipit dépend de nombreux facteurs. Certains sont insolites et désarçonnent le lecteur en jouant avec les conventions du roman ; d'autres, par leur concision, leur force, leur poésie ou leur humour, et l'atmosphère qu'ils créent d'emblée, ont marqué les esprits et ont su rester dans les mémoires[6],[7].

  • « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de franchir le pont de Lodi et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur. » (Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839)
  • « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. » (Gustave Flaubert, Salammbô, 1862)
  • « Tom ! »
    Pas de réponse.
    « Tom ! »
    Pas de réponse.
    « Je me demande où a bien pu passer ce garçon… Allons, Tom, viens ici ! Tom ! » [N 6] (Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer, 1876)
  • « Zut ! » s'écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d'heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau, en soulevant par moments, d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer. (Guy de Maupassant, Pierre et Jean, 1888)

Incipit latins profanes[modifier | modifier le code]

Plusieurs incipit tirés de la littérature latine antique, sont restés célèbres. Par exemple :

  • L'incipit de l’Oratio prima in L[ucium] Catilinam (« Premier discours contre Lucius Catilina » ou « Première catilinaire »)[8], de Cicéron. L'exorde, ou partie initiale des cinq parties qui constituent son discours, commence ex abrupto par une série de questions réthoriques :

Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ?[9]
Quamdiu etiam furor iste tuus nos eludet ?
Quem ad finem sese effrenata jactabit audacia ?

« Enfin, jusqu'à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?
Combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ?
Jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? »

« Ô temps, ô mœurs ![N 7] »

Arma virumque cano, Troiæ qui primus ab oris
Italiam fato profugus Lauiniaque uenit.

Je chante les armes et le héros qui, chassé des bords de Troie
par le destin, vint le premier en Italie, aux rives de Lavinium.

Galerie[modifier | modifier le code]

Première page ou « incipit » de manuscrits et d'incunables.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ce qui est le cas des Sonnets de du Bellay, par exemple : Heureux qui comme Ulysse, Déjà la nuit en son parc amassait, France, mère des arts des armes et des lois.
  2. Le pacte de lecture est une question de seuil. C'est une frontière que le lecteur admet franchir. Ce seuil est conceptuel, il s'agit du réel opposé à l'imaginaire. Le lecteur admet qu'il « entre » dans le livre et qu'il ne se trouve plus dans le monde réel.
  3. Cette prononciation gallicane ne relève que de l'adaptation d'usage, à la langue française, d'un mot qui reste étranger. Il ne s'agit pas d'une assimilation.
  4. L'épopée se caractérise par une plongée immédiate dans un moment-clé de l'action : la colère d'Achille dans l'Iliade, la captivité d'Ulysse chez Calypso dans l'Odyssée, le naufrage d'Énée sur les rivages d'Afrique du nord, dans l'Énéide, par exemple.
  5. « It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune, must be in want of a wife. »
  6. « ‘TOM !’
    No answer.
    ‘TOM !’
    No answer.
    ‘What’s gone with that boy, I wonder ? You TOM !’
     »
  7. Cette exclamation est parodiée dans Astérix en Corse, un album de la série Astérix le Gaulois. Elle est prononcée par un des pirates qui viennent de faire naufrage (Triple-Patte, le vieil unijambiste). On la trouve également dans Le Bouclier arverne.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Dictionnaire historique de la langue française, ouvrage collectif sous la direction d'Alain Rey, édition 2010.
  2. 1996.
  3. Les fonctions de l'incipit.
  4. Quatre formes d'incipit.
  5. Procédés pour retenir le lecteur.
  6. Dechavanne, « Les fonctions de l'incipit » (consulté le 4 novembre 2018).
  7. Les plus célèbres de la littérature.
  8. Les Auteurs latins expliqués d'après une méthode nouvelle, Paris, Hachette, 1863 (restitution : 2009, 2011).
  9. Ou, en marquant le hiatus : Quo usque… (Jusques à quand).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Louis Aragon, Je n'ai jamais appris à écrire ou les incipit, Skira, 1969.
  • Andrea Del Lungo, « Pour une poétique de l'incipit », Poétique, 94, avril 1993, p. 131-152
  • Amos Oz, L'histoire commence, essai, Calmann-Lévy, 1996
  • Andrea Del Lungo, L'Incipit romanesque, Le Seuil, coll. « Poétique », 2003
  • Christine Pérès (éd.), Au commencement du récit, éditions Lansman, 2005
  • Pierre Simonet, Incipit, Anthologie des premières phrases, Édition du Temps, 2009, (ISBN 978-2-84274-470-0)
  • Elsa Delachair, La Première phrase – 599 incipit ou façons d’ouvrir un livre, Ed. Le goût des mots, 2018.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]